CHAPITRE XIII
Une vieille Juive.
En rentrant au logis paternel, Billette se rencontra avec le père de Ramier, qui en sortait.
— Votre mère est une entêtée qui se perd, qui vous perd, qui perd son mari, lui dit-il, tâchez de lui faire entendre raison.
Et il passa outre.
Billette s'élança dans l'appartement de sa
mère. Séphora, rouge, animée, ressemblait à une lionne furieuse, à laquelle on vient enlever ses enfants. A la vue de sa fille, elle s'écria :
— As-tu rencontré le chrétien ? sais-tu ce qu'il m'a proposé... Daniel là présent... de sauver mon mari... de te faire épouser son fils... et pour cela, il ne nous demande qu'une bagatelle... de nous faire tous baptiser... rien que cela...
— Et que lui avez-vous répondu? demanda en tremblant la pauvre jeune fille.
L'étonnement d'une pareille réponse laissa Sépbora hors d'état de parler; Daniel prit la parole.
— lia dit quelque chose de plus fort encore, cousine, dit le Juif tristement; il a dit que vous aimiez son fils.
Billette devint pourpre, et sa main chercha un appui. ,
— C'est donc vrai? cria Séphora, interprétant le silence de sa fille.
— Parlez... est-ce vrai, cousine? demanda Daniel.
Billette, relevant la tête , répondit :
— Ce n'est pas là la question; il s'agit de sauver mon père... de le sauver à tout prix.
— A tout prix!... Vous entendez, Dieu d'Israël? à tout prix, dit Séphora portant avec désespoir ses deux mains à son front. Cette enfant est à moitié chrétienne, je Tai toujours dit à son père, qui n'a jamais voulu me croire. Écoute, Billette, j'aime ton père plus que ma vie 5 tu es ma fille, toi, il ne faut donc pas me demander si je t'aime; mais plutôt que de voir ton père chrétien, j'aimerais mieux le voir attacher au pilori, plutôt que te voir la femme d'un chrétien, je t'étranglerais de mes deux mains.
Heureusement pour Billette, sa mère ne lui
avait demandé que cela; la jeune fille put répondre sans hésiter:
— Je vous jure, ma mère, que je ne serai jamais la femme d'un chrétien.
Séphora prit la tête de sa fille dans ses mains et lui embrassa ce dernier mot sur les lèvres :
— Tu es mon sang, tu es mon sang ! lui dit-elle.
Craignant une nouvelle question, Billette se hâta d'ajouter :
— J'ai vu la reine... Oh! ma mère! quelle charmante jeune femme... Elle s'intéresse à nous... elle verra le roi, elle parlera au roi.
Séphora secoua la tête?
— Paroles de grands... autant en emporte le vent, répondit-elle... Mais comment es-tu parvenue jusqu'à elle?
— Par messire Enguerrand de Marigny, ditelle.
— Et à messire Enguerrand de Marigny? demanda encore Séphora.
— Par... (ici Billette rougit et se troubla) par le fils de celui qui sortait d'ici, dit-elle.
— Le fils du notaire Flamming?... demanda vSéphora; et d'où le connais-tu? et si tu le connais, tu l'aimes?
Billette évita de répondre à cette dernière question :
— Adeline m'a mené chez le père, le père m'a confié à son fils, qui m'a conduit à Enguerrand, lequel m'a présenté à la reine.
— Eh bien ! qu'espères-tu? dit la mère de Billette en s'asseyant de l'air d'une personne qui ne peut plus supporter le poids de ses émotions.
— Je verrai mon père demain, dit Billette. Le reste du jour se passa à parler de ce grand
malheur, à chercher les moyens de le combattre, et à ne rien trouver, comme cela arrive toujours.
Le lendemain, comme Billette passait devant la porte de la mère Ferron pour se rendre chez
le notaire au Châtelet, elle jeta malgré elle un regard dans l'intérieur de la maison, et vit Adeline assise sur un escabeau, la tête cachée dans ses mains, et le corps ployé dans tout l'abattement de la douleur la plus profonde. Billette l'appela. Adeline leva les yeux et les rebaissa aussitôt, comme ^i elle ne l'avait pas vue. Inquiète de ce mouvement, Billette entra.
— Ne suis-je plus ton amie, Adeline? lui demanda-t-elle.
— Non, Juive, va-t'en! lui cria Adeline.
— Mais que t'ai-je fait?... lui demanda Billette d'un accent si pénétré, que le repentir d'une telle réception prit chez Adeline la place de la colère.
— Oh ! pardonne, pardonne, Billette, lui dit la jeune chrétienne, se jetant à son cou et la repoussant aussitôt. Je t'aime, vois-tu? et je te hais; je donnerais ma vie pour toi , vois-tu? et je voudrais te voir morte; tu m'as pris mon
bien , mon bonheur, mon amour, mon Ramier. . . Oh ! sois maudite, mille fois maudite.
— Adeline! dit Billette tristement.
Adeline reprit :
— Il m'aimait avant de te connaître; il me trouvait la plus belle, la plus jolie des filles de la Cité, et il mêle disait avec des paroles et des regards qui me remuaient le cœur à me faire expirer de plaisir... Il me jurait de n'aimer que moi et de m'aimer toujours... il m'avait donné de ses cheveux. . . . Tiens, ils reposent encore sur mon cœur, sur mon cœur... dont il m'a fait connaître l'existence, et qu'il déchire aujourd'hui sans pitié. Oh ! mon courage a dépassé mes forces; hier j'ai voulu renoncer à lui, c'était le dépit et non la générosité qui m'animait; aujourd'hui, je me meurs de cet excès de courage: jeté l'ai donné hier, rends-le-moi aujourd'hui. Il m'aimait, mon Dieu! il m'aimait, etpeut-on désaimer le lendemain ce qu'on a aimé la veille? Pour moi, il s'était brouillé
avec son père, avec sa grand'mère; il se serait brouillé avec le monde entier, me disait-il, et il disait vrai. Tu vois bien qu'il m'aimait... mais il t'a vue, et tu lui as jeté un sort... Les Juifs et les bohémiens sont de la même famille.
Ces reproches de la cousine de Ramàer navraient l'âme de Billelte, et ce qui le lui navrait encore plus, c'était de savoir que ce même Ramier avait aimé Adeline avant de l'aimer, conséquence qui lui faisait supposer qu'il en aimerait peut-être une autre après l'avoir aimée.
— Adeline, Adeline î dit la jeune Juive la voix brisée; pardonne -moi et ne m'accuse pas.
— Alors, promets-moi de ne plus revoir Ramier, de lui faire éprouver les douleurs qu'il me cause... Mais le voilà... tiens... mon Dieu! ses yeux te cherchent et ne me voient seulement pas.
Effectivement, Ramier passait sous les croisées d'Adeline et s'était arrêté en regardant Billette.
— Adeline , pardonne-moi et ne m'accuse pas, dit Billette en s'élançant hors de la maison; et allant dans la rue rejoindre Ramier, elle lui dit: — Allons!
Et elle s'éloigna avec lui.