‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 12 sur 28 · DÉMOCRATIES · texte numérisé non relu

DÉMOCRATIES

La critique fondamentale qu'on peut adresser aux deux premiers volumes de la Démocratie en Amérique s'appliquerait avec une force particulière au tableau par lequel Tocqueville voulut, en 1840, encouragé par Timmense succès de son premier ouvrage *, compléter Tétude de la démocratie amé-

1. 4,000 exemplaires s'en répandirent de suite, ce qui était énorme pour l'époque.

L'ouvrage fut traduit en plusieurs langues et attira à l'auteur les félicitations des penseurs politiques de tous les pays. Royer» GoUard déclara que depuis Montesquieu il n'avait rien paru de pareil... L'ouvrage valut à l'auteur, dès 1836, un grand prix de l'Académie française.

ricaine; il avait consacré plus spécialement cette deuxième partie à « l'analyse des sentiments et des opinions des Américains » . Le point de départ de Técrivain se rattachait étroitement à celui qui l'avait déjà inspiré. Il s'agissait pour lui dé préciser les « sentiments et les opinions », inconnus dans les vieilles sociétés aristocratiques, qu'à côté des lois et des institutions avait fait naître chez les Américains leur état démocratique. i( Il y a une foule d'opinions, disait-il, de sentiments, d'instincts, qui ont dû leur naissance à des faits étrangers ou mêmes contraires à l'égalité. Aux Etats- Unis même, je prouverais aisément que la nature du pays, l'origine de ses habitants, la religion des premiers fondateurs, leurs lumières acquises, leurs habitudes antérieures, ont exercé et exercent encore, indépendamment de la démocratie, une immense influence sur leur manière de penser et de sentir. Je reconnais l'existence de toutes ces différentes causes et leur puissance, mais mon sujet nest pas d'en parler. Je n'ai pas entrepris de montrer la raison de tous nos penchants et de toutes nos idées ; j'ai seulement voulu faire voir en quelles parties l'égalité avait modifié les uils et les autres. » Enumérer tous les objets que l'auteur examine de ce point de vue serait la meilleure critique à faire de l'ouvrage, qui embrasse beaucoup trop de

choses, liées par un lien assez artificiel. La religion, la philosophie, Taptitude aux sciences, aux arts, à la littérature, le goût du bien-être matériel, l'esprit d'individualisme et d'association , le penchant aux carrières industrielles, les mœurs de la famille, les habitudes sociales, les rapports des serviteurs et des maîtres, des ouvriers et des patrons, fournissent matière à une longue série de chapitres dont Tenchaînement logique, il faut le dire, n'est pas toujours visible. L'angle même d'où l'auteur juge ces différents objets a quelque chose de forcé et d'étroit, de volontairement étroit. L'égalité devant la loi est aisée à définir et résulte des textes mêmes d'un code ou d'une constitution ; mais elle est loin d'engendrer l'égalité effective. Aux Etats-Unis, pas plus qu'ailleurs, on n'a vu un niveau général passer sur les caractères, les intelligences, les activités, les ambitions et les réduire à une sorte de moyenne d'où nulle supériorité n'émerge. Une démocratie égalitaire dans ces conditions a pu se présenter à l'esprit de tel ou tel réformateur utopiste, mais elle n'est jamais entrée dans les faits. En Amérique, où les fortunes, rapidement faites, sont devenues immenses, elle se rencontre moins que jamais, et Tocqueville ne prétend nullement l'y apercevoir ; mais il ne définit pas ses termes et l'absence d'une définition nette au début de la

thèse, donne à ses développements une apparence de déduction subtile et artificielle qui, malgi'é l'ingéniosité des arguments, nuit à leur valeur dans l'esprit du lecteur *.

