NASSAU WILLIAM SENIOR
Vendredi 16 mai 18i8. — J'ai pris le thé ce soir avec Tocqueville : il attache plus d'importance aux événements d'hier, qu'on ne le faisait à l'ambassade.
Tocqueville : Le cri de « Vive la Pologne » était poussé par vingt mille personnes, aux abords de la Chambre : une clameur colossale, la plus formidable que j'aie jamais entendue.
« ... Je ne crois pas que Barbes et ses compagnons eussent complètement concerté leur plan ; autrement leur succès eût été beaucoup plus grand.
« Ils avaient bien préparé l'envahissement de l'As-
1. Économiste et administrateur anglais bien connu qui, à partir de 1848, voyagea presque chaque année sur le continent et se lia avec les hommes politiques des différents pays. Il a recueilli ses conversations avec eux dans plusieurs volumes, dont quelques-uns ont paru de son vivant et dont d'autres ont été publiés après sa mort par sa fille, M""» Simpson. (Voir: Conversations with M. Thiers, M. Guizot, andother distinguished persons, 2 vol. Londres, 1878): les Conversations avec Tocqueville ont paru en 1872, et n'ont pas été traduites en français. Nous les donnons ici presque intégralement.
Vendredi 16 mai 18i8. — J'ai pris le thé ce soir avec Tocqueville : il attache plus d'importance aux événements d'hier, qu'on ne le faisait à l'ambassade.
Tocqueville : Le cri de « Vive la Pologne » était poussé par vingt mille personnes, aux abords de la Chambre : une clameur colossale, la plus formidable que j'aie jamais entendue.
« ... Je ne crois pas que Barbes et ses compagnons eussent complètement concerté leur plan ; autrement leur succès eût été beaucoup plus grand.
« Ils avaient bien préparé l'envahissement de l'As-
1. Économiste et administrateur anglais bien connu qui, à partir de 1848, voyagea presque chaque année sur le continent et se lia avec les hommes politiques des différents pays. Il a recueilli ses conversations avec eux dans plusieurs volumes, dont quelques-uns ont paru de son vivant et dont d'autres ont été publiés après sa mort par sa fille, M''8 Simpson. (Voir : Conversations with M, Thiers, M. Guizot, and other distinguished persons, 2 vol. Londres, 1878) : les Conversations avec Tocqueville ont paru en 1872, et n'ont pas été traduites en français. Nous les donnons ici presque intégralement.
Sf.nior : « Pourquoi l'Assemblée actuelle réussiraitelle plus mal que l'Assemblée nationale de 1789, dont les membres étaient encore plus nombreux et également inexpérimentés?
— « Nous avions alors la crème de la France : actuellement c'est le petit lait. Les membres du dernier parti ministériel ne peuvent pas se montrer. Nous qui étions du parti de l'opposition, avons été réélus par de grandes majorités, mais on nous suspecte avec raison d'être monarchistes. Nous ne pouvons exercer aucune direction dans la Chambre. Les légitimistes, qui sont environ cent vingt, sont naturellement Tobjet de soupçons plus vifs encore. Ainsi nous laissons le champ libre à G80 commerçants, hommes de loi et propriétaires que la province nous a envoyés, gens timides, pacifiques, bien intentionnés, mais tout à fait neufs aux affaires publiques ».
Jeudi 25 mai. — Visite à Thiers. Je l'ai trouvé si occupé d'élections que j'ai pu très peu causer avec
lui Il m'a prié, ce qui est significatif, de lui
envoyer une collection des documents sur nos lois des pauvres.
De là, chez M"** de Tocqueville: je lui dis que je venais de voir Thiers dans son travail d'élections; elle craint qu'il n'entre a l'Assemblée où son habileté de parole et son expérience lui donneraient grande autorité, et qu'il ne s'en serve pour attaquer le gouvernement actuel, sans pouvoir en former un luimême.
Dîné avec les Tocqueville. Convives : Cousin, Mole,
Beaumont. Dîner très gai. Cousin, qui m'a beaucoup rappelé lord Brougham, tint le dé de la conversation. On parla de Thiers : l'opinion générale fut celle de M'"° de Tocqueville, qu'il entrerait à la Chambre et y ferait du mal.
On le proclama le second orateur de la France, Guizot le premier.
<( J'ai toujours été opposé à Guizot, dit Beaumont ; je le crois mauvais politique et mauvais juge du sentiment français, mais c'est un grand orateur ».
« Je n'ai connu que deux hommes, dit Cousin, qui aient été réellement ambitieux: Lamartine et Guizot: les autres ont été seulement vains. Lamartine cependant a été les deux ».
Dans la soirée, j'ai causé séparément avec Beaumont, Mole, Tocqueville et Cousin. Je dis à chacun d'eux : « Je reviendrai, probablement, en mai prochain. Que sera le gouvernement d'alors ? Sera-ce le gouvernement actuel, une commission executive et une Assemblée ? ou deux Chambres et un président? ou pas de Chambres et un dictateur ? ou Louis XIX, ou Henri V ? »
Aucun d'eux ne voulut aventurer même une conjecture : ils furent seulement d'accord qu'il y aurait une autre bataille des rues avant trois mois, et que le parti anarchique (environ 15,000 hommes) y serait détruit. La garde nationale et l'armée seront cette fois sans merci.
Vendredi 26 mai. — Déjeuné avec les Tocqueville. Causé de Lamartine.
Toc<?UEviLLE : « IFest difficile de spéculer sur ce
que sera sa conduite, parce qu'il estjincohérent, inconsistant comme penseur et comme homme d'action. — Je crains que Lamartine ne considère l'état de choses troublé actuel comme favorable à sa prééminence ; s'il avait écrasé Ledru-Rollin et les anarchistes, comme il aurait pu le faire avec la plus grande facilité, simplement en restant neutre, il aurait certainement, au moins pour un temps, été à la tête du parti modéré, bien qu'il eût trouvé parmi ses membres des rivaux redoutables... Parmi les anarchistes il est tout-puissant. Sa vanité est flattée d'être adoré par son propre parti, du moins par le parti qui est actuellement au pouvoir, et d'être également adoré par le parti adverse comme étant celui qui modère et rend moins malfaisants ses associés. Bien qu'endetté, il n'est pas corruptible à prix d'argent : il ne donne pas de réceptions, en disant : « Je n'ai pas le sou ».
(( Je lui ai demandé pourquoi il ne réclamait pas un traitement de l'Assemblée, il me répondit que cela diminuerait son influence. »
Tocqueville craint que les républicains ne veuillent faire des économies en enlevant aux prêtres leur traitement. Il voudrait au contraire, s'il était possible, les augmenter. « Ils ont une influence considérable parmi les paysans ; c'est à eux, vraisemblablement, qu'on doit les élections d'où est sortie l'Assemblée actuelle : s'ils étaient mieux payés, le clergé serait mieux recruté. Il faudrait aussi modifier leur éducation ; élevés exclusivement dans les séminaires, ils entrent, pour le diriger, dans un monde dont ils ne connaissent rien. »
Je rappelai la remarque que j'avais recueillie de Guizot, qu'en 1789 le peuple avait considéré les gens de naissance et les riches comme des ennemis personnels, aboli leurs titres, brûlé leurs maisons, confisqué et partagé leurs domaines ; qu'il les avait envoyés en exil ou à la mort, et essayé, en imposant le partage égal à leurs descendants, d'empêcher la reconstitution des grandes fortunes; mais qu'en 1848, le peuple les traitait non comme des ennemis mais comme des esclaves, comme une classe qu'il fallait non chasser, mais garder en réserve et consommer de temps en temps, au fur et à mesure des besoins populaires.
Tocqueville trouva la remarque juste : il avait constaté lui-même dans l'esprit du peuple la transition graduelle de la haine du riche à l'indifférence, et en dernier lieu à cette sorte d'affection qu'on ressent pour une vache à lait ou pour une basse-cour.
— « Pendant la Restauration, je passais pour un aristocrate, et j'étais impopulaire dans mon département. Après 1830, le peuple comprit qu'il nous avait battus à fond, et qu'il y avait peu de danger que nous pussions jamais recouvrer notre puissance. Pourtant, on nous craignait encore juste assez pour se tenir k distance de nous. Mais cette fois, tout est changé. Le peuple sent, qu'en tant que parti politique, la noblesse est morte. On m'a nommé à une immense majorité : on ne voudrait pas, pour tout l'or du monde, toucher à l'un des châteaux de mon père. Ils sont tout prêts à nous taxer ; mais pas du tout à nous piller ou à nuire à nos personnes. »
L'un des changements les plus saisissants qu'il ait
constatés est la décroissance de Tinfluence des femmes. Naguère, tout jeune artiste, poète, prédicateur ou même homme politique, ne pouvait se passer d'être chaperonné par une patronnesse. Les salons du faubourg Saint-Germain étaient la terreur de Bonaparte. Sous la Restauration ils faisaient les élections, influençaient les majorités à la Chambre, ils étaient encore plus puissants à la Cour. Mais maintenant la grandeur des événements a tué leur influence. Aucune main de femme n'a trempé dans la dernière Révolution.
