‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 9 sur 28 · Correspondance, I · texte numérisé non relu

Correspondance, I

Il ne brûla pas ses livres, mais il les ferma, pour un temps. La révolution de juillet venait d'éclater. Tocqueville se rallia à la nouvelle royauté sans enthousiasme, mais sans hésitation. Il vit dans la révolution de 1830 une dernière chance offerte à la France d'accorder la liberté avec la monarchie constitutionnelle, et il espéra que cet accord que n'avait pu établir la Restauration, serait réalisé par les d'Orléans. Il resta donc magistrat* : mais poussé d'une part par une irrésistible curiosité d'esprit et n'ayant pas, d'autre part, d'espérance d'un prompt avancement dans sa carrière, sous le régime de Juillet, il convoita d'aller observer aux Etats-Unis le développement d'un peuple qui avait agité ou résolu les problèmes politiques et sociaux dont la solution était devenue le principal objet de ses préoccupations. De concert avec son ami G. de Beaumont, il sollicita du ministre de l'intérieur, le comte de Montalivet, une mission relative au régime pénitentiaire dont la réforme attirait, déjà à cette époque, l'attention publique, et les deux voyageurs partirent pour l'Amérique où ils débarquèrent le 10 mai I83P.

1. Il donna sa démission en 1832, en apprenant la révocation de G. de Beaumont.

2. Nous ne pouvons étudier ici l'importante question qui avait motivé le voyage de Tocqueville et de son compagnon. Le résultat de leur

C( Fils de Fancien régime, aristocrate par Forigine, par les exemples de sa famille et les habitudes de sa jeunesse*, » Tocqueville, tout préparé qu'il y fût par ses études, ses méditations et les observations même qu'il avait faites en Europe, fut vivement saisi du spectacle qui l'attendait en Amérique.

Il se trouvait, suivant l'expression de l'un des plus récents, des plus complets et consciencieux

mission fut consigné dans un volume qui a pour titre : T.e système pénitentiaire aux Etats-Unis, 1832. Cet ouvrage souleva, l'un des premiers en France, le grave problème de l'emprisonnement cellulaire, dont les Etats Unis offraient d'intéressants exemples. Tocqueville fut toujours favorable à ce système pénitentiaire et ses écrits ont fourni des arguments aux partisans de ce régime. Il reprit la question à la Chambre des députés, sous la monarchie de Juillet. On peut consulter sur cette question Bérenger, de la répression pénale (1855) et de nombreux discours du même orateur. La question est, comme on le sait, toujours ouverte en France où, malgré de nombreuses décisions législatives, l'organisation en grand du système cellulaire se heurte à la fois à des difficultés pratiques et à des objections de principe.

1 . Guizot, en parlant de Tocqueville lors de la réception de Lacordaire à TAcadémic française.

observateurs de T Amérique \ en face d'une des dernières grandes expériences d'établissement politique et social que l'humanité ait tentées, de la dernière qu'elle puisse espérer de tenter dans des conditions aussi favorables. Il rencontrait l'élite des descendants d'une race dont l'énergie sans égale et la variété d'aptitudes ne furent jamais dépassées; il la voyait installée dans un pays neuf, immense, comblé des dons de la nature, traversé par des cours d'eau incomparables, sans voisins à redouter, en présence d'une tâche de colonisation et d'exploitation industrielle, gigantesque, et qui devait durer des siècles. C'était là un bloc de faits bien propre à frapper l'imagination et à provoquer tout d'abord une analyse d'ensemble embrassant l'horizon historique, physique, économique du nouveau continent. Ce ne sont pas cependant les traits généraux du spectacle qu'il a sous les yeux, que, dans son livre, Tocque ville semble de suite apercevoir.

L'Amérique lui apparaît, au moment où les Européens ont mis le pied sur son sol, comme le berceau encore vide^ d'une grande nation, mais d'une

1. M. Bryce, The American Commonwealth, 2 vol., éd. de 1895 (la 1«« édition est de 1888, en 3 vol.). Nous consulterons souvent ce livre dans les pages qui vont suivre.

