CHAPITRE XYII
Derrière la porte.
Lorsque Billette revint à elle, la foule avait disparu, il faisait nuit, et quelques âmes charitables sans doute l'avaient adossée à un pilier delà Maison-aux-Piliers, où ils l'avaient abandonnée pour aller vaquer à leurs aifaires ou à leurs plaisirs, qui sait ?
La jeune fille se releva froissée à l'extérieur
comme à l'intérieur : à l'extérieur, de la foule qui l'avait butinée et poussée de côté et d'autre; à l'intérieur decette espèce de remords qui saisit le malheureux à son réveil, lui ronge le cœur et le foie, en lui attachant au front soit son crime, soit son malheur. Elle était seule, entourée des ténèbres de la nuit, qui s'épaississaient autour d'elle, mais ce n'était ni de sa solitude, ni des ténèbres qu'elle avait peur, c'était d'elle, de ses pensées : elle se mit à marcher vite, à fuir , comme si l'on pouvait se fuir soimême.
Lorsqu'on marche au hasard, il y a toujours un instinct qui vous pousse vers l'endroit où vous redoutez le plus d'aller : Billette se trouva sans le savoir dans la rue de la Barillerie , à deux pas de la maison de son père, contre la porte d'Adeline.
Une voix qui, dans le silence de la nuit, frappa son oreille, la cloua à sa place : c'était la voix de Ramier.
— Adeline, je t'en prie, disait-il, n'épouse pas le vieux notaire.
— Vous épousez bien la Juive convertie, répondit Adeline.
— Inconcevable mystère du cœur humain, reprit Ramier : je ne puis t'épouser, et l'idée que tu peux appartenir à un autre me navre et me transporte de fureur.
— Oh ! que Billette m'a fait de mal, s'écria Adeline en pleurant.
— Cher ange aimé, qui ne m'accuses seulement pas, répliqua la voix de Ramier, avec ces accents caressants qui avaient ravi le cœur de la pauvre Juive.
— Et cependant vous l'aimez? dit Adeline.
— Hélas ! je vous aime toutes les deux, dit le naïf étudiant.
— Vous ne pouvez cependant nous épouser toutes les deux, dit Adeline, dont les larmes semblèrent séchées par le dépit.
— Écoute-moi, Adeline, et lis dans mon
cœur mieux que moi-môme, si tu peux, dit le fils du notaire, la voix triste et suppliante. Tu es mon premier amour, la'première femme qui m'a fait comprendre qu'il y avait sur la terre un sentiment plus doux, plus intime, plus tendre que l'amitié : ce que Billette m'inspire est plus vif, je crois, plus violent, mais moins durable peut-être : je mourrais pour Billette, je voudrais vivre pour toi.
— Et vous épouserez Billette, murmura Adeline l'accent plein de reproches.
— Mon père le veut, Adeline 5 mon père n'est pas si riche que tu le crois, mabien-aimée, et Billette m'apporte en dot des trésors immenses. Ah! si j'avais pu avoir la dot de la Juive sans la Juive !
Le fils du notaire dit ces dernières paroles avec un timbre de voix si resplendissant, que par un de ces instincts secrets et révélateurs q ue les femmes seules possèdent, Adeline lui cria d'un accent de conviction qui alla frapper droit
au cœur de nillcttn, cachée derrière la porte : — Vous n'aimez ni Billette ni moi, Ramierj vous êtes un ambitieux, voilà tout.
Ramier ne répondit pas ; la naïve enfant venait, avec une candeur magnifique, de lui révéler ce qu'il ne s'était pas encore avoué à lui-même. Il en resta confondu, anéanti, tellement anéanti qu'il alla plus loin dans son cœur, lui, quel'innocentechrétienne,etqu'ilcomprit que le sang seul des passions l'attirait, soit vers l'une, soit vers l'autre de ces deux jeunes filles, qu'il les aimait également, et ne les aimait qu'en leur présence; près deBillette il oubliait Adeline, prèsd'Adeline il oubliait Billette, et loin d'elles deux, il les oubliait toutes deux. Cependant il essaya de balbutier une réponse qui détrompât Adeline; mais lorsque le doute est entré dans le cœur d'une amante, ce ne sont pas des paroles qui l'en chassent, ce sont des actions; toutefois, le parler d'amour a un si grand charme, que même se dît-on : Il ment,onrécoutecomme on écoute une
musique harmonieuse, on se sent, sinon convaincue, du moius pénétrée} c'est ce qu'éprouvait Adeline, dont les mains reposaient dans les mains de son cousin, et dont les reprochesexpiraient impuissants sur ses lèvres ressouriantes. Mais Billette, Billette, elle qui avait tout cru et tout donné, elle qui n'avait jamais eu un moment de doute, et qui recevait en plein sur le front le coup de massue de la désillusion , froide et roide, le corps collé au mur, elle avait fini par écouter sans entendre, ce qui se disait à deux pas d'elle, dans l'ombre et à voix basse ; un moment elle eut l'idée de paraître et de jeter à la face de ce jeune étourdi l'indignation qui bouillonnait dans son âme, mais ce moment fut court; avant d'avoir entendu ce qu'elle avait entendu, elle avait vu son père au pilori, et son cœur, étourdi de cet assaut, ne recevait plus les autres coups du sort qu'à travers cet éblouissement douloureux qui fait qu'on sent le mal sans le voir, et sans force pour maudire
la main qui frappe. A ce moment de douleur suprême, Billette commença à comprendre et à pratiquer la nouvelle religion qu'elle avait embrassée, et, brisée,défaillante, elle quitta ce seuil où elle laissait son âme; son corps s'en alla heurter à la porte de sa mère.