21 juillet, — Conversation sur la politique de lord Palmerston concernant rAlIemagne. Tocqueville dit qu'il le trouvait trop favorable à la Prusse.
Senior : « L'Autriche menaçant ruine, — puisqu'elle deviendra impuissante si elle perd la Hongrie, et qu'elle passera sous l'influence de la Russie, si elle la garde, — il est important de lui substituer une puissance qui puisse s'élever entre l'Europe occidentale et la Russie: la Prusse n'est-elle pas le seul Etat capable de remplir ce rôle? Par suite, si la politique de lord Palmerston tend vers ce but, elle me paraît louable.
c< Tocqueville : Ceci peut être vrai en ce qui concerne les intérêts de l'Angleterre, mais la France ne peut pas voir avec plaisir un nouvel accroissement d'une grande puissance militaire tout contre sa frontière. »
21 octobre i8^^9- — J'ai demandé à Tocqueville s'il se ressentait de ses habitudes d'écrivain lorsqu'il parlait ?
— <( Terriblement, et depuis que je suis dans les Chambres, j'ai esssayé en vain de chasser Técrivain. Le seul écrivain que j'aie connu, qui y soit complètement parvenu, c'est Guizot. »
23 octobre. — Déjeuné chez les Tocqueville.
Bruce demanda à Tocqueville si on s'occupait du décret qui abolit les titres.
Tocqueville : « On s'y conforme dans les actes officiels, mais non dans la société. » Je fis remarquer que, même avant le décret, les titres étaient en grande partie tombés en désuétude ; par exemple que lui, Tocqueville, n'avait jamais porté le sien.
— (( Non, bien que mon père et mon frère le portent ; mais j'ai toujours prévu que quelque jour les titres seraient abolis et je n'ai pas voulu prendre ce qu'il m'aurait fallu abandonner. »
Senior : « La distinction entre noble et roturier n'existe-t-elle pas dans toute sa force dans la vie de chaque jour ?
— <( Oui... et c'est un grand malheur, car cela maintient des distinctions et des animosités de castes ; mais le mal est incurable, ou du moins n'a pas été guéri ni même sensiblement atténué par nos soixante ans de Révolution. C'est une sorte de franc-maconnerie. Quand je cause avec un gentilhomme, bien que nous n'ayons pas deux idées en commun, bien que ses opinions, ses vœux, ses pensées soient opposés aux miennes, je sens du premier coup que nous sommes de la même famille, que nous parlons le même langage, que nous nous comprenons l'un
l'autre. II se peut que je préfère un bourgeois, mais je sens en lui un étranger. »
Je rappelai la remarque que m'avait faite un Prussien très sagace, et lui-même bourgeois: qu'il ne fallait pas envoyer à l'étranger un ambassadeur qui ne fût pas noble. A quoi j'observai que cela n'avait pas d'importance en Angleterre où la distinction est inconnue.
« Oui, répliqua l'Allemand, inconnue pour vous; mais vous pouvez être sûr que lorsqu'un ministre bourgeois en rencontre un qui est de la noblesse, il ne négocie pas avec lui sur un pied d'égalité : il a toujours envie de se cacher sous la table. »
Nous causâmes de la fatigue physique qui résulte de la parole en public. — Tocqueville dit qu'il ne pouvait pas parler deux jours de suite, qu'il lui fallait un intervalle de repos pour sa gorge et qu'à la Chambre on était obligé de crier, à la fois pour remplir l'espace de la Chambre et pour dominer le bruit des interruptions.
Senior : « Notre Parlement réformé est beaucoup plus indulgent pour les mauvais orateurs que l'ancien Parlement.
Tocqueville : « Chez nous, ce ne sont pas les mauvais, mais les bons orateurs qu'on n'écoute pas. Plus un discours porte, plus il provoque d'interruptions, tandis qu'on écoute assez tranquillement, ou du moins avec résignation, les insignifiants. »
Paris, lit mai 1850^. — Tocqueville désapprouve
1 . Le brouillon de ce journal a été soumis à Tocqueville immé-
complètement ce qui se passe : « Mon but a toujours été de faire la meilleure des constitutions pour le moment présent, et je crois que celle qui existe actuellement pourrait donner des résultats passables ^.. C'est là le vœu delà fraction la plus considé-: rable de la majorité de l'Assemblée; gens sans beaucoup d'expérience, de connaissances, ou de talents, mais honnêtes : cependant ils n'ont pas de chefs. Odilon Barrot se tient à l'écart, Dufaure est parti
diatement après qu'il avait été écrit et il me le renvoya sans correction : quelques mois plus tard je lui envoyai une copie au net sur laquelle il écrivit des notes nombreuses qu'on retrouvera plus bas (note de Senior).
1. Ceci demande quelques développements pour que ma pensée soit bien comprise.
Je doute très fort qu'une constitution républicaine, ou pour parler plus clairement encore, un pouvoir exécutif électif, convienne, quant à présent, à k France.
Je pense, de plus, que la constitution républicaine de 1848 est extrêmement défectueuse, et j'ai prouvé que telle était mon opinion en votant contre plusieurs de ses principaux articles. Je crois qu'il est très nécessaire qu'on arrive à la modifier ; mais en même temps, j'ai toujours été convaincu, et je le suis encore, que les périls qui naissent de l'exécution de la constitution, toute imparfaite qu'elle est, sont infiniment moindres que ceux qu'on ferait courir au pays en voulant briser cette constitution par la force, et en faisant prendre au parti modéré la responsabilité d'une révolution nouvelle. Je n'ai point de doute, comme je le disais dans la conversation cidessus rapportée, que cette manière de voir ne fût et ne soit encore partagée par ce que j'ai appelé la majorité de la majorité de l'Assemblée, c'est-à-dire par cette masse d'hommes que les passions de parti, les calculs ou les regrets de l'ambition, ou enfin la peur, ne conduisent pas. Il me serait facile de dire pourquoi les dangers qui naîtraient d'un renversement de la constitution seraient plus grands que ceux qui naissent de son maintien, mais je n'ai voulu ici qu'éclaircir les idées que j'ai déjà exprimées à M. Senior et non en produire de nouvelles. Note de Tocqueville (en français dans le texte, comme toutes les autres annotations de l'écrivain, qui sont reproduites plus loin).
23'i FRAGMENTS ET ENTRETIENS
pour une enquête à Toulon, et le parti réactionnaire ou, comme nousTappelons maintenant, le parti révolutionnaire, est livré à lui-même. »
Senior : «On croit que la prochaine Chambre sera en tous cas montagnarde. »
TocQUEviLLE : <( Je ne sais pas ce que peuvent produire l'imprévoyance et la folie du gouvernement ; mais avec un peu de prudence on s'en tirerait. Les dernières élections de Paris ont été une simple protestation contre la contre-révolution. Le peuple voit que le gouvernement est en train de conspirer contre la République et essaie de s'y opposer. »
Senior : « L'état présent des choses ne rappellet-il pas celui qui a précédé Télection de la Convention ?
Tocqueville : « Je voudrais voir brûler notre histoire entière si c'est là les conclusions qu'on en tire. La prochaine Assemblée ne sera pas une Convention, à moins qu'on ne le fasse exprès : personne ne se trompe aux protestations du parti réactionnaire ou, comme il s'appelle lui-même, conservateur. Personne ne croit qu'en réalité il se soucie d'améliorer nos institutions. Le but réel est double : engager la majorité de l'Assemblée dans des voies contrerévolutionnaires, l'amener graduellement par une série de mesures inconstitutionnelles sur un terrain anti-républicain : puis amener une émeute, une victoire et une constitution anti-républicaine, probablement une présidence de dix ans entourée d'institutions monarchiques. On réussira probablement dans la première entreprise. La partie réellement modérée de la Chambre se trouvera contre-révolution-
naire, avant d'avoir conscience qu'elle Test devenue. La seconde partie échouera probablement. Les chances contraires sont trop nombreuses. D'abord une émeute est improbable. Les chefs de la Montagne sont parfaitement satisfaits de leur position. Les vingt-cinq francs par jour, bien qu'on soit obligé d'en rendre une grande portion à la caisse du parti, représentent beaucoup pour des gens qui n'avaient rien avant d'être députés et qui n'auront rien quand ils ne le seront plus.
