CHAPITRE XIV
La justice au treizième siècle.
Au moyen âge, un bâtiment de quelque importance, tel qu'église , palais, bastille, avait toujours autant de pierre sous la terre que dessus ; on bâtissait autant de souterrains que d'étages, et, suivant la nature du crime, les criminels descendaient plus ou moins bas dans les souterrains. Saint Louis en avait fait creu-
ser dans la partie du Palais de Justice qui avoisinait le quai de la Tournelle, que l'on nommait oublietteSj parce que souvent en vous y oubliait, ou inpacey en paix^ triste paix, celle des morts.
Grâce à l'annel de la reine Jeanne, un porteclefs adoucit sa voix, et, grognant une prière à Billctte, il lui dit de le suivre. Ramier resta en haut.
Ce fut avec un sentiment d'effroi convulsif que Billette s'enfonça, avec son mystérieux et lugubre guide, dans les profondeurs de ces affreux souterrains. Ils virent ces sombres voûtes, ces milliers de verrous, ces grilles désolantes, qui se succédaient de piliers en piliers comme les malheurs se succèdent dans la vie. Après environ trois quarts d'heure de promenades descendantes , le geôlier s'arrêta devant une porte si noire, que Billette n'aurait pu, au premier coup d'œil, la distinguer du mur noir dans lequel elle était scellée; il y introduisit
une clef dont le cri dans la serrure eut un écho douloureux dans le cœur de la jeune fiUe ; il tira deux énormes verroux, puis entrebâillant cette lourde porte, il dit à Billette:
— C'est là; vous avez un quart d'heure, pas plus; j'attends ici.
Et la jeune fille ayant fait quelques pas dans cet antre, la porte se referma, l'obscurité devint si compacte qu'il lui sembla qu'elle la prenait à la gorge et la serrait. Elle cria comme quelqu'un qu'on étrangle.
Une voix répondit: — Ma fille! Billette reconnut à peine la voix de son père ; vingt-quatre heures, en passant sur cette voix jeune encore, l'avaient vieillie, cassée, brisée.
Billette étendit les bras, rencontra des chaînes, et s'en trouva aussitôt entourée!
— Pauvre enfant! qu'es-tu venue faire ici? lui dit-il; voir un mort, ou peu s'en faut.
— Je te sauverai, mon père, lui dit Billette
en sanglotant-, espère, la reine est pour nous. I. 23
— Comme Dieu, ma fille, dit le Juif d'un accent désolé, qui laisse faire.
— Oh! mon père! dit la pieuse enfant, la douleur vous change-t-elle au point de renier Dieu !
— Les insensés, voici ce qu'ils espèrent, dit Jonathas, faisant asseoir sa fille sur la paille humide où lui-même était assis. J'ai vu hier leur évêque... mon sort est entre mes mains; si je dis un mot, je suis sauvé.
Billette se tut et soupira , car elle comprit quel mot.
Le Juif reprit : — Fais-toi chrétien, m'a dit ce prêtre; que t'en coûtera-t-il ? une amende honorable, pieds nus, la corde au cou, à la porte de l'église; autrement, la question et la chaudière d'huile bouillante t'attendent.
— Mon père, fais-toi chrétien, murmura la voix épuisée de Billette.
— Enfant! répondit le Juif, peut-on ainsi, et pour s'éviter un quart d'heure de souffrance,
renier la religion de ses pères, se séparer des siens, et n'être pour la religion que l'on embrasse qu'un objet de pitié, pour celle que l'on quitte qu'un objet de mépris! Non, fille cbérie, mon sort est affreux, mais je le subirai avec courage. Dieu n'envoie pas à ses élus plus de douleurs qu'ils ne peuvent en supporter. . .
— Le quart d'heure se passe, interrompit la voix lugubre du geôlier.
Jonathas serra sa fille dans ses bras. — Je te bénis, ma fille, lui dit-il, recueillant toutes ses forces dans cette bénédiction.