« Quand les hommes, dît incidemment l'auteur, qui vivent au sein d'une société démocratique, sont éclairés, ils découvrent sans peine que rien ne les force de se contenter de leur fortune présente. Ils conçoivent tous l'idée de l'accroître...: tous n'y réussissent pas de la même manière. La législation n'accorde plus, il est vrai, de privilèges, mais la nature en donne. L'inégalité naturelle étant très grande, les fortunes deviennent inégales... La richesse passe du côté des plus habiles... Les hommes deviennent plus inégaux en biens h mesure que leurs lumières sont plus étendues et que leur liberté est plus grande. »

En indiquant ce point de vue et en le développant plus loin dans de belles pages % Tocqueville

1. Tocqueville lui-même sentait bien les difficultés de son sujet ainsi envisagé. Il y revient à plusieurs reprises dans sa correspondance.

Voir entre autres sa lettre du 26 mai 1839 : « Dans la première « partie de mon ouvrage, je me retenais aux lois qui étaient des a points fixes et visibles. Ici, il me semble parfois que je suis en «. Pair et que je vais dégringoler infailliblement et sans pouvoir « m 'arrêter. »

2. Voyez le chap xx de la 2e partie, où l'auteur montre une aristocratie industrielle naissant de la division du travail et de la nécessité de concentrer les manufactures. « C'est de ce côté que

liO ALEXIS DE TOCQUEVILLE

touchait à ce qui aurait dû être le véritable sujet de son deuxième ouvrage : distinguer les effets résultant de l'inégalité effective née de la liberté, de ceux qui, dans Tancienne organisation sociale, étaient le fruit des privilèges légaux. Rien au fond n'est moins égalitaire qu'une société démocratique vraiment libre et animée du génie industriel et commercial ; seulement, Tinégalité y offre un caractère autre que dans une aristocratie où la naissance confère certains droits. Ainsi posé et limité, le problème aurait gagné en clarté et en intérêt.

Sans avoir bien défini son point de départ, Tocqueville poursuit Tinfluence de Fégalité, qui n'est encore une fois que Fégalité de droits, dans des matières où elle est assez insaisissable et où surtout elle se trouve mêlée à d'autres causes si complexes qu'il est difficile de lui faire sa part précise en la distinguant de ce qui doit être attribué à d'autres motifs. (( Pourquoi les peuples démocratiques penchent vers le panthéisme », ou (( pourquoi les Américains s'attachent plutôt à la pratique des sciences qu'à la théorie » , ou « pour-

les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car si jamais linégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par cette porte. »

quoi les Américains élèvent en même temps de si petits et de si grands monuments », — ce sont là des questions intéressantes à examiner en elles-mêmes et sur lesquelles Tauteur émet des vues ingénieuses et parfois profondes, mais dont le lien avec le principe démocratique n*est pas toujours net, malgré les efforts que Fauteur tente pour le mettre en relief. Veut-on un exemple ? Tocqueville constate dans les historiens modernes une tendance à attribuer aux causes générales une part plus grande et aux individus une part, plus petite que ne le faisaient leurs prédécesseurs.

(( L'ancienne littérature n'offre pas un seul grand système historique, tandis que les plus misérables littératures modernes en fourmillent. Les historiens anciens ne faisaient pas assez usage de ces théories générales dont les nôtres sont toujours prêts d*abuser »... Il y a là un fait de nature à intéresser le philosophe et dont on pourrait aisément chercher les causes dans les progrès de Fesprit scientifique, dans Fhabitude qu'a prise Fesprit humain de systématiser, dans Fextension même qu'a reçue Inobservation depuis qu'un champ plus large lui est ouvert et que nous usons pour l'explorer de méthodes plus sûres et plus précises. Tocqueville y voit surtout un résultat de la démocratie et de l'égalité. « Dans les siècles d'aristo-

ilî ALEXIS DB TOCQUEVILLE

cratie« rattention des historiens étant détournée à tous moments sur les indiWdus, Tenchaînement des i^vénements leur échappe ou plutôt ils ne croient pas k uu enchaînement semblable. Dans les siècles démocratiques, au contraire, Thistorien, voyant beaucoup moins les acteurs et beaucoup plus les actes « {HHit établir aisément une fihation et un ordre méthvHlique entre ceux-ci. »

liA remarque est assurément ingénieuse, mais le sujet s^* trv>uve rétréci par Finsistance que déploie Tauteur ^ nVa signaler qu^un coté, qui n'est pas tvHyvmr^ Tess^nitioL

ihi jHHirmit faire la même observation sur les mpjHxiHs que ïiHXjueville aperçoit et tâche de faire a|H^i\H^vvvireutrt^ Té^ilité des conditions et les couiXAub |UHuci|>au\ de la |HHisée moderne ou la forme que pivuueut m^ sentiments dans le domaine de la pUiKK>iv^pUù\ do la i\"Uj;iou ou de la famille.

