ALEXIS DE TOC QUE VILLE
On sait que d'une façon générale del840àl848 il joua le rôle d'opposant anti-ministériel modéré mais irréductible.
Le détail de son attitude pendant cette période n'est pas facile à fixer * ; son biographe glisse de propos délibéré sur le sujet, et les lettres, relatives à la politique de cette époque, qui ont été publiées,
ambitieux, mais pas de la façon dont l'entendait Guizot qui répondit à quelqu'un qui lui demandait pourquoi un député faisait de l'opposition : « parce qu'il veut être où je suis. » Il tourna à l'opposition quand Guizot, qui avait défendu avec une éloquence et une vigueur incomparables l'indépendance du gouvernement parlementaire contre le roi, fit volte-face et devint le membre le plus servile et le plus servile des majorités monarchiques... L'opposition systématique et en même temps loyale était relativement aisée à ce moment : le gouvernement proposait simplement de ne rien faire ni à l'intérieur ni à l'extérieur. A l'extérieur, c'était la meilleure politique, mais à l'intérieur tout était à faire... Tocqueville désirait le pouvoir — mais pour être réellement ministre. »
1. Dès son entrée à la Chambre, il voulut siéger au centre gauche, comme indice matériel de ses opinions libérales. Il tenait beaucoup à l'impression que produirait ce signe tangible sur ses électeurs. (Gorresp. inéd. avec M. de Corcelle.)
M. Thureau-Dangin, dans sa grande Hist. de la Monarchie de Juillets qualifie Tocqueville « d'indépendant se décidant par luimême, entraînant peu de voix avec lui, systématiquement rebelle à l'influence néfaste selon lui de M. Thiers. » En 1842, il combattit (après la mort du duc d'Orléans) l'application du principe héréditaire à la régence. En 1844, il fait partie du groupe d'opposition de coalition entre la gauche et le centre gauche connu sous le nom de Conseil des Dix. (O. Barrot. de Beaumont, Tocqueville, Abbatucci, Havin, pour la gauche ; Thiers, Rémusat, Vivien, Duvergier de Hauranne, Billault, pour le centre gauche.) Il soutint avec M. de Corcelle et d'autres amis le journal Le Commerce auquel il collabora. Le journal échoua, non sans coûter à Tocqueville 12 à 1,500 francs de rente, qui, écrit il à M. de Corcelle (lettres inéd.), « représentaient mon aisance ».
sont peu nombreuses ou peu explicites. Dans celles qui figurent a la Correspondance, des coupures marquées par des points déroutent on arrêtent plus d'une fois notre curiosité. D'autre part Tocqueville a prononcé peu de discours à la Chambre et le Moniteur ne nous renseigne qu'insuffisamment sur la part qu'il prit par son influence personnelle dans les événements parlementaires. On comprend les scrupules de son biographe à réveiller, quelques années après la défaite commune, des griefs qui s'étaient éteints dans le désastre général de la liberté et des institutions parlementaires.
