‹ Alexis et GeorginaChapitre 10 sur 20 · LE TIRAGE AU SORT · texte numérisé non relu

LE TIRAGE AU SORT

Les démarches que Franville avait faites pour trouver Isidore, l'avaient pendant quelque temps empêché de soir aussi souvent la famille Gerbier, où régnait toujours ce bonheur intime et modeste qui est bien plus durable que celui qui fait du bruit.

Cependant Gerbier a été quelques jours malade.

Tout une semaine sans travailler, il a fallu se gêner, se restreindre, sur la dépense déjà si bornée chez l'ouvrier imprimeur.

Georgina a veillé plus tard, afin de gagner de quoi payer la tisane et le sirop qu'il faut pour son père ; les enfants n'ont mangé que des pommes de terre et quelquefois du pain sec ; mais personne ne s'est plaint. Entre gens qui s'aiment, les privations se supportent avec courage. Et puis la santé est revenue chez le chef de la famille, et, avec elle, la gaieté dans la maison.

Alexis, qui connaît la position de ses voisins et a vu ■ rgina veiller pour gagner davantage, a plusieurs fois offert ses épargnes à la jeune fille, en lui disant :

« — Ce qui est à moi n'est-il pas aussi à vous?...

Mais Georgina a toujours refusé, en répondant à celui qu'elle aime :

« — Nous n'avons pas besoin de votre argent... Tra-

« vailler un peu plus est un plaisir pour moi... car je <t suis fière de pouvoir être utile à mon père... Nous ne « mangeons pour le moment que des pommes de terre» « qu'importe! nous ne nous en portons pas plus mal !... « Gardez votre trésor, Alexis, augmentez-le si vous pou- « vez, afin d'avoir de quoi vous acheter un homme, si « vous tombez au sort... »

Alexis souriait, mais il détournait la tête en soupirant, car il savait bien qu'il ne pourrait jamais amasser la somme nécessaire pour s'acheter un remplaçant.

Chez Gerbier, on avait appris par Franville l'affreux événement qui avait privé Duhautcours de son jeune fils, et tout le monde avait pris la plus vive part à son nouveau malheur.

Cet homme, que pendant longtemps on avait détesté, était devenu intéressant pour tous ^eux qui le croyaient maintenant le plus infortuné des pères.

C'est donc avec joie que l'on entend Franville s'écrier, en entrant chez ses amis :

« — Vous avez été quelque temps sans me voir... mais « ce n'est pas ma faute. .. je courais pour ce pauvre Du- « hautcours, je dis pauvre... quoiqu'il soit toujours « millionnaire ..

« — Et tu as bien raison! » dit Gerbier en regardant ses enfants. « Ah!... je me trouve bien plus riche que « lui... moi !...

« — Grâce au ciel! mes démarches n'ont pas été sans « succès.. . j'ai retrouvé un enfant... qu'il avait perdu « autrefois... Tu sais, Gerbier?. . .

« — Oui... oui, je comprends...

« — Comment, ce monsieur avait perdu un autre de « ses enfants? » s'écrie Georgina.

« — Oui... on l'avait égaré... en nourrice... mais il est a retrouvé ... C'est un jeune- homme maintenant...

« — Cela doit adoucir UO SM !$S regrets de M. Du-

a hautcours, » dit Gerbier, « il n'est plus seul; il a un « fils encore..

« — Oui... je crois que cale distraira un peu... On ne « sait pas... cet homme-là est tellement en dedans...

« — Et le jeune homme?

« — Oh! celui-là est comme un fou de se trouver tout << à coup au sein de l'opulence... Je crains qu'il ne fasse « sauter un peu vite les billets de banque dont Duhaut- « cours l'a déjà gratifié... Mais, après tout, comme ce- « lui-ci est millionnaire, ce sera une occasion de placer « ses fonds.

« — Ce jeune homme n'est-il pas surtout heureux d'ace voir retrouvé son père?...

« — Hum !. . . Je crois que c'est surtout sa fortune qui « le touche... Si tu avais été témoin de leur reconnais- « sance... ils n'étaient pas plus attendris l'un que l'autre. « Décidément le jeune homme tient plus de son père que « de sa mère.