liC Uou evUle assmvmeut et ne peut pas ne pas evUloi\ K\U' Umt est cinn-donné dans les mouve- \ueu>5i vie Tv'^pril luauaiu : mais il faudrait chercher w Uv^u plus luurt que ue le fait Tocqueville, et on am\v^i\ù> aUvrs, luHH^ssaiivuient et comme par la fvvwv uu^uo vie la K^^ique. à des ^'uéralisations dont 51VVU vv>qvii> uu'lluHlique et uu |hhi timide se serait v^WxyvvV Uw^ué |KU^ svm jH^iut de vue de chrétien ldw\d el vK^ 5qviiiUiali5iU\ il u\mrait pu s'aflï^anchir

assez de ses prédilections inlellecluelles pour juger dans son ensemble révolution qui se réalise à la fois dans notre conception du monde et dans notre organisation sociale. De là, forcément quelque chose d'incomplet dans ses visées. Il a voulu voir trop à la fois, sans pouvoir dominer d'assez haut et d'un coup d'œil assez indépendant les mouvements moraux et sociaux qu'il envisage.

En tous cas, à mesure que son ouvrage s'étend, Tocqueville, accentuant ce qui peut être considéré comme un défaut ou une qualité, semble de plus en plus perdre de vue son point de départ, qui était la démocratie américaine, pour s'occuper d'une façon générale des sociétés démocratiques, en cessant même de prendre ses exemples aux Etats-ljnis et en s'inspirant bien plus de l'histoire récente de la France que de la patrie de Washington.

Une notable portion de son dernier volume est consacrée à étudier les questions relatives à l'armée et à la guerre chez les peuples démocratiques ; et, sur ces divers points les Etats-Unis, ceux d'il y a

soixante ans, lui fournissaient moins de données que notre première République et FEmpire. Aussi, devançant le moment oîi sa pensée devait s'arrêter presque exclusivement à cette période de notre histoire, puise- t-il largement dans les résultats de ces deux époques pour faire ressortir les dangers qui menacent une démocratie de la part soit de sa puissance militaire, soit d'un dictateur qui, soutenu par la force, s'impose peu à peu à la nation. Il construit la théorie du césarisme s'appliquant aux peuples modernes, et cela d'après un exemple réel, encore présent à toutes les mémoires. Le tableau n'avait pas de peine à être juste, s'inspirant d'un original très proche ; la véritable difficulté était de généraliser ce qui, après tout, aurait pu passer pour un cas particulier et de montrer comme inévitable, dans certaines conditions et hors de certaines précautions, un dénouement dont d'autres ne voyaient pas avec autant de netteté le caractère fatal. A dix ans de distance, les événements devaient encore une fois, dans notre pays, lui donner raison et justifier la clarté de ses aperçus.

« Il semble, disait-il aux dernières pages de son livre, que si le despotisme venait k s'établir chez les nations démocratiques de nos jours, il serait plus

étendu et plus doux que celui des Césars : il dégraderait les hommes sans les tourmenter. Je ne doute pas que les souverains ne parvinssent plus aisément à réunir tous les pouvoirs publics dans leurs seules, mains et à pénétrer plus habituellement et plus profondément dans le cercle des intérêts privés, que n'a' jamais pu le faire aucun de ceux de l'antiquité.. . Je: crains que les peuples rencontrent dans leurs chefs moins des tyrans que des tuteurs... Au-dessus d'eux s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'aies fixer irrévocablement dans l'enfance... Un tel gouvernement ne brise pas. les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'onagisse. Il ne détruit point, il empêche de naître; il. gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Voilà du Tocqueville clairvoyant, précis et à vues d'avenir singulièrement exactes qui là, comme dans d'autres occasions, ont pu passer pour des prophéties. Et cependant, là encore, le philosophe politique n'a prévu qu'une partie de la réalitévivante telle que nous l'avons vue s'accomplir. Il a;