— Mon père, écoutez-moi, et promettez-moi de ne pas me maudire, s'écria la jeune Israélite qu'une réflexion venait de saisir ; et sans donner à Jonathas le temps de lui répondre, se serrant contre lui, la bouche collée sur les chaînes qui meurtrissaient les bras de son père, elle lui fit vite et bas l'aveu de son amour avec le fils du notaire Flamming.
—Te maudire! chérie, pauvre enfant chérie! Pourvu qu'un jour tu ne te maudisses pas loimême, dit Jonathas, dont les larmes coulaient sur le front de sa fille. Je vais mourir, Billette, mourir pour une imprudence impardonnable. Je n'ai plus le droit de te donner des ordres... et les conseils de l'expérience sont malheureusement toujours perdus pour les enfants. Ma fille, les chrétiens nous méprisent trop pour aimer nos filles; ils les convoitent, peut-être, ils désirent leurs trésors; mais elles, elles-mêmes, pour elles-mêmes... non... non.
— Mon père, je vous assure que Ramier m'aime, murmura Billette, réchauffée par cette idée qui s'exhalait de sa bouche comme le parfum s'exhale de la fleur.
— Il te l'a dit... il est de bonne foi aujourd'hui, je le crois, reprit le Juif... mais demain, qui sait?.-. Habitué à loi, il ne le regardera plus que comme l'enveloppe qui lui aura apporté celle l'orluiic, tuiveloppe gênante, désa-
gréable, qu'il brisera peut-être!... Oh! ma fille! le loup s'allie-t-il avec l'agneau ? le vautour avec la colombe? Les mésalliances ne valent rien... et sont toujours dangereuses pour
le plus faible Je ne te vois pas, mon enfant
chérie ; les ténèbres m'empêchent de distinguer l'effet de mes paroles; mais au tressaillement de la main que je tiens dans la mienne, je sens que tu doutes de mes pressentiments... et que le respect seul t'empêche de les combattre..^ Mon rôle est fini; je ne puis empêcher le malheur de t'approcher; je puis au moins éloigner de toi la misère... Prends cette petite clef, qui a échappé à mes gardiens; écoute-moi : au fond de mon jardin est un pavillon où souvent tu m'as vu me renfermer pour travailler; tu connais le pavillon? tu connais- le caveau an vin muscat? tu sais la planche où j'ai écrit; Vin muscat d'une mauvaise année? L'N du mot vin sert de serrure à cette clef; ouvre : mon testament y est fait en cinq lots; sois mon exé-
cuteur testamentaire... Puis, mon enfant, pardonne encore cette prière... n'épouse pas un chrétien, non parce que je les méprise, mais parce que je les crains. Etmaintenant, porte ce baiser à ta mère... celui-ci à tes frères... celuilà à ta sœur... celui-ci encore pour toi... et adieu... Billette, prends pitié de toi, non de moi.
Le geôlier ayantencore une fois fait entendre son cri sinistre : Le quart d'heure est passé! force fut à Billette de s'arracher des bras de son père et de suivre son guide inaccessible à tout sentiment de pitié. La jeune fille retrouva l'étudiant sur la première marche qui séparait cet infernal séjour de la lumière. La joie qu'il éprouva en la revoyant, et qui se peignit sur son visage expressif, rasséréna le cœur de la jeune Juive brisé par les paroles de son père. L'amour est un baume consolateur à tous les maux, et s'il ne les efface pas tout à fait, il les éloigne cependant assez pour qu'on ne les sente
plus aussi vivement ; les objets vus dans le lointain perdent de leur intensité.
De là Biilette se rendit chez la reine, où elle ne fut pas reçue ; mais une femme de la reine lui remit ce billet :
« Rendez-vous aux Cordelières du faubourg « Saint-Marceau, rue de l'Oursine, n" 95. « Salut et protection.
« Jeanne de Navarre. »
— Allons ! dit Ramier à Biilette.
— Allons ! répondit Biilette à Ramier, sans autre explication.