SORRENTE ET PARIS
25 janvier, Sor rente, Behédère Guerracino, — Nous sommes logés avec les Tocqueville et Ampère
1. M. de Tocqueville a lu les entretiens qui vont suivre, jour par jour, et a fait ses corrections sur le manuscrit. (Ed. angl.)
dans un vieux palais a environ un quart de mille de la mer, et à un mille et demi de Sorrente. Nous avons une belle terrasse et une loggia au nord, donnant sur le jardin d'orangers qui va de Sorrente à la mer.
Promenade avec Tocqueville. — « Le Pape a eu grand tort lorsqu'il a divisé l'Angleterre en diocèses et nommé des évêques anglais. 11 a jeté le discrédit sur ses amis, les Puséystes, et excité à la fois la crainte et la défiance en montrant l'étendue de son influence, et la façon dont elle s'exerce. Loin d'accroître son autorité chez vous, il Ta diminuée. Il était bien plus à redouter lorsqu'il agissait dans le silence. Au lieu de profiter de son faux mouvement, vous ea avez fait un vous-mêmes. Votre explosion d'intolérance vous met dans votre tort. Une cause qui est défendue par des prêtres révoltés, qui cassent les carreaux de vingt chapelles, apparaît comme une mauvaise cause. Je regarde l'Angleterre comme notre grande source et notre grand modèle de sagesse et de modération politiques. Vous venez de donner un déplorable exemple de bigoterie et de violence, et il est à craindre, ce qui est arrivé dans bien des cas du même genre, qu'on suive plutôt le mauvais que le bon exemple.
... Je soutins que tous les moyens étaient bons pour empêcher les progrès du catholicisme romain...
Tocqueville : « Je ne me range pas complètement à votre critique du catholicisme romain, ni à l'opportunité qu'il y a à l'affaiblir : mais en tous cas il semble que vous preniez de mauvais moyens pour atteindre ce but. L'inefficacité de la persécution,
à comprimer les opinions ou les pratiques religieuses, semblait un fait reconnu.
— La persécution, répliquai-je, peut être impolitique et moralement un mal ; mais elle n'est pas toujours inefficace. Voyez la Bohême, qui en 200 ans a été, par la persécution, amenée du protestantisme au catholicisme.
— (( D'abord, une persécution, pour être efficace, doit être féroce, et telle que vous ne pourriez pas la pratiquer; ensuite j'incline à croire que le protestantisme, entrant moins dans la vie de tous les jours que le catholicisme, est plus facile à extirper. Vous avez persécuté les catholiques irlandais il y a un siècle et demi, et à la fin de cette violente persécution, les catholiques étaient en plus grande proportion vis-à-vis des protestants... Le monde commençait à espérer que la tolérance pouvait coexister avec une Eglise établie et une foi vive... que Tintelligence, la moralité, la liberté politique et la liberté religieuse se développaient de concert. Ce que vous faites affaiblit cet espoir, et semble prouver qu'un gouvernement populaire, même chez un peuple éclairé et moral, est encore moins tolérant que beaucoup de gouvernements que vous avez l'habitude de mépriser. Le précédent que vous créez sera un prétexte pour la bigoterie ailleurs... Observez de plus que le mouvement n'est pas dirigé contre ce que vous appelez les pratiques du catholicisme, mais contre ses doctrines. Vos archevêques et vos évêques, dans leur adresse à la reine, n'attaquent pas l'Eglise romaine parce qu'elle exige le célibat des prêtres, ou parce qu'elle nie le libre arbitre, mais
parce qu'elle est contraire à la parole de Dieu, et sanctionne des fables et des supercheries blasphématoires... autrement dit parce qu'elle interprète autrement que vous certains passages de TEcriture. ))
,,,26 Janvier, — Nous passâmes près d'une petite chapelle où ïocqueville assiste toujours au sermon... (( Comment concilier la froideur, la tournure d'esprit mondaine, et le manque d'enthousiasme général de votre clergé avec le zèle religieux des laïcs ? Chez nous l'influence du prêtre dépend de son éloignement du monde, de son indifférence pour les plaisirs, de son mépris pour les objets habituels de la vie. Il nous dit que ce monde n'est pas un lieu de plaisir, mais d'épreuves, qu'il n'y faut pas chercher le bonheur, et que si on pouvait l'atteindre, il ne serait pas digne d'une pensée, s'il devait en quoi que ce fût diminuer nos chances de la félicité éternelle... Quand un homme qui nous prêche ce détachement, pense plus lui-même à ce monde qu'à l'autre, quand pour une heure qu'il emploie a s'assurer son bonheur éternel, il en consacre trois ou quatre à jouir des avantages et des plaisirs de la brève existence d'icibas, il est diiEcile de le croire sincère »
29 janvier, — Promenade avec Tocqueville et Ampère autour des murs de Sorrente. Nous venions d'apprendre le vote de l'Assemblée, du 18 janvier, déclarant qu'elle n'avait pas confiance dans le ministère.
Tocqueville : « La dernière fois qu'une Chambre
française a émis un tel vote, ce fut en juin 1830 : rap^ prochement de bon augure; mais en 1831, les 221 avaient le pays derrière eux. Il est difficile de dire jusqu'à quel point le pays sympathise avec l'Assemblée. Elle s'est fait beaucoup de mal en faisant relâcher Mauguin. Les tribunaux sont furieux : tous les privilèges, spécialement ceux que réclament les corps
collectifs, sont impopulaires
« D'autre part , le Président fait bon effet en public. Son immense clientèle met la France a ses pieds. Les auteurs de la Constitution voulaient en faire un agent docile de l'Assemblée. Dans les limites de la Constitution, la Chambre devait être souveraine. Mais ils ont donné au Président des moyens de pouvoir et d'influence contre lesquels il est difficile à TAssemblée de lutter. Je suis d'accord avec Thiers, que si dans la lutte celle-ci cède, nous aurons l'Empire sous un autre nom. Il est possible qu'il transige sur la question de dotation, abandonne ses ministres et reçoive ses trois millions, ce qui serait peu honorable pour lui. Il est plus probable que ses ministres refuseront de garder leurs portefeuilles. Être censuré par ^l'Assemblée, et traité par le Président comme un simple commis, c'est payer cher sa place. »
— Il est malheureux que Louis-Napoléon ait appris si peu en Angleterre.
— (( Il y a beaucoup appris, par exemple la valeur de l'initiative privée. Il est beaucoup moins porté que la plupart de ses ministres à faire intervenir le gouvernement dans toutes les grandes affaires; mais il n'a pas appris même les principes du
gouvernement parlementaire. Il est décidé a être, non seulement son premier ministre, mais presque son seul ministre. Il ne veut même pas être contrôlé par son cabinet. De là cette anomalie que les chefs de partis, dans l'Assemblée, votent contre le ministère et cependant refusent de prendre sa place
— Il me semble que l'Assemblée aurait dû résister à la prétention du Président en novembre 1849, lorsque, contrairement à l'esprit du gouvernement parlementaire, il se sépara d'un ministère soutenu par une forte majorité. En ne repoussant pas cette agression, elle en a provoqué d'autres.
— (( Cela est vrai ; mais l'Assemblée était nouvelle ainsi que le Président. Nous étions désireux de ne pas commencer de suite par une querelle, et nous, les ministres démissionnaires, nous fîmes tous nos efforts pour permettre à nos successeurs de faire un essai loyal. Mais peut-être, comme vous le dites, eûmes-nous tort.
— Qu'arrivera-t-il, si les ministres restent ?
— « Il y a deux moyens pour obliger le Président à céder. Les contributions directes qui forment le noyau du budget sont annuelles. L'Assemblée peut refuser de les voter : ou elle peut voter des lois qui dépendent d'elle. Elle peut, par exemple, changer la constitution de l'armée, elle pourrait éloigner l'armée de Paris
— Ces moyens ne mettraient-ils pas le pays du côté du Président ? — Je parlai de la dissolution. . . .
TocQUEviLLE : (( Une dissolution chez nous serait une Révolution. On ne peut laisser le Président, et surtout un Bonaparte, même pendant quelques se-
maines, sans contre-poids. Dans quelques années, peut-être, si nous avons alors des institutions populaires, on pourra accorder a notre premier magistrat le pouvoir de dissoudre dont jouit chez vous le souverain ; mais ce n'est pas possible dans le moment de transition actuel. »
— Mais, si vous refusez de voter les lois et si le Président résiste, qu'arrivera-t-il ?
