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LES PRINCIPES LIBERAUX ET LA DEMOCRATIE CONTEMPORAINE

Tocqueville passa ses derniers jours à Cannes ; il avait 54 ans. Des symptômes inquiétants (des crachements de sang) se rattachant à une maladie de poitrine déjà ancienne, l'avaient, après bien des hésitations, déterminé à un séjour d'hiver dans le Midi. Il y languit quelques mois, profondément attristé des événements politiques, entouré de soins pieux de la part de celle qu'il avait choisie pour compagne de sa vie : (( Il connut ce bonheur, écrivait Edouard Laboulaye, quelques mois après le fatal événement, de sentir sur son front mourant la main de la seule femme qu'il eût aimée, de celle qui depuis vingt-cinq ans l'environnait de bonheur et

d'amour ». S'il laissait une œuvre inachevée, s'il expirait sans postérité, il avait pleine conscience d'avoir marqué parmi ses contemporains sa trace d'une façon durable, d'avoir suscité de profondes sympathies, des amitiés passionnées, des admirations sincères parmi tous ceux, en Europe comme en Amérique, que touchent la grandeur des œuvres de l'esprit et la noblesse des idées libérables.

Sa correspondance, dont on a publié trois volumes et qui fournirait encore, comme nous l'avons dit d'après le témoignage de ses héritiers littéraires, matière à une publication étendue, révèle Tocqueville sous un jour aimable et aisé, parfois enjoué*, affectueux pour les siens, et pour un cercle étendu d'amitiés, aussi bien à l'étranger qu'en France, cercle de sympathie où se trouve vite enserré son lecteur, séduit par les qualités de cœur et d'esprit du vrai honnête homme et gentilhomme libéral qu'était l'auteur des lettres. — « Tocqueville, dit son biographe, avait beaucoup d'amis. Convaincu que l'amitié est comme la plainte délicate qui dépérit faute de culture, il donnait à sa correspondance les plus grands soins. Il écrivait

1. Une femme y a relevé des « traits féminins. » (M"*» Simpson, avant-propos des Memoir and remains of A, de Tocqueville, Londres, 1861).

beaucoup de lettres, non parce qu'il était, mais quoiqu'il fût écrivain... C'était chez lui un besoin de cœur ; la correspondance élargissait le cercle de sa vie » . Lecture bien attachante et qui établit rapidement une sorte d'intimité intellectuelle et morale, entre celui qui écrit et celui qui lit, instructive par les lumières qu'elle projette sur les choses contemporaines * , ces lettres écrites en toute aisance de plume à ses frères, à son neveu Hubert de Tocqueville qu'il considérait comme un fils adoptif et qui

1 . Citons comme exemple de la manière vivante de Tocqueville dans sa correspondance, une lettre à M. de Beaumont :

« 1" Avril 1835.

« La veille de votre départ, j'avais été voir M™« Récamier, laquelle m'avait invité à venir entendre le grand homme, lire une portion de ses Mémoires. J'y ai été. J'ai trouvé là un paquet de célébrités en herbe ou toutes venues, un petit salon très bien composé, Chateaubriand d'abord, Ampère, Ballanche, Sainte-Beuve, le duc. de Noailles, et le duc de Laval, le même à qui j'avais entendu dire à Rome, il y a dix ans : a Saquédié ! J'ai passé des moments agréables avec cette femme -là ! » Chateaubriand m'a présenté à tout ce monde-là, de manière à me faire des amis de quelques-uns, et de sincères ennemis du plus grand nombre. Les uns et les autres m'ont adressé beaucoup de compliments. Après avoir ainsi procédé à la petite pièce, les véritables acteurs sont entrés en scène. Il serait trop long de vous dire ce que j'ai entendu. C'est la première Restauration et les Cent- Jours. Du mauvais goût quelquefois, quelquefois aussi de la bile acre, de la profondeur dans la peinture des embarras de Napoléon sur le trône, de la verve partout, de la poésie à pleines mains ; la marche de Napoléon sur Paris après le retour de l'île d'Elbe, peinte comme auraient pu le faire Homère et Tacite réunis, la bataille de Waterloo décrite de manière à faire frémir tous les nerfs, quoique ce ne soit que le retentisse ment lointain du canon . . . que vous dirais-je ? J'étais ému, agité réell ement et profondément remué, et en exprimant une admiration extrê me, je n'ai fait que rendre ma pensée.. . »