L'arrivée d'Alexis met fin à cette conversation. Pour célébrer le retour à la santé de Gerbier, on projette pour le lendemain dimanche une petite promenade. Ce sont de ces plaisirs qui ne coûtent rien, et que l'on peut se permettre, même quand on a une nombreuse famille.

Le lendemain, tout le monde a été exact; et, sur les trois heures de l'après-midi, Gerbier et ses enfants suivent les boulevards du côté de la Madeleine. Alexis a maintenant la permission de donner le bras à Georgina, et c'est un bonheur qu'il ne laisse pas échapper. Quant à Franville, il marche à quelques pas de Gerbier, qui tient ses fils parla main.

Un monsieur vient de croiser tout ce monde-là. Ce monsieur a surtout regardé Georgina et Alexis. Puis, lorsqu'il les a dépassés, il s'arrête pour les regarder encore.

« — Eh mais! il me semble que c'est Duhautcours qui

« vient de passer là ! » s'écrie Franville qui se retourne et aperçoit le capitaliste arrêté à quelques pas. «Oui, « c'est bien lui... Oh! il faut que j'aille lui demander « s'il est content de son fils... Allez, mes enfants, je vous « rejoindrai. »

Duhautcours est toujours à la même place, considérant Georgina et Alexis; ses traits sont altérés, sa physionomie a une expression qui n'annonce pas le contentement.

« — Bonjour, » dit Franville en l'abordant, « je vous « ai reconnu... Je voulais vous demander si vous étiez « satisfait de notre jeune homme... Il n'y a que quelques « jours qu'il est chez vous, mais enfin vous le connais- « sez mieux... »

Duhautcours écoute à peine Franville; il suit des yeux Georgina et son cavalier, il répond d'un air distrait :

« — Vous parlez d'Isidore... Ah! oui... Je ne sais... « Quel est donc ce jeune homme qui lui donne le bras?...

« — Le bras à qui?... Je vous parle de votre fil-

« — Moi, je vous demande quel est ce jeune homme « qui donne le bras à la fille de Gerbier?...

« — • Ah!... celui qui sert de cavalier à Georgina... Eh « parbleu! c'est Alexis!...

« — Qu'est-ce que c'est que... Alexis?...

« — Un brave garçon... bien rangé, bien travailleur... « Il demeure dans leur maison... c'est leur voisin ..

« - Ah ! c'est leur voisin... Et que fait-il ce bra (( garçon?

« — Il est ébéniste, il a beaucoup de talent; il est « aussi fort bon musicien : il joue du piston comme un « auge.

« — Et probablement ce... garçon... fait la cour à « mademoiselle Georgina?

« — Dame!... c'est Lien possible... Quand il la lui fe. « mit... il n'y aurait là rien d'étonnant... Mais, en tout

« cas, ce ne serait qu'avec des vues honnêtes... Oh! il « n'y a pas de danger que ce soit autrement. »

Duhautcours ferme convulsivement ses poings et s'éloigne brusquement sans même dire adieu à Franviile qui lui crie :

« — Eh bien... et Isidore... vous ne m'avez pas ré- « pondu à son sujet... Ah! bon... il ne m'écoute pas... « il est déjà loin... il pense toujours à Georgina... Il pa- « rait qu'il en était sérieusement amoureux... et en la « voyant pour la première fois au bras d'un autre... je « comprends... ça l'a un peu suffoqué ! et pas un mot sur « son fils!... Il faudra pourtant que je sache comment « il se conduit, ce gaillard-là.

« — Eh bien, » dit Gerbier, lorsque Franviile l'a rejoint, « M. Duhautcours est-il un peu moins malheureux?

« — Oui... il commence à se distraire...

« — Ah! » dit Alexis, « ce monsieur qui s'est arrêté « pour nous examiner, c'est M, Duhautcours! Je l'ai bien » remarqué, moi... »

Et le jeune homme ajoute à demi-voix :

« — Comme il vous a regardée, Georgina!... Et ses « yeux avaient une expression... Tenez, je gagerais « que ce monsieur est amoureux de vous...