— «Si sa conduite prêtait à Taccusation de vouloir détruire la Constitution, nous pourrions nous emparer du pouvoir entier de l'Etat, et l'arrêter. Or, ces cris séditieux, l'avancement de ceux qui les ont poussés, la disgrâce de ceux qui ont refusé de s'y associer, la destitution du chef sur l'habileté et la fidélité duquel l'Assemblée comptait pour sa propre protection, sont de sûrs indices d'un projet d'usurpation »
Senior : Le prince a-t-il été sage de se livrer à des dépenses qui le forcent à s'adresser à la Chambre pour obtenir de nouvelles ressources ?
— « Très peu sage; il aurait dû vivre avec son revenu, comme un riche particulier et sans prétendre à un faste princier. Il aurait été plus respecté et plus réellement puissant. Je le lui ai dit cent fois. Je l'ai supplié de laisser là son train extravagant, de cesser ses fêtes fastueuses ; mais il a l'instinct de la dépense, et son entourage, qui est composé des plus mauvais conseillers, le pousse à des prodigalités dont il profite. 11 pense toujours à son oncle, et le luxe de la cour impériale est assurément la partie de l'Empire la plus facile a copier. » .
— Où va tout cet argent ?
— « Beaucoup en dons à d'anciens officiers.
Beaucoup en dîners, bals, et encore plus en coulage. »
— Cependant, il tire quelque profit de son luxe?
— « Si son but est de devenir souverain, il y a réussi en accoutumant le peuple à le voir environné d'un faste et d'un appareil inconciliables avec l'existence d'un simple particulier. Mais je ne crois pas que ses prodigalités aient été le résultat de vues politiques profondes. Je crois que son motif réel a été le plaisir de dépenser de l'argent, de satisfaire sa vanité, et celle de ceux qui l'entourent
(( Tout ce qui se passe, continua-t-il, me remplit de tristesse : je souhaite le bien du Président et celui de l'Assemblée, et je les vois essayer de se détruire l'un l'autre. Parmi les solutions possibles, celle qui m'a pendant quelque temps paru soulever le moins d'objections est la prolongation de la Présidence de Louis-Napoléon : et je suis affligé de voir qu'il la rend presque impossible. »
Senior : Quelle sera la prophétie que j'entendrai à Paris en mai prochain ? A chaque mois de mai des trois dernières années, on m'a annoncé une insurrection et, deux fois, cela s'est réalisé.
— (c La prophétie de mai prochain, ce sera un coup d'Etat. Des amis vous diront que dans une semaine l'Assemblée va se déclarer en danger, placera une troupe de 40,000 hommes sous les ordres de l'un de ses membres, et s'en servira pour mettre le Président à Vincennes. D'autres vous diront qu'il faut chaque matin vous attendre à apprendre que, la nuit, le Palais Bourbon a été occupé par des trou-
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pes, que les murs sont couverts d'affiches déclarant TAssemblée dissoute, et que tous les chefs de la majorité sont arrêtés ou cachés : et je ne voudrais pas dire qu'un de ces événements ou un événement semblable ne se produira pas. Dans l'état présent de l'opinion, rien ne serait plus aisé pour le Président que de se faire roi constitutionnel. C'est la forme de gouvernement sous laquelle la France a été le plus prospère, celle qui compte le plus de partisans actifs. Si l'un des princes d'Orléans était président, nous y glisserions presqu'inconsciemment. Mais c'est un rôle auquel répugnent tous les préjugés et les goûts de Louis-Napoléon : il ne peut pas supporter d'être contrôlé par une Assemblée, ni prendre ses ministres dans la majorité et soumettre à celleci sa conduite. Je suis convaincu qu'il préfère de beaucoup rester Président de la République, avec des pouvoirs vagues, mal définis, et, comme il le croit, indépendants, qnede devenir roi constitutionnel, agissant sur l'avis de ses ministres et avec un droit plus apparent que réel de les choisir. Je ne veux pas dire qu'il soit satisfait de n'être que Président... Ce qu'il voudrait, c'est être roi comme Henri IV ou l'un de vos Tudors... Il accepterait peut-être un Sénat qui lui adresserait toujours des compliments et quelquefois des conseils, qui se chargerait des détails de la législation, enregistrerait et promulguerait ses décrets. Mais comme son oncle, il veut gouverner...
<( L'aveuglement des gens sages est étonnant. Presque tous les chefs de partis de l'Assemblée constituante votèrent pour lui. Plusieurs étaient enthousiastes et donnèrent à sa cause la solidité d'un
parti. Ils étaiens poussés par deux idées, et il est difficile de dire laquelle est la plus absurde. L'une était sa nullité: il n'avait ni talent, ni savoir, et par suite, on pourrait facilement le diriger ; l'autre était que s'il se montrait indocile, il serait aisé de s'en débarrasser, en tout cas, à la fin de son temps légal, et peut-être avant...
« Contre lui, mes amis ne furent soutenus que par la Montagne. Cavaignac était la seule chance de la République. Ce n'est pas un homme à grandes vues, mais un honnête homme qui préfère la gloire au pouvoir. Son modèle eût été Washington. »
4 février, — Promenade aux Camaldules.
TocQUEViLLE : (( QucUcs que soient les destinées de la France, une chose est certaine : la nécessité d'une loi des pauvres. Il y a déjà quelque chose de semblable dans nos grandes villes. Je pense' qu'à Paris on dépense autant pour la charité qu'à Londres. Dans certaines périodes, un quart de la population a reçu l'assistance, mais à la campagne il n'y a rien et dans les villes c'est mal réglé. Il est malheureux que Thiers, qui sur tant de points a l'esprit si pratique, ait un système aussi absurde sur celui-ci : il veut une grande expansion de travaux publics, des ateliers nationaux par toute la France : il y a cependant un point sur lequel je n'ai pu jusqu'ici fixer mon opinion. C'est la grande question du droit à l'assistance : faut-il mettre dans la loi que personne ne doit mourir de faim ? Si nous posons le droit, il faut rendre l'assistance pénible, désunir les familles, faire du work house une prison et rendre notre cha-
rite répulsive. Si nous refusons le droit, en tant que droit, nous pouvons le transformer en charité, et en faire un lien entre riche et pauvre : alors les mauvais effets d'une loi des pauvres sur l'activité, la sobriété et l'épargne du travailleur, seront accrus par la certitude où il sera que, quelle que soit sa conduite, ni lui, ni sa famille, ne mourront de faim. »
En quittant le couvent, je dis que les deux choses que je trouverais le plus désagréable, dans le catholicisme, seraient son ascétisme et la confession.
— « Ce que vous appelez, répondit Tocqueville, l'ascétisme des catholiques, fut à l'origine une réaction contre les sensualités du paganisme, et les passions qui nous poussent à la jouissance sont si fortes, que je ne regrette pas que la religion pousse en quelque degré à Tabstinence...
(c Après tout, d'ailleurs, vous n'êtes pas vous-mêmes exempts d'ascétisme. Quoi de plus ascétique que votre Dimanche, où vous pensez devoir renoncer à des plaisirs, qu'en eux-mêmes vous considérez comme innocents... ? Vous croyez plaire à Dieu en lui faisant ce petit sacrifice au jour qui lui est consacré. N'est-ce pas de l'ascétisme, restreint, il est vrai, à un jour par semaine, mais impliquant cependant le principe qu'il y a quelque chose de mal dans la jouissance et de vertueux dans la mortification? »
... Tocqueville est anxieux des nouvelles de la France. « J'ai voté contre Louis-Napoléon en partie pour les causes qui ont amené la majorité à voter pour lui, parce qu'il est ou du moins s'appelle un Bonaparte, et aussi par méfiance profonde contre son caractère, mais une fois nommé, j'ai désiré que
nous restassions en bons termes avec lui... Il a cru pendant vingt ans qu'il serait le maître permanent de la France, et sa témérité est égale à sa confiance en lui-même. Je crois malgré tout qu'il aurait été possible, au moins pour quelque temps, d'éviter une rupture, et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour y parvenir. Dans toutes mes lettres j'ai pressé mes amis de se rapprocher de lui: mais maintenant que le conflit s'est produit, je souhaite vivement que l'Assemblée l'emporte. Si le Président gagne la partie, si ses pouvoirs, déjà trop étendus pour un gouvernement représentatif, sont prolongés et fortifiés, lui et sa cour deviendront les maîtres de la France. Les derniers débats ont fait surgir pour la première fois un parti des « amis du Président ». Ils s'efforcent de faire un parti permanent des 286. Cette minorité se composait originairement d'ombres comme la majorité. Elle comprenait ceux qui voulaient seulement blâmer quelques-uns des actes du ministère, et aussi ceux qui ne voulaient par exprimer un blâme, mais un regret. J'ai confiance que ce groupe se dissoudra maintenant que l'incident qui l'a créé est passé : mais s'il en est autrement, s'il se cristallise en parti, une pareille minorité, opposée à une majorité divisée, deviendra bientôt la fraction la plus puissante de l'Assemblée. Les esprits, d'autre part, sont dans de telles dispositions, qu'ils se rangeront du côté de l'Exécutif, quelles que soient ses folies ouses usurpations. On est fatigué de révolutions, et on sacrifierait la Constitution pour éviter un conflit. » Senior : Il est heureux que votre Constitution, si elle est en danger, ne soit pas meilleure. Si nous
tg^mwmsoïïm
devions perdre la nôtre, nous penserions la perte irréparable ; mais vous pourrez, vous, en refaire une aussi bonne en quelques semaines.