mourut d'une mort prématurée en 1863, à ses compagnons d'enfance, suivis fidèlement dans leur existence d'hommes, à des amis politiques, à des étrangers de distinction * ; qui les tenaient au courant, et nous instruisent des occupations intellectuelles et morales de Tocque ville, de son bonheur domestique qu'attrista seule l'absence d'enfants, des détails de sa vie de campagnard et d'agriculteur qui le passionnait par moments, du développement de ses idées et de la lente incubation de ses ouvrages ^ ; — qui marquent bien aussi les limites que s'était posées à lui-même cet esprit agité d'une extrême et vive curiosité. On le voit là, comme dans ses principaux ouvrages, se mouvoir toujours avec ardeur, le plus souvent avec passion, en dedans d'un cercle d'idées large, et cependant cir-r conscrit d'avance, plus qu'il ne le croyait peut-être lui-même, par des croyances et des habitudes d'es-

1. En France , L. de Kergorlay, son camarade Stoffels, deCorcelle, G. de Beaumont, J. J. Ampère, le comte de Gircourt, Dufaure, Freslon, Lanjuinais, Rémusat, Royer-Collard, la comtesse de Grancey, M™« Schwetcliine ; à l'étranger S. Mill, Reeve, Senior, Grote et sa femme, Bunsen, etc., etc.

2. « Le livre que je viens de publier (La Révolution et sa suite) roule dans ma tête depuis plus de 15 ans ; les formes de 1 œuvre se sont fixées dans la grande maladie que j'ai faite en 1850. Je puis dire que depuis lors j'y ai pensé presque sans cesse. (1856, Lettre à M. de Montalembert). Sainte-Beuve a mis en relief (avec quelque intention satirique) la lenteur de cette élaboration du dernier livre de Tocqueville, ses doutes et ses hésitations sur le choix du sujet.

prit traditionnelles, et où il maintint sans se démentir, pendant toute sa vie, sa pensée et ses sentiments* ; fournissant ainsi un saisissant exemple de vigueur et même d*audace dans la pensée, en même temps que d'une répugnance irrésistible à sortir de certains horizons ; réalisant et parla même nous laissant une image fidèle — bien qu'il les devançât en plusieurs parties de sa pensée et comme par une sorte de hardiesse native — de toute une classe d'esprits dont les représentants sont devenus rares et qui a formé dans la première moitié du siècle, sur les confins de l'ancienne aristocratie et de la haute bourgeoisie, une élite délicate de goûts, libérale, distinguée de cœur et d'intelligence, ardente au culte des lettres, courageuse dans l'action, affranchie de beaucoup de préjugés, retenue cependant par certaines influences d'hérédité et d'éducation qui lui ont sur certains points masqué ou teinté d'illusions l'avenir des sociétés ; demeurée ainsi en arrière, de plusieurs étapes, de la grande armée démocratique dont elle avait sur plusieurs points préparé, sur d'autres prévu et même calculé la

1 . ff M. de Tocqueville, a dit justement l'auteur des Lundis, tâche en tout de ne pas rompre absolument et de composer. En matière de démocratie, comme en matière de philosophie, il ne s'en tient pas à la surface ; il ne va point pourtant jusqu'au fond. Il y a en tous des abîmes qu'il ne sonde pas. »

(^Nouveaux Lundis^ t. X, p. 295).

marche irrésistible ; incapable jusqu'ici, aussi bien par ses vertus que par ses défauts, de la rejoindre et encore plus de se mettre à sa tête pour la diriger en la modérant.

Tocqueville mourut (16 avril 1859) dans la plénitude de ses convictions libérales : « Il avait, dit son biographe qui assista à ses derniers moments, avec d'autres amis accourus à son chevet, — il aVait eu l'esprit agité par bien des doutes ; c'était la loi même de sa nature qui l'y portait. Mais au milieu de ses plus grands troubles, il n'avait jamais cessé d'être profondément chrétien* ; il poussait jusqu'à la passion ce sentiment qui faisait partie de sa foi poUtique ; car il estimait qu'il n'y a point de liberté possible sans bonnes mœurs, et point de bonnes mœurs sans religion. Il croyait fermement que ce qu'il y avait de plus désirable pour le bien des hommes, c'était de voir intimement unis la foi religieuse et l'amour de la liberté. » — « Sa foi religieuse, écrivait de même E. Laboulaye, en parlant du grand esprit qui venait de disparaître, était celle de ses pères ; sa foi politique était celle de son grand aïeul ; comme Malesherbes, il avait voué sa vie à la Uberté, et c'est encore à la liberté qu'il vou-