prophétisé la centralisation césarienne sortant chez nous du mouvement même de la démocratie : il n'a pas deviné avec autant de sûreté la centralisation anarchique à laquelle nous conduit de jour en jour le suffrage universel, échappé au césarisme et s'appliquant au régime parlementaire. Cette perspective d'un état nouveau dans l'histoire ne paraît pas s'être présentée à ses yeux avec la même netteté que le retour au despotisme qu'il prévoyait. Comme libéral, Tocqueville a toujours été offusqué par le spectacle d'un pouvoir central grandissant au détriment des pouvoirs ou des puissances effectives intermédiaires; mais il a toujours aussi, semble-t-il, aperçu ce pouvoir central sous forme d'un être unique ou collectif conscient, uniforme dans ses visées, ayant repris des anciens souverains non seulement les prétentions, mais les conditions d'action, et y ajoutant les avantages d'un pouvoir né d'un choix populaire apparent, délivré des objections que les imaginations ou les raisons adressaient aux monarques ou aux aristocraties de droit divin : un Bonaparte ou une Convention. Il n'a pas prévu le produit singulier auquel nous assistons, du mélange des ambitions de souveraineté de la démocratie et de son impuissance à la souveraineté effective par l'éparpillement des intérêts et des passions qui constituent la masse électo-

raie, maîtresse elle-même des destinées du gouvernement. Il n'a pas conçu ces gouvernements d'un jour, fruits de coalitions passagères, armés par la concentration administrative et les pouvoirs prédominants des Chambres de toute la force de législation et d'action, et incapables de gouverner réellement, par suite de l'instabilité des partis, dont ils sont l'émanation ; ces partis eux-mêmes esclaves d'électeurs morcelés entre mille tendances individuelles divergentes et indifférents à l'intérêt général du pays ou incapables de l'apercevoir et de le faire dominer dans leurs préférences électorales. Il n'a pas prévu surtout qu'une pareille situation pût durer plus de vingt-cinq ans, entraînant assurément une grande anarchie morale et administrative, une profonde impuissance de décision, et glissant, probablement, par degrés, si l'on n'y portait remède, soit vers un jacobinisme socialiste, soit vers un retour du pouvoir personnel ; et pourtant n'engendrant pas jusqu'ici, dans sa marche agitée, de troubles violents dans le peuple, ni de séditions dans une armée immense, au milieu des passions et des convoitises surexcitées à un degré inouï par la tribune et par la presse ; — ce qui prouve que l'histoire ne se répète jamais complètement.

Serait-il possible de rétablir une certaine cohésion dans les corps d'armée d'un pays légal démocratique, une certaine discipline dans les groupes représentatifs qui en sont issus, par l'action de partis politiques bien organisés, à l'exemple de ceux qui ont joué et jouent un si grand rôle dans les monarchies parlementaires, où ils sont devenus le fondement même du gouvernement de cabinet ?

Tocqueville était trop versé dans l'histoire des Etats modernes pour ne pas attacher au rôle des partis politiques l'importance qui lui appartient. Aussi semble-t-il que la fondation et les transformations des partis aux Etats-Unis auraient dû tenir dans son ouvrage une place étendue. Il n'en est pas tout à fait ainsi et le lecteur en est d'abord surpris. L'auteur résume en quelques lignes le passé des fédéralistes et des républicains qui ont eu tour à tour sur les événements contemporains de la création de l'Union et sur les événements qui l'ont suivie une si profonde influence. Il relève brièvement l'action heureuse au point de vue gouvernemental du groupe fédéraliste qui, jusqu'à la réaction radicale