2. Ce berceau, l'auteur, dans son premier chapitre : Configuration de l'Amérique du Nord, en trace une brillante descrip-

nation qui sera grande surtout par ses institutions politiques. Là, les hommes civilisés devaient essayer de bâtir la société sur des fondements nouveaux, et appliquant, pour la première fois, des théories jusqu'alors inconnues ou réputées inapplicables, ils allaient donner au monde un spectacle auquel l'histoire ne l'avait pas préparé. Ce qu'il voit, en Amérique, c'est donc tout d'abord ses institutions, et, de ces institutions, un trait général et fondamental le frappe avant tous les autres : l'égalité des droits, que Tocqueville désigne, d'une façon qui pourrait prêter et a prêté à l'équivoque, sous le nom d'égalité des conditions. Elle lui semble dominer et déterminer toute l'organisation sociale *.

tion géographique, où l'influence de Chateaubriand est demeurée sensible. Cependant lauteur pressentait les prochaines destinées de la vallée du M ississipi, encore un vaste désert au moment où il écrivait : « La vallée du Missîssipi est, à tout prendre, la plus magnifique que Dieu ait jamais préparée pour l'habitation de l'homme et pourtant on peut dire qu'elle ne forme encore qu'un vaste désert. C'est sur la côte inhospitalière de l'Est que se sont d'abord concentrés les efforts de 1 industrie humaine, que sont nées et ont grandi les colonies anglaises qui devaient devenir un jour les Etats-Unis d'Amérique. G est encore là que se trouve aujourd'hui le foyer de la puissance tandis que sur les derrières s'assemblent presque en secret les véritables éléments du grand peuple auquel appartient sans doute l'avenir du continent. »

1. Il est intéressant de rapprocher de l'impression de Tocqueville celle que plus de cinquante ans auparavant, les institutions américaines, alors dans leur nouveauté, avaient faite sur un autre lils de l'ancien régime, le comte de Ségur, qui, on le sait, servit

« Je découvris sans peine en Amérique, dit-il, l'influence prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société... Alors, je reportai ma pensée vers notre hémisphère et il me sembla que j'y distinguais quelque chose d'analogue au spectacle que m'offrait le Nouveau-Monde. Je vis l'égalité des conditions, qui sans avoir atteint comme aux Etats-Unis ses limites extrêmes, s'en approchait chaque jour davantage. De ce moment, j'ai conçu l'idée du livre qu'on va lire. » Et quelques pages plus

SOU8 Rochambeau et La Fayette dans la guerre de l'Indépendance : « Nulle part, s écriait celui-ci, lindigence et la grossièreté ; partout la fertilité, l'aisance, l'urbanité ; chez tous les individus cette fierté modeste et tranquille de l'homme indépendant, qui ne voit audessus de lui que les lois, et qui ne connaît ni la vanité, ni les préjugés, ni la servilité de nos sociétés européennes Là, nulle

profession utile n'est ridiculisée, ni méprisée. L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profession à lui. Chacun est marchand, ou cultivateur, ou artisan ; les moins aisés sont domestiques, ouvriers ou matelots ; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de 1 Europe, ceux-ci méritent les égards qu'on a pour eux et qu'ils

exigent par la décence de leur ton et de leur conduite Dans

les premiers moments, j'étais un peu surpris en entrant dans une taverne de la voir tenue par un capitaine ou un colonel, qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais, de l'exploitation de ses terres, de la vente de ses fruits et de ses

denrées J'étais encore plus étonné lorsqu'ayant dit que mon

père était général et ministre, on me demandait quelle était sa profession ou son métier » (^Mémoires ou Souvenirs et anecdotes.')

Raynal avait loué les Américains, qui, « livrés presque tous à l'agriculture et au commerce, à des travaux utiles qui élèvent et fortifient l'âme, en donnant des mœurs simples aussi éloignées jusqu'à présent de la richesse que de la pauvreté, ne peuvent être encore corrompus ni par l'excès du luxe ni par l'excès des besoins. » (^Hist. philosoph. des Indes, t. XVIIl, ch. xxxix.)

loin, il écrit: « J'avoue que dans l'Amérique, j'ai cherché une image de la démocratie elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions. J'ai voulu la connaître, ne fût-ce que pour savoir ce que nous devions espérer ou craindre d'elle. »

Tocqueville, on le voit, aborde son sujet moins en observateur et en historien qu'en philosophe politique préoccupé de rapprochements entre l'Amérique et d'autres nations engagées comme elle, quoique par des sentiers différents, dans la voie démocratique*. C'était là un élément d'actualité et comme d'application pratique qui a beaucoup contribué au succès de son livre : c'était aussi une source de dangers auxquels il n'a pas toujours échappé. Bien qu'il aperçût et indiquât les différences profondes et essentielles qui séparent les Etats-Unis du continent européen, son désir de trouver en Amérique des leçons pour l'Europe l'a plus d'une fois entraîné à glisser momentanément sur ces différences et à analyser les institutions