ïocQUEviLLE : « La Constitution est détestable, mais elle nous offre un abri. Personne ne peut dire ce qui arriverait pendant l'interrègne. Il est aussi de quelque importance d'envisager le caractère de l'homme qui aspire à être notre maître. Vous croyez en Angleterre, je le sais, qu'il est essentiellement pacifique ; qu'il représente le parti de l'ordre, et qu'il est plus sûr d'avoir aflaire à lui qu'à l'Assemblée. Pour le moment, où il cherche seulement à se faire des amis^ et à écraser ses ennemis, il est pacifique ; mais il a, touchant le rôle que la France doit jouer dans les affaires de l'Europe, des idées qui pour^ raient faire de lui un voisin très désagréable, et peut-être très dangereux. ». .
— Vous dites que vous vous êtes efforcé d'écarter le conflit ! Comment pouvait-il l'être, ou du moins de la part de l'Assemblée ? L'agression, au moins jusqu'au 18 janvier où la Chambre s'est mise sur la défensive, semble avoir été tout entière du côté de la présidence. »
— <c C'est ce que doivent penser ceux qui ont vu les choses à distance : mais presque depuis le début le ton et l'attitude de la Chambre ont été hostiles. Le rapport de Thiers sur les affaires de Rome a blessé profondément le prince: pas tant par la critique qu'il contenait des négociations avec le Pape, que par l'omission de toute allusion à la lettre à E. Ney ; lettre qu'il croit un chef-d'œuvre d'habileté politique, et qu'il considère, non sans raison, comme étant
entièrement de son fait. Ensuite la Chambre s'est montrée mal disposée au sujet de la dotation, ne lui a donné qu'une partie de ce qu'il demandait, et l'a donnée de mauvaise grâce. Lorsqu'on nomma un comité permanent pendant la prorogation, ses amis en furent soigneusement exclus. On sut que les procès-verbaux de cette commission lui étaient défavorables, et on fit souvent allusion à ce qu'un moment viendrait où l'on s'en servirait. La popularité de Changarnier, dans la Chambre, tenait manifestement à son hostilité bien connue contre le président... La déclaration de manque de confiance est le premier coup ouvertement porté par la Chambre, comme la révocation de Changarnier le premier frappé par le Président; mais il y a des mois qu'une hostilité latente règne entre eux. »
5 février... « La Commission, qui a rédigé la Constitution, ditTocqueville,se composait principalement d'anciens fonctionnaires et de républicains. Les premiers voulaient continuer le système de centralisation existant, et pour cela, armer le pouvoir exécutif de tous les attributs de la royauté. Les seconds voulaient dépouiller le.président de tous les privilèges et immunités de la royauté, et en faire simplement le premier agent de l'Assemblée. J'essayai de leur persuader que ces solutions étaient inconciliables, et que s'ils imposaient à l'exécutif le devoir, ou même s'ils lui donnaient le droit d'universelle intervention, le chef de ce pouvoir exécutif deviendrait leur maître: mais je pus à peine me faire écouter. Le premier jour de nos réunions, Lamennais proposa de
donner aux communes une petite somme d'indépendance : il se heurta à l'opposition de tous, réunit 3 voix, et le lendemain démissionna. Beaumont et moi nous proposâmes deux chambres, et nous fûmes battus après un débat de deux jours. Il n'y eut presque pas d'autres discussions. Cormenin, qui était président de la Commission, se chargea lui-même de préparer la rédaction, avec l'aide de Vivien. Il nous apportait chaque matin quelques paragraphes terminés, et c'est à peine si on y fit quelques corrections de vive voix. Cormenin fut notre Solon. Il n'y a qu'une partie de bonne : le tribunal pour les délits politiques. Les 86 Conseils généraux tirent chacun au sort un membre du grand jury, et dans ce grand jury le sort désigne le jury à qui l'aflFaire sera soumise. On obtient ainsi un tribunal respectable, libre de préjugés locaux.
« On a fait à la Constitution une objection qu'elle ne mérite pas complètement. On dit qu'en déclarant le président responsable, elle lui a permis de devenir son propre premier ministre. Elle déclare le président responsable en cas d'atteinte à la Constitution, responsabilité qu'il aurait encourue, même si elle n'avait pas été spécifiée. De ses cinq prédécesseurs immédiats, trois ont été bannis, et un décapité : mais la vraie interprétation est que, d'après la Constitution, telle qu'elle est, le président n'est pas responsable de la politique générale de son gouvernement.
« La Constitution prévoit qu'une loi spéciale déterminera les cas, autres que celui déjà spécifié, d'une atteinte aux prérogatives de l'Assemblée, où le prési-
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dent et ses ministres encourront une responsabilité personnelle. On n'a encore voté aucune loi de ce genre, et quand elle sera votée, elle ne pourra pas être rétro-active. Aussi le président ne peut-il actuellement être responsable, sauf dans le cas que je viens de rappeler. La Chambre doit sans doute se conformer à la Constitution et voter une loi définissant la responsabilité ministérielle et réglant la sanction pénale: mais si elle étendait la loi au président et déclarait que celui-ci peut être mis en accusation pour les fautes ou les erreurs de son administration, je pense que son action dans ce cas serait inconstitutionnelle et nulle. »...
4 février. Les journaux nous ont apporté le maigre résultat des interpellations adressées au nouveau ministère, le 25 janvier.
TocQUEViLLE : « La Chambre a agi comme on pouvait s'y attendre de la part d'un grand corps collectif et hétérogène. Elle a attaqué et reculé, montré sa rancune et peut-être son impuissance. Je ne crois pas que ce qu'on appelle nos libertés, telles qu'elles existent, puissent être diminuées : nous jouissons depuis ving-deux ans d'un gouvernement légal et nous voudrons le garder : mais je crains que l'élément monarchique ne gagne en force dans nos institutions, et que nos corps représentatifs ne soient plus affaiblis qu'ils ne l'ont été depuis l'Empire. Quant à l'Assemblée, il est probable que jusqu'à ce qu'elle soit réveillée en mai par la grande question de la revision de la Constitution, elle s'endormira dans l'inertie : elle aurait beaucoup à faire cepen-
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dant, si elle voulait... Mais je crains qu'après Texcitation de cette dernière lutte, elle ne soit dégoûtée de son insuccès, et incapable de s'entendre avec le président ou avec des ministres qu'elle méprise, et qu'elle gaspille les deux mois qui vont venir en futilités ou en discussions sans dignité entre royalistes et montagnards. »
— Est-ce que la revision donnera lieu à un débat sérieux ? Je pensais que tout le monde la trouvait nécessaire. — « Tout le monde est d'accord sur ses défauts, et tous les hommes de sens et modérés désirent la revision : cependant non seulement elle soulèvera un violent débat, mais je ne sais si elle réunira la majorité nécessaire, des trois quarts. Tous les partis qui craignent des modifications qui leur seraient défavorables, s'y opposeront. D'abord les montagnards : ils savent que la prochaine Constitution sera moins républicaine : puis je ne sais ce que sera l'attitude des légitimistes, des orléanistes ou des impérialistes, si l'un ou l'autre d'entre eux craint de perdre au changement. »
10 féi^rier. — Nous parlâmes des grands évrîvaîns du XVIII® siècle. On tomba d'accord sur les quatre: Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Buffon...