1. Cf. plus loin p. 216, rapportés par Senior, des témoignages contradictoires de G. de Bcaumont sur cette question délicate.

lait consacrer cet avenir qui ne lui appartenait plus. En paix avec Dieu et avec lui-même, entouré de tout ce qu'il aimait, bercé par les illusions les plus douces, il s'est endormi plein de confiance. » Et l'écrivain montrait l'autorité de Tocqueville grandissant avec sa disparition; le pays de demain, les générations nouvelles voulant entendre cette voix qui sort du tombeau, conservant avec un respect religieux et invoquant comme un appui secourable (( la mémoire de celui qui au travers de toutes les épreuves s'attacha à la liberté comme d'un amour invincible et qui essayait encore de la servir quand la mort lui a glacé la main. »

Ces nobles paroles ont été écrites il y a près de quarante ans : certes le nom de Tocqueville est resté grand et les prédictions de Laboulaye se sont réalisées sur plus d'un point. Pourtant il semble que depuis qu'elles ont été émises, de profondes modifications se soient opérées dans la position même des questions à la solution desquelles les deux courageux écrivains vouèrent leur talent et leur vie.

Jusqu'à la fin du deuxième empire, l'autorité restée aux mains d'un pouvoir despotique, rendait relativement simple la situation de ceux qui réclamaient, comme unique remède, la liberté :

ils revendiquaient un légitime élargissement des

esprits et des volontés contre un arbitraire qui les énervait en les étouffant. L'exemple des bienfaits de la liberté en Angleterre et en Amérique, vus à distance et à travers un certain voile de bienveillance, était à leur portée, et ils y puisaient largement des arguments et des encouragements. On joignait à ces espérances des vues optimistes sur les bienfaits de Tinstruction primaire : Tavenir d'une démocratie délivrée du despotisme gouvernemental, maîtresse de ses destinées, éclairée par l'école, par l'expérience même du self-government, semblait assuré. — Les déchirements qui ont suivi les catastrophes de la guerre, les difficultés au milieu desquelles s'est, au sein de la liberté, fondée la troisième République et parmi lesquelles elle se débat encore douloureusement, à la recherche d'une combinaison de gouvernement qui concilie suffisamment la stabilité et la liberté, le contrôle et l'autorité, ont sensiblement transformé le terrain de la discussion. L'Angleterre même, la mère et le grand modèle du hbéralisme parlementaire, n'a pas paru échapper à quelques-uns des périls sociaux et économiques qui nous menacent et qui la poussent, — quoique jusqu'ici, grâce à de longues traditions, et à une éducation politique séculaire, avec plus de lenteur que nous, — vers des transformations dangereuses pour la liberté individuelle et le régime repré-

sentatif \ — De l'autre côté de rOcéan, révolution des Etats-Unis, suivie dans ses crises redoutables d'abord pour Funité des Etats confédérés, puis pour Tordre social et économique, aussi bien que pour la constitution morale de la nation, a jeté certains doutes dans les esprits sur Texcellence de son système politique.

L'Amérique a paru entrer bien vite et bien avant dans les voies de la vénalité électorale ou administrative, de la ploutocratie peu estimable par ses origines ou ses procédés, des rapports hostiles et souvent sanglants entre le capital et le travail. — L'immigration de plusieurs millions d'Irlandais et d'Allemands, aussitôt enrégimentés par les partis, a profondément troublé les données de son existence sociale et industrielle ancienne, atténué les antiques influences anglo-saxonnes et puritaines, enfermé celles-ci comme dans des îlots isolés au milieu de courants très divergents qui, au milieu d'une prospérité matérielle incomparable, poussent les Etats-Unis vers un avenir politique encore mal défini. Dans ces derniers temps on a vu la grande république sœur céder à des accès de chauvinisme, ou de jingoïsm comme on dit là-bas, à des entrain e-