« Tocqueville, écrit M. de Beaumont, n'a pas cessé, pendant les dix dernières années de la monarchie constitutionnelle, de combattre une politique qu'il semble peu opportun d'attaquer aujourd'hui, alors même qu'on en éprouverait la disposition. Il avait alors en face de lui des hommes qu'il respecta toujours comme adversaires, et qui depuis ont cessé de l'être. Tout ce qui ressemblerait à une agression rétrospective contre ces hommes, dont quelques-uns vivent encore, eût été désavoué par lui et ne pourrait qu'affliger sa mémoire. A quoi bon d'ailleurs évoquer de tels sujets de dissidence entre ceux que rapproche aujourd'hui un sentiment commun bien supérieur à leurs divergences passées et à leurs anciennes rivalités? Un jour viendra sans doute où la conduite des divers partis durant cette période, gouvernement et opposition, sera soumise au jugement de l'histoire,
et parmi les pièces de ce grand procès il faudra certainement compter plusieurs des discours de Tocqueville, ses votes, ses actes, l'attitude de résistance tout à la fois modérée et ferme qu'il avait prise vis-à-vis du gouvernement de Louis-Philippe et dans laquelle il a persisté jusqu'au 24 février. »
Cette période de discrétion, très légitime à l'époque à laquelle M. de Beaumont la définissait, n'estelle pas aujourd'hui close? Un intérêt supérieur réclame que tous les documents relatifs à cette partie de l'existence de Tocqueville soient livrés au grand jour. On aimerait à suivre dans leurs détails quotidiens la pensée et les actes d'un obervateur aussi clairvoyant, pendant ces années oii le monde politique semble avoir été emporté par un mouvement irrésistible dont bien peu comprirent la direction; oîi les partis enfermés dans l'atmosphère étroite des débats parlementaires n'ont pas aperçu ou mesuré le grand courant positif, socialiste ou démocratique, qui se formait sous eux et allait entraîner le pays vers le suffrage universel et les aventures de Février et de Juin ; oii les petites luttes de la politique aujourle jour, absorbant l'attention par leur éclat passager, ont masqué aux yeux des plus attentifs les bouleversements qui se préparaient ; où les chefs de partis en se portant des coups retentissants et meurtriers, ont, comme des
lutteurs qui s'assaillent dans Tombre, atteint et frappé de mort autre chose que ce qu'ils visaient, les libéraux le régime parlementaire, les cléricaux le principe monarchique, les défenseurs du trône la dynastie. Dans ce tumulte bien fait pour dérouter les plus perspicaces, seul, un poète, Lamartine, semble avoir dévoilé publiquement des lueurs du fond réel des choses et des hommes *. A côté de lui, et dans des régions plus tempérées, on voudrait savoir exactement ce qu'a pensé, dit et fait dans le milieu parlementaire qui l'environnait sans l'absorber, l'homme à l'esprit aiguisé qui, un peu avant la catastrophe de féviûer, et comme sous un éclair précédant immédiatement l'orage, s'est révélé un voyant d'une acuité de regard extraor-
1. A la même époque, un autre poète, Heine, a prévu avec perspicacité l'avenir, tant de la France que de l'Allemagne. 11 disait de la France de 1840 : « Le jour n'est pas éloigné où toute la comédie bourgeoise avec ces héros et comparses de la scène parlementaire prendra une fin terrible au milieu des sifflements et des huées, et on jouera ensuite un épilogue intitulé le Bègne des Communistes. (^Lutèce, lettre du 11 décembre 1841.)
2. TocqueviUe a, dans ses Souvenirs (publiés en 1893 et dont nous parlons plus loin), jugé si sévèrement et même quelquefois impitoyablement les principaux de ses anciens adversaires de la monarchie de Juillet devenus plus tard ses compagnons de lutte contre la présidence, puis contre l'Empire, que les scrupules qui arrêtaient son premier biographe ne semblent plus devoir exister. Après les pages caustiques de son ouvrage posthume, rien ne doit empêcher de paraître les notes ou les lettres de l'auteur sur les périodes qui ont précédé 1848. Les blessures, en supposant qu'il y ait blessures, sont déjà faites.
dinaire, l'observateur si pénétrant et précis dans sa sévérité, des hommes et des choses poUtiques contemporaines, qui, à force d'en étudier la direction et le mouvement, aperçut avant les autres le précipice qui allait les engloutir * .
Le 27 janvier 1848, Tocqueville, discutant à la Chambre le projet d'adresse, prononça de graves paroles qui, lorsqu'elles eurent été quelques semaines plus tard justifiées par la révolution, parurent une surprenante prophétie.
L'orateur commençait par un sombre tableau de l'abaissement des mœurs politiques : partout l'intérêt privé dominant celui du pays, la corruption se gUssant dans les fonctions publiques, le ministère encourageant directement, pour rester au pouvoir, (( les pires tendances d'un corps électoral,
1. En dehors de la politique proprement dite, il s'attacha pendant cette période à un certain nombre de questions d'ordre philanthropique économique ou moral qu'il a traitées avec sa supériorité habituelle. Ses travaux sur le régime pénitentiaire, sur la déportation, sur l'abolition de l'esclavage qu'avec une partie de la Chambre il réclamait depuis 1840, et à laquelle il consacra plusieurs écrits, font encore autorité et se lisent avec intérêt dans ses Œuvres complètes. Attiré vers l'Algérie par les difficultés mêmes que soulevaient à ce moment la conquête et l'assimilation du sol africain, il y fit plusieurs voyages, afin, disait- il, d'apprendre par les yeux et d'oublier tout ce qu'il avait lu ou entendu, et il en revint avec la conviction dont l'événement a prouvé la justesse ; que contrairement à ce que soutenaient les partisans de l'occupation limitée, la soumission entière de l'Algérie était nécessaire et possible et que la destruction d'Abd-eUKader s'imposait.