« Et puis ils ont peur de leurs successeurs. — Ils savent qu'ils seront eux-mêmes les premières victimes d'une république rouge. Ils s'efforceront d'empêcher une révolte et je crois qu'ils y réussiront.
« D'ailleurs, s'il y avait lutte, les émeutiers pourraient réussir. Les réactionnaires sont très confiants, mais j'ai vu trop de partis confiants, battus, pour être rassuré. Les dix mille graciés n'ont rien à perdre. Ils ont un excellent prétexte pour se battre. Si le Gouvernement était impopulaire avant de proposer la loi qui restreint le suffrage universel, que sera-ce après ? J'espère que la garde nationale sera solide : mais 125,000 de ses membres ont voté pour Eugène Sue. Plusieurs milliers d'entre eux seront atteints par la loi électorale. S'ils se mettent avec l'émeute, on ne peut plus compter sur l'armée. En troisième lieu, supposez la bataille livrée et gagnée. Je ne suis pas sûr que la majorité de la présente Assemblée voterait une Constitution antirépublicaine. Elle le ferait peut-être le lendemain de la victoire, mais je doute qu'elle le fasse trois semaines après. Et .quelle espèce de Constitution anti-républicaine
ferait-on ? Je ne prévois aucun changement dans notre situation, à moins d'un accident ; quant à une firiy elle me paraît aussi éloignée qu'elle l'était en 1789*. »
Jeudi 16 mai. — Tocqueville est aussi ennuyé de l'affaire grecque, que je le suis moi-même*. Ses rapports avec Palmerston l'ont conduit à le considérer comme fidèle à ses engagements, bien que pointilleux, litigieux et peu scrupuleux. Il a Vesprit d*un procureur (l'expression est de Beaumont), mais aussi d'un honnête attorney — autant qu'un attorney peut être honnête^. Je lui demandai sous quels rapports : « peu scrupuleux. »
Tocqueville : « Il m'a paru intervenir dans les affaires du Continent, en vue de servir ses propres intérêts ou ceux de son parti, et se souciant peu des conséquences pour le reste de l'Europe. Il aurait dû
1 . Ceci demande encore un développement pour être bien compris. J'entends par a une fin » un état stable et définitif, devenant la manière d'exister pour la société pendant un long espace de temps ; comme la monarchie administrative et sans contrôle politique qui a suivi chez nous les guerres civiles des xvi« et xvii^ siècles, ou la monarchie représentative qui a achevé de se fonder en Angleterre après les révolutions de 1640 et de 1688. Je ne parle point d'un établissement transitoire qui impose momentanément la paix aux partis, laisse respirer la nation et lui permette de se jeter de nouveau avec ardeur à la recherche du bien-être matériel par des voies irrégulières. Une solution de cette espèce ne peut pas beaucoup tarder; mais c'est de la solution dont j'ai d'abord parlé, que nous sommes encore à mon avis très loin. (A. de T.).
2. Le lecteur se souvient que Tocqueville était devenu ministre des affaires étrangères.
3. Lord Palmerston est un homme d'Etat de premier ordre, dont la politique appelle quelquefois à son aide les petites ruses et les expédients d'un « attorney ». (A. de T.)
savoir en 1847 qu'il ne pouvait agiter les éléments inflammables de Rome et de Naples, sans risquer une conflagration générale. »
Senior : « Celle-ci a eu pour cause votre révolution, et qui la pronostiquait en 1847? Je me souviens que vous me dîtes en octobre de cette même année que Louis-Philippe était le souverain le plus autocrate qui eût régné sur la France depuis Charlemagne — qu'il était plus près du pouvoir absolu que Louis XV. »
ïocQUEviLLE : (( Oui, c'était de l'étendue et non de la durée probable de ce pouvoir que je voulais parler. 11 avait corrompu si profondément la Chambre, qu'il n'avait plus k craindre d'opposition parlementaire ; et si complètement les 200,000 électeurs, qu'il n'avait rien à redouter d'une opposition électorale. Avec les 200,000, ou plutôt les 400,000 places dont il disposait, les classes moyennes, sur qui son gouvernement reposait, n'étaient qu'un instrument docile. Mais en abusant des gigantesques moyens mis à sa disposition par notre centralisation, il avait rendu ces classes moyennes, sur qui s'appuyait son trône, incapables d'en supporter le poids. Sa monarchie était construite avec beaucoup d'art et de solidité apparente, mais sur des fondations de sable. Il fit des classes moyennes un objet de haine et de mépris, et le peuple les a foulées aux pieds avec lui. Je n'ai jamais pensé pendant les dernières années de son règne qu'on éviterait une révolution. »
<c Vous avez prophétisé celle-ci, dit M™® de Tocqueville, trois ans avant qu'elle n'éclatât. »
— « Eh bien, c'est là ce que lord Palmerston '
aurait dû comprendre. Il aurait dû savoir que le continent entier était miné. Il n'avait pas le droit de compter sur sa position insulaire et de jeter des combustibles sur le reste du monde. »
Je lui demandai son sentiment sur lord Normanby.
TocQUEviLLE : (( Jc Taimc beaucoup. Il est impossible pour un ministre de cultiver mieux la bonne entente entre les deux pays. Il cherche a connaître les sentiments de la France aussi bien que le lui permet son devoir envers l'Angleterre. Dernièrement, il a soulevé beaucoup de jalousies par son intimité avec M™® Howard. J'ai rencontré celle-ci une fois à Saint-Cloud. J'étais venu inopinément et je fus introduit dans un salon où elle dînait avec un certain nombre de convives. Lord Normanby fréquente ces réunions. Cela peut-être est inévitable; mais il lui rend aussi familièrement visite chez elle. Il y a ses grandes et ses petites entrées*. Il cherche h exercer une influence sur le président par son intermédiaire, et nous n'aimons pas cela... »
Nous causâmes d'un séjour d'hiver... Tocqueville étant sorti un instant, M™^ de Tocqueville dit qu'il ne voulait pas quitter l'Assemblée dans les circonstances présentes : mais s'il ne peut ni écrire, ni parler, ni s'occuper de politique — et c'est ce qu'ordonne son médecin — pourquoi rester?
... La conversation revint à la politique.
Tocqueville: « A l'exception des Montagnards* et
1. J'ai su plus tard que Tocqueville avait été tout à fait mal informé sur ce point. (N. W. S).
2. Il est impossible que j'aie pu dire que les Montagnards ne cons-
d'un petit nombre de membres réellement modérés de l'opposition, tout le monde conspire contre tout le monde. Légitimistes, Orléanistes, Bonapartistes, sont furieux les uns contre les autres, et tous sont déterminés à renverser la république. « Il faut en (( finir, disent-ils, avec ces gens-là. »
« En finir ! comme s'il était possible de tuer, emprisonner, déporter, ou par un moyen quelconque chasser de Paris 100,000 individus. Il n'y aura pas de fin de notre temps, ou du temps de nos enfants. Il faut avouer cependant que le régime révolutionnaire ne nous convient pas mal*. A chaque convulsion a succédé un développement de la prospérité. Les anciens préjugés perdent du terrain, l'expérience de plusieurs années a été acquise en quelques mois, et les esprits les plus aiguisés, les volontés les plus résolues ont pris le pouvoir. Cette dernière révolution a, cependant, jusqu'ici, été une exception. Elle n'a mis en relief que quelques militaires,
piraient pas. Ils ne conspirent pas pour détruire la forme répiublicaine, comme les trois autres partis nommés ensuite, mais ils conspirent assurément pour faire servir la république à une révolution sociale. (A. de T.).
1. Tout ce qui suij, me paraît plus approbatif que ce que j'ai dû dire, et fondé sur des raisons non pas contraires à celles qui motivent mon opinion, mais un peu différentes. L'expérience en effet nous a appris que chaque révolution change beaucoup de positions, développe beaucoup de besoins, fait naître beaucoup de désirs, répand un grand mouvement et une grande activité dans toutes les intelligences.