«Je mets Voltaire au premier rang, ditTocqueville: rien n'égale la clarté, la finesse, la gaieté et cependant la simplicité de son style. Il avait le droit de répondre comme il le fit a une dame qui lui parlait de la beauté de ses phrases : « Madame, je n'ai jamais fait une phrase de ma vie. » Après lui, peutêtre, comme style, vient Buffon, quelquefois un
peu cependant monté sur des échasses... Montesquieu est un peu artificiel : et Rousseau dans ses premiers ouvrages se plaît à de longues phrases, construites il est vrai avec un art merveilleux, mais qui leur donnent cependant l'aspect laborieux. Ce sont ses (c Confessions )) qui assureront sa gloire. »
Ampère parla de la Révolution de 1848. « Elle m'avait complètement empoigné, dit-il : je crus que le pouvoir était enfin aux mains du peuple... Je fis à mes élèves du Collège de France un discours qui eut le plus brillant succès : lorsque je m^écriai : (c Loin de nous les démagogues, mais salut à la démocratie ! » les acclamations durent être entendues de l'autre côté de la Seine. » — « Oui, dit Tocqueville, nous dînions ensemble le 24 février... Je rentrai épuisé par les événements, presque étouflFé par des sentiments que je n'avais pas pu exprimer. Je vous trouvai radieux. Ce fut trop. Je versai sur vous toute ma fureur et mon indignation. Je vous maltraitai, vous appelant homme de lettres qui ne connaissait rien en politique, et je vous déclarai que, quel que fût le résultat des événements, ni la liberté ni nos amis n'y gagneraient. —
— « Oui, dit Ampère, vous aviez raison et depuis ce temps je me suis méfié des politiques. »
... 13 février,., Tocqueville parla des rapports de la situation présente avec celle qui existait sous la Constitution de l'An III ou avant le coup d'Etat du 18 Fructidor.
«Dans chacun de ces cas, la Constitution a été faite par une Assemblée unique qui avait succédé à une
monarchie, et gouverné despotiquement, puisqu'elle exerçait elle-même le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif absolus ; dans les deux cas on a essayé de séparer les pouvoirs, de priver complètement l'exécutif de puissance législative et même du droit de ifetOy et de restreindre le corps législatif au travail de législation. Dans la Constitution de 1795, la séparation était complète, car les membres du corps législatif étaient exclus de toutes les fonctions publiques. La Constitution actuelle leur permet d'être ministres. Cependant, en ce moment, aucun ministre n'étant pris dans la Chambre, l'effet pratique est le même : et même quand les ministres étaient choisis dans l'Assemblée, ils étaient si peu nombreux que plus de 740 députés n'avaient rien a faire qu'à légiférer. Or ce n'est pas assez pour les occuper ; en tous cas, une Assemblée élue par le peuple et qui se croit le pouvoir souverain, ne peut résister à la tentation de jouer un rôle dans le gouvernement quotidien du pays. Le moins qu'elle réclame c'est .que le gouvernement soit aux mains de ministres qui aient sa confiance : mais le pouvoir exécutif souverain a la même prétention. Non seulement il doit avoir le pouvoir, mais il a le devoir de choisir les ministres. Aussi sous la Constitution de 1.795 comme sous celle de 1848, le choix des ministres est-il devenu un sujet de querelle entre l'exécutif et le législatif.
« Le Directoire était en apparence moins redoutable que notre président : c'était un corps composite et flottant. De plus, ce qui est plus important, il était nommé non par le peuple, mais par la législature ;
et ce qui est encore plus grave, la nation était contre lui : celle-ci, ou la portion du pays influente politiquement, était royaliste : non pas peut-être bourbonnienne, mais, comme il apparut deux ans après le 18 fructidor, monarchiste. Et cependant Texécutif écrasa le législatif, presque sans combat ; et cela tout simplement parce qu'il avait l'armée avec lui. La populace de Marseille et celle de Paris étaient les seuls groupes vraiment démocrates.
« Nous avions conquis l'Europe, au cri de : « Guerre aux rois. » Chaque soldat espérait qu'avec les institutions démocratiques, il pourrait devenir officier, et presque chaque officier craignait (car tous étaient roturiers) que le rétablissement de l'ancien régime ne lui fît perdre tout espoir d'avancement et peutêtre même son grade. Aussi l'armée se mit-elle avec le pouvoir exécutif démocratique contre le législatif aristocratique et monarchique. Celui-ci ne put résister ; et qui pourrait dire qu'il n'en serait pas de même aujourd'hui ?
« Peut-être le meilleur argument en faveur d'une garde nationale est-il l'énorme puissance de l'armée. Il est rare qu'on puisse compter sur une garde nationale contre la foule, mais elle sert de protection contre l'armée, car on obtient difficilement des soldats de tirer sur des gens en uniforme. »
litféifrier, — Nous venons d'apprendre la nouvelle d'une demande de liste civile supplémentaire de 1.800,000 francs, faite par le Président. Tocqueville pense qu'elle n'aboutira pas, et qu'il a dû la faire dans le but d'échouer et d'avoir ainsi un nouveau
sujet de plainte contre la Chambre. « Autant que je puis juger à distance, les deux parties semblent se préparer à une lutte décisive. Chacune a Tair d'avoir confiance dans ses forces. Il n'y a pas de personnage important de la Chambre qui ne se soit rallié à l'opposition . Une majorité ainsi constituée peut diflScilement reculer. D'autre part le Président croit que le pays est avec lui. S'il voulait faire un 18 brumaire, je ne dis pas qu'il ne réussirait pas. Les difficultés commenceraient pour lui, après son premier succès. (( Il a un trait de caractère qui est fatal au point de vue d'une influence permanente sur les hommes : l'amour de la mauvaise société, je veux dire intellectuelle. Il est timide, il a peu de conversation et de facilité ; il ne peut pas parler au public : aussi se sent-il mal à l'aise avec des hommes de talent ; c'est une des raisons pour lesquelles il déteste les Assemblées populaires. Il craint et hait les orateurs. Il s'entoure dé marionnettes, qui, dès qu'il essaiera de s'en servir, se briseront dans ses mains. »
15 févî'ier, — Promenade avec Tocqueville. Je dis que Talleyrand me semblait avoir été très indiscret.. . — « Je ne crois pas qu'il l'ait été, car l'indiscrétion consiste dans la franchise d'un homme qui divulgue inconsciemment ce qui devrait rester secret. Talleyrand savait parfaitement qu'il parlait imprudemment ; mais il cédait à la tentation d'un bon moty tentation à laquelle nul Français ne résiste ; et peut-être avait-il raison, car le charme de sa conversation était un de ses moyens de succès. C'est par là surtout qu'il a séduit Napoléon. »
— Est-ce que celui-ci avait bon goût dans le choix de sa société ? — « Meilleur que dans le reste. Ses sentiments étaient aristocratiques. Il aimait les gens de naissance et de culture. Il n'a jamais oublié qu'il était lui-même gentilhomme, et bien qu'il y eût quelque chose de brusque dans ses manières, il pouvait èl^e charmant quand il le voulait. »
— L'empire a dû être un temps amusant... — a Pas pour les civils. Ils étaient effacés par les célébrités militaires, et la vie même des militaires passait trop vite pour être amusante. J'ai entendu parler de régiments qui en peu d'années sont morts trois fois. Cela semble absurde à dire, mais on s'habitue à être tué. Peu de temps avant de quitter Paris, je causais avec un viel ami, Ruihières, qui a fait une bonne partie des campagnes de la grande armée. Il me ra-f conta qu'à Friedland ses hommes restèrent deux heures immobiles devant une batterie russe ; le seul son humain qu'on entendît était la voix d'un officiers qui, chaque fois qu'un homme tombait, criait : « Emportez. . . serrez les rangs. » II a fallu vingt ans de guerre, et les règles de discipline et de traditions qu'ils engendrèrent, pour amener des hommes à déployer cette patience dans le dévouement. Les armées de la révolution furent fanatiquement audacieuses, mais elles n'eurent pas cet héroïsme passif. Elles se seraient ruées sur la batterie et auraient été taillées en pièces. »
...i7 février. — Promenade à Massa, conversation sur l'expédition de Rome.
Senior : De ses trois objets, maintien de l'in-
K^mmamKBÊÊtmmm^^mmÊÊÊ^BÊÊÊKaBÊÊmÊmÊÊSsaÊ^
fluence française en Italie, rétablissement du pape, et introduction à Rome d'institutions libérales, le second seul a été atteint.