de Jefferson, a maintenu aux principes de conservation et d'autorité une certaine prédominance, due moins au nombre des partisans de ce groupe qu'à la valeur des hommes qui le composaient. (( Le passage des fédéralistes au pouvoir, dit-il, est, à mon avis, Tun des événements les plus heureux qui aient accompagné la naissance de l'Union. Les fédéralistes luttaient contre la pente irrésistible de leur siècle et de leur pays : ce qui est arrivé sous Jefferson serait arrivé tôt ou tard. Mais leur gouvernement laissa du moins à la nouvelle République le temps de s'asseoir et lui permit ensuite de supporter sans inconvénient le développement rapide des doctrines qu'ils avaient combattues *. » Quand il arrive au présent, après un développement historique qui n'est qu'un résumé rapide, Tocqueville constate que ce qu'il appelle (( les grands partis », c'est-à-dire « ceux qui s'attachent aux principes, aux généralités et non aux cas particuliers, aux idées et non aux hommes », n'existe plus aux Etats-Unis. De son temps, les partis américains reposent déjà surtout non sur des principes politiques, mais sur des intérêts matériels. Les petits partis, dit-il, fourmillent. Les intérêts consti-

1 . M . G. de Witt a retracé avec beaucoup de développements et de clarté cette histoire des premiers grands partis américains dans ses ouvrages sur « Washington » et sur « Jefferson ».

tuent dans les différentes provinces d'un vaste empire des régions rivales plutôt que des partis politiques.

(( Il faut bien pourtant que Tambition parvienne à créer des partis, car il est difficile de renverser celui qui tient le pouvoir, par la seule raison qu'on veut prendre sa place. Toute l'habileté des hommes politiques américains consiste donc à composer des partis : un homme politique aux États-Unis cherche d'abord à discerner son intérêt, et a voir quels sont les intérêts analogues qui pourraient se grouper autour du sien : il s'occupe ensuite à découvrir s'il n'existerait pas par hasard, dans le monde, une doctrine ou un principe qu'on pût placer convenablement à la tête de la nouvelle association, pour lui donner le droit de se produire et de circuler librement. Ceci fait, on introduit la nouvelle puissance dans le monde politique. »

Tocqueville n'oublie pas que l'intérêt particulier joue toujours un grand rôle dans les passions politiques ; mais (( les grands partis » le cachent si habilement sous le voile de l'intérêt public, qu'ils finissent quelquefois par le perdre de vue eux-mêmes dans leurs actions. Ils ont des passions plus généreuses, une allure plus fi*anche et plus hardie que les petits partis ; ceux-ci n'ont pas de foi politique. « Comme ils ne se sentent

pas élevés et soutenus par de grands objets, leur caractère est empreint d'un égoïsme qui se produit ostensiblement à chacun de leurs actes. Leur langage est violent, mais leur marche est timide et incertaine ; les moyens qu'ils emploient sont misérables comme le but qu'ils se proposent... les grands hommes semblent disparaître tout à coup de leur sein. »

. Tocqueville n'étend pas à toutes les démocraties le jugement qu'il porte des partis américains ; il ne l'étend même pas à l'avenir des Etats-Unis, oîi à défaut de véritables partis politiques on devait voir à l'œuvre d'immenses organisations électorales extraordinairement agencées et obéies et devenues les maîtresses de toute la vie politique de la nation. Mais on sent qu'il a l'instinct profond qu'on ne retrouvera plus dans les Etats démocratiques en général, l'analogue des partis politiques historiques qui ont constitué la vie parlementaire des monarchies constitutionnelles. C'est un chapitre qu'on regrette qu'il n'ait pas développé, 11 aurait trouvé à y exercer ses facultés de psychologue social. Les raisons se seraient présentées nombreuses à son esprit pour expliquer pourquoi le morcellement infini des intérêts, l'absence d'idées ou de causes de revendication générales, l'indifférence relative pour les traditions historiques et