Quand le calme renaît dans le monde politique momentanément,
toute cette agitation ne cesse pas entièrement, elle change seulement
d'objet: elle passe dans le monde industriel et commercial, et y fait
faire des efforts plus grands et des tentatives plus hardies que si on
' était toujours resté dans une société calme. (A. de T.).
et ils venaient d'Algérie. Ils sont presque le seul produit de ce pays. Nous semons là des soldats à la volée, et nous récoltons de^ temps en temps un général. »
Samedi 18 mai, — Après le départ de Gioberti, j'ai été chez Tocqueville. Il est aussi ennuyé que jamais de l'affaire grecque, mais il me conseille de ne pas croire les journaux du gouvernement. Le parti modéré est décidé à renverser lord Palmerston, et . si possible, les Whigs. Aucun ministère en Angleterre ne saurait être assez bon pour eux : mais ils pensent qu'ils pourraient obtenir un cabinet neutre, qui, s'il ne leur donnait assistance directe, du moins ne mettrait pas d'obstacle à leur dessein de rétablir en Europe ce qu'ils appellent l'ordre, c'est-à-dire de détruire tout progrès libéral fait depuis 1830. Pour cet objet, ils font tout ce qu'ils peuvent pour envenimer la dispute, et lord Palmerston les y a malheureusement aidés en leur donnant raison pour le moment. Quant à lui, il regretterait le succès de l'entreprise contre les Whigs — excepté toutefois en ce qui concerne lord Palmerston : il croit la tranquillité de l'Europe incompatible avec la présence de Palmerston au Foreign office.
Je parlai de la visite de l'abbé Gioberti, et Tocqueville parla de lui avec grand plaisir. Cela nous conduisit à causer de l'état général du clergé catholique. Je dis qu'à l'exception d'un ou deux Italiens, je n'avais jamais rencontré à l'étranger un prêtre dans la société.
Tocqueville: ic II en est autrement en France; dans
plusieurs paroisses, bien que relativement en petit nombre, le curé est de bonne naissance; si j'avais eu moi-même un fils désireux de prendre les ordres, je n'y aurais pas fait d'objection. En général, le prêtre est fils d'un riche paysan ; sans être raffinées, ses matières n'ont rien de choquant*. Son défaut principal est l'orgueil. Ses mœurs sont bonnes. Un prêtre dissolu serait chassé du pays : quelle que soit sa valeur personnelle, sa profession lui donne droit d'être traité en égal. Quand vous viendrez à Tocqueville, vous trouverez souvent le curé k dîner avec moi, et une fois par an M™® de Tocqueville et moi dînons chez lui. Un frère du prédécesseur de notre curé actuel 'était mon serviteur: le curé a dîné chez moi pendant que son frère faisait le service, et ni l'un ni l'autre n'y a senti la moindre incons>enance . . , « L'institution est certainement démocratique^.
1. Le fait serait exagéré si on le présentait d'une manière si générale. Ce que M. S. me fait dire est vrai, mais dépend des provinces. Dans l'ouest que je connais, et je crois, dans tout le midi, que je ne connais pas, le prêtre appartient (non pas peut-être en général, mais très souvent) à des familles riches, ou du moins très aisées. Dans les environs de Paris, par exemple, c'est le contraire. En général, partout où la foi a gardé de profondes racines et où le prêtre reste très honoré, à cause de son caractère saint, par la population, on remarque que le clergé se recrute dans des classes plus élevées que dans les provinces où la foi est pour ainsi dire éteinte et où le clergé n'a plus d'influence sur les habitants. (A. de T.).
2. Je ne crois pas avoir été aussi aOirmatif, je dois avoir dit, parce que je le pense, qu'il y avait dans la constitution du clergé catholique deux aspects, ou deux caractères qui permettaient à ce clergé de s'identifier assez aisément soit à des institutions politiques aristocratiques, soit à des institutions politiques démocratiques. Par sa hiérarchie officielle de servants, curés, évêques, archevêques, pape, et sa subordination exacte, il tend vers l'aristocratie et la monarchie.
Elle place le paysun sur un pied d'égalité avec le noble, mais la politique du clergé est essentiellement conservatrice. Il dépend de TEtat pour son traitement, et par suite ne peut faire résistance au parti qui est au pouvoir, qu'il soit despotique ou anarchique, mais la tendance générale de ses vœux et de ses sentiments est monarchique*... »
19 mai, — Après avoir dîné en compagnie du duc de Broglie qui semblait très découragé, j'ai causé de celui-ci avec Tocqueville.
TocQUEviLLE i « Il cst dc ccux, très nombreux, qui ont cru à chaque phase successive de notre révolution qu'elle était terminée, et qu'un état de chose stable allait s'établir*. Mon père a 76 ans ; il avait
Par le principe de son recrutement et de son avancement qui repose uniquement sur la capacité et l'unit par les liens de l'origine à toutes les classes de la société, les plus basses comme les plus hautes ; par sa doctrine, qu'aux yeux de l'église et de la religion, tout en dehors du clergé doit être considéré comme égal et traité de même, le paysan comme le noble, il incline vers la démocratie,
(A. de T.).
1 . Tout cela est très vrai, mais il faut ajouter qu'au fond le clergé n'appartient qu'à lui-même, que les pouvoirs politiques seront toujours pour lui des choses secondaires; que les pouvoirs politiques qui ont cru l'avoir lié à leur fortune n'ont jamais manqué de se tromper, et qu'à ses yeux les affaires de l'église restent toujours les grandes affaires auxquelles tout le reste doit être subordonné.
(A. de T.).
2. La phrase est construite de manière à faire croire que je place le duc de Broglie parmi ceux qui ont passé leur vie à croire que tout était fini: il y a une nuance qui a échappé à M. S., et ma pensée devrait être rédigée à peu près ainsi :
« Le duc de Broglie est un de ces théoriciens politiques qui ont voulu prouver aux autres, et étaient parvenus à se prouver à euxmêmes, que la royauté de Juillet était la fin naturelle de la révo-
environ 16 ans quand la révolution a commencé. Aussi se rappelle-t-il les opinions qui couraient pendant les progrès de celle-ci. Lorsqu'après 15 ans de désordre, elle aboutit au despotisme militaire, tout le monde crut qu'elle avait achevé son évolution. Il semblait que le cours naturel des événements dût être que la révolution produirait la guerre, que la guerre produirait une armée, et que Tarmée rendrait son général tout puissant. Vint la Restauration: il sembla dans Tordre des choses que le despote militaire dût être ruiné par l'ambition même à laquelle il devait sa puissance ; qu'il jouât quitte ou double jusqu'à ce qu'il eût épuisé sa propre fortune ; que ses ennemis intérieurs se joignissent à ceux de Textérieur. — La dynastie ancienne est rétablie, et la royauté constitutionnelle devient la forme permanente du gouvernement français. Quand Charles X laissa tomber la couronne aux mains de son cousin en 1830, on crut encore à une conclusion naturelle du drame. Le parallèle entre la France et l'Angleterre était devenu complet. Dans une restauration, disait-on, le premier roi rétabli sur le trône est si enchanté de recouvrer la couronne, qu'il est disposé à l'accepter sous n'importe quelles conditions ; et ces conditions il les respecte suffisamment. Son successeur reçoit la cou-
lution française, et commençait la nouvelle ère de la société parmi nous. A chacune des différentes phases de notre révolution, on a vu des hommes d'esprit tomber dans une erreur semblable. Nous avons le goût de la métaphysique politique ; de quelques faits qui se ressemblent nous tirons volontiers de prétendues règles générales, dont nous nous servons ensuite pour expliquer tout ce qui a été. et prévoir tout ce qui sera. » (A. de T.).
ronne non comme une chance heureuse, mais comme un droit. II trouve les limites dans lesquelles il est confiné, gênanles, et les croit aisément funestes» Ses flatteurs lui disent qu^elles sont nulles en droit, que ses attributions sont inaliénables, peut-être divines, et que son devoir est de sauver son pays, sans regarder de trop près à la légalité des moyens. II tente d'agir suivant ces principes : le pays résiste ; et il est déposé. -Mais une grande et ancienne nation qui a une fois essayé du pouvoir populaire ne veut pas en réessayer. Elle choisit pour nouveau souverain, le premier dans Tordre de succession qui soit consentant et de plus apte à accepter la responsabilité et à se soumettre aux restrictions d'une monarchie constitutionnelle. Dans la nouvelle dynastie, les principes contradictoires de la légitimité et de l'élection, du droit divin et du droit populaire, se trouvent conciliés. Elle peut espérer une durée indéfinie. Une telle dynastie en est au 2® siècle de son règne en Angleterre, et au 1®' en France.