1. Il dit encore plus nettement dans ses lettres : « L'Amérique n'était que mon cadre, la démocratie le sujet. Vouloir présenter un tableau complet de 1 Union serait une entreprise absolument impraticable pour un homme qui n'a passé qu'un an dans cet immense pays. Je crois d ailleurs qu un pareil ouvrage serait aussi ennuyeux qu instructif . On pourrait, au contraire, en choisissant les matières, ne présenter que des sujets qui eussent des rapports plus ou moins directs avec notre état social et politique... »

américaines en dehors de leur genèse historique et de leur milieu physique, et comme si elles étaient transportables d'un hémisphère à Vautre. Il a à maintes reprises averti le lecteur du danger de condure de Texamen des Etats-Unis à ce qui conviendrait à TEurope ou plus spécialement à la France : mais la préoccupation constante qui, de son aveu même, hante son esprit lorsqu'il étudie la démocratie américaine, à savoir le souci de l'avenir de notre propre démocratie, diminue la portée de ses avertissements. La confiance du lecteur dans les jugements de l'auteur en est également un peu ébranlée, non qu'on soupçonne son désir d'impartialité ou l'intensité de son observation : mais le point de vue où il s'est délibérément placé a dû, semble-t-il, rétrécir le champ de cette observation ou au moins appeler plus particulièrement son attention sur certaines questions ou sur certaines faces des questions, et lui faire négliger les autres.

Cette impression est d'autant plus forte sur le lecteur d'aujourd'hui, que la description que Tocqueville fait de l'Amérique n'offre pas cette abondance et cette précision de vision que nous exigeons, depuis, de nos voyageurs écrivains, et qui se traduisent par toutes sortes de détails presque minutieux, soigneusement recueillis et notés dans leurs récils, sur les paysages, les mœurs, les choses et

les hommes, non moins que sur les institutions et sur les lois. Autant certains publicistes de nos jours multiplient sous nos yeux les petits faits, les notules, les minuties, autant Tocqueville cherche à faire oublier le travail préparatoire auquel il s'est livré, à généraliser, à conclure d'objets particuliers à des vues d'ensemble, à fournir au public, non tous les éléments de l'analyse, mais la synthèse, tout en le rassurant sur les éléments mêmes de cette synthèse, par un choix de faits justificatifs. La méthode a ses avantages et ses inconvénients : sous la plume de Tocqueville, elle présente souvent le défaut d'une apparence de discours dogmatique à propositions péremptoires dans leurs affirmations et qui plus d'une fois visent à l'oracle ou a la sentence, et font penser plus au moraliste qu'à l'écrivain politique. L'auteur, au lieu de suivre l'enchaînement historique des faits ou de constater les réalités telles que les lui révèle successivement l'observation directe, semble vouloir les déduire comme une conclusion logique et forcée, d'un principe découvert à l'origine de tel établissement politique, social ou religieux. Très souvent il ne dit pas : les choses sont de telles façons, mais, étant donné un point de départ accepté, elles seront ainsi. C'est dans plus d'un cas une simple forme de style, mais qui indique une tendance de l'esprit et une

méthode. De plus, comme Stuart Mill, dans sa critique de la Démocratie en Amérique, Ta judicieusement observé, les exemples cités par Fauteur comme illustrations de ses systèmes a priori, ne sont pas assez nombreux ou gardent un caractère trop fragmentaire. La complication des choses humaines est telle que quiconque a suivi, sans préjugé, les péripéties de l'histoire, est forcément en défiance contre Técrivain qui veut prévoir les conséquences à longue échéance de telle combinaison primordiale, morale ou politique, Supposez un auteur ignorant entièrement l'histoire réelle depuis la chute de l'Empire romain, et voulant, dans son cabinet et par les seules lumières de son esprit, reconstruire les destinées de l'Europe jusqu'à nos jours : il façonnerait par la pensée une Europe toute différente de celle qui a traversé le moyen âge, la Renaissance et les temps modernes. Tocqueville ne va pas si loin et, même dans ses déductions logiques, il ne perd pas de vue les faits historiques ou contemporains : au fond ils lui sont toujours très présents à l'esprit ; et s'il avait publié à titre de documents justificatifs les notes de voyage qu'on a fait paraître après sa mort*, un grand

