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CHAPITRE XV

Autant en emporte le vent.

Les serments de ne pas faire une chose qui plaît ressemblent à la graine que le laboureur jetteen plein champ, autant souvent en emporte le vent; cette jeune fille qui aimait pour la première fois, aimait de toute son âme ; de même queses pas suivaientles pas du jeune chrétien, de même sa volonté suivait cette antre voloiité

sa maîtresse: toute amour, toute soumission , au moment où Ramier avait dit : niions, Billette avait répondu, allons, comme l'écho de la montagne répond à l'écho du vallon. Rien n'est plus ingénieusement tendre que la fable de cette nymphe changée en écho; écho, un être sans forme, sans nom , qui est tout à fait et tout entier rassemblé dans un autre être. En effet, la femme qui aime, qu'est-elle, sinon le reflet de celui qu elle aime? Ainsi était Billette; son père dans les fers, sa mère dans les larmes, tout était oublié sous le regard puissant de celui qui la dominait; il avait dit : allons, et elle marchait. Il s'arrêta à la porte d'une grande maison dont il souleva le marteau; la porte s'ouvrit; Ramier entra, Billette le suivit. Ramier dit quelques mots à l'oreille d'une religieuse qui vint à sa rencontre, puis, se tournant vers Billette, il lui dit encore : Restez. Billette resta. Ramier s'en alla, et la grande porte se referma sur lui; tout cela se passa comme un

songe; quand Billette se réveilla dece songe, elle demanda à s'en aller aussi , on lui dit queRamier lui enjoignait de l'attendre, et elle l'attendit. Un jour, deux jours, huit jours se passèrent, et pendant cette semaine , Billette n'entendit parler que délices de la religion catholique, que délices d'une union formée par l'amour, union que la morale, la religion confirmaient, et que monseigneur l'évêque de bénirait lui-même; sur ces entrefaites. Ramier venait, et, bien que Billette ne le reçût qu'au parloir, en présence d'une sœur, il y a dans la présence de l'objet aimé un parfum si intime, tant de bonheur dans l'air, qu'à peine s'aperçoit-on de la présence d'un tiers. Le père de Ramier et la grand'mère de Ramier venaient aussi voir la Juive; on entoura cette jeune fille jusqu'alors méprisée, de tant d'amour, de tant de soins, de tant de respect même, que la tête lui en tourna tout à fait. Elle oublia son père dans les fers, sa mère dans les larmes, sa sœur.

ses frères, et jusqu'à Daniel, et jusqu'à cetti' charmante Adeline qui s'était dévouée pour elle et à laquelle elle avait juré de ne pas prendre son fiancé, elle oublia tout ; elle promit à dame Madeleine de recevoir le baptême, à Ramier de l'épouser, et au notaire de lui donner les trésors de Jonathas, et huit autres jours se passèrent dans les préparatifs du baptême, qui se fit enfin dans la chapelle même du couvent des Cordelières du faubourg Saint-Marceau.

Ce jour-là, le sommeil de l'étourdissement devait cesser, et le réveil s'opérer d'une façon affreuse, inattendue, cruelle, foudroyante.

La cérémonie du baptême s'était faite le matin, sur les sept heures; à huit heures, un repas avait réuni dans l'appartement même de la supérieure, la nouvelle convertie et sa nouvelle famille, et sur les deux heures tout le monde s'était séparé, pour ne se réunir que le lendemain.

Rillette, heureuse, ravie, assise sous un sy-

comore du jardin, adossée au mur d'enceinte du couvent, voyait s'ouvrir devant elle cet avenir de considération que, Juive pauvre et méprisée, elle avait tant rêvé. Elle pensait à ce Ramier si beau, si noble, dont elle allait porter le nom et vivre de son amour; elle pensait à son père, dont les fers allaient tomber, lui avait-on assuré le matin même, et sur la bonté duquel elle comptait si bien, qu'elle était sûre 'du pardon. La colère de sa mère l'inquiétait cependant; mais la nature qui l'entourait était si belle, si souriante, que la confiante convertie ne pouvait supposer que sa mère seule sur la terre resterait sans sourire. Elle se complaisait dans cet avenir brillant qui s'ouvrait si radieux pour elle, lorsque soudain une voix s'éleva lentement derrière le mur, dans la rue qui longeait le jardin : cette voix dessilla les yeux de l'heureuse jeune fille, et sans transition aucune, la précipita du ciel dont elle rêvait les délices sur la Icrrc, au milieu de

la réalité la plus désolante : la secousse fut affreuse, le réveil plus affreux encore.

Cette voix criait :

« De par le roi Philippe IV, et son bon plai- « sir, le Juif Jonathas, convaincu d'hérésie et « de sacrilège sur la sainte hostie, est con- « damné à être attaché et tourné une heure « durant au pilori de la place de Grève; de là, « conduit pieds nus, en chemise, la corde au « cou, au parvis de l'église cathédrale de jNotre- « Dame, pour y faire amende honorable à Dieu « et aux saints, puis ensuite brûlé vif: le tout « pour la plus grande édification des habitants « de la bonne ville de Paris. »

La fille de Jonathas ne perdit pas un mot de cette fatale sentence.

L'édit ne disait ni le jour, ni l'heure du supplice. Billette pensa qu'en allant implorer la reine Jeanne, qui appelait son âme rachetée par elle, sienne, elle pourrait encore sauver son père, et puis n'avait-elle pas la clef des tré-

sors deJonathas, et Jonathas ne lui avait-il pas assuré mainte fois qu'avec de l'argent on pouvait tout obtenir des chrétiens ? Elle laissa donc le sycomore au pied duquel toutes les illusions charmantes qui l'y avaient retenue rêveuse et tendre s'étaient évanouies si brusquement , elle alla trouver la supérieure, lui dit la vérité. Celle-ci, sans essayer de combattre sa résolution, lui donna une sœur converse pour l'accompagner, et y ajouta sa bénédiction et ces mots :

— Allez, pauvre brebis, trop nouvellement attachée à mon troupeau pour en sentir le prix, et si vous ne pouvez rien pour la vie de votre père, revenez au moins ici prier pour son âme; Jésus-Christ est un Dieu de clémence et de paix.

Billette entendit à peine cette dernière allocution , elle était loin de la supérieure que celle-ci lui parlait encore.

Un instant après, les portes du couvent s'ouvrirent pour la laisser sortir ainsi qu'une vieille

religieuse qui faisait ordinairement les comuiissions du dehors, et celle-ci ayant demandé à la nouvelle convertie où elle voulait aller, Billette répondit : — Au Palais ! elles en prirent le chemin.

A mesure qu'elle approchait de la place de Grève, si Billette avait été moins dominée par sa douleur, elle aurait pu remarquer l'affluence de monde qui se dirigeait de ce côté, et qui s'agglomérait de plus en plus; ce ne fut qu'à un mouvement de la foule, qui l'effraya en la coudoyant, que la jeune fille se retourna pour chercher sa compagne, elle ne la vit plus, la foule les avait séparées; mais Billette n'eut pas le temps de penser à regretter cette perte , car elle était alors arrivée sur la place de Grève, et ces mots : — Le Juif! le Juif! frappèrent son oreille.

Elle leva les yeux et les promena autour d'elle.

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