« Vient la révolution de 1848, et ces illusions sont dissipées en une heure. La grande forteresse monarchique qui semblait construite pour des siècles se révèle un simple décor de théâtre. La république réapparaît avec son assemblée unique, son suffrage universel, ses clubs, ses journaux, son cours forcé. On s'aperçoit que depuis 1830 on tourne dans un cercle vicieux. On croit que 1848 a ramené les fils au point d'où sont partis les pères en 1789. Maintenant on se voit en 1791, avec plus de puissance et d'expérience que sous l'Assemblée législative, mais attaqué par des ennemis plus forts et plus expérimentés. Je ne
m'étonne pas du découragement général ; je le partage. La différence est que ce qui semble étrange à d'autres me semble naturel. J'ai vu depuis longtemps que les d'Orléans étaient de simples acteurs, qui devaient bientôt sortir de scène, et je crains qu'ils n'aient été remplacés par d'autres simples acteurs \ »
21 mai. — M"® de Tocqueville m'a amusé en me racontant les projets de certains des amis du Président [Je soupçonne que ce sont les projets des dames du parti]. Lorsque l'émeute se produira [car ils ont décidé qu'il y en aurait une] le Président doit se montrer au moment de la victoire et marcher aux Tuileries comme Empereur. Changarnier sera son concurrent, mais on compte que le prince le battra parce qu'il est meilleur cavalier et qu'il a le meilleur cheval de Paris
1. Pour rendre plus complètement et plus exactement ma pensée, il faudrait ajouter : « Les hommes qui, comme le duc de Broglie, ont cru fermement la Révolution finie, se livrent au désespoir et joignent au mal réel dont nous souffrons mille maladies plus terribles encore, que leur esprit dérouté et leur imagination effrayée leur fait inventer. Moi qui suis convaincu depuis longtemps que le sol social de la France ne peut, quant à présent, donner d'assiette solide et permanente à aucun gouvernement, j'éprouve ces tristesses, mais non point ce profond découragement ni ces terreurs, je ne crois pas que tout soit fini, je ne crois pas non plus que tout soit perdu, et je regarde mon pays comme un malade qu'on ne peut, il est vrai, espérer aujourd'hui guérir, mais qu'on peut soulager beaucoup, dont on peut rendre pour le moment l'existence très prospère, et de la maladie même duquel on peut faire sortir de grandes choses pour l'humanité et pour lui-même. (A. de T.)
22 mai. — i( Le grand malheur de la Framce, me dit Tocqueville, est qu'elle préfère Tégalité à la liberté. » Je le priai de me donner une définition de l'égalité, un mot que j'ai souvent entendu employer sans en comprendre exactement la signification. « Généralement, dit-il*, c'est le désir qu'a chacun que personne ne soit dans une meilleure situation que lui-même.
« La Révolution qui a détruit le régime féodal ne put pas faire que le bourgeois se sentît l'égal du gentilhomme. Elle ne put pas enlever au noble ses manières, sa confiance en lui-même, le respect qu'on avait de sa naissance... Ces avantages excitent l'envie du bourgeois. D'autre part, la fortune, bien que moins puissante chez nous que chez vous, donne une grande situation. Le fils de l'homme riche est mieux élevé, mieux lancé et plus poussé. Il fait mieux son chemin et ceci excite la jalousie du pauvre. Or, la grande majorité des Français est composée naturellement de gens pauvres et de petite naissance, et l'égalité
1. « Ce sont là paroles qu'on jette dans une conversation avec un ami, sans y attacher grande importance, et sans avoir la prétention d'approfondir le sujet dont on parle, se livrant plutôt à la disposition du moment qu'à une recherche sérieuse. Pour bien peindre ce qu'on doit entendre par la passion de l'égalité en France, il faudrait une étude beaucoup plus détaillée des différents sentiments et différentes idées dont cette passion s'alimente. Le portrait que j'en fais ici est vrai dans les parties qu'il représente, mais fort inexact si l'on considère l'ensemble des traits de l'original.
Ce que je dis à la fin, que personne ne s'occupe de liberté, de garanties et de bon gouvernement est de même vrai, mais d'une vérité restreinte; c'est une boutade de mauvaise humeur plutôt qu'un jugement sérieux. (A. de T.).
pour laquelle ils combattent c'est la destruction des avantages de la naissance et de la richesse.
ce C'est la raison pour laquelle on proteste contre les remplaçants dans l'armée. Rien ne troublerait autant le bien-être des classes élevées que l'obligation pour chaque jeune homme, quelle que fût sa naissance, sa fortune ou sa profession, de servir trois ans comme simple soldat. C'est aussi la raison pour laquelle on se cramponne à la loi qui limite la liberté de tester : celle pour laquelle on ne tolère pas une pairie, une chambre haute ou un privilège quelconque. Socialisme et communisme sont les mêmes sentiments logiquement développés.
« Egalité est un mot pris pour envie. Elle signifie au fond du cœur de tout républicain : « Personne ne (( sera dans une meilleure situation que moi », et tant qu'on préférera cet égalitarisme à un bon gouvernement, tout bon gouvernement sera impossible. En réalité, aucun parti ne désire un bon gouvernement. Le premier objet du parti réactionnaire est d'abattre les Républicains, le second, pour chacune des branches de ce parti, est de détruire l'autre branche en même temps que les Républicains. Le but des Républicains est, comme ils l'admettent eux-mêmes, l'égalité. — Mais quant à la liberté, la sécurité, l'éducation ou les autres vrais objets d'un gouvernement, personne n'en a cure. »
1850, Normandie. Tocqnes>ille . i4 août. — Le château de Tocqueville est bâti en granit et une partie en semble très ancienne, particulièrement trois tours rondes. L'une est détachée et sans toit, mais a pu
autrefois être reliée au bâtiment principal. Une autre contient deux étages inhabités outre le rez-de-chaussée : il semble que c'ait été le donjon. La troisième contient un large escalier de granit : les pièces habitées sont en grande partie modernes et forment une habitation agréable. Le comte de Tocqueville avait offert à son fils un beaucoup plus beau château, Tourlainville, sur une hauteur à environ deux milles de Cherbourg, mais il n'y avait que les murs et il aurait fallu cent mille francs pour le rendre habitable, de sorte que les Alexis de Tocqueville ont sagement préféré leur résidence actuelle plus modeste ; bien qu'élevée et à moins d'un mille et demi de la côte, on ne voit pas la mer
Tocqueville dit qu'il est bien portant. Il peut parler autant qu'il veut et a l'intention d'assister au Conseil général. Son père, le comte de Tocqueville, a l'air d'un homme de soixante-cinq ou soixante-six ans, mais il en a en réalité soixante-dix-huit. Ses cheveux sont blancs depuis cinquante-sept ans ; ils ont blanchi en 1793, lorsqu'il fut emprisonné pendant neuf mois avec six membres de sa famille et qu'il les vit tous sortir de la prison une après-midi pour être jugés et exécutés.
Il devait lui-même passer en jugement le 10 thermidor: si la chute de Robespierre eût été retardée de deux jours, nous eussions perdu la Démocratie en Amérique et tous les ouvrages qui, je l'espère, lui succéderont.
On s'habitue à tout, dit-il, même à la mort imminente. L'heure désagréable chaque jour était 3 heures et demie, au moment où l'on faisait l'appel de ceux
qui devaient comparaître devant le tribunal. Le comte s'était habitué à dormir de trois a quatre.
On parla après le dîner de la nouvelle loi électorale, ïocqueville dit que le gouvernement voulait faire voter une loi modifiée pour atteindre réellement le but qui est le prétexte de la dernière, l'exclusion du scrutin de la population flottante.
« Personne ne sait comment les choses se passeront ; la loi est rédigée en termes si obscurs qu'on l'interprète partout d'une façon différente. Le seul résultat certain est qu'elle supprimera au moins trois millions de votants dont plusieurs, si on doit maintenir le principe du suffrage universel, mériteraient bien d'être conservés. Par exemple, à Tocqueville, parmi les chefs de famille, aucun n'avait pris la peine de faire inscrire ses fils, locataires ou serviteurs : tous ceux-ci qui forment probablement la majorité des électeurs auraient été exclus si je n'eusse envoyé à la ronde les papiers qu'il fallait remplir. »
11 août. — Causé avec Tocqueville des espérances des quatre grands partis :
<c La terreur que la République a tout d'abord inspirée a disparu. On voit qu'elle n'apporte pas nécessairement avec elle, la guerre, le cours forcé et la banqueroute, et encore moins la confiscation et la guillotine. Mais on n'a pas confiance en elle : le sentiment de la masse du peuple, du paysan, de l'artisan et du boutiquier aussi bien que du propriétaire et du marchand, sont contre un chef qui change constamment. Loin d'apprécier le droit d'élire un nouveau quasi-roi tous les quatre ans, on déteste ce
droit. « Il faut, disent-ils, quelque chose de permanent. » Aussi le parti républicain, en tant que parti, est devenu impuissant. Dans deux ans ou peut-être avant, nous aurons une autre forme de gouvernement. »
— La famille d'Orléans à Texclusion de la branche ainée ?