1. V. sur ce sujet et sur les alarmes de certains libéraux anglais: Lecky: Democracy and Liberty, 2 vol. 1895.

ments de provocations vis-à-vis des puissances étrangères, qui pourraient à un moment donné être gros de périls pour l'avenir pacifique du monde. En même temps, à l'intérieur, les intérêts particularistes, le plus souvent des intérêts commerciaux ou financiers, parfois appuyés sur de graves erreurs économiques, unis dans d'immenses coalitions, l'emportaient, dans la direction générale de la politique, sur l'intérêt national et guidaient vers des buts mesquins ou dangereux, l'évolution des partis. Les problèmes aigus de l'organisation de la démocratie, inquiétants sous leur formes diverses, des deux côtés de l'Océan*, se sont ainsi dressés dans leur réalité concrète, et des généralités qui avaient plus ou moins passé à l'état de dogmes dans l'esprit des écrivains ou des lecteurs libéraux d'il y a quarante ans, ont plus d'une fois apparu insuffisantes ou superficielles aux nouvelles générations en face des abîmes qui s'ouvraient. Les pas des géants de la démocratie prophétisés par Tocqueville se sont réalisés : mais elle a aisément renversé sur sa route, aussi bien chez les autres que chez

1. Cf. Dugard: la Société américaine (1896), p. 305: « Il n'est pas un des problèmes de l'alcoolisme, du paupérisme, de la politique, de l'économie sociale, de l'opposition des races, dont nous souffrons en Europe, dont les Américains ne souffrent également. »

nous, quelques-uns des remparts dont on avait voulu l'entourer: elle a poursuivi son chemin, lîère de marcher, même quand elle ne sait pas toujours bien où elle va, et se riant plus d'une fois des entraves constitutionnelles ou législatives oii on cherchait à la retenir.

Nul doute qu'un esprit pénétrant comme celui de Tocqueville n'eût distingué dans l'afflux de faits nouveaux apportés par la marée montante de la démocratie bien des points de vue qui avaient paru secondaires à l'auteur de la « Démocratie en Amérique », ou qu'il n'avait aperçus qu'incomplètement. Convaincu de la nécessité d'une forte centralisation gouvernementale, -même en Amérique, il l'eût, après les bouleversements survenus dans l'équilibre de l'Europe, sentie indispensable dans notre pays, environné de monarchies militaires unitaires et hiérarchisées qui menacent nos frontières ; il eût, dans notre démocratie mobile, livrée à tous les entraînements électoraux, redouté davantage l'anarchie et l'instabilité, et un peu moins la concentration des pouvoirs. Il eût voulu un gouvernement qui gouverne. Il eût cherché la décentralisation dans les mœurs, dans le mouvement intellectuel et scientifique, dans les associations indépendantes de la politique proprement dite, dont il avait si nettement défini le carac-

tère bienfaisant, et en eût redouté l'excès dans Fattribution imprudente aux autorités élues des communes ou d'autres circonscriptions territoriales, de pouvoirs qui mènent trop souvent à la désorganisation administrative et à l'oppression des minorités par des majorités parfois minimes comme nombre, mais tyranniques par leur poids* : il eût éprouvé l'horreur du vrai et profond libéral qu'il était, pour ce travestissement de la souveraineté nationale, pour ce pire des despotismes, celui des masses anonymes et des factions irresponsables, dont notre régime électoral nous rend trop souvent les victimes impuissantes.

Il eût encouragé de toutes ses forces le mouvement qui, sur le terrain de l'association libre, commence déjà à produire dans notre pays de remarquables résultats. La vitalité croissante des institutions qui échappent, par leur origine et leurs conditions d'existence, aux fluctuations des courants politiques, qu'il avait déjà signalées

1. Nous ne confondons pas la décentralisation proprement dite qui est la remise aux autorités locales élues, d'une partie de la puissance publique, avec la « déconcentration » qui consiste à éviter l'obstruction des ministères à Paris et à supprimer la superfétation d'organismes judiciaires ou administratifs inutiles et coûteux. C'est laque les partisans d'une bonne centralisation peuvent et doivent porter la hache ; ils donnent souvent eux-mêmes à tort à leur œuvre le nom de « décentralisation, » mais cette œuvre n'en est pas moins utile et digne d'encouragements.

comme de précieux remparts de Tindépendance individuelle, cette vitalité croissante Teût frappé et réjoui, et il eût vu en elle le signe manifeste d'une activité intellectuelle et corporative qui pourra, à un instant donné, et grâce à une loi vraiment libérale sur les associations toujours différée depuis vingt-cinq ans, fournir d'utiles contre-poids aux entraînements du suffrage universel et des puissances passagères et fuyantes de la démocratie.