religieuses propre aux démocraties, Tassoupissement des passions de grande visée par la possession même de Tégalité et de la liberté, la haine de la hiérarchie et Tenvie déchaînées par les mœurs égalitaires contre les supériorités capables d'organiser et de conduire les groupes humains, se combineraient pour faire des partis démocratiques tout autre chose que les anciennes unions d'opinions parlementaires, régies et disciplinées par des chefs de haute situation, groupées sous des drapeaux fixes, et se balançant dans Texercice du pouvoir en vue d'y faire prévaloir des doctrines et des traditions autant que des intérêts. Il faut du passé dans les partis, et les démocraties sont avant tout le présent. Elles y prennent à la fois l'ardeur et l'instabilité des ambitions et des intérêts de personnes, et y perdent la discipline qui est l'essence même du gouvernement de partis. Les chefs manquent d'autorité et les soldats d'obéissance. Les journaux, quidevraient refléter les partis, en prennent bientôt la direction. Parfois même ils les fondent : mais les journaux restent une industrie et par là compromettent ce qui ferait la solidité et la continuité des groupes politiques. Le besoin de servir sans cesse de nouveaux aliments à la curiosité ou à la passion de leurs lecteurs pour se les* attacher et empêcher' leurs concurrents de s'en

emparer, les amène à changer souvent de programme, à lancer dans le pays de nouvelles plat- Jorm, et à les abandonner ensuite pour d'autres. Les passions, les opinions, même chez les violents, s'amortissent ainsi dans une sorte de ballottement et de renouvellement perpétuel qui devient presque du dilettantisme, et qui est le contraire de ce qu'on considérait jadis comme l'unité de parti.

En tout cas, et là, il a, à notre avis, fait preuve d'une grande clairvoyance, ce n'est pas sur des partis politiques proprement dits, constitués à l'anglaise et opposant leur cohésion à celle du pouvoir personnel, que Tocqueville compte principalement pour tenir tête au despotisme qui, dans sa pensée, est le péi'il toujours menaçant des démocraties. Il cherche le remède aux maux du despotisme dans le principe même où il a aperçu le péril, c'est-àdire dans l'égalité, mais contrebalancée par certains contrepoids tirés de l'application de la liberté. Tout retour vers le privilège aristocratique lui paraît vain et chimérique. Essayer d'appuyer la liberté individuelle sur le privilège de l'aristocratie serait vouloir échouer à coup sûr. (c II n'y a pas de nos jours, disait-il, de souverain assez habile et assez fort pour fonder le despotisme en rétablissant des distinctions permanentes entre ses sujets, de législateur si puissant qui soit en état de main-

tenir des institutions libres, s'il ne prend l'égalité pour premier principe et pour symbole. » Mais celle-ci n'empêche pas la création et le développement de certains organes issus de la liberté et retrouvant par leur caractère et leurs fonctions un peu de la puissance et des privilèges de l'aristocratie.

« Les pays aristocratiques sont remplis de particuliers riches, puissants et influents qui savent se suffire a eux-mêmes et qu'on n'opprime pasaisément ni en secret. Je sais bien que les contrées démocratiques ne présentent pas naturellement d'individus semblables; mais on peut y créer artificiellement quelque chose d'analogue... Je pense que les simples citoyens en s'associant peuvent constituer des êtres très opulents, très influents, très forts, en un mot des personnes aristocratiques... Une association politique, industrielle, commerciale ou même scientifique et littéraire, est un citoyen éclairé et puissant qu'on ne saurait plier à volonté ni opprimer dans l'ombre, et qui en défendant ses droits particuliers contre les exigences du pouvoir, sauve les libertés communes. »

C'était là une vue féconde et dont l'expérience a démontré la portée. L'autonomie locale des communes ou de telle autre circonscription territoriale n'est qu'une des formes de la liberté, et ce n'est

pas celle qui probablement renaîtra le plus facilement dans les nations fortement centralisées par le travail successif de Fhistoire. Après tout, la proximité matérielle qui crée Fexistence communale est un lien rudimentaire entre les hommes : les progrès de la civilisation en créent d'autres qui prennent bientôt une singulière puissance. Amesure qu'un pays s'organise, que les citoyens communiquent plus aisément les uns avec les autres, qu'il s'établit entre eux à travers la distance matérielle, par les progrès des voies de transport et des moyens d'échange et de correspondance, une circulation plus active, la connexité des opinions, des sympathies, des intérêts, devient plus efficace : elle entraîne et réalise l'association aussi bien que le faisait le simple contact de voisinage des individus et des habitations. Il se constitue ainsi des êtres moraux qui, tout en respectant une organisation administrative centralisée, nécessaire à assurer l'existence matérielle et morale de la nation, enferment l'action de cette organisation administrative dans certaines limites, la contiennent par la puissance des courants d'opinions qu'ils créent, par l'influence qu'ils acquièrent sur les groupes de citoyens et d'électeurs, source de tout pouvoir politique.