« — Eh bien, quand cela serait, » répond la jolie Diune en souriant, « que m'importe à moi... puisque « c'est vous que j'aime... les autres, cela ne m'intéresse « pas... cela m'est bien indifférent ! »

Alexis est trop ému pour répondre, mais il presse tendrement le bras qui est sous le sien, et il ne voudrait pas, pour tous les biens de la terre, changer sa position pour celle de ce riche monsieur qui a regardé si longtemps Georgina.

Rien ne troublerait, le bonheur de ces j.eunes amoureux, si, aux doux rêves de l'avenir, ne venait pas toujours se mêler le souvenir de la conscription.

Chaque jour, lorsqu'elle revoit Alexis, la première question de Georgina est pour lui demander si on l'appelle déjà pour le tirage au sort, et le jeune homme lui répond :

« — Il n'en est pas encore question... ne vous in- « quiétez pas de cela, ma chère Georgina, vous le saurez « assez tôt. »

Mais un soir la jeune fille dit à Alexis :

« — Je veux savoir d'avance l'époque où vous dece vrez tirer au sort, car je veux être là, près de vous, à « ce moment-là... Est-ce que ce n'est pas permis?... est- « ce que je ne pourrai pas y être?. . .

« — Je crois bien que si... mais ce serait vous causer « des émotions trop vives... Il me semble qu'il vaut « mieux que vous n'en soyez pas prévenue d'avance.. .

« — C'est cela!... et vous me cacherez quand ce sera. « Mon Dieu!... c'est demain peut-être!...

« — Mais, non... rassurez-vous, je vous jure qu'il « n'en est pas encore question.

« — D'ailleurs, Alexis, vous me le cacheriez en vain... « M. Frau ville lit les journaux, il est au fait de ce qui se « passe; il m'a bien promis de me prévenir quand on ((annoncera le tirage de la conscription... il est vroi « que depuis quelques jours nous le voyons moins sou- « vent... Je crois qu'il s'occupe du fils de M. Duhaut- « cours... qui, à ce que j'ai pu entendre, n'est pas un « très-bon sujet... car j'espère que notre vieil ami n'est « pas malade. »

Quinze jours après cette conversation, Alexis, moins gai et plus pensif que de coutume, avait passé la soirée chez Gerbier, en faisant son possible pour cachera Georgina sa préoccupation. Depuis une semaine. Fran ville, qui souffrait de sa jambe blessée, n'était pas venu chez ses ami?, et Gerbier se promettait d'aller le voir le lendemain. Mais le père de famille avait bien peu de temps

ch reste. Il partait de bon matin pour son imprimerie, où l'ouvrage pressait; et lorsqu'il rentrait le soir, il ne se reposait bien qu'en caressant ses enfants.

En quittant Georgina pour remonter à sa chambre, Alexis ne peut retenir un gros soupir :

« — Mon Dieu ! qu'avez-vous ? » s'écrie la jolie fille, « est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau ?...

« — Non... rien... Tranquillisez-vous...

« — Il m'a semblé que ce soir vous n'étiez pas aussi « gai qu'à votre ordinaire...

« — Vous vous êtes trompée.

« — Rappelez-vous que vous devez me prévenir quand « le tirage aura lieu... Vous n'y manquerez pas?...

« — Non... vous le saurez. »

Mais le jeune conscrit mentait alors, car le jour fatal était arrivé : le tirage avait lieu le lendemain, et il n'en disait rien à Georgina, parce qu'il voulait lui épargner une nuit de chagrins, d'inquiétudes, l'incertitude étant le pire de tous les tourments. Il voulait en la revoyant pouvoir lui dire sur-le-champ : « Je suis libre, » ou : « Je « suis soldat. »

Cependant un vague pressentiment agitait la jeune fleuriste, et dans cette journée où, sans qu'elle le sût, le sort de son amant se décidait, elle n'a point l'esprit à son ouvrage; elle se sent triste, oppressée. Tout à coup une des ouvrières de son atelier vient à dire :

« — C'est aujourd'hui que mon pauvre cousin tire « pour la conscription... Ah! je voudrais bien être à « ce soir...

