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CHAPITRE XII

Jeanne de Navarre.

Billette tremblait bien fort lorsque le ministre, qui s'était éloigné un moment des deux jeunes gens, revint et, soulevant une portière de brocart d'or qui déguisait la porte d'un ap* parlement, lui dit:

— Passez, madame la reine vous attend.

Billette entra seule; cette lourde portière re-

tomba sur elle, et la jeune fille serait restée à la même place, tremblante 'et les yeux baissés, si une voix, qui lui parut douce comme une harmonie céleste, ne lui eût dit :

— Approchez, jeune fille; on dit que vous nous apportez une sainte relique, un morceau de la vraie croix?

Billelté fit quelques pas sans lever les yeux, et, s'agenouillant, présenta son cofYret à la reine, qui le prit, l'ouvrit, et fit une exclamation de joie, car les perles fines qui aidaient à suspendre la relique au cou étaient grosses comme des œufs de pigeon et valaient des sommes énormes.

— Jeune fille, dit la reine changeant de ton, pour posséder de pareils trésors, à quelle secte appartenez -vous donc? et si j'en crois ce cachet de beauté judaïque qui distingue votre visage, vous devez être de cette race maudite et détestée, dont mon noble époux, monseigneur Phi-

lippe, ne souffre qu'à grand'peine la présence dans ses états.

— Hélas! dit Billelle la voix pleine de larmes, n'y a-t-il donc pour cette race infortunée, même dans le cœur de la meilleure des reines, ni indulgence ni pitié?

— Non, si cette race endurcie dans son impiété ne veut ni se repentir, ni reconnaître la vraie religion.

— Hélas! dit encore Billette, leur en laisset-on le temps? On les chasse, on les ruine, on les emprisonne, on les tue; mais essaye-t-on de les convaincre?... non, Madame.

— Que cela ferait-il? dit la reine.

— . Essayez, vous, dit Billette, levant ses beaux yeux noirs sur la jeune reine.

— Quoi! dit l'épouse de Philippe le Bel, sur le jeune visage de laquelle rayonna une joie céleste; quoi! moi, ignorante mais pieuse chrétienne, je pourrais espérer de vous convertir, d'arracher une âme à monseigneur Sa-

tan, et de voir votre beau front de Juive se régénérer sous l'eau sainte du baptême! Oh! mais c'est à en mourir de joie!... Relevez-vous, ma fille; j'accepte votre relique , j'accepte vos magnifiques perles d'Orient : à compter de ce moment, vous êtesà moi, vous m'appartenez, vous êtes mienne, car c'est ma parole qui vous régénérera; vous vivez dans le péché, ce n'est pas vivre.

Alors, avec plus d'enfantillage et de grâce que n'en comportait cette grave conférence, la reine alla chercher un beau missel tout doré.

— Sais-tu lire? dit-elle à sa nouvelle protégée.

— Oui, Madame, dit Billette, plus occupée de savoir comment du missel elle pourrait en venir à parler de son père.

— Alors, dis avec moi, reprit la reine, s'agenouillant sur son prie-Dieu et faisant placer Billette près d'elle.

- « Notre Père qui êtes dans les cieux, que vo-

tre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien , et nous pardonnez nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »

Pendant que la reine lisait, Billette la regardait et ne pouvait se lasser d'admirer cette toute jeune princesse, plus enfant que femme, qui, pieusement ignorante , jouait à la religion comme on joue à autre chose. Jeanne avait dixneuf ans à l'époque où nous parlons, et son costume, d'une grande richesse, relevait encore sa beauté. Sa robe de velours rouge, rehaussée d'or, était fourrée d'hermine; une couronne entourait sa tête; ses beaux cheveux blonds nattés descendaient le long des joues et allaient se rattacher derrière les oreilles.

Quand la reine eut achevé ce paragraphe et 1. 22

fermé le missel, elle dit à la jeune Juive avec une naïveté adorable :

— Vois-tu, ma fille, que c'est facile d'être chrétienne ? il ne faut que croire.

— Que.,, répéta Billette en soupirant.

i; — Oh ! riposta la rein-3, qui avait entendu le que^ mais qui se méprenait sur la signification que Billette lui donnait, il faut encore, mais c'est chose secondaire, il faut aimer son prochain comme soi-même, et faire en ce monde autant de bien que l'on peut.

— Oh! j'attendais cette phrase pour vous implorer, Madame, dit Billette joignant les mains car, vous qui pouvez beaucoup, vous pouvez faire bien du bien.

— Petite, dit la jeune reine gaiement, tu désires quelque chose? Parle. -• <—'■'

— La grâce de mon père, dit aussitôt Billette.

— Qui est Juif, demanda la reine, et que tu nommes?

— Jonathas î

— Celui quia fait un sacrilège infâme!!... s'écria la reine dans une sainte horreur. Oh ! ma fille, désire autre chose, je t'en prie.

— Et que voulez-vous, Madame, qu'une fille dont le père a le pied sur l'échafaud désire? s'écria Billetteen fondant en larmes.

— Tiens, prends cet annel, dit la reine émue ; quiconque te le verra au doigt t' obéira comme à moi, et tu verras s'ouvrir devant toi toutes les portes de ce palais. Reviens demain. J'entends dans la chambre prochaine l'arrivée de mon seigneur et roi... A demain donc, Billette.

Et la reine, congédiant Billette de la main, passa dans la pièce suivante.

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