<( — Cela ne semble guère possible ; leurs droits ne valent guère mieux que ceux de Changarnier ou de Lamartine. Tout ce que leurs amis peuvent dire, est que le peuple a le droit de choisir ses gouvernants, et ferait sagement en choisissant ceux-là. Mais leurs amis sont une minorité, une minorité faible si on la compare au nombre de ceux à qui ils sont indifférents, et à peu près égale au nombre de ceux qui leur sont positivement hostiles. »
— Henri V ?
« Le grand obstacle est l'association qu'on fait du nom de Bourbon à l'ancien régime ; ce gouvernement d'apparence si gai et si brillant dans nos histoires et dans nos Mémoires, doit dans la réalité avoir été horriblement mauvais ; car la haine qu'il inspire est presque le seul sentiment qui ait survécu aux soixante ans de révolution écoulés depuis sa chute.
(( Les Français acceptent l'oppression, ils admettent de voir leurs enfants enlevés par la conscription, et leurs biens par le percepteur ; mais ils ne peuvent tolérer les privilèges et les mesquines vexations de la féodalité. Vous voyez cette tour sans toit: c'était le colombier de mon grand-père. Il y entretenait trois mille pigeons. Personne n'avait le droit de les tuer, et personne dans la commune ne pouvait avoir d'autres
pigeons. En 1793, lorsque les paysans furent les maîtres, ils ne firent aucun mal au reste de notre propriété. Nous avions vécu parmi eux pendant des siècles comme protecteurs et amis : mais ils se soulevèrent en masse contre les pigeons, les tuèrent jusqu'au dernier et mirent la tour dans son état actuel. La première fois que je fus candidat, j'échouai, non pas que personnellement je fusse impopulaire, mais parce que j'étais gentilhomme. J'entendais répéter partout que les chats happent les souris. Mon concurrent était d'une famille peu fortunée qui s'était élevée à la richesse et aux honneurs pendant la Révolution. Ce sont là les circonstances les plus favorables pour un homme de talent. La fortune, à elle seule, nuit: elle ne donne pas l'influence et elle excite l'envie. Le seul moment où elle conduisit à l'influence politique fut celui qui suivit immédiatement la Révolution de 1848. Tous les propriétaires (et presque tout le monde en province l'est) étaient alarmés : les grands propriétaires furent élus, parce qu'on pensa qu'ils avaient les plus gros enjeux à défendre. La naissance seule est encore pire que la fortune; elle excite, non seulement l'envie, mais la crainte. Le souvenir des persécutions de la reine Marie est encore vivant en Angleterre après trois cents ans. Nos craintes du retour au droit de tour et de colombier sont aussi chimériques que vos terreurs du bûcher et de la roue. Mais pourquoi ne dureraient-elles pas autant?
— Les bonapartistes?
TocQUEviLLE : (( Louis-Nupoléon réussira-t-il h se faire empereur ? Je ne le pense pas: je doute qu'il le tente. Il est audacieux dans ses projets, mais au mo-
ment de rexécution il hésite. Ses meilleures chances furent au 29 janvier 1849. Il jouissait aloxs du plein prestige de ses six millions de suffrages : sa médiocrité morale et intellectuelle n'avait pas été mise à nu. Je ne doute pas que le plan n'ait été fait, mais au moment décisif, lui ou ses conseillers reculèrent. »
Senior : L'un de ses actes les plus inconsidérés a été le renvoi en novembre 1849 du seul ministère respectable qui pût être formé.
TocQUEViLLB i « Nou, SOU but était de se constituer lui-même chef permanent et de détruire la constitution ; dans ce cas, il a été habile.
« Nous avions servi son dessein ; nous l'avions mis à même de traverser la période la plus périlleuse du nouveau règne : le passage de la Constituante à la Législative.
« Nous avions maintenu la paix au dedans et au dehors : mais nous réussissions trop bien. La république devenait respectable et on pouvait craindre que le peuple ne s'y rangeât. En livrant l'administration à une poignée de commis sans expérience ni autorité, il déchaîna les passions de l'Assemblée et lui permit de devenir, ce qui n'est pas facile, à la fois menaçante et inoffensive. Je ne veux pas prophétiser ou même chercher a deviner, mais je crois que le résultat le moins improbable est qu'il sera réélu à la fin de son temps ; mais, que sous les autres rapports, la Constitution durera ses trois ans : en dehors de cela, tout est ténèbres.
<( ... Ainsi en est-il de la réconciliation des deux branches et de la remise de la couronne à Henri V, avec la succession au comte de Paris. Ceci est peut-
être notre meilleure chance, comme le maintien de la branche aînée le fut il y a vingt ans. La folie inconcevable de Charles X et de ses conseillers ou de ses flatteurs, nous a perdus alors, et peut-être qu'à la prochaine occasion, les animosités et les jalousies des deux branches se mettront encore en travers. Les jeunes princes sont, dit-on, favorables à cet arrangement. Il les ramènerait en France et leur rendrait une haute situation. La duchesse d'Orléans cependant passe pour y être opposée, et personne ne peut dire ce que sera l'attitude du comte de Paris,
d'ici cinq ou six ans »
— Rivet, arrivé de Paris, dit que le parti républicain a presque cessé d'exister. Il a causé avec un de ses chefs, un révolutionnaire de 1848, qui s'est sauvé en Angleterre après les journées de juin et qui lui a dit que le parti était entièrement dispersé ou démoralisé. Plusieurs sont partis pour la Californie, d'autres sont entrés dans le commerce et l'industrie. « Si, disait cet homme, je voulais faire une émeute, je ne trouverais pas trois personnes pour remuer un pavé ». Le socialisme, lui aussi, a cessé d'occuper les esprits. En somme, tout le monde est fatigué, même de penser à la politique
Dimanche 18 août. — Tocqueville, en nous promenant, me dit qu'après la première messe, le curé avait autorisé ses paroissiens à passer leur journée à faire leur récolte, leur demandant seulement d'avoir des pensées pieuses en s'en occupant. Cela nous conduisit à causer de l'état général de la religion en France.
TocQUEviLLE : « Pendant le dernier siècle la religion avait presque disparu des hautes classes, et Tincrédulité qui avait commencé par elles s'était étendue aux autres classes. La révolution de 1789 changea les sentiments de l'aristocratie ; celle-ci associa l'irréligion à la démocratie et essaya de faire revivre le christianisme comme instrument politique. Pour cela il était nécessaire de paraître y croire, ou au moins de le traiter avec respect. Aussi aucun gentilhomme, dans notre siècle, n'écrit, ou même ne parle irréligieusement. Cependant les classes moyennes et inférieures qui avaient gagné à la Révolution, se sentaient de la gratitude pour le scepticisme qui y avait aidé.
« Elles furent amenées par la conduite de Louis XVIII et de ses courtisans à associer la religion et l'aristocratie, et h soupçonner ceux qui affectaient Tune du désir de ramener l'autre.
« La Révolution de 1830 fut presqu'aussi anti-religieuse qu'anti-légitimiste. Le christianisme fut moins haï de la bourgeoisie sous Louis-Philippe que sous Charles X parce qu'il inspirait moins de crainte, mais il fut autant méprisé. 1848, en détrônant les classes moyennes, les a converties.
« Elles, aussi, voient la nécessité d'une sanction religieuse ; elles désirent se joindre à l'aristocratie pour imposer son frein au peuple. Il n'y a plus que les classes inférieures qui professent l'irréligion. Les moyennes et les hautes classes s'attachent k répandre et à propager le christianisme. ))
Je dis qu'il me semblait qu'une foi politique de ce genre ne devrait pas être très efficace ; qu'elle devrait produire une sorte de respect de surface et d'unifor-
mité apparente, recouvrant une incrédulité générale.