Il est difficile de croire que, malgré de douloureuses désillusions sur la facilité d'un accord entre les partis dévoués à l'Eglise et les doctrines libérales, les idées de Tocqueville, vivant de nos jours, au sujet de la religion et de son rôle social, se fussent sensiblement transformées : elles étaient trop profondément implantées depuis l'enfance dans son âme*. Il eût continué à vouloir fermement la liberté des croyances ; mais sa prédilection pour la sépa-

1. Tocqueville était très en avant de beaucoup de ses coreligionnaires même les plus libéraux au sujet du pouvoir temporel. Là encore il semble avoir vu juste dans l'avenir. « Plus je considère les choses d'une façon abstraite, écrivait-il à M. de Gorcelle (Lettre inéd. 28 août 1856), plus je suis amené à douter que l'établissement politique actuel de l'Eglise soit utile à la religion. Prince, le pape sera toujours plus ou moins en opposition avec les tendances politiques du temps. On dit que ses Etats sont nécessaires à son indépendance. Je dis que ce sont aujourd hui ses Etats qui le rendent dépendant. »

Il jugeait sévèrement la tendance du clergé contemporain à placer l'intérêt de TEglise au-dessus de l'intérêt national. « Je n'ai jamais

ration de FEglise et de TEtat serait probablement devenue plus patiente en présence des objections, des embarras et des périls de tout genre qu'elle soulève.

Si religieux d'instinct qu'il fût, sa raison éclairée et virile se serait plus inquiétée que félicitée des tendances à un vague mysticisme qui servent actuellement de refuge à un certain nombre d'âmes apeurées par le silence ou les réserves de la science sur des questions qui inquiètent leur soif de certitude. Il n'aimait dans la religion ni le

causé avec un prêtre allemand ou français sans apercevoir que l 'opidion qu'il se faisait des institutions, l'impression qu'il recevait des événements et des hommes dépendait absolument de 1 intérêt plus ou moins grand, plus ou moins probable, plus ou moins prochain que l'Eglise lui paraissait y avoir. Rien n'est pour moi un plus grand sujet de trouble et de douleur. . . Le clergé français de l'ancien régime n'était pas ainsi. » (Lettre à M. de Corcelle, inéd., 20 octobre 1854). Sur la nuance même de sa foi comme chrétien, v. la conversation de Senior avec Beaumontet Mignet. Op. cit. Vol. Il p. 352. Mignet dit (sans protestation de la part de Beaumont) : « Tocqueville était un philosophe chrétien. Il n'était pas pratiquant, sa foi n'aurait guère satisfait son confesseur. » — Beaumont : « Le prêtre qui l'assista à ses derniers moments était libéral : il ne demanda qu'une déclaration générale qu'il était chrétien, et ne réclama pas de confession, sinon un aveu général de péché et un désir de repentir. Il a reçu les sacrements, non parce qu'il croyait à leur efficacité, mais pour être agréable à M"e Je Tocqueville et pour éviter le scandale. Il regardait le christianisme comme le don le plus bienfaisant qu'eussent jamais reçu les hommes ; il haïssait les adversaires de la religion, et bien que ses opinions fussent loin d être orthodoxes, il désirait avant tout ne pas blesser la foi d 'autrui. Aussi évitait-il toute discussion religieuse. G est peut-être le seul sujet sur lequel en 40 années d'intimité, nous n'ayons jamais discuté. »

gendarme que certains conservateurs y recherchent et auquel ils donnent pour mission principale de leur garantir leurs biens terrestres, ni le rempart de mollesse où s'abritent sans foi réelle, et comme faute d'autre sécurités, des cœurs avides de repos, La gravité extrême prise par les conflit'S économiques l'eût amené à leur accorder dans sa pensée ou dans ses écrits plus de place qu'il ne leur attribuait habituellement et à subordonner plus d'une fois les problèmes purement politiques à ceux qui impliquent les questions de la production et surtout de la répartition des richesses*. Il était

1. U avait dès 1847 entrevu dans un éclair de singulière clairvoyance la part qui serait hientôt faite dans la politique même aux questions sociales, et à la première de toutes, à la propriété. « Le temps viendra où le pays, se trouvera de nouveau partagé entre deux grands partis. Il ne faut pas que les propriétaires se fassent illusion sur la force de leur situation, et qu'ils s'imaginent que le droit de propriété est un rempart infranchissable, parce que • nulle part, jusqu'à présent, il n'a été franchi... Aujourd nui que le droit de propriété demeure seul debout, privilège isolé au milieu d'une société nivelée, qu'il n*est plus à couvert derrière beaucoup d'autres droits plus haïs ... c'est à lui seul à soutenir le choc des opinions démocratiques . . . Bientôt ce sera entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas que s'établira la lutte politique. Le grand champ de bataille sera la propriété, et les principales questions de la politique rouleront sur des modifications plus ou moins profondes à apporter au droit des propriétaires .,. Nous reverrons alors les grandes agitations politiques et les grands partis. » (Reproduit dans les Souvenirs, p. 14). Il disait encore dans les Sou^ venirs : « Gomment des classes pauvres inférieures et pourtant puissantes ne songeraient- elles pas à sortir de leur pauvreté et de leur infériorité en se servant de leur pouvoir, dans un temps surtout où la vue de l'autre monde est devenue plus obscure et où les misères