TocQUEviLLE : (( On ne peut dire que le premier ait été complètement manqué. Nous n'avons pas, il est vrai, accru notre popularité ; le peuple Romain ne sait pas, et personne ne sait, les efforts que nous avons faits en sa faveur : il ne sait pas suffisamment que si nous n'étions pas intervenus, l'Autriche l'aurait fait, et que Radetski n'aurait pas conduit le siège ou usé de la victoire de la même façon qu'Oudinot. Mais enfin, nous y sommes. L'Autriche nous trouve dans son chemin. Nous avons montré que nous pouvons et voulons jouer un rôle décisif dans les affaires italiennes. Si nous avions repoussé la démarche du pape, et que les Autrichiens l'eussent ramené, comme ils l'auraient certainement fait, ils auraient eu un prétexte pour s'opposer à toute intervention de notre part. Maintenant que nous sommes maîtres de Rome, nous avons au moins le droit d'être entendus. Je ne suis pas tenu d'ailleurs de défendre l'expédition de Rome. Ce n'est pas moi qui l'ai faite. Quand je suis entré au ministère, nous étions déjà à Civita-Vecchia. Tout ce que je pus faire, fut d'insister auprès d'Oudinot sur la nécessité de conduire le siège de façon à éviter de nuire à ce qui est la propriété du monde chrétien tout entier, les monuments de Rome. Au moins sur ce point, nous avons réussi... Cette façon de conduire le siège nous a coûté beaucoup d'hommes et de temps, et nous a exposés à des dangers qui me font trembler quand j'y pense. Si la saison malsaine
était venue à sa date habituelle, et avait trouvé notre armée campée au bord du Tibre, celle-ci aurait été dévastée par les fièvres. Si Rome avait résisté trois semaines de plus, le mal se serait produit, et personne ne peut dire quelles en auraient été les conséquences politiques.
« Quant à la manière dont nous avons procédé, en ne bombardant pas, et en dirigeant notre attaque exclusivement contre les quartiers où il n'y avait rien à endommager, c'était si lent, que la veille de la reddition de la ville, notre génie pensait qu'il y faudrait encore vingt ou vingt-cinq jours. Heureusement la municipalité, que les 20,000 réfugiés avaient tenue tête basse sous la terreur de la prison, des exécutions et des assassinats, reprit courage à la fin et força les émeutiers à nous laisser entrer ; mais ce fut heureux que nous n'eussions pas le droit d'attendre.
« Nous devons cet heureux résultat en grande partie à Ledru-Rollin et à ses amis. La garnison de Rome comptait sur l'aide de la populace parisienne. Lorsque l'échec de la folle insurrection de Paris eut prouvé qu'il n'y avait rien à attendre de ce côté, ils perdirent courage, laissèrent la municipalité traiter, et se sauvèrent pendant les négociations.
(( Les cardinaux réfugiés à Gaëte passèrent le temps du siège à opposer notre lenteur à la rigueur avec laquelle les Autrichiens avaient réduit Bologne. Ils ne nous demandaient peut-être pas de bombarder Rome ; mais de nous mettre à leurs ordres et de finir rapidement le siège. Si une des puissances catholiques, l'Espagne, Naples ou l'Autriche, se fût
chargée de régler les afiaires de Rome, la ville aurait été réduite en une semaine, en en détruisant peutêtre le tiers.
« ... Du jour où Oudinot entra à Rome en juillet, jusqu'à notre démission à la fin d'octobre, Tunique objet de ma correspondance avec Corcelle fut d'engager le pape à accorder des institutions libérales à son peuple. Je considérais cela comme le plus important des trois buts de l'expédition ; ce n'était pas seulement nos intérêts, c'était notre honneur qui le réclamait, et sans ce résultat, l'expédition entière aboutissait à un lamentable échec. »
— Je suppose que dans vos rapports avec le Pape, vous fondiez votre droit à la réclamation que vous lui adressiez sur le fait qu'il avait demandé votre assistance? — « Certainement. Lorsqu'un souverain demande à une puissance amie d'envoyer une armée sur son propre territoire, non pour résister à un ennemi extérieur, mais pour comprimer une insurrection, il contracte l'engagement tacite avec cette puissance, de suivre au moins, dans une large mesure, ses conseils sur la façon d'user de la victoire. Vous avez occupé la Sicile simplement comme auxiliaires, et vous avez amené le roi à accorder une constitution. »
— Et sur qui fondiez-vous votre droit contre la république romaine ?
— « En ce qui concerne les triumvirs, sur le fait qu'ils commandaient à une bande de coquins étrangers, poussés sur Rome par le dégoût des autres pays, et qui s'étaient faits les oppresseurs du peuple romain. Et quant à ce peuple lui-même, sur le fait
que la France est la première puissance catholique, que le pouvoir spirituel du Pape est nécessaire au bien de la chrétienté, et qu'une certaine proportion de pouvoir temporel est nécessaire au libre et permanent exercice du pouvoir spirituel. Par ces raisons, ce qui paraît être les affaires particulières de Rome, et ce qui le serait si le Pape était à Avignon, a toujours été matière où le reste de l'Europe, protestant aussi bien que catholique, a cru avoir le droit d'intervenir.
— Et quelles concessions demandiez- vous au Pape?
— « Cinq: V Une nouvelle reconnaissance des principes généraux de liberté et de sécurité proclamés par le Pape dans son célèbre statut du 17 mars 1848. — 2^ Une nouvelle organisation des tribunaux romains. — 3° Un code civil analogue à celui du Piémont ou de Naples, qui en réalité viennent du code Napoléon. — 4° Une municipalité élue et des Conseils nationaux. Le Pape, par son motu proprio du 14 octobre 1848, avait créé une Assemblée nationale, une consulta^ qui pouvait examiner mais non légiférer. Nous demandions qu'elle eût le pouvoir délibératif en matière d'impôts. — 5° La sécularisation de l'administration publique.
« De ces demandes, les deux dernières étaient les plus importantes. Nous attachions peut-être, nous, plus d'importance à conférer à un corps élu le pouvoir d'asseoir l'impôt; mais pour le peuple romain, la substitution d'une administration laïque à l'administration cléricale était de beaucoup la plus urgente des réformes. La haine du peuple contre l'autorité
ecclésiastique est indescriptible. Elle est telle que le Pape ne peut la maintenir que tant que la capitale sera occupée par des troupes étrangères. Le jour où nous partirons, si les Autrichiens ne nous remplacent pas, il y aura une nouvelle révolution qui chassera tous les fonctionnaires cléricaux.
— Vous n'espériez pas sérieusement obtenir tout ce que vous demandiez ? — « Je crois que lorsque nous les avons faites, plusieurs de nos demandes étaient irréalisables, mais je crus devoir insister sur toutes comme si j'attendais d'obtenir gain de cause. Il y a un moment où on aurait pu nous promettre et peut-être réaliser les réformes : c'est lorsque Pie IX demanda pour la première fois notre assistance. Il s'était querellé avec l'Autriche. Naples appartenait aux démocrates. Il était en mauvais termes avec le Piémont, et il ne s'adressait qu'à nous. Cavaignac fut timide et refusa : si, cependant, nous devions intervenir, c'était à se moment-là. Lorsque le Pape fut à Gaëte, entouré par les ministres espagnols, napolitains et bavarois, lorsqu'il eut perdu Rossi, et se fut jeté dans les bras des cardinaux, il était trop tard pour lui imposer des conditions. Corcelle ne put obtenir que des promesses vagues. Lorsqu'il réclama quelque chose de positif, le cardinal Antonelli se plaignit qu'il se mît entre le Pape et ses sujets. A grand peine, on obtint qu'il accordât une amnistie : mais elle était subordonnée à tant de conditions qu'elle ressemblait plutôt à une proscription. Tous ceux qui avaient siégé dans la Constituante, par exemple, étaient exclus, de même ceux qui avaient été l'objet d'une amnistie antérieure, ou qui avaient aidé à la
destruction de maisons pour les nécessités de la défense. Nous ne pûmes admettre cela. Nous dîmes nettement au Pape qu'aucune exécution n'aurait lieu dans une ville où flottait le drapeau français, et nous procurâmes à ceux qui étaient exclus de l'amnistie les moyens d'atteindre l'Angleterre ou l'Amérique.