1. Celles-ci comprennent des impressions très intéressantes sur l'Angleterre où Tocqueville, à plusieurs reprises, et pour la pre-

nombre des reproches qu'on lui a adressés seraient tombés d'eux-mêmes. On aurait vu avec quel soin il recueillait les renseignements écrits et verbaux, notait ses conversations avec les hommes et ses vues directes des choses, exprimées le plus souvent en termes concis et cependant d'un relief saisissant. Mais il entrait dans sa manière de laisser ses documents à l'arrière-plan ; on pourrait croire qu'il les considère comme la simple confirmation de la justesse d'un système lié par ce que Montesquieu aurait appelé « les rapports nécessaires des choses » . Pour aboutir par cette méthode à des résultats absolument sûrs, il faudrait être certain d'apercevoir tous les c( rapports nécessaires » et de n'en laisser échapper aucun de fondamental : tâche impossible même pour l'esprit le plus clairvoyant^ en face de la complexité des phénomènes qui agissent et réagissent l'un sur l'autre et impliquent l'ensemble de l'existence sociale,

En tout cas, avant d'observer le système démo-

mière foîs en 1833, a été chercher des rapprochements et des points de comparaison avec la France et l'Amérique.

crafique tel qu'il le verrait réalisé de l'autre côté de rOcéan, Fauteur semble s'être composé a priori un idéal de démocratie libérale dont il trace dans son Introduction l'éloquent tableau.

Ce tableau a eu sur les imaginations du siècle une trop grande influence, enflammant l'enthousiasme des uns, excitant la défiance des autres par le caractère utopique même du but à atteindre, pour que nous n'en rappelions pas les traits principaux.

« Je conçois, écrit Tocqueville, une société où tous, regardant la loi comme leur ouvrage, Taimeraient et s'y soumettraient sans peine; où l'autorité du Gouvernement étant respectée comme nécessaire et non point comme divine, l'amour qu'on porterait au chef de l'Etat ne serait point une passion, mais un sentiment raisonné et tranquille. Chacun ayant des droits et étant assuré de conserver ses droits, il s'établirait entre toutes les classes une mâle confiance et une sorte de condescendance réciproque aussi éloignée de l'orgueil que de la bassesse. Instruit de ses vrais intérêts, le peuple comprendrait que, pour profiter des biens de la société, il faut se soumettre à ses charges. L'association libre des citoyens pourrait alors remplacer la puissance individuelle des nobles et l'Etat serait à l'abri de la tyrannie et de la licence...

« Dans un tel Etat, la société ne sera point immobile, mais les mouvements du corps social pourront

y 'être réglés et progressifs. Si Ton y rencontre moins d'éclat qu'au sein d'une aristocratie, on y trouvera moins de misères; les jouissances y serant moins extrêmes, et le bien-être plus général; on y remarquera plus de bien et moins de crimes... La nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être; mais la majorité des citoyens y jouira d'un sort plus prospère, et le peuple s'y montrera paisible, non qu'il désespère d'être mieux, mais parce qu'il sait être bien... »

Voilà un idéal de démocratie très vivable et, jusqu'à un certain point, rassurant. Comment, visà-vis d'un état social si clairement défini, nommer la situation politique et morale où l'Europe se débat depuis qu'elle a quitté son existence d'ancien régime, sans se consolider dans un nouvel état de choses ?

La réponse de l'auteur à cette question est empreinte d'une bien sombre éloquence ; peu d'écrits contemporains ont rendu en termes plus saisissants la tristesse du présent, le trouble de ces temps qui suivent les grandes crises, privés de ce qui fut, et non encore en possession de ce qui sera. C'est dans la bouche de l'auteur comme uner lamentation qui, par contraste, fera ressortir la grandeur des résultats obtenus par la liberté sur un sol plus heureux. En jetant pêle-mêle derrière nous les institutions de nos aïeux, disait Tocqueville, nous

avons laissé s'évanouir le prestige du pouvoir royal, sans le remplacer par la majesté des lois ; l'autorité n'inspire plus l'amour et le respect : elle s'impose par la peur ; les forces individuelles ou collectives érigées naguère en remparts contre la tyrannie ont été détruites ; un gouvernement centralisé a hérité de toutes les prérogatives jadis possédées par des familles ou des corporations : à la force quelquefois oppressive, mais souvent tutélaire de certaines individualités ou de certains groupes, a succédé l'impuissance d'éléments morcelés et isolés. La division des fortunes qui aurait dû rapprocher le pauvre du riche, semble leur avoir donné des raisons nouvelles de se haïr ; l'antagonisme des classes en est résulté et quelles discordes en sont le fruit I