bien préparé aux progrès du socialisme, dont il avait montré les liens étroits avec le suffrage universel : il aurait attaqué le collectivisme contemporain avec toute Fardeur et la passion qu'il a déployées contre le césarisme. Il y aurait vu, comme dans celui-ci, le grand destructeur de l'initiative, de Ténergie individuelle. Il l'aurait poursuivi sous la forme en quelque sorte légale sous laquelle il se dérobe actuellement pour porter ses premiers coups. Il eût analysé dans toute son étendue et dénoncé, comme un des périls qui menacent la civilisation, lé mouvement qui entraîne les démocraties vers la conquête du pouvoir en vue de s'en servir pour exproprier la richesse par une taxation arbitraire et spoliatrice; il eût protesté contre la remise, sans contre-poids, sans précautions légales, du droit de voter l'impôt à ceux qui ne le paient pas et veulent le faire payer par une minorité de citoyens, chargés de subvenir au budget toujours accru du socialisme d'Etat, source de ruine pour la nation.

En toutes choses, le caractère positif et réaliste qui marque si profondément le mouvement démo-

de celui-ci sont plus visibles et paraissent plus intolérables? ... Il était inévitable que le peuple finirait par découvrir un jour que ce qui le resserrait dans sa position, ce n'était pas la constitution du gouvernement, mais les lois immuables qui constituent la société elle-même ... et qu il se demanderait s il n'avait pas le pouvoir de changer celles-là, comme il avait changé les autres ... » (p. 110).

LA MORT DE TOCQUEVlLLE 219

cra tique contemporain et qui se traduit avec éclat dans la direction générale de ses combinaisons sociales et politiques, se serait révélé à son attentive observation : il aurait noté avec chagrin, mais avec précision, combien certaines passions, certaines émotions de liberté, de haine du despotisme, chères à une élite d'intelligence ou de caractère, suffisent malaisément à une démocratie livrée comme la nôtre au combat pour la vie, brusquement soustraite aux anciennes influences qui la dirigaient ou la retenaient ; qui dans ses masses agitées et comme pressées par le besoin ou par le désir des biens matériels, veut des certitudes tangibles à côté des satisfactions de sentiment de nature idéale ; — et il eût senti combien la tâche est difficile (sans qu'il se crût le droit d'y renoncer : et la difficulté même de l'entreprise l'aurait engagé à y redoubler d'eflbrts) de rallumer dans nos générations à la fois positives et sceptiques, ardentes et désillusionnées, la flamme des aspiralions libérales qui furent son culte et sa religion.

Ces aspirations libérales, auxquelles il subordonnait toutes les autres visées de l'activité individuelle ou sociale, Tocqueville en définissait une fois de plus la grandeur dans quelques lignes de son (( Ancien régime », et en même temps qu'il en faisait saillir par plusieurs côtés la noblesse presque

surhumaine, il y rappelait d'un dernier effort ses concitoyens comme vers Tunique source vive de belles et fécondes émotions, le suprême gage de paix sociale, de grandeur et de dignité offert à la démocratie. Il aurait voulu dans celle-ci qu'il aimait, malgré ses vices, par fraternité d'homme et de chrétien, et comme pour se rassurer définitivement sur l'avenir de notre société égali taire, il aurait voulu les hautes et pures ambitions de sa propre âme : ce Certains peuples poursuivent obstinément la liberté à travers toutes sortes de périls et de misères. Ce ne sont pas les biens matériels qu'elle leur donne que ceux-ci aiment en elle : ils la considèrent elle-même comme un bien si précieux et si nécessaire, qu'aucun autre ne pourrait les consoler de sa perte et qu'ils se consolent de tout en la goûtant. Ne me demandez pas d'analyser ce goût subUme; il faut l'éprouver. Il entre de luimême dans les grands cœurs que Dieu a préparés pour le recevoir; il les remplit, il les enflamme. On doit renoncer à le faire comprendre aux âmes médiocres qui ne l'ont jamais ressenti. »

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