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UNE RECONNAISSANCE

Isidore était retourné depuis dix jours habiter son grenier au-dessus de mademoiselle Philiberte: lorsqu'un matin la blanchisseuse et ses ouvrières voient arriver au milieu d'elles un homme à moustaches grises et à l'abord sévère, qui commence par jurer en entrant, et s'écrie:

« — Cré nom d'une bombe!... j'ensuis à masoixante- « neuvième blanchisseuse!... il y en a bigrement dans « Paris... enfin, il faudra bien que je trouve mon affaire!... « mais pourquoi diable tant de blanchisseuses.

« — Que voulez-vous, monsieur ; que demandez-vous? » dit mademoiselle Philiberte en prenant son air impertinent, parce que la manière dont ce monsieur se présente lui semble peu polie.

Franville, car on a déjà reconnu l'ancien militaire, commence par s'asseoir sur la première chaise qu'il apc rçoit, en répondant :

« — Pardon... mais je suis fatigué... c'est haut ici... « et en général les blanchisseuses ne demeurent pas sou- « vent à des premiers... j'ai eu l'occasion de m'en assu- « rer depuis une douzaine de jours que je vais chez »< toutes les personnes de votre état.

« — Et pourquoi allez-vous chez toutes les blauchis- « seuses de fin?...

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« — Pourquoi... je vais vous le dire, je ne suis venu « que pour ça. Parce que je suis à la recherche d'un « jeune homme qui a élu domicile chez une personne de « votre profession. Ce jeune homme se nomme Isidore « Dubois, il faut absolument que je le trouve... et je le «trouverai, mille carabines!... quand je devrais pour « cela fouiller tout Paris !...

« — Nous n'avons pas de jeune homme ici! » répond IMiilberte en fronçant ses épais sourcils. « Je n'emploie « que des femmes, moi.

« — Est-ce que vous pensez que je crois que mon « jeune homme s'est fait blanchisseuse?... ce n'est pas « cela... il s'agit d'un étourdi... d'un farceur... qui a fait « îles dettes et qui se cache chez quelqu'un de votre état... « Ah ! saprediéî s'il savait pourquoi je le cherche, moi... « je vous réponds qu'il ne se cacherait plus. C'est une « famille que je veux lui rendre... c'est une fortune qui « l'attend... c'est un père très-riche qui lui ouvre ses « bras ! . . .

« — Une fortune, un père!... me voici... Isidore Du- « bois!... présent ! »

En même temps un petit jeune homme, ayant avec son pantalon une simple camisole de femme, sort d'un cabinet où il était en train d'éplucher des pommes de terre cuites dans l'eau , et vient se placer devant Franville; celui-ci reste un moment tout saisi par cette brusque apparition, mais bientôt il se remet et s'écrie :

« — Vous vous nommez...

« — Isidore Dubois...

« — Votre âge...

« — J'ai eu vingt ans le vingt-quatre juillet dernier.. .

« — Le vingt-quatre juillet. . oui, c'est bien la date de « votre naissance, vous êtes né en mil huit cent trente- « quatre... et vous avez été élevé...

« — Aux frais du gouvernement.

« — Qu'y avait- il dans votre berceau?

« — Un billet écrit par ma mère, dans lequel elle di- « sait le jour de ma naissance, me nommait Isidore et « déclarait se nommer Adèle Dubois...

« — C'est cela!... ô c'est bien cela!... ensuite, que « disait encore votre mère dans ce billet!

« — Elle disait : j'ai attaché au cou de mon enfant un « ruban bleu avec une petite croix en or sur laquelle est « gravé mon chiffre et la date ci-dessus. Je désire que « mon fils porte toujours cette croix...

« — Oui... oui. . voilà bien ce que m'a dit votre ' pauvre mère avant de mourir; car elle est morte, elle... «- vous ne la connaîtrez pas!... c'est singulier... j'ai beau « vous regarder... aucun rapport dans les traits... ni « avec elle, ni avec votre père... et pourtant vous êtes « bien le fils d'Adèle... il n'y a pas à en douter... vous « avez conservé, je pense, la petite croix qui venait de « votre mère...

« — Mon Dieu, monsieur, il y a six mois je la possé- « dais encore... mais alors... à la suite d'une dispute... « d'une rixe daus les Champs-Elysées... j'ai perdu cette « petite croix à laquelle je tenais beaucoup parce qu « venait de ma mère, ainsi que le petit billet qu'elle « avait mis dans mon berceau, et comme j'avais tou- « jouis enveloppé la croix dans le billet, naturellen « eu perdant l'une j'ai perdu l'autre!...

« -— Ah! diable... c'est fâcheux... mais après t< (( nous avons assez d'autres preuves... en sortant « Enfants trouvés... où avez-vous été :'...

« — On m'avait mis en apprentissage chez un menui- « sier du faubourg Saint-Antoine ; j'y suis resté six m « à peu près...

« — C'est cela, et n'est-ce pas aux conseils de votre «camarade... un mauvais f .ijet, nommé BusUebe I

•« quet, que vous avez cédé en disparaissant de ehei

« votre premier maitre?... »

Isidore, qui s'est légèrement troublé au nom d'EustachcCraquet et a échangé un coup d'œil avec Philibert*-, reprend bien vite son aplomb et répond :

« — Ah!... oui... Eustache Craquet... un cama- « rade...

« — Qui était sorti des Enfants trouvés en même « temps que vous... qui ne voulait rien faire, qui empê- « chait les autres de travailler...

« — Ah ! je m'en souviens parfaitement... oui, il m'a « un peu entraîné.