(( Toutes nos autres demandes rencontrèrent une résistance passive. Sur un homme aussi faible que Pie IX l'influence de son entourage immédiat est toute puissante. Les cardinaux, vieux, ignorants, timides et égoïstes, détestent tout changement, et il n'ose pas s'écarter de leur sentiment. Lorsque Corcelle le pressait, il répondait que ni menaces, ni prières ne lui feraient violer ses scrupules de conscience ; qu'il était aussi Pape à Gaëte qu'à Rome, et que les Français pouvaient faire ce qu'ils voulaient.
(( Nous risquâmes plus d'une fois qu'il nous laissât Rome dans les mains. Il voulut une fois aller à Lorette. Corcelle observa que comme Notre-Dame de Lorette était à ce moment sous la protection des baïonnettes autrichiennes, ce voyage serait impopulaire à Rome ; mais on lui objecta la vénération particulière du Pape pour cette Madone. Que répondre à de pareils arguments ? C'était comme se disputer avec une femme.
(( Il sentait profondément combien il était par lui-même incapable d'agir. Il semble avoir sérieusement pensé à essayer d'obtenir des administrateurs français, et il regretta amèrement la perte de Rossi. 11 dit à Corcelle :
« C'est le seul homme d'Etat capable de soutenir
une nouvelle politique, que j'aie pu trouver, et on me Ta tué. »
« Ses préjugés religieux d'autre part sont très vifs. Lorsque Corcelle lui parla de réformes législatives, et lui indiqua nos institutions comme un bon modèle, il demanda avec une expression de crainte si nous n'avions pas rendu le divorce légal ?
« Ce fut un grand malheur pour Rome, pour nous et au fond pour le Pape lui-même, qu'il n'ait pas réalisé son dessein primitif de se réfugier en France. Le projet était que le duc d'Harcourt, notre ministre h Rome, prendrait les dispositions nécessaires pour l'amener sur notre sol, et que le ministre de Bavière le conduirait à Gaëte où il s'embarquerait. Harcourt partit pour Civita-Vecchia, la nuit même où le Pape se dirigeait sur Gaëte. Harcourt trouva le « Vauban » à Civita et vint avec lui à Gaëte : là le Pape se trouvait depuis deux jours, reçu avec toute sorte d'honneurs et de vénération, et il s'y sentait si bien qu'il refusa d'aller plus loin. Harcourt aurait dû prévoir cela, et emmener à Civita-Vecchia le pape et non ses malles. L'Influence de Naples nous était naturellement défavorable et elle s'exerça de la façon enfantine et taquine qu'on pouvait attendre.
(( Lorsque Corcelle arriva à Gaëte, apportant la nouvelle de notre entrée à Rome, impatient de faire impression sur le Pape, tandis que son cœur serait encore détendu par la bonne nouvelle, on lui fit faire quarantaine, sous prétexte que le « Cerbère » qui l'avait amené, venait de Toulon, et que le choléra était a Paris. H protesta : les ministres n'osèrent pas prendre une décision. Le roi consulté,
demanda de nouveaux renseignements, et après un long délai, on permit à Corcelle de débarquer; mais ses papiers et son secrétaire furent retenus à bord du « Cerbère » en quarantaine, et ce n'est que le soir suivant que le roi fut amené à suggérer à Corcelle d'aller les prendre en secret la nuit, comme un voleur. »
— Quelle fut l'attitude des Autrichiens ? — (( Meilleure qu'on aurait pu l'espérer. L'Autriche prétendait alors être constitutionnelle et affectait le libéralisme. Esterhazy, qui la représentait à Gaëte, approuva complètement, au moins dans ses conversations avec Corcelle, la sécularisation du gouvernement, et les pouvoirs donnés à la Consulta en matière d'impôts.
« 11 est à remarquer que l'une des raisons pour lesquelles le Président nous renvoya, fut que nous n'avions pas obtenu de plus grandes concessions du Pape ; mais dès que nous fûmes partis, lui ou ses ministres lâchèrent sur tout. Sa vanité fut satisfaite d'avoir outragé le Pape par sa lettre à Ney, et la Chambre en congédiant un cabinet sans la consulter ; et il ne prit plus d'intérêt aux affaires de Rome.
— Mais qu'auriez-vous fait si vous étiez restés ministres et que le Pape se fût obstiné ? — « Nous nous serions couverts devant l'Europe, en refusant de sanctionner par notre présence ce que nous ne pouvions empêcher. Notre intention était de rédiger une protestation énumérant tout ce que nous avions réclamé pour le peuple romain, les raisons pour lesquelles nous l'avions réclamé, et la façon dont on
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l'avait refusé ou éludé ; de présenter le document au Pape, de le publier dans le Moniteury et de retirer nos troupes de Rome, en laissant derrière nous cet appel à l'Europe et à la postérité. C'est cette dernière menace qui parut faire le plus d'impression sur le Pape. Dans la pleine conscience de son intangible pouvoir spirituel, il était indiffèrent à la façon dont il pensait que nous pourrions toucher à son autorité temporelle, pourvu qu'on ne lui demandât pas son concours : mais il craignait d'être mis au ban de l'opinion publique. Une autre menace que nous produisîmes plus d'une fois, bien qu'avec moins de sincérité (car je doute que nous eussions risqué de la réaliser), fut celle d'un congrès pour régler les affaires de Rome, et auquel, comme en 1831, on aurait dû admettre les puissances protestantes ayant des sujets catholiques. Le Pape en ressentit quelque alarme; mais je soupçonne qu'il s'aperçut que la chose eût été presque aussi désagréable pour nous que pour lui. »
... 19 fé{>rier, — Promenade dans les bois d'orangers et d'oliviers; conversation sur l'armée russe.
Tocqueville: « C'est la seule armée du continent, pour laquelle nos soldats aient du respect. Ils ne croient pas que les Allemands, et encore moins les Italiens ou les Espagnols auraient aucune chance contre eux a nombre égal ou presque égal ; mais ils craignent les Russes. Excepté à Austerlitz, et là ils étaient commandés par Alexandre, les Russes n'ont jamais été complètement défaits. A Eylau, à Friedlaud, à Borodino, ils furent battus, c'est-à-dire qu'ils
durent évacuer le ehamp de bataille, mais avec leurs forces intactes aussi bien que leur courage et leur discipline. Lamoricière, un excellent juge, revint de Pétersbourg en 1845, plein d'admiration. Les officiers sont ignorants, et n'ont pas toujours de bons sentiments ; mais les hommes ont toutes les qualités souhaitables : ils vivent de rien, supportent toutes les fatigues et privations, sont pleins à la fois d'amour et d'adoration pour leur Empereur, se glorifient d'être Russes et soldats, et étant soldats à vie, sont parfaitement entraînés et exercés. A la grande cérémonie religieuse de Varsovie, à laquelle il assista, il vit l'Empereur agenouillé devant l'autel, avec l'apparence d'une dévotion ardente. Autour de lui, l'état-major chuchotant et raillant^ car les hautes classes en Russie sont devenues incrédules, lorsque nous avons cessé de l'être; mais derrière, les troupes, les yeux fixés sur l'autel et sur l'Empereur, les contemplaient avec un égal respect apparent. »
20 février. — On a parlé dans la soirée des mémoires de Louis XVIII.
... « Ils ont été écrits, dit Tocqueville, par quelqu'un de parfaitement renseigné. Ces mémoires, ceux d'un Homme d'Etat^ et le Mémorial de Sainte-Hélène, ne doivent pas être confondus avec ceux qui sortent des officines habituelles, comme ceux de M"™® Du Barry, de Fouché, etc. — Qui a écrit le Mémorial ? — Un abbé de Chateau-Vieux, qui a gardé le secret sa vie durant, excepté à l'égard d'un ou deux amis, intimes, mais l'a révélé dans son testament. Il n'a rien écrit d'autre de remarquable, et n'était même
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pas de Paris, ce qui explique qu'on ne l'ail pas soupçonné. »
Des Mémoires de Louis XVIII, nous passâmes à Thomme. « Ce fut, dit Tocqueville, le seul souverain français qui ait eu le bons sens, ou la patience de gouverner constitutionnellement. 11 fit quelques erreurs au début, offensa l'armée par ses gardes du corps, et encore plus par l'exécution de Ney; mais pendant le reste de son règne, il prit ses ministres dans la majorité, suivit la politique de ses ministres, et régna aussi parlementairement que s'il avait été roi d'Angleterre.