tellement restreint et livré à de tels besoins que la facilité d'agir sur lui par la corruption parût plus grand, le désir d'agir sur lui plus irrésistible. » Il montrait les classes ouvrières entraînées vers le socialisme, TEurope regardant avec défiance ce qui se passait dans notre pays, « se demandant si la France — qui a jeté dans le monde les principes, qui se sont trouvés les principes régénérateurs de toutes les sociétés modernes — si la France a eu raison ou tort; si elle conduit les sociétés humaines vers un avenir plus heureux et plus prospère ; ou bien si elle les entraîne à sa suite vers les misères morales et la ruine. »
Quant au présent, ajoutait Torateur, il est des moins rassurants.
« On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n*y a pas d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Permettez-moi de vous dire que vous vous trompez... Quand les opinions que j'ai signalées prennent racine, quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles doivent amener tôt ou tard je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, les révolutions les plus redoutables. Nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan. Est-ce que vous ne ressentez pas par une sorte d'intuition instinctive que le sol tremble de
nouveau en Europe. Est-ce que vous ne sentez pas, que dirai-je? un vent de révolution qui est dans l'air? »
Ces sombres prédictions, écrit Tocqueville dans ses Souvenirs, furent accueillies par des rires moqueurs du côté de la majorité. L'opposition applaudit vivement, mais par esprit de parti plus que par conviction.
« La vérité est que personne ne croyait encore sérieusement au danger que j'annonçais, quoiqu'on fût si près de la chute. L'habitude invétérée qu'avaient contractée tous les hommes politiques, durant cette longue comédie parlementaire, de colorer outre mesure l'expression de leurs sentiments et d'exagérer démesurément leurs pensées, les avaient rendus peu capables de mesurer le réel et le vrai. Depuis plusieurs semaines la majorité disait tous les jours que l'opposition mettait la société en péril et l'opposition répétait sans cesse que les ministres perdaient la monarchie. Ils avaient affirmé le fait tant de fois de part et d'autre, sans y croire beaucoup, qu'ils avaient fini par n'y plus croire du tout au moment où l'événement allait leur donner raison à tous les deux. Mes amis particuliers pensaient eux-mêmes que j'avais dépassé le but et qu'il y avait un peu de rhétorique dans mon fait. . . Et maintenant que me voici en face de moi-même et que je cherche sérieusement dans mes souvenirs si, en efiet, j'étais aussi eOrayé que j'en avais l'air, je trouve que non ; je discerne
sans peine que Tévénement m'a plus promptement et plus complètement justifié que je ne le prévoyais. . . J'apercevais, je crois, plus clairement qu'un autre les causes générales qui préparaient l'événement; mais je ne voyais pas les accidents qui allaient le précipiter... »
La publication des « Souvenirs » d'oii nous extrayons ces lignes a révélé un Tocqueville nouveau. Le penseur politique aux formes de style trop tendues a fait place au satirique alerte, mordant, personnel ; le philosophe parfois un peu solennel à l'observateur très aigu et très acre, disant sur les choses et les hommes, voire sur des amis, le mot qui porte et même qui emporte.
Ce Tocqueville, qui tranche singulièrement avec le monde doctrinaire oii s'est écoulée sa vie, n'était même pas très visible dans la partie de sa correspondance jusqu'ici publiée. Bien que celle-ci soit beaucoup plus aisée de ton que ses ouvrages, on ne retrouve pas dans celles des lettres que nous ont donnés ses éditeurs * cette verdeur de jugements