« — Mon Dieu I... on tire aujourd'hui pour la cons- «-cription, s'écrie Georgina!

a — Certainement, c'était affiché... Il y a un jour pour « chaque arrondissement...

« — Et votre cousin... qui tire aujourd'hui... il est « donc. ..

ii. 8

134 ALEXIS ET GEOKGINA

« — Du cinquième...

« — Ah ! Alexis aussi... Et il me l'a caché !... Oh ! mais « non, j'aurais dû le deviner hier au soir, à la manière « dont il m'a dit adieu !

« — Quel est cet Alexis ?..

« — Mon fiancé... celui que j'aime... qui doitm'épou- «ser... Mon père y a consenti. . .

« — Pauvre Georgina!... Priez le ciel, alors, pour qu'il « ait un bon numéro...

« — Mais où se fait donc ce tirage?...

« — A l'Hôtel de Ville.

• — Ah! si j'y allais...

« — C'est bien inutile à présent, il est près de deux « heures .... Ces opérations là se font toujours de bonne « heure, vous ne trouveriez plus personne...

a — Mon Dieu!... vous croyez que c'est terminé...

« — J'en suis sûre...

« — C'est donc fini ! il connaît son sort... et moi je « ne le sais pas... Ah! je ne puis p!us travailler... je n'y « vois plus... je tremble... Non, non, je ne puis plus « rester dans cette inquiétude... Mesdemoiselles, je m'en a vais... vous direz.. . vous direz... »

Georgina n'achève pas sa phrase, elle a déjà pris son petit chàle, et elle est dans la rue. En moins de dix minutes elle a franchi le chemin que chaque jour elle met plus d'un quart d'heure à faire. En entrant dans sa maison, elle court s'adresser à la portière :

« — Madame Bernard, M. Alexis est-il rentré ?...

« — M. Alexis?... Mais vous savez bien, ma ohère « demoiselle, qu'il ne revient pas si tôt que ça... a peine « s'il est deux heures...

« — Oui; mais je sais que... aujourd'hui il aurait pu « revenir dans la journée... car il ne doit pas être à « son ouvrage, puisque ce matin il a dû tirer à la cons- « cription...

« — Ah ! quoi que vous me dites là ?... ce pauvre cher « ami... Comment il tirait au sort ce matin !... C'est donc « ça! je lui trouvais un air tout chose quand il a passé «< devant ma loge... et puis il était habillé avec plus de « soin qu'à l'ordinaire, et il est descendu plus tard !

« — Et il ne vous a rien dit pour moi ?

« — Rien de rien, mon enfant.

« — Alors, je monte chez nous... Madame Bernard, « je vous en supplie, dès que M. Alexis rentrera, dites- « lui que je suis là-haut... que je l'attends... qu'il vienne « tout de suite...

« — Oui, mon enfant, oui, oh! je comprends... Pardi! « c'est ben naturel... vous êtes impatiente de savoir s'il « a eu un bon numéro...

« — Oh ! oui, madame !

a — Eh ben, moi aussi, à présent que je sais qu'il est « sorti pour ça... un si gentil garçon... ça serait dom- « mage s'il était tombé... Ce n'est pas que... on en « revient... Mais je comprends, il faut attendre, et c'est « long!...

« — Ah ! dites-lui bien d'entrer tout de suite chez « nous...

« — Oui., oui... oh! soyez tranquille! »

Georgina est montée chez elle. Ses sœurs et ses treres, tout étonnés de la voir au milieu de la journée, lui demandent si elle est malade. La jeune fille est si pale, elle a l'air si triste, si souffrant, que la petite famille s'empresse autour d'elle et ressent déjà les plus vives alarmes. Georgina s'efforce de rassurer tout le monde, en murmurant :

« — Non , je ne suis pas malade... Ce n'est pas de « moi qu'il s'agit... mais notre voisin, M. Alexis... Vous « ne savez pas... il nous l'avait caché... c'est aujourd'hui « qu'il tire au sort... pour la conscription! »

Les deux sœurs de Georgina sont déjà assez raison-

nables pour comprendre sa douleur, mais les deux petits garçons se regardent en se disant :

« — Il va tirer au sort... qu'est-ce que c'est que ce «jeu-là?