L'un des moyens d'action les plus énergiques de

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ces associations libres, qui tantôt ont en vue une propagande politique, tantôt sont des groupements d'intérêts religieux, intellectuels ou matériels, c'est la presse. Tocqueville ne pouvait manquer d'apercevoir en elle ce qu'elle est devenue, le grand véhicule des idées ou des passions, l'incitatrice la plus efficace, sinon toujours la plus bienfaisante, des volontés, par la fréquence régulière et comme inflexible de son intervention, par la ténacité de sa morsure sur les esprits même les plus humbles dont elle sollicite par tous les moyens, légitimes et illégitimes, la curiosité ou provoque l'adhésion ; la vraie souveraine du jour par son habileté à pénétrer partout, à fournir des aliments à toutes les avidités de l'esprit ou des sens, à se multiplier comme ces infiniment petits que la science moderne nous montre portant dans les organismes animés à la fois les germes de décomposition et le principe de la vitalité, activant la combustion et la dissolution, préparant la mort dans la vie, autant que la vie dans la mort.

Il résumait ses vues sur la presse, par cette phrase si juste dans sa concision: « L'empire des journaux doit croître à mesure que les hommes s'égalisent. »

La liberté de la presse lui paraissait une indispensable garantie accordée à la défense des intérêts civiques ; tout en apercevant très nettement quel-

ques-uns de ses dangers, il y voyait par excellence (( rinstrument démocratique de la liberté. »

« Pour garantir rindépéndance personnelle, disait-il, je ne m'en fie point aux grandes assemblées politiques, aux prérogatives parlementaires, à la proclamation de la souveraineté du peuple. Toutes ces choses se concilient, jusqu'à un certain point, avec la servitude individuelle ; mais cette servitude ne saurait être complète si la presse est libre... J'aime la liberté de la presse, par la considération des maux qu'elle empêche bien plus que pour le bien qu'elle fait. »

Ces maux il ne se les dissimulait pas ; mais il n'apercevait aucun moyen de les combattre directement par la législation. Il passait en revue les différentes armes auxquelles TEtat pourrait recourir et en démontrait rinefficacité ou les dangers. La censure, le jury, les tribunaux ordinaires aggravent le péril ou ne sont que de vaines menaces. La première est contradictoire avec le principe de la souveraineté du peuple.

« Lorsqu'on accorde à chacun un droit à gouverner la société, il faut bien lui reconnaître la capacité de choisir entre les différentes opinions qui agitent ses contemporains. Le jury acquitte et ce qui n'était que l'opinion d'un homme isolé devient l'opinion du pays. Les juges, avant de condamner, doivent écouter les plaidoyers : ce qu'on eût dit obscurément

dans un écrit, se trouve ainsi répété dans mille autres... Si quelqu'un me montrait entre l'indépendance complète et l'asservissement entier de la pensée une position intermédiaire où je puisse espérer me tenir, je m'y établirais peut-être, mais qui découvrira cette position intermédiaire ? »

Ne pouvant Tenchaîner, il faut bien accepter la presse libre, tout en constatant qu'elle a trop souvent les mêmes goûts destructeurs en Amérique qu'en France. Cependant Tocque ville croit la presse libre moins dangereuse dans un pays de démocratie que dans les autres, et là il se fait quelques illusions. 11 pense que la liberté d'écrire est d'autant plus redoutable qu'elle est plus nouvelle. Un peuple qui n'a jamais entendu traiter des afiaires de TEtat croit le premier tribun qui se présente : au bout de peu de temps • — l'expérience l'a, suivant l'auteur, prouvé aux Etats-Unis — les intérêts pratiques, commerciaux et autres, l'emportent dans l'attention publique sur les questions purement politiques et absorbent les forces vives du journalisme. — La décentralisation diminue d'ailleurs le rayonnement de la presse américaine ; là, pas de capitale qui donne le ton à la pensée imprimée de tout un pays et qui envoie à la province des opinions toutes faites, préparées et comme façonnées de toute pièce par de petits groupes, devenus

tout puissants dans leur irresponsabilité. — Enfin l'immense concurrence des journaux entre eux fait que, là oîi on les laisse pulluler sans entraves légales ni taxes élevées, un journal ne peut espérer de grands profits ; ce qui empêche <( les hautes capacités industrielles » de se mêler de ces sortes d'entreprises.