TocQUEviLLE : (( L'instiuct qui conduit la masse de rhumanité à croire dans l'existence et l'intervention d'un être sacré, est si puissant qu'il prévaudra toujours, à moins qu'on ne veuille l'imposer par la violence. Un système religieux qui est enseigné dans toutes les écoles, prêché dans toutes les chaires, et traité par les portions instruites de la société comme s'il était vrai, sera reçu sans examen par les neuf dixièmes de ceux auxquels il est présenté, et adopté par eux sans soupçon. Beaucoup de mes amis, pourvus d'intelligence et de savoir, sont catholiques fervents : Falloux par exemple, un homme de grands talents, de grandes vertus et d'expérience, qui a accepté le ministère parce que son confesseur lui a dit que c'était son devoir. »
Senior : Il y a des devoirs imposés par le catholicisme, si désagréables que je serais incapable de m'y soumettre, et dans ces conditions je briserais là.
— « Certainement, beaucoup de nos observances sont pénibles, et sur beaucoup d'esprits elles peuvent produire l'impression qu'elles produiraient sur vous, mais pour beaucoup d'autres leur incommodité même est un stimulant. Ils en apprécient le mérite par la peine qu'elles donnent. Ils jouissent de l'idée qu'ils accomplissent des bonnes œuvres palpables, mesurables, calculables, qu'ils amassent un trésor dans le ciel dont ils peuvent évaluer le montant, et au sujet duquel ils sont en parfaite sécurité. »
Après le déjeuner, visite aux quatre principales fermes du domaine. Elles sont construites en granit et semblent avoir traversé les siècles. On m'indique
Tune d'elles comme ayant été le berceau des Tocqueville. Dans toutes on retrouve la négligence qui distingue les classes agricoles en France... Les gens se montrèrent très polis et aimables, mais parfaitement incultes... de manières plus lourdes que nos paysans. Une des fermes est louée 3,000 francs : le fermier possède une propriété de valeur à peu près égale. Son fils est au collège de Valognes et sera avocat... Je fus frappé du nombre d'enfants. Un des fermiers en a sept, un autre neuf. C'est très rare en France où la moyenne est de trois par ménage. Tocqueville me dit que dans cette catégorie de gens, les enfants sont une richesse. Les fils se marient rarement ni ne quittent la maison paternelle avant 40 ans, les filles 30 ans. Le nom qu'on donne aux filles m'a amusé : ce sont des « créatures ». Un paysan dit qu'il a deux garçons et trois créatures. On les dit excellents cultivateurs; leurs chevaux et bestiaux sont beaux... Jusqu'il y a vingt ans ce qu'on appelait routes étaient juste assez larges pour un cheval. J'ai vu au château la vieille voiture de famille : c'est un coffre de çis-à'i>is soutenu sur quatre brancards dépassant par devant et derrière... Rivet estime le revenu du domaine à 25,000 francs. Tocqueville dit qu'il était d'un peu plus. Les salaires sont de trente sous par jour; avec cela, on admet qu'un homme peut vivre avec sa femme et trois enfants en bas âge. S'il en a davantage, il faut qu'il ait recours à la charité. En génériil, la maisonnette du paysan lui appartient. Ici comme dans le reste de la France, les propriétaires et les fermiers souffrent ; les fermages sont arriérés et on a de la peine à relouer une ferme vacante. L'agriculture est la seule industrie
qui ne se soit pas relevée de 1848... Une des causes est le manque de confiance dans les institutions actuelles, qui empêche les progrès agricoles.
TocQUEviLLE : « La consommation a diminué, non de pain, mais de viande... Quelle que soit la cause, le fait de l'appauvrissement est certain. S'il en était autrement, nos voisins ne se plaindraient pas de la République. »
J'ai rencontré devant la grille un mendiant professionnel qui entrait avec sa besace sur le dos. On donne un sou aux étrangers, mais un certain jour de la semaine, seulement. Les pauvres de la paroisse sont secourus par les Tocqueville et par les fermiers, en vivres et quelquefois en argent. Il n'y a pas de quête à Téglise, ni fonds régulier pour les pauvres. Tout est laissé à la charité privée.
Une partie du domaine pourrait être transformée en excellentes prairies arrosées. Seuls, les propriétaires de trois moulins à eau y font paître leurs chevaux. Tocqueville dit que si les choses devenaient stables, il s'appliquerait à tirer meilleur parti de ces pâturages.
Nous causâmes de VHistoire de VErnpirey de Thiers. Tocqueville: « J'ai été désappointé. J'attendais mieux d'un si excellent orateur et d'un si merveilleux causeur. C'est trop long et trop détaillé. Que nous importe que le duc de Dalmatie ait marché sur un point donné par un sentier ou par un autre ? Ce sont là des défauts positifs. Les défauts négatifs consistent dans l'appréciation insuffisante des causes intrinsèques et extrinsèques qui ont contribué h former Napoléon.
« Peu d'historiens ont attribué à ces deux catégories de causes leur importance absolue ou relative. Les uns prêtent trop aux circonstances où leur héros a été placé, les autres aux accidents de son caractère. Napoléon, bien que gigantesque dans la guerre et la législation, a été imparfait et incohérent dans les deux.
<( Nul autre grand général, ou même simplement nul autre général, n'a subi autant de défaites. Beaucoup ont perdu une armée, quelques-uns peut-être deux armées ; mais qui a jamais survécu à quatre? De même en législation ; il a écrasé l'anarchie, restauré les finances, créé beaucoup de ce qui a fait en partie la puissance et la gloire de la France : mais il Ta dépouillée non seulement de la liberté, mais du désir de la liberté ; il l'a enveloppée dans un filet de centralisation, qui étouffe toute résistance individuelle ou corporative, et prépare les voies au despotisme d'une assemblée ou d'un Empereur. Pour un parfait égoïste, rien ne pouvait être mieux conçu, ni exécuté. Il saisit avec une sagacité vraiment merveilleuse, parmi les éléments qui lui avaient été laissés par la Convention, ceux qui lui permettraient de s'élever lui-même, et d'abaisser tout le reste ; de pénétrer dans les replis de la vie provinciale et même individuelle, et de rendre ceux au-dessous de lui incapables d'agir et de penser, même de désirer par eux-mêmes. Tout ceci est très insuffisamment indiqué par Thiers. Le caractère privé de l'Empereur n'a jamais non plus été bien dessiné dans son ensemble.
« Il y a beaucoup de vérité dans Bourrienne, mais
mêlé, inextricablement mêlé à beaucoup d'invention.
« Le goût de Napoléon était défectueux en toutes choses, dans les petites comme dans les grandes, en fait de livres, d'art, et de femmes, aussi bien qu'en ambition et en gloire ; et ses idolâtres ne peuvent pas avoir plus de goût que lui. L'histoire de l'Empire et celle de l'Empereur sont encore à écrire: et j'espère les écrire un jour. »
... Le curé a dîné avec nous... il a de très bonnes manières et ne semblait pas embarrassé. Mais il prit à peine part à la conversation. Tocqueville dit que c'était cons^enable.
... On parla de la rareté des grands hommes.
Différents noms furent proposés : R. Peel, Washington et Wellington... Tocqueville reconnut la grandeur de ce dernier comme général, non peutêtre à la hauteur de César ou d'Alexandre, mais de ïurenne qu'il égalait... Par contre, il doutait de sa grandeur comme homme d'Etat. Il s'est trompé, ditil, dans ses conseils en 1815, et son influence a été funeste.
... « Bugeaud, avec toutes ses faiblesses et sa vanité, avait beaucoup des éléments de la grandeur. Son courage touchait à l'héroïsme, aussi bien le courage politique que militaire. Il avait plus d'esprit politique qu'on n'en trouve généralement dans notre génération si étroite d'esprit. Le soin qu'il prenait de ses soldats était exemplaire. Je l'ai vu en Algérie examiner tous les détails. Les officiers ne l'aimaient pas beaucoup, mais les hommes l'adoraient. »
Tocqueville et Rivet furent étonnés de m'entendre
dire que Bugeaud avait caressé l'idée de la présidence. J'ai vu une lettre de sa main où il donnait des instructions sur la façon dont il désirait qu'on présentât sa candidature.
Lamoricière sembla réunir tous les suffrages. M™* de Tocqueville loua son esprit et sa conversation. Il a été si longtemps loin de Paris que c'est bien chez lui de source originelle. Tocqueville parla de sa puissance de travail. Il peut travailler depuis l'heure du dîner jusqu'à 2 heures du matin sans fatigue. Mais il se tue à force de fumer. lia toujours, à la lettre, le cigare à la bouche. Rivet alla le voir le 25 février. Il était étendu sans pouvoir remuer, de fatigue, d'épuisement, et des suites de coups de baïonnettes: il ne pouvait que fumer.