— Ah! il va gagner des macarons; alors dit Emile, je a je suis sûr qu'il nous en rapportera.

« — Taisez-vous, petit gourmand, » dit la jeune Marie, « vous voyez bien que Georgina a du chagrin... et vous «pensez toujours à manger... tirer au sort... c'est pour « savoir si on ira à l'armée, si on deviendra soldat? « « - Eh bien! alors c'est un fusil qu'on gagne!... il « me rapportera un petit fusil! »

Le temps semble horriblement long à celle qui compte les minutes, les secondes, qui meurt d'impatience de connaître son sort, car l'avenir de Georgina était déjà lié à celui d'Alexis. Eufin la porte s'ouvre, le jeune conscrit paraît, il s'approche de Georgina en s'efforçant de montrer du courage, de la fermeté; mais à peine la jeune fille l'a-t-elle regardé qu'elle retombe sur sa chaise en murmurant :

« — Ah! je sais tout... vous êtes soldat! »

Les yeux de son amant lui avaient appris la vérité, car les yeux ne peuvent pas feindre lorsque notre âme éprouve une vive douleur.

Alexis court à Georgina qui verse un torrent de larmes, il lui prend une main qu'il presse dans les siennes en lui disant :

« — Oui, le destin l'a voulu ainsi... j'ai amené le nu- « méro vingt-cinq... je suis soldat... Eh bien ! mainte- « nant que mon sort est décidé, ayons du courage, « chère Georgina, à quoi bon s'abandonner à une dou- « leur inutile... Il faut accepter sa destinée; et si vous « me conservez votre cœur ne serai-je pas encore heu- « reux .

« — Si je l'aimerai toujours... il me le demande!...

Mon Dieu! mon Dieuî... que je suis malheureuse!

« — Ah! ne pleurez pas ainsi... pensez à votre père... « à ces chers enfants qui vous entourent... et qui versent « aussi des larmes parce qu'ils vous voyent si déso- « lée. »

Marie et Lisa étaient assises dans un coin de la chambre et pleuraient, car elles comprenaient la peine de leur sœur; l'aîné despetits garçons voyait seulement que l'on avait du chagrin et il pensait qu'il devait en avoir aussi ; quant au petit Emile il faisait une petite moue toute drôle, mais il ne parvenait pas à pleurer.

« — Hélas ! c'est plus fort que moi !» dit enfin Georgina, « pardonnez-moi, mon ami, je sais bien que je vous fais « du chagrin et vous en avez déjà assez... mais on ne « peut pas comme ça tout de suite. .. Oh! je ne me con- « solerai jamais!

« — Si... quand je reviendrai près de vous... et si je « revenais avec un beau grade, de belles épauïettes... est- « ce que vous ne seriez pas heureuse?

« — Ah! que vous reveniez seulement, je n'en de- « mande pas plus... Mais est-ce que vous allez partir « tout de suite... est-ce que vous allez être envoyé en « Crimée pour vous battre?

« — Je dois aller demain à la mairie, je saurai ensuite « dans quelle ville je dois me rendre... Je ne pense pas « qu'on envoie sur-le-champ à l'armée ceux qui ne « savent pas encore faire l'exercice, il faut auparavant « que j'apprenne mon état... mais mon plus grand « désir est d'être envoyé bien vite où l'on se bat, car « c'est là aussi qu'on peut se distinguer et obtenir de « l'avancement.

« — Ah! ne dites pas cela, Alexis, ne dites pas cela... « Mon Dieu! c'est donc fini tout à fait, il n'y a donc plus «moyen de vous empêcher de partir... Ah! c'est à « présent que je regrette de ne pas être riche!... avec

« de l'argent je vous dirais : Achetez-vous bien vite un « homme... faites- vous remplacer et ne me quittez « jamais.

« — Ne pensons plus à cela, puisque cela ne nous est «pas possible... chère Georgina, il faut prendre notre « parti .

