‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 23 sur 28 · L'Ed. Anglais donne ici un nom, sans preuves · texte numérisé non relu

L'Ed. Anglais donne ici un nom, sans preuves

marche surTHôtel de Ville. » Cependant Télan qu'il avait donné à sa colonne de gardes nationaux était tel qu'elle ne s'arrêta pas : nous rentrâmes dans la Chambre, la foule venait d'en sortir. Les gardes nationaux s'arrêtèrent un instant, regardèrent avec étonnement les bancs vides, puis se dispersèrent dans toutes les directions. Ils appartenaient au quartier Saint-Germain. Oudinot les avait rassemblés en les faisant appeler de maison en maison. S'il avait pu le faire deux heures ou même une heure plus tôt, les destinées de la France, et peut-être de l'Europe, auraient pu être changées.

... 23 août, — Tocquevllle, revenant sur notre conversation d'hier, dit que, bien que la révolution de 1848 ait été une surprise, l'état de choses alors existant n'aurait pas duré longtemps. « On n'aurait pas pu garder le pays légal, laisser 200,000 personnes payant 200 francs de contribution gouverner 35 millions d'habitants. Jamais un gouvernement n'a été fondé sur des bases plus étroites ou plus superficielles. 11 ne s'appuyait pas sur le nombre, la richesse, l'instruction, l'ancienneté, le préjugé ou le respect. 11 était méprisé par les basses classes, et détesté autant que méprisé par les hautes. Parmi ceux que vous appelez en Angleterre la gentry, peu étaient orléanistes. Presque toute l'aristocratie était légitimiste, aussi bien de sentiment que d'éducation ; le reste s'était rallié à la Restauration comme au seul pouvoir qui eût un passé ou un avenir. La conduite de Louis-Philippe ne lui fut pas pardonnée. Comme régent au nom de Henri V, il au-

rait pu se placer entre le peuple et le trône, comme il Ta fait étant roi. En consentant à être le fondateur d'une dynastie usurpée, en reconnaissant à la populace de Paris le droit d'instituer et de renverser les rois, il a créé un précédent qui sera certainement suivi. Tôt ou tard la dynastie d'Orléans aurait été renversée, même si elle eût reposé sur une base réellement démocratique. Mais elle était fondée sur la plus avide et égoïste des ploutocraties. Le pays légal faisait les lois par ses députés, les appliquait par ses administrateurs ; législation et administration étaient pour eux une série de tripotages et d'intérêts de partis ou d'électeurs. Leur gouvernement excitait le soupçon, Tenvie, le mépris, bref toutes les passions sordides excepté la crainte. Il ne pouvait durer... »

Je lui demandai ce qu'il pensait de l'indemnité des députés.

« Elle déplaît au gouvernement autant qu'au peuple : au gouvernement, parce qu'elle rend les députés indépendants : au peuple, parce qu'il ne comprend pas la nécessité de payer un homme pour faire ce qu'il ferait si volontiers gratis : mais je ne vois pas comment nous pourrions revenir là-dessus. On supprimera peut-être l'indemnité, mais elle sera rétablie. Si on ne paye pas les députés, il faut leur permettre d'être fonctionnaires. Etant donnés les sentiments de notre pays, la plupart des élus seront des gens pauvres. Ils ne se laisseront pas mourir de faim ayant la souveraineté aux mains. Ils forceront la nation à les payer comme fonctionnaires s'ils ne sont pas payés comme représentants. Mais une

Chambre de fonctionnaires exciterait la méfiance publique ; on la considérerait, problablement à juste titre, comme un docile instrument du pouvoir exécutif. ))

... « Je préfère à tout prendre le nouveau scrutin départemental ou de liste. Sous l'ancien système, alors qu'un collège électoral d'environ 500 personnes nommait un député, au fond le député achetait ses électeurs, et les payait sur le budget. Rien qu'en votant pour le cabinet, il obtenait pour chaque électeur la petite place que celui-ci ambitionnait. Ce n'était ni le système anglais actuel qui consiste à acheter des votes 10 liv. st. par tète, ni la vieille coutume de R. Walpole qui invitait les membres du Parlement à dîner, et mettait des billets de banque ou de loterie sous leur assiette; mais ce n'en était pas moins un système de corruption organisée. C'est un grand avantage d'en être sorti, de forcer les électeurs démocratiques h choisir des hommes ayant au moins de la notoriété ; c'en est un autre encore plus grand d'avoir rendu le candidat indépendant des électeurs pris individuellement, w