Tocqueville : « Quand Lamoricière partit pour Pétersbourg en 1848 (comme ambassadeur), un de mes amis, un éminent professeur, voyagea avec lui le premier jour. Mon ami, avec ses habitudes professionnelles, le sermonna sur ce qu'il aurait à dire a Nicolas : « Dites-lui qu'il n'a rien à craindre de la République; que nous ne voulons intervenir nulle part, et demandons simplement qu'on nous permette de faire nos affaires à notre façon, et que s'il veut nous laisser tranquilles, nous serons heureux d'être de ses amis. » Quand Lamoricière fut de retour, il me dit: « Eh bien, j'ai fait au czar le discours de notre ami, et il m'a répondu : « Mon bon ami, il n'y avait pas besoin de me dire tout cela : je n'ai pas la moindre envie d'intervenir dans vos affaires. Que vous ayez une république, un dictateur ou un empereur, je m'en soucie comme d'un rouble. Le seul
gouvernement que je ne puis tolérer est une monarchie constitutionnelle, et chez vous je ne vois pas de danger immédiat dans ce sens. »
20 août. — Conversation avec Rivet et Tocqueville sur le recrutement de Tarmée. Elle se compose actuellement de 300,000 hommes en France et 80,000 en Algérie. Sur ces 380,000 il y a environ 80,000 remplaçants, 16,000 volontaires ; le reste vient de la conscription. Le service est de sept ans. Le plus mauvais élément est les remplaçants. Cela semble en partie une conséquence du prix qu'on leur paie. Leurs camarades les regardent comme des mercenaires... et on refuse de les grader. Après eux viennent les volontaires, et bien au-dessus ceux qui sortent de la conscription. Le meilleur soldat est celui qu'on prend à la charrue.
Il y a environ 7,000 punitions chaque année, dont 5,800 aux 96,000 remplaçants et volontaires. On appelle la France une nation militaire et jamais, même en 1848, où la misère a été générale, les enrôlements volontaires n'ont dépassé 24,000 par an. Le remède serait une augmentation de la solde: mais l'état des finances s'y oppose. J^e budget de l'armée est déjà énorme.
Je demandai ce qu'il faudrait de troupes pour maintenir l'ordre en France. Tocqueville dit qu'une armée de 150,000 hommes bien payés et disciplinés, composée de professionnels, serait plus que suffisante. — Alors, pourquoi gardez-vous votre armée de 300,000 hommes mal disciplinés? —
— « Parce que avec 150,000 hommes nous serions
incapables de faire la guerre, et la nation se croirait trahie.
« Pouvoir, et dans certaines circonstances, vouloir faire la guerre est le premier devoir qu'une nation réclame de son gouvernement. Le grand sujet de plaintes contre Louis-Philippe, la faute, qui, plus que les autres, a produit sa chute, fut la croyance qu'il était irrémédiablement pacifique. Avec moins de 400,000 hommes nous ne pouvons pas faire la guerre. Ce que nous voudrions, c'est de confier au gouvernement le soin exclusif de trouver les remplaçants, de les prendre parmi les 55,000 hommes renvoyés tous les ans, et de relever la catégorie des remplaçants, en les choisissant à titre de récompense parmi les hommes les mieux notés.* Mais tant que l'Allemagne et la Russie restent armées, nous ne pouvons pas matériellement réduire notre contingent, et jusque-là nous ne pouvons pas attirer les volontaires en accroissant la solde.
Je demandai comment l'école Polytechnique se recrutait ?
— « Au concours : il y a tous les ans environ cent vingt places et douze cents candidats. La difficulté de la lutte rend souvent malades les candidats... L'instruction y est plutôt scientifique que pratique. Il en sort des bêtes saluantes,.. A l'école, les élèves sont révolutionnaires, mais plus tard, leur opinion en politique change. L'école ne les prépare pas pour le monde réel... »
Au dîner, conversation sur la société des environs. Lorsqu'on ne pouvait arriver à Paris qu'après huit ou neuf jours de voyage, Valognes, une
petite ville à environ quinze milles, était la capitale de la province : tous les gentilshommes propriétaires y avaient leur maison où il passaient l'hiver. Le comte de Tocqueville a vendu la sienne il y a quelques années. La noblesse et la bourgeoisie formaient alors et forment encore des sociétés distinctes. Leur seul lieu de rencontre était une salle de concert. Une amie de M™® de Tocqueville voulut, il y a un ou deux ans, réunir dans un bal les deux catégories de sociétés. Les dames nobles répondirent que leurs maris iraient, mais pas elles. Elle persista et le résultat fut qu'il n'y eût comme dames que des bourgeoises.
Quand Tocqueville inscrivit son nom au tableau des avocats, pour être magistrat, ses amis nobles de Valognes furent scandalisés. « Vos ancêtres, lui dit-on, furent tous gens d'épée, et vous portez la robe. »
21 août. — Départ pour Cherbourg...
Je causai avec Rivet du parti auquel appartient Tocqueville et dont Dufaure, Beaumont et Lanjuinais sont les principaux membres. Le talent, le savoir, le courage et le caractère de Tocqueville semblent le désigner comme leader: mais tout d'abord, il manque de puissance physique ; par suite, il n'a jamais pu monter constamment à la tribune comme doit le faire un chef de parti; d'autre part il est intolérant pour la médiocrité. Il ne veut pas courtiser ni même aborder ou écouter les personnalités banales qui forment la majorité de toute Assemblée. Il sait à peine leur nom... Rivet pense
que Tocqueville est plus heureux dans la vie publique que dans la vie privée et je soupçonne que c'est son propre sentiment. « Ce que je regrette, me dit-il l'autre jour, de mes fonctions ministérielles, c'est l'activité et l'absorption. J'étais enchanté de n'avoir pas une minute à moi. Cela tient peut-être à ce que je suis naturellement mélancolique, et dès qu'il est oisif mon esprit se ronge lui-même. »
Le soir, conversation sur la Révolution de 1848...
Tocqueville : « Une de ses causes fut que
Guizot ne partit ni avant, ni après le 23 février. Si Louis-Philippe l'avait gardé une semaine de moins ou une semaine de plus, il serait resté sur le trône. J'eus une longue conversation avec un de ses ministres environ huit jours avant les événements. J'étais alarmé, mais il rit de mes craintes, a II n'y a pas, dit-il, à s'inquiéter : il y a 65,000 hommes dans Paris en dehors de la garde nationale », En réalité il n'y en avait que 25,000, mais c'était plus que suffisant si on leur avait permis d'agir. Or, dès que Louis- Philippe entendit dire que la garde nationale était hésitante, il désespéra...
(( Il n'y a pas d'institution plus révolutionnaire, c'est-à-dire plus productive de révolutions, que la garde nationale. Assurément, de suite après la révolution, elle est utile pour protéger la propriété : mais son instinct est d'engendrer la révolution : la majorité de ses membres n'a aucune expérience politique et sympathise avec le sentiment général, qui est rarement favorable au gouvernement ; les uns veulent lui donner une leçon, les autres le renverser ;
très peu, excepté dans les moments de grande émotion, comme en juin 1848, exposent leur peau pour le défendre ; or un garde national qui se joint à la populace fait plus de mal que ne font de bien vingt gardes nationaux qui défendent le gouvernement. La foule n'a pas le respect de Tuniforme, mais les soldats ne veulent pas tirer dessus...
« Même le 24 février, la monarchie aurait pu être sauvée si on avait pu retarder d'une heure la proclamation du gouvernement provisoire et le départ de la duchesse d'Orléans. Après avoir assisté a la scène révolutionnaire de la Chambre, entendu la proclamation de la République et vu Lamartine et Ledru-Rollin partir pour l'Hôtel de Ville, je quittais la Chambre, et j'étais au bas de l'escalier, quand je recontrai une compagnie de la 10® légion, la baïonnette au fusil, conduite par le général Oudinot, en civil, mais brandissant sa canne avec un geste militaire et criant : « Vive le roi et la duchesse d'Orléans Régente ! » A son côté, gesticulant et criant.de de la même façon, était un homme que je ne veux pas nommer * et qui le soir était devenu un farouche républicain. Les gardes nationaux bien que peu nombreux poussaient les mêmes cris, et se précipitèrent dans l'escalier. Oudinot me reconnut, me prit le bras et me cria : « Où allez-vous ? venez avec nous, nous allons chasser ces coquins de la Chambre ! » — « Mon cher général, lui répondis-je, il est trop tard : La Chambre est dissoute, la duchesse est en fuite, et le gouvernement provisoire est en