« — Non! je ne le pourrai jamais! »

Georgina pleurait encore et Alexis était toujours près d'elle lorsque Gerbier revient de son imprimerie. La portière lui a déjà appris ce qui s'est passé dans la journée, et les larmes de sa fille lui disent sur-le-champ quel a été le résultat du tirage. Il va prendre la main d'Alexis qu'il serre dans la sienne, en lui disant :

« — Mon pauvre garçon!... c'est donc fini, et vous « n'avez pas eu la main heureuse.

« — Ah! monsieur Gerbier, si je n'adorais pas votre «fille, si je n'avais pas eu le bonheur de lui plaire, je vous * jure que la nouvelle carrière que je vais embrasser k aurait des charmes pour moi... défendre son pay « battre les ennemis... marcher au son de cette musique « guerrière qui anime, qui électrise!. . Ah! c'est bien « séduisant... et l'amour seul pouvait me faire oublier « tout cela... mais Georgina, je l'aime tant... Ah!.. .je « l'aimerai toujours, moi !

« — Ci oyez- vous donc, mon ami, que ma fille ehan- « géra, qu'elle ne vous sera pas fidèle... n'ayez pas cette « crainte, je connais ma Georgina, telle vous la laissez « aujourd'hui, et telle vous la trouverez à votre retour,

« — Merci, monsieur, merci, mais... »

Alexis, profitant de ce moment où Georgina abso dans sa douleur n'écoule pas ce qui se dit autour d'elle, entraine Gerbier un peu plus loin et là continue tout bas :

<; — Ce que vous venez de me dire, monsieur, i « b;.endoux à entendre. Je ne doute point du cœur de

« Georgina... Oh! non... mais je ne suis point un « égoïste! ce que je désire avant tout, c'est qu'elle soit m heureuse... Je vais partir, et sept ans... c'est bien « long, monsieur!... il peut se passer bien des événe- « ments dans cet espace de temps. Si quelqu'un de bien « riehe... quelqu'un pouvant lui assurer un sort brillant, « se présentait pour demander la main de Georgina... « elle est si jolie... cette supposition n'a rien d'invrai- « semblable... Alors, monsieur Gerbier, dites à votre «fille que je lui rends ses serments, que je la délie de « sa promesse... que je ne veux pas qu'elle refuse la « fortuue et peut-être le bonheur pour un pauvre diable « qui peut ne revenir qu'invalide et sans avancement... « Qu'elle soit heureuse, et je ne me plaindrai jamais. w

Gerbier sent une larme mouiller sa paupière ef secouant la main d'Alexis, lui répond d'une voix émue : . .

« — Mon garçon, si j'avais pu hésiter a vous garder « ma fille, ce que vous venez de me dire m'y aurait « sur-le-champ décidé... elle vous attendra... elle sera « votre femme, à moins que... mais vous nous revien- « drez, j'ai bon espoir, moi!... Que diable! il y en a «toujours qui en reviennent et je suis certain que vous « serez de ceux-là. »

Alexis est si vivement touché de l'amitié que lui témoigne Gerbier, qu'en le remerciant il semble avoir encore quelque chose à lui confier, mais la voix de Georgina le rappelle et il ne quitte plus un seul instant la jeune fille pendant tout le restant de la soirée.

Le surlendemain, le jeune, conscrit va prendre sa feuille de route, il doit partir deux jours apiè- avec plusieurs de ses nouveaux camarades et se rendre à Nîmes où est le dépôt du régiment de ligne dans lequel il est incorporé. Ll revient apprendre tous ces détails a Georgina près de laquelle il passe maintenant tout le

temps qu'il a encore à rester à Paris, car afin d'être plus souvent avec Alexis, la jeune fleuriste a obtenu dans son magasin la permission de travailler chez elle pendant quelques jours.

Franville qui ne souffre plus autant de sa jambe est revenu chez ses bons amis, et sait que le sort a fait d'Alexis un soldat. L'ancien militaire emploie toute son éloquence à prouver à Georgina que cet état est le plus beau qu'un homme puisse embrasser; que la carrière des armes peut mener à tout, et qu'un jeune homme qui a déjà de l'instruction et du courage ne saurait manquer d'y parvenir.