Nous causâmes de la division des propriétés. Je dis qu'il ne me semblait pas qu'elle dût augmenter ; qu'avec une population s'accroissant aussi lentement qu'en France, l'agglutination devait compenser la division... Tocqueville fut démon avis : « La tendance est à créer des fermes, chacune d'une étendue telle qu'une famille puisse la cultwer, ce qui dépasse de beaucoup l'étendue nécessaire à nourrir cette même famille. Presque chaque paysan possède sa maison: en mettant toutes ses épargnes dans la terre, il

cherche à étendre sa propriété jusqu'à ce qu'il ait atteint la limite que je viens d'indiquer. Souvent pour cela il emprunte, et c'est là un des dangers qui le menacent. Les énormes hypothèques qui grèvent nos populations agricoles, comprenant les 3/4 de la population totale, créent un formidable parti révolutionnaire. Il est clair que le premier acte d'une république rouge serait d'abolir directement ou indirectement les dettes hypothécaires. Un tel gouvernement ne vivrait peut-être pas six mois, mais il pourrait faire cela en dix jours. Il pourrait faire table-rase et déclarer nuls les engagements hypothécaires ; ou il pourrait créer un papier à cours forcé, et prêter à 1 pour 100 à tous ceux qui offriraient ce qu'on appellerait une sécurité morale, — c'est-à-dire à tout le monde. Et le gouvernement qui lui succéderait serait embarrassé de refuser de ratifier les actes de ses prédécesseurs, ou d'annuler des remboursements faits en papier légal, quoique déprécié. »

Samedi 25 août 1850. — En promenade.

TocQUEviLLE : (( J'ai quarante-cinq ans : il semble qu'il aurait fallu des siècles pour les changements qui se sont produits dans les habitudes de la société depuis mon enfance. L'unique objet de ceux parmi lesquels je fus élevé, était de s'amuser. On ne parlait jamais de politique, et je crois même qu'on y pensait fort peu. La littérature était un des sujets habituels de conversation. Tout livre nouveau, d'un mérite quelconque, était lu à haute voix, discuté et critiqué avec une attention et un détail qui nous paraîtrait aujourd'hui une déplorable perte de temps.

Je me rappelle comme chacun tombait en extase devant des productions de Delille que pour rien au monde je ne voudrais relire. Toute maison de campagne un peu importante avait son théâtre, et on trouvait souvent dans la société d'excellents acteurs. Je me rappelle mon père revenant après une courte absence dans la maison pleine de monde. Nous nous amusâmes a le recevoir déguisés. Chateaubriand était en vieille femme. Personne ne se donnerait tant de peine à présent. Chaque incident fournissait la matière d'un petit poème.

« On étudiait les moyens de plaire comme maintenant ceux d'acquérir profit ou puissance. Causer et raconter et aussi tenir salon sont des arts perdus. M™® Récamier faisait les délices de Paris; elle parlait fort peu : elle écoutait et souriait intelligemment, et de temps en temps glissait une question ou une remarque pour montrer qu'elle comprenait. Grâce à une longue expérience elle savait les sujets sur lesquels chaque convive brillait le plus, et elle y amenait la conversation. Au fond ce n'était pas difficile, car le convive, qui était un vétéran cau^ seur, savait mieux qu'elle par où il brillait et saisissait le fil qu'on lui tendait. C'était seulement par comparaison, et en se demandant pourquoi l'on causait plus facilement chez elle qu'ailleurs, qu'on découvrait la perfection de son art. L'influence des femmes était alors toute puissante : elles donnaient la réputation, faisaient la mode, et créaient même l'influence politique. »

(( L'influence des femmes, dit Rivet, est encore considérable. — Oui, mais de tout autre façon; ce

n'est plus rinfluence des maîtresses ou des amies, mais des femmes sur leurs maris, et en général, elle est nuisible. Une de ses conséquences est de détruire rindépendance politique : c'est le résultat de la pauvreté de nos hommes publics. La femme est toujours à suggérer combien une petite dépense parci et puis par-la ajouterait au confort du ménage, et le mari trafique de ses principes pour quelques milliers de francs...