« On dit que les Bourbons étaient une race usée, et on donne comme exemples Louis XVI, Ferdinand I de Naples, Charles IV d'Espagne ; mais qui peut être plus Bourbon que la famille de Louis-Philippe, issue des Bourbons de France et de ceux de Naples ? Et cependant elle ferait une famille remarquable dans la vie privée. Je ne puis croire que les Bourbons de France ne soient pas destinés à jouer encore un grand rôle, et leur fortune présente les y prépare. »
Nous avons quitté Sorrente.
Paris, rue de la PaiXy 3 mai 1851. — J'ai été voir Tocqueville et l'ai trouvé avec Beaumont. Je lui ai raconté une conversation avec des fabricants de Marseille, mécontents des affaires et qui m'avaient dit : « Cela ne peut pas durer ».
Tocqueville : « L'horizon politique est plus obscur que jamais. A Sorrente, je croyais voir clair devant moi: depuis que je suis à Paris je renonce à prophé-
tiser ou même à coQJecturer. Une seule chose est certaine, qu'une solution légale des questions qui devront être tranchées l'année prochaine, est impossible. Le Président ne consentira pas à se déclarer inéligible ; même s'il le faisait, ses amis agiraient en sens contraire.
(( Il sera certainement candidat, et le résultat le plus à désirer ou peut-être le moins regrettable serait qu'il fut réélu par une majorité telle qu'elle dût passer pour être la voix de la nation, et par là régulariser son propre acte bien que contraire à la loi. Il faut se rappeler qu'à ce moment la nouvelle Assemblée aura été élue et que la Chambre actuelle, bien qu'encore en principe en possession de ses pouvoirs, aura perdu son influence morale, et ne pourra pas s'opposer à la volonté publique.
(( Mais même ce résultat, bien que moins redoutable que le changement simultané des détenteurs du pouvoir exécutif et du législatif, produira certainement beaucoup de mal et peut-être un mal incommensurable. Quel sera sur les esprits l'effet d'une violation de la Constitution commise délibérément par la nation, à l'instigation de son premier magistrat? Qui respectera une Constitution foulée aux pieds par le peuple dans une de ses dispositions essentielles? Cette Constitution, si mauvaise qu'elle soit, est notre seul rempart, en dehors d'elle rien ne nous sépare de l'anarchie ou du despotisme. Le Président est assez redoutable actuellement. Que sera-t-il lorsque son élection aura brisé le seul frein qui le retienne ? Il est difficile dès maintenant de protéger la propriété contre Je pillage organisé, et
l'autorité contre la révolte systématique. Que sera-ce lorsque l'exécutif lui-même aura employé pendant plusieurs mois avec succès des milliers d'agents à violer la loi? A chaque solution je vois se dresser un spectre effrayant. Pour le moment il y a une accalmie: les partis se préparent pour la discussion de la revision de la Constitution, qui ne peut pas venir avant le 28. »
8 mai, — Au thé, en compagnie de M™® Grote et de Tocqueville, j'ai rappelé l'opinion de V.. sur l'incompatibilité de la France et d'un gouvernement tempéré.
Tocqueville : « Je ne vois pas pourquoi ce qui a été ne pourrait pas être de nouveau. Nous avons supporté un gouvernement tempéré trente-trois ans, pourquoi ne pourrions-nous plus le supporter? J'admets cependant que pour qu'un gouvernement dans lequel le pouvoir souverain est divisé, soit permanent; pour qu'il dure comme chez vous, pendant des siècles, il faut que les gouvernants aient un degré de patience et d'endurance qui n'a jamais été accordé aux nôtres : aussi je ne m'attends pas à ce qu'un gouvernement tempéré puisse être permanent chez nous. Parmi les milliers de possibilités, celle qui me paraît le plus vraisemblable est que, pendant la plus grande partie du siècle prochain, la France sera gouvernée par une monarchie constitutionnelle, qu'interrompra de temps en temps une révolution despotique ou démocratique.
— La forme actuelle ne durera pas?
— « Non. Une monarchie ou une aristocratie des-
potique peuvent conserver le pouvoir pendant des siècles contre la volonté de leurs sujets ; mais une démocratie impopulaire est une contradiction dans les termes, et sera vite une contradiction de fait. Dès que le peuple aura trouvé le moyen d'exprimer sa volonté, il choisira ou acceptera en s'y soumettant le maître qu'il aura préféré au Self'Government.\
« Ceux qui nous ont imposé la Constitution savaient qu'elle serait impopulaire; ils ont essayé de prolonger son existence, d'abord en déterminant d'avance les conditions dans lesquelles elle devrait être modifiée, puis en rendant ces conditions à peu près inapplicables. Les trois quarts de l'Assemblée ne s'uniront pas pour voter la revision lorsque le tiers ou peut-être la moitié des députés craignent plus qu'ils n'espèrent de cette revision.
— Couperez-vous le nœud que vous ne pouvez détacher, et ferez-vous la revision à la simple majorité ?
— « Je crois que le gouvernement le tentera — et c'est la crainte d'avoir à le tenter qui a empêché mes amis et moi d'entrer au ministère. Le danger d'une telle entreprise est de beaucoup plus grand avec la nouvelle loi électorale.
« Sous le suffrage universel complet, on n'aurait pas pu dire que la nouvelle Constituante sortait d'une élection illégale. Elle aurait réellement représenté la nation entière. Maintenant elle ne représentera qu'une minorité. Ceux qui voudront résister à ses décisions pourront les proclamer nulles, comme émanant d'un corps doublement illégal, dans sa convocation comme dans sa nomination. L'attitude et lé
ton du présent ministère me font penser qu'il a envisagé le péril et résolu de le braver. Il est plus audacieux que je ne le suis.
... « Espérer une majorité de revision des trois quarts est un enfantillage, bien que je croie qu'on obtiendra une grosse majorité, mais je ne crois pas que cette majorité approuve une revision contraire à la loi; et je rie pense pas non plus que le gouvernement essaiera la revision sans l'Assemblée. Ce serait une politique de casse-cou, ou à se faire couper le cou. Si le Président le risque, il ira à Vincennes.
— Alors que fera le gouvernement? — « Il suivra le courant à la dérive, et ce courant nous conduit à un gouffre, à une Chambre rouge. Je vous ai toujours dit que celle-ci n'est à craindre que lorsque le gouvernement la crée. Or, c'est le cas avec le gouvernement actuel. Tout est fait pour irriter les amis du progrès et de la liberté. Faucher est un homme honnête, de grand courage et de grand savoir. Mais il ne connaît pas les hommes. II est actif, obstiné et manque de jugement. De tels hommes sont la ruine d'un ministère, et même d'un parti... Tous les ressorts sont tendus à l'excès. La garde nationale est dissoute. Les maires sont révoqués, les journaux suspendus. La main du gouvernement est partout et pèse lourdement partout. »
11 mai, — Tocqueville m'a demandé ce que pensait le duc de Broglie: il fut heureux d'apprendre qu'il était décidé à se ranger à la République :]]• — « Les partis monarchiques ne comptent pas: les légiti-
mistes sont craints et haïs par les neuf dixièmes de la population; les Orléanistes sont un groupe de généraux sans armée ; les Bonapartistes, une armée sans chef. » Mais Tocqueville ne partage pas l'opinion du duc, que la minorité cédera sur la question de revision. « Elle pourrait céder, si la majorité était compacte et sérieuse, et si elle était soutenue chaleureusement pî^rle pays. Mais le "pays est divisé; il sait que la Constitution est mauvaise, mais doute qu'elle soit remplacée par une meilleure. Il verrait avec plaisir la revision porter sur un certain nombre d'articles, mais il songe avec terreur à une nouvelle Constituante qui proclamerait des principes qu'on a repoussés avec peine en 1848, comme le droit au travail et le droit à l'assistance.
« La majorité partage ces craintes : elle votera pour la revision, parce qu'elle ne pourrait pas justifier, vis-à-vis de ses électeurs, son refus de corriger ce qu'elle admet être défectueux ; mais une grande partie de cette majorité ne regrettera pas que la majorité légale ne soit pas atteinte.