La charmante fille écoute tout cela en poussant de gros soupirs, elle s'efforce d'avoir l'air résigné, mais à à chaque instant elle détourne la tête, porte son mouchoir à ses yeux et murmure tout bas :

« — Mon Dieu! mon Dieu I si j'avais quatre mille francs « pourtant. »

Puis elle dit à Franville :

« — Est-ce qu'une fois entré dans son régiment, il ne «c serait plus possible de faire remplacer Alexis?

« — Pardonnez-moi, ma chère amie, il est toujours « possible de se faire remplacer, lorsque celui que l'on «met à sa place convient au conseil de recrutement.

a — Ah! cela est ^toujours possible I »

Et un rayon d'espoir semble ranimer un moment les traits assombris de Georgina, mais bientôt ce rayon se dissipe, car la réflexion est venue et avec elle la cruelle certitude de n'avoir jamais la somme nécessaire à la libération de son amant.

Le jour du départ ust arrivé. C'est à neuf heures du matin que le jeune conscrit doit se trouver à l'endroit qui lui est désigné ainsi qu'à ses nouveaux camarades et de là se mettre en route pour Nimes sous la conduite d'un sous-officier.

La veille, Alexis a fait ses adieux à Gerbier et à Frantille; il n'a pas voulu que ceux-ci lui fassent ce que l'on appelle la conduite, et ce qui ne sert qu'à renouveler de pénibles adieux; mais il a bien promis à Georgina de passer près d'elle la dernière heure qui précéderait son départ.

I La jeune fille l'attend ; elle est pâle, et ses yeux rouges et fatigués annoncent assez qu'elle a passé la nuit sans goûter de repos, et cependant elle s'est promis d'avoir du courage pour ne point augmenter le chagrin d'Alexis.

A huit heures, le jeune homme descend avec ce sac de soldat qu'il doit apprendre à porter, il sourit à celle qu'il aime en lui disant :

« — Nous nous sommes promis de ne plus nous aban- « donner à une douleur inutile... il faut tenir parole. « Maintenant, ma chère Georgina, j'ai quelque chose à « vous confier... j'ai un dépôt à remettre entre vos « mains. »

En disant cela, Alexis sort de sa poche une petite boîte en carton soigneusement ficelée et cachetée qu'il présente à Georgina. Celle-ci prend la boîte en disant :

« — Qu'est-ce qu'il y a donc là dedans, mon ami? »

« — Quelque chose... que je vous prie de ne point « chercher à connaître à présent... si je ne... revenais « pas... si je devais mourir là-bas! alors seulement, « chère Georgina, vous ouvririez cette boîte et vous « prendriez connaissance de ce qu'elle contient.

« — Oh! jamais' jamais! alors.

« — Allons, soyons raisonnable... oui, je reviendrai... « quand on est si bien aimé cela porte bonheur et on « ne doit pas craindre les balles de l'ennemi.

« — Vous m'écrirez dès que vous serez à votre régia ment... vous m'écrirez ensuite très-souvent... vous me « l'avez promis et mon père l'a permis... au reste les

« lettres seront à son adresse... car nous n'avons pas « de mystère pour lui, il sait combien dous nous ai- « mons!...

« — Oh ! oui, votre père est bien bon pour moi. . . et il « permet que vous me répondiez, n'est-ce pas Geor- « gina?...

« — Certainement, n'êtes-vouspas mon fiancé, n'ai-je « pas le droit d'écrire à mon mari... Alexis, dans ces « nouvelles villes que vous allez habiter, vous ne m'ou- « blierez pas au moins!...

« — Ah! chère Georgina, n'ayez jamais cette crainte... « Et d'ailleurs, regardez-vous dans votre miroir... où « pourrais je trouver une femme aussi jolie... c'est bien « plutôt moi qui devrais trembler, car tous les hommes « doivent être amoureux de vous...

« — Je vous ai dit que cela m'était bien égal, et vous « me croyez, n'est-ce pas?

« — Oui, je vous crois. »

L'heure s'écoule rapidement dans ces douces assurances d'amour et de constance; tout d'un coup, rappelant son courage, Alexis embrasse les petits garçons, les deux sœurs de Georgina, et après avoir pressé celleci contre son cœur, il s'éloigne bien vite pour ne pas entendre les sanglots de son amie.

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