LÀ MONÀRCHIB DB JUILLET. LÀ SECONDE RÉPUBLIQUE. LE MIHISTEBE DES
AFFAIRES éTRÀNGÊRES. LÀ RETISION DE LÀ CONSTITUTION. — LE COUP D^ÉTÀT.
La vie politique a absorbé un bon nombre d'années de l'existence de Tocqueville. Le succès éclatant de son premier ouvrage Ty appelait, et aussi une sorte d'obligation morale d'appliquer où au moins de vérifier ses doctrines à Faction. Il avait quelquesunes des qualités qui assurent dans un Parlement l'influence et le succès : la netteté des vues, une juste ambition, l'amour de la politique dans ce qu'elle a de mouvementé et presque d'agité. Sa situation sociale et locale, legs de ses traditions de famille, et accrue par sa distinction personnelle*
était excellente*, quoique sa fortune fût médiocre ^ Après un premier échec électoral^, il arriva à la Chambre par Farrondissement de Valognes qu'il représenta jusqu'à la fin de sa carrière poUtique. Tout en conservant dans les assemblées le prestige de son illustration d'écrivain et sa réputation de philosophe en matières sociales, il n'y prit pas la
1. L'auteur entra successivement à V Académie des sciences morales et politiques (1838) et à l'Académie française (1841) où il remplaça M. de Gessac. Son discours de réception est de 1842. — Des arrangements de famille pris avec ses deux frères rendirent en 1836 Tocqueville possesseur du vieux manoir de famille situé dans la presqu'île de Cherbourg. Il y demeura toute sa vie et y acquit une influence personnelle considérable. « J'occupais, écrivait-il en 1852 lorsqu'il donna sa démission du Conseil général pour ne pas prêter serment, j'occupais dans mon département une position qui n'avait que des agréments sans trouble. C'était la direction morale de toutes les grandes affaires du pays, une sorte de gouvernement des esprits fondé sur la considération personnelle indépendamment des opinions politiques. »
2. Son mariage ne l'avait pas augmentée. Il épousa en 1835 une Anglaise, M"« Marie Mottley, dont il était depuis longtemps épris, et qui lui apporta le bonheur domestique le plus complet. « Je ne « saurais te dire, écrivait-il à un de ses amis, quel bonheur on « éprouve à la longue dans la compagnie habituelle d'une femme « chez laquelle tout ce qu'il peut y avoir de bien dans votre âme se « réfléchit naturellement.
« Il n'y a pas de jour où je ne remercie le ciel d'avoir placé « Marie sur mon chemin, et où je ne pense que si quelque chose « peut donner le bonheur sur la terre, c'est une semblable com- « pagne. »
3. En 1837, Tocqueville s'était présenté aux élections. Son parent, M. Mole, le plaça sans le consulter parmi les candidats recommandés. Tocqueville refusa avec vivacité l'appui officiel. Il en résulta un échange de lettres conservées dans la Correspondance, et qui sont curieuses. Tocqueville écrivait : « Je ne suis pas l'ennemi du gouvernement en général, et en particulier de ceux qui gouvernent en ce moment. Mais je veux arriver à la Chambre
place prépondérante que semblait devoir lui assurer sa supériorité intellectuelle. Quelques-uns des dons de l'orateur lui faisaient défaut ; sa voix était faible, son débit froid. Bientôt sa santé délicate * devait être une entrave fâcheuse à son activité physique. En dehors de ces conditions matérielles, il lui manquait ce tempérament moral fait de plus de décision que de finesse, et de rondeur plus que de besoin de précision, qui désigne le chef de parti. Trop sage et prudent dans ses visées pour être l'un des leader de l'opposition démocratique dont il apercevait pour les avoir étudiées de près les tendances funestes et prévoyait les prochains débordements, trop avancé pour se rattacher à l'opposition de droite, qu'il jugeait stérile, trop désillusionné sur les doctrines et les pratiques de la majorité ministérielle pour faire
avec la position que j'y veux tenir, et cette position est indépendante. » — « Le premier devoir, répondait M. Mole, esta mes yeux de lutter dans les élections comme ailleurs pour lopinion qui m'a porté au pouvoir, . . Croyez-vous donc que vous serez plus libre d engagements si vous arrivez par les légitimistes, les républicains ou une nuance quelconque de la gauche ? Il faut choisir : l'isolement n'est pas l'indépendance. » £t le président du Conseil déclarait nettement au candidat que puisqu'il ne voulait pas figurer parmi les « amis », le Ministre de 1 Intérieur allait apprendre aujourd'hui même que « nous ne devons vous soutenir nulle part. » Tocqueville fut battu non seulement comme indépendant, mais comme légitimiste — malgré ses déclarations et ses écrits.
1. Tocqueville écrivait déjà en 1839 : « Ma santé est bien délangée. Je crois que je serais déjà mort sans les soins physiques et moraux de ma femme. Je ne suis pas assuré do la première condition de tout succès, qui est de vivre. »
partie de celle-ci, il devait, malgré les sympathies qui Fenvironnaient, les amitiés ou le respect qu'il inspirait à tous, rester un isolé, une sorte de penseur parlementaire, studieux, réfléchi, perspicace, dont tous les travaux ou les discours étaient appréciés à leur haute valeur grâce à ce que Sainte-Beuve définit, un peu méchamment, ses qualités du lende~ main, mais peu propre à former ou à entraîner une majorité*.
1 . Tocqueville a toujours eu le sentiment de ce qui lui manquait pour réussir complètement dans le milieu parlementaire de la fin de la monarchie de Juillet. « Je m'étais toujours senti comprimé dans le sein de ce monde parlementaire, écrit-il dans ses Souvenirs (p. 121) : j'y avais trouvé toutes sortes de mécomptes et quant aux autres et quant à moi-même. Je n'avais point tardé à découvrir que je ne possédais pas ce qu'il fallait pour jouer là le rôle brillant que j'avais rêvé : mes qualités et mes défauts y faisaient obstable. »
Il disait dans une de ses lettres (à M. de Corcelle (inédit), 5 décembre 1845) : « J'ai épuisé tout ce qu'on peut éprouver [de désillusions] durant les six premiers mois que j'ai été à la Chambre. Je suis sorti de cette terrible épreuve à peu près avec l'état desprit que j'ai toujours connu depuis. J'ai vu alors très nettement et avec une clarté parfaite que j'apportais à la vie politique des instincts, des sentiments, des vues qui appartiennent à une autre génération bien plus qu'à la mienne. Les idées de 89 en 1845, c'est de l'anachronisme tout pur ! »
Ses amis, même les plus chers, eurent toujours conscience des obstacles que l'indépendance d'esprit et le caractère ardent et impressionnable de Tocqueville apportèrent au rôle qu'il aurait pu jouer à la Chambre. V. dans les Entretiens avec Senior, vol. II, p. 265, éd. angl., ce qu'en disent Beaumont et Ampère. « Il s'était rallié à la gauche, dit Beaumont, parce qu'il avait constaté l'impuissance de l'isolement — mais je ne pus jamais obtenir qu'il fût simplement aimable avec ses collègues de ce parti... Ils le haïssaient, plus qu'il ne les haïssait lui-même, car son âme n'était pas faite pour la haine. Ils l'exclurent de presque toutes les commissions... Tocqueville était