— Mais pourquoi pas alors la revision limitée? — « Elle ne trouverait pas une majorité suffisante. Quand on envient aux détails, chaque parti envisage son propre intérêt et il n'y a presque pas un point sur lesquels trois députés sur cinq soient d'accord. J'incline à penser qu'une des parties les moins mauvaises de notre Constitution consiste dans les obstacles qu'elle oppose aux demandes de revision. Ceux qui l'ont faite ont prévu que la période de revision serait grosse de périls et ils ont sagement essayé de la différer, au moins jusqu'à ce que l'expérience de la
république ait été faite. Elle ne Ta pas été, car on ne peut dire qu'une constitution, que tous ceux qui l'appliquent essayent de détruire, ait été loyalement essayée. Le désir général de la revision ne vient pas d'une appréciation comparative des défauts et des qualités de la Constitution, c'est l'agitation d'un malade qui se retourne sur son lit. Tous les partis semblent convaincus que la revision engendrera une monarchie : d'où la violence avec laquelle elle est réclamée par les anti-républicains et repoussée par la Montagne. Je ne partage pas cette conviction. Avec le scrutin de liste, une minorité compacte qui concentre tous ses votes sur ses candidats, a de grandes chances de battre une majorité divisée qui soutient autant de candidats qu'elle contient de factions. Je ne serais pas surpris de voir des Rouges réussir dans des départements sur lesquels les partis anti-républicains comptent maintenant. J'aperçois si nettement les dangers de la revision que je ne pourrais me résigner à la voter si j'entrevoyais une solution moins dangereuse : mais nous sommes de toutes parts entourés de périls. Quelle que soit l'alarme générale, je crois qu'elle est au-dessous de celle que justifie notre situation.
« La Constitution, avec tous ses défauts, pourrait durer, si seulement nous croyions en sa solidité. Mais nous lisons l'histoire, nous voyons que les institutions républicaines n'ont jamais duré en France, et nous en concluons que les institutions actuelles doivent être éphémères. Cette façon de lire l'histoire est notre perte. En oubliant le passé nous pourrions juger impartialement le présent : mais nous cher-
chons toujours des précédents, tantôt dans notre histoire, tantôt dans la vôtre; à titre tantôt d'exemple, tantôt de leçon : et comme les circonstances sontdifférentes, nous nous trompons toujours. Nous avons condamné Louis XVI, pour avoir conspiré contre la nation, parce que vous aviez condamné Charles I. Nous avons remplacé Charles X par Louis-Philippe, comme vous Jacques II par Marie. Louis XVI crut que Charles I avait perdu la couronne et la vie en résistant à Edge-hill: il ne résista pas. Charles X vit que son frère s'était perdu en se soumettant: il recourut aux ordonnances et à la force. Louis-Philippe se souvint de Charles X : il défendit à ses troupes d'agir. Ainsi le pendule oscille, généralement à contretemps. »
22 mai. — Nous avons parlé des perspectives de Louis-Napoléon.
TocQUEViLLE : « Ellcs sont moins favorables, depuis six mois; elle s'assombrissent chaque jour. Il peut par trois moyens essayer de garder le pouvoir. Par la revision : mais elle n'est pas praticable à moins d'un changement complet dans l'opinion. — Par un coup d'Etat : il peut réunir une Constituante malgré la Constitution et l'assemblée, mais il y échouerait. La garde nationale et l'armée seraient avec l'assemblée. Il est très douteux que la Chambre et le Président ensemble pussent faire un coup d'Etat : mais ni l'un ni l'autre ne le peuvent l'un contre l'autre.
« Enfin, il peut se faire réélire, bien qu'illégalement, par une majorité considérable. Si c'est là son
plan, il est en contradiction avec toute sa conduite. Il devrait être en bons termes avec la Chambre et il Tattaque constamment. Il ne devrait pas afficher de vues personnelles : et tout ce qu'il fait semble inspiré de motifs de cette catégorie, de vanité dans le présent, d'ambition dans l'avenir. Son administration devrait être aussi conciliante que le permet la sécurité du pays. Sa rudesse et son insolence, ses révocations de fonctionnaires, ses suspensions de journaux, ses interventions dans les élections, la grossièreté de ses subordonnés, bref, tout l'ensemble de ses actes irritants et sans scrupules, lui font chaque jour de nouveaux ennemis. Dans mon département, la Manche, l'un des plus conservateurs de la France, les Rouges, quoique heureusement encore en minorité, sont deux fois plus forts qu'il y a six mois. Ou il ne sait pas ce que font ses ministres, ou il ne se rend pas compte de ce qui en sortira. »
— Croyez-vous que lorsque la revision sera possible, une Chambre haute pourra trouver place dans la Constitution ?
— (( Je l'espère, je l'ai votée et je la voterai encore. Une chambre unique me semble un mauvais instrument de législation.
« Cependant pour le moment, comme force de résistance, comme moyen de contenir le pouvoir immense que nous avons donné à notre exécutif, il est plus efficace que deux Chambres. Je crois que l'Assemblée a résisté aux empiétements du Président mieux que ne l'auraient fait deux Chambres, dont chacune n'aurait possédé qu'une partie du pouvoir législatif souverain. »
— Je suppose que vous reviendrez dans un temps à la monarchie héréditaire ?
— (( Je n'oserais pas dire non : mais je ne vois pas pas comment on y arrivera. La fusion ne gagne pas de terrain. Au fond, ce que les Orléanistes appellent fusion consiste simplement à passer aux légitimistes: car qu'obtiennent-ils ? Ils offrent la couronne à Henri V. Et que leur offre-t-il en échange ? De reconnaître que le comte de Paris est son cousin et héritier, ce qui ne sera pas plus certain et plus notoire qu'auparavant. Les Orléanistes, anti-fusionnistes haïssent les fusionnistes plus même qu'ils ne font des légitimistes. »
— Que pense Thiers?
— « Sa conduite est inexplicable : il attaque le Président, les républicains et les légitimistes avec une violence telle que, si son influence était égale à son animosité, il nous entraînerait à quelque catastrophe. On peut s'expliquer son opposition aux fusionnistes, puisque Guizot est parmi ceux-ci, et qu'il est souvent aisé de prévoir ce que fera Thiers ou Guizot en connaissant ce que fera l'autre. Mais sachant, comme il le sait, qu'une restauration immédiate de la branche orléaniste est impossible, il devrait aussi savoir qu'en attaquant toutes les autres formes de gouvernement, il ne pourrait, s'il réussissait, produire que l'anarchie. »
23 mai. — Tocque ville : « X. a trop de confiance dans le maintien de la loi du 31 mai. On ne peut nier que cette loi soit inconciliable avec une consti-» tution qui prétend reposer sur le suffrage universels
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Elle a donné de très mauvais résultats, particulièrement dans les campagnes.
(( ... La pression pour la faire rapporter par l'Assemblée sera grande, mais la Montagne fait tout ce qu'elle peut par sa violence pour forcer l'Assemblée k la maintenir par point d'honneur...
« Si le Président devait tenter un coup d'Etat dans un but personnel, il pourrait bien échouer, mais je ne suis pas sûr que ce serait le cas s'il essayait un coup d'Etat populaire. Il n'est pas facile de résister a l'action combinée de la foule et du pouvoir exécutif.
(( Les orléanistes n'ont aucun droit au trône ; ils ont peu d'amis, et, par suite, peu de chances immédiates de succès... mais il n'est pas vrai qu'ils n'aient pas de perspectives d'avenir. S'ils ont moins d'amis qu'Henri V, ils ont moins d'ennemis ; ils représentent pour le peuple français une forme de gouvernement qui nous convient mieux que la République, sans les souvenirs de l'insolence féodale de l'ancien régime, ni des guerres et des catastrophes de l'Empire.
(( La moins mauvaise des monarchies serait celle du comte de Paris : je l'ai déjà dit, elle est pour le moment impossible. Le protestantisme de la duchesse d'Orléans est à lui seul un obstacle insurmontable : il met contre elle tout le clergé, et l'influence de celuici est plus puissante qu'elle ne l'a été depuis la mort de Louis XIV.
« Rien n'a autant fortifié les légitimistes que le protestantisme qui entourait les d'Orléans ; mais d'ici à quelques années, lorsque l'âge du comte de Paris
diminuera les craintes qu'on pourrait avoir de Tinfluence de sa mère, quand Guizot aura abandonné la politique pour l'histoire, quand nous serons tout a fait las des Présidents et des commissions executives, nous pourrons songer a la branche cadette, comme au meilleur levier pour nous sortir du bourbier de la liberté, égalité et fraternité. En travaillant a ramener Henri V, les orléanistes abandonnent cette chance, qui n'est pas grande, mais qui existe. »