(( Parmi les choses qui ont disparu avec l'ancien régime, il faut compter ses habitudes de luxe. Personne aujourd'hui n'arriverait décemment* et aisément à dépenser plus de 200,000 francs par an ; au delà, il faudrait jouer ou tomber dans quelque folie. La dépense qui a été le plus réduite est celle des serviteurs. Nous payons des gages bien moindres que vous: je donne à mon domestique Eugène 600 francs par an, mais c'est tout à fait une exception. En général on donne de 4 à 500 francs... Eugène, ajouta-t-il, est un homme que j'ai toujours envié, et que j'envie encore. Si le bonheur consiste dans l'accord de ce que nous désirons et de ce que nous pouvons, comme je le crois, il doit être heureux. J'ai toute ma vie fait effort pour atteindre des objets dont pas un ne me sera donné complètement. En devenant un bon serviteur, il a eu tout ce qu'il souhaitait ; un maître et une maîtresse auxquels il est attaché et qui lui sont attachés... Au total, c'est un héros. Il s'est battu comme un lion en juin. »

Saiîit'Lôy 26 août. — Arrivée avec Tocqueville à Saint-Lô où le Conseil général doit se réunir. Nous

avons parlé des changements survenus dans la littérature française depuis cent cinquante ans.

« Si Bossuet ou Pascal ressuscitaient, dit Tocqueville, ils nous croiraient retombés dans une demibarbarie, ils seraient incapables d'entrer dans les idées de nos écrivains à* la mode : dégoûtés de leur style, et embarrassés même par leur langue. »

— Quel est votre âge d'or littéraire ?

— « La fin du xvii® siècle. Les auteurs alors écrivaient seulement pour la gloire et ne s'adressaient qu'a un public restreint et de haute culture. La littérature française était jeune, les premières places se trouvaient vacantes, et il était relativement facile de se faire distinguer. L'extravagance n'était pas nécessaire pour attirer l'attention. Le style était le simple véhicule de la pensée. Avant tout, être clair, et une fois clair, concis, c'était tout ce qu'on visait.

« Au xviii® siècle, la concurrence a commencé; il était devenu difficile d'être original par le sujet ; on essaya de lutter par le style ; on ajouta l'ornement à la clarté et à la concision ; ce fut avec sobriété et bon goût, mais cependant en trahissant déjà l'effort et le travail. Le grotesque et l'ornemental se sont succédé juste comme le style sévère de notre vieille architecture normande est devenu successivement fleuri puis flamboyant. Si je devais dresser une généalogie, à la façon biblique, de nos modernes écrivains populaires, je la ferais ainsi : Rousseau vécut vingt ans et engendra Bernardin de Saint-Pierre ; Bernardin de Saint-Pierre vécut vingt ans et engendra Chateaubriand ; Chateaubriand vécut vingt ans

et engendra Victor Hugo, et Victor Hugo, tenté par le diable, engendre chaque jour...

— Lamartine est un de ses fils?

— Non, Lamartine sort d'une souche très différente. Son père, s'il en a un, est Chénier, mais on peut presque dire qu'il est ex se ipso natus. Lorsqu'il entra dans le monde poétique, tous les esprits étaient soulevés par la Révolution. Elle les avait remplis de conceptions vagues et de désirs mal définis, auxquels Lamartine, sans les rendre assez précis pour montrer leur vide ou leur inconsistance, donna un peu de forme et de couleur. Ses Méditations^ et particulièrement la première partie, trouvèrent un complice dans chaque lecteur ; il sembla exprimer des pensées que chacun avait conçues bien que personne ne les eût incarnées dans des mots. »

Senior : Je crains d'être incapable de les lire, et en réalité, il y a peu de poésies françaises qui me soient accessibles.

TocQUEviLLE : (( Il en est de même de la poésie de toutes les langues. Vous admirez des parties de Shakspeare où je n'aperçois aucune beauté. »

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