Passant à l'ordre des sentiments religieux, l'auteur décrit une situation non moins déplorable. Il aperçoit, par un concours d'étranges événements, la religion placée parmi les puissances que la démocratie déteste et cherche à détruire : ellemême, par contre, repousse l'égalité qu'elle aime en vertu de son principe et maudit la liberté comme un adversaire, au lieu de sanctifier ses efforts en lui offrant son secours. D'autre part, loin d'appeler la religion à leur aide, de façon à asseoir le règne de la liberté sur celui des mœurs, qui

elles-mêmes ne sauraient se passer des croyances, les partisans de la liberté repoussent la foi chrétienne. Ils se privent de son concours et de son frein.

Tels sont les maux du présent et, cependant, Fauteur ne doute pas que le mouvement d'idées et de faits qui les a engendrés n'ait un caractère définitif et en quelque sorte fatal : « Une grande révolution démocratique s'opère parmi nous. Les uns la considèrent comme une chose nouvelle, et, la prenant pour un accident, ils espèrent pouvoir l'arrêter ; d'autres la jugent irrésistible parce qu'elle leur semble le fait le plus continu, le plus ancien et le plus permanent que l'on connaisse dans l'histoire. )) Tocque ville est de ces derniers, et il justifie son opinion par un coup d'œil d'ensemble jeté sur le développement historique de la nation. Il embrasse dans une revue rétrospective rapide la féodalité, les progrès du pouvoir royal, l'expansion du clergé, les conquêtes du tiers-état, l'accroissement de la richesse mobilière, les découvertes de la science :

« Lorsqu'on parcourt les pages de notre histoire, on ne rencontre pour ainsi dire pas de grands événements qui, depuis sept cents ans, n'aient tourné au profit de rÉgalité. Le développement graduel de l'égalité des conditions est un fait providentiel, il en

a les principaux caractères, il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine. Tous les événements comme tous les hommes servent à son développement. Sera-t-il sage de croire qu'un mouvement social qui vient de si loin pourra être suspendu par les eflForts d'une génération ? Le livfe entier qu'on va lire a été écrit sous l'impression d'une sorte de terreur religieuse produite dans l'âme de l'auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu'on voit s'avancer aujourd'hui au milieu des ruines qu'elle a déjà faites. »

Lutter contre ravènement de la démocratie , alors qu'elle s'impose comme une irrésistible fatalité, paraissait à Tauteur une folie ; mais régler sa marche, entourer ses rouages de certaines garanties, lui semblait le premier devoir de ceux à qui sont confiées les destinées de la société. Une science politique nouvelle, pensait-il, est nécessaire à un monde tout nouveau. Or, chez nous, la révolution sociale semble avoir toujours marché au hasard. (( La démocratie abandonnée à ses instincts sauvages est grandie comme ces enfants privés des soins paternels qui s'élèvent d'eux-mêmes et qui

ne connaissent de la société que se& vices et ses misères. »

Comment, dans ces conditions, s'étonner des bouleversements qu'elle produit? En Amérique, un autre spectacle apparaît : la grande révolution sociale d'oii est née la démocratie s'y est opérée d'une manière simple et facile. Le peuple jouit des résultats de la révolution démocratique sans avoir eu, à proprement parler, de révolution* Les émigrants, fondateurs des colonies de la Nouvelle- Angleterre, ont laissé aux rives du Vieux-Monde les principes et les institutions contre lesquels la démocratie nais*^ santé luttait dans le sein des vieilles sociétés de l'Europe et ont transplanté la liberté de l'autre côté de l'Atlantique. Voilà le point de départ. A ce point de départ se relie logiquement le développe-^ ment entier de l'histoire des Etats-Unis. Des premiers Etats de l'Est, la démocratie s'est progressivement répandue dans les Etats voisins ^ Après avoir gagné de proche en proche les provinces plus reculées, elle a fini par pénétrer la Confédération

1. « Dans les Etats de l'Ouest, improvisés en quelque sorte par la fortune, les habitants sont arrivés d hier sur le sol qu'ils occupent. C'est là qu'on peut observer la démocratie parvenue à sa dernière limite. Ces nouveaux Etats ont déjà des habitants ; la société n'y existe pas encore. » Quant aux Etats esclavagistes du Sud, Tocqueville les range dans une catégorie à part et en parle peu.

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