On sait combien les faits ont été peu d'accord avec quelques-unes de ces assertions, notamment avec la dernière ; les immenses fortunes acquises par les fondateurs de certaines feuilles ont prouvé que ces entreprises étaient aux mains « de hautes capacités industrielles », — qui n'ont pas toujours pratiqué leur industrie d'une façon aussi (( haute )) que leurs capacités.

La démocratie en multipliant les journaux, en leur permettant de tout dire, ne les a pas désarmés, ni n'a diminué leur venin. La presse est restée cette organisation extraordinaire si étrangement mitigée de biens et de maux, que sans elle la liberté et même la société ne saurait vivre, et qu'avec elle l'ordre social peut à peine se maintenir.

Les journalistes dont Tocqueville disait « qu'ils ont en général une position peu élevée, leur éducation n'étant qu'ébauchée et la tournure de leurs idées souvent vulgaire », les journalistes sont devenus de toutes façons et en tous pays, les uns

par leur talent, les autres par des voies diverses, de grands personnages dans la société et l'Etat ; les journaux se sont transformés en puissances •devant qui il a fallu baisser la tête, non toujours par respect, mais par le sentiment que la résistance des individus est malaisée vis-à-vis d'une légion pourvue de tous les moyens de nuire, quand elle le veut, en restant insaisissable : contre la partie la moins respectable de laquelle on devra bien cependant trouver des moyens d'action ou de répression directs et indirects, à moins de renoncer à assurer l'existence d'une société régulière où les honnêtes gens, hommes publics ou simples particuliers, soient à l'abri de certains malfaiteurs de la plume.

En terminant son. ouvrage, Tocqueville faisait appel à la volonté des nations pour triompher des obstacles qu'il leur avait montrés semés sur la route de la démocratie. Ces obstacles il les avait nettement et courageusement signalés : mais il avait confiance dans l'énergie des citoyens pour les renverser ou les éluder. Son culte de la liberté ne pouvait admettre qu'elle fût invinciblement menacée ou compromise par les progrès inévitables de l'égalité : dans un langage chaleureux et noble qu'on aime à relire, il exhortait les hommes à sau-

regarder la liberté en acceptant courageusement les conséquences du principe démocratique, sans lui sacrifier leur indépendance. Pour cela, il avait foi dans un ressort plus puissant encore à ses yeux que les lois et les institutions, dans la dignité de Tâme humaine refusant de s'asservir aussi bien à la démagogie qu'au césarisme; il exaltait la volonté individuelle et publique en montrant qu'elle est, de par son essence niême , armée pour résister à toutes les causes extérieures qui voudraient Taffaiblir ou la dégrader.

(c Parvenu a ce dernier terme de ma course, je me sens plein de craintes et plein d'espérances. Je vois de grands périls qu'il est possible de conjurer; de grands maux qu'on peut évitef ou restreindre, et je m'ajffermis de plus en plus dans cette croyance que pour être honnêtes et prospères il suffit encore aux nations démocratiques de le vouloir. Je n'ignore pas que plusieurs de mes contemporains ont pensé que les peuples ne sont jamais ici-bas maîtres d'euxmêmes, et qu'ils obéissent nécessairement à je ne sais quelle force insurmontable et inintelligente qui naît des événements antérieurs, de la race, du sol ou du climat... Ce sont là de fausses et lâches doctrines qui ne sauraient, jamais produire que des hommes faibles et des nations pusillanimes. Les bâtions de nos jours ne sauraient faire que, dans leur sein, les conditions ne soient pas égales; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise h la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, r.

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