« — J'en étais sûr... qu'est-il devenu celui-là...

« — Je l'ignore entièrement. Nous nous sommes sépa- « rés peu de temps après. Je suis entré chez d'autres « menuisiers... faubourg Saint-Honorô... barrière Mont- « martre...

« — C'est cela... c'est bien cela...

« — Mais je n'avais aucun goût pour cet état. Je me « sentais capable de devenir mieux qu'un simple arti- « san... J'aimais la lecture... j'ai beaucoup lu, j'ai tâché « de m'instruire... je suis entré dans un bureau de co- « pie, puis dans un magasin de nouveautés... mais je ne « me sentais aucun goût pour le commerce...

« — En revanche, il paraît que vous avez du « pour le billard, car on dit que vous y êtes de première « force I

« — Le billard, c'est vrai, je ne m'en défends pas... <( mais enfin, monsieur, puis-je savoir qui vous envoie « vers moi...

« — Qui? eh pardieu, votre père... qui vous a oublié « un peu longtemps, c'est vrai, mais le sort l'en a bien « puni... vous êtes, vous, le résultat d'une passion de < jeune homme; d'une de ces liaisons... qui ont souvent « des suites plus graves qu'on ne pense. Enliu, quand

« vous êtes venu au monde, votre mère gagnait à peine « de quoi se nourrir... et votre père ne faisait rien « pour elle... Cependant, elle vous aurait" gardé, elle... « ohî oui... elle aurait travaillé les nuits pour garder « son enfant... et c'est à son insu que l'on vous a... car « elle n'y aurait jamais consenti!... pauvre Adèle!.. . »

Isidore se retourne et se mouche fort longuement ; Franville croit qu'il pleure, il lui frappe sur l'épaule en 1 ii disant :

c — Vous êtes attendri... c'est bien, cela... ne cachez :: pas vos larmes, elles vous font honneur...

Isidore, qui n'a pas une seule larme à montrer, porte f on mouchoir sur ses yeux et les essuie avec tant de force qu'il parvient à les rendre rouges. Alors le vieux mili taire lui ouvre ses bras en lui disant :

« — Fils d'Adèle... j'étais l'ami, le confident des peines « de votre mère... je suis bienheureux de vous avoir re- « trouvé! laissez-moi vous presser dans mes bras.

« — Comment donc!... avec grand plaisir, mon- « sieur . »

Isidore se laisse embrasser, mais il lui tarde de revenir à ce qui l'intéresse le plus, et il reprend :

« — Enfin, monsieur, pardon... je ne sais pas votre « nom...

« — Franville.

« — Eh bien, monsieur Franvile, mon père existe, a lui ?

«Oui; il s'est marié deux fois, il a perdu ses deux «femmes... Oh!... elles ne valaient pas la pauvre fille « qu'il avait délaissée!... mais elles étaient riches, et les « hommes songent souvent, avant tout, a leurs intérêts. « De ces unions, il avait une fille et un fils ; il lésa per- « dus tous deux... par des circonstances fatales, imp « vues 1... Enfin il n'a plus que vous pour l'aimer, pour le «consoler!... vous entendez, jeune homme, jusqua

«présent votre jeunesse a été, dit-on, un peu folle... « votre conduite bien légère... bien étourdie ; maintenant « qu'un autre avenir s'offre à vous, il faut devenir plus «sage, il faut enfin faire en sorte que votre père n'ait « point à se repentir de vous avoir rappelé près de « lui...

« — Oh! rassurez-vous, monsieur, désormais je veux « que l'on n'ait pas le plus petit reproche à m'adresser... « je serai sage, rangé, raisonnable, studieux... mais la « position de mon père... vous ne m'avez pas dit ce qu'il « était...

« — Ce qu'il est... quoi je ne vous ai pas dit qu'il était «banquier... millionnaire, qu'il avait hôtel, voiture, « laquais... plusieurs maisons à la ville... deux ou trois « campagnes ; enfin que c'est un des plus riches « capitalistes de Paris !

« —Ah! qu'est-ce que j'entends!... il serait possible !... a ce n'est pas un songe... tout ce que j'avais rêvé se « réalise... Philiberte! entends-tu? des voitures, des che- « vaux, des laquais...

« — Oui! oui!» répond la blanchisseuse avec un sourire qui semblait dire bien des choses, « vous n'avez « pas été trompé dans vos calculs... dans vos espèce rances... nous verrons maintenant si vous tiendrez vos « promesses... »

Le petit jeune homme s'est mis à danser, à sauter dans la chambre, jetant en l'air tout ce qui se trouve sous sa main, robe, jupon, fichu... Puis, saisissant la grande Lisiska qui est en train de repasser, il la fait polker avec lui, la lâche pour faire tourner Fan tinette, puis laisse Fantinette pour aller prendre Philiberte par la taille et faire avec elle un galop autour de ly, table sur laquelle le linge est étalé.

Franville regarde tout cela d'un air ébahi, puis s'èV.ti enfin :

« — Nom d'une pipe! si c'est comme ça que vous de- « venez raisonnable, vous!

« — Ah! écoutez donc, mon ancien, est-ce que vous « croyez que l'on peut apprendre qu'on va mener un « train de princesans quecelavous tourne un peula tête... « mais ça se calmera. Philiberte, tu auras le cachemire « que tu désires tant... et une foule d'autres choses avec.

« — Mais je l'e?père, mon petit!

« — Lisiska aura un mauchon... Fanfinette uu man- « telet... jusqu'à la mère chose... à qui je ferai don d'une « chaufferette!...

« — Nous verrons si vous tenez parole...

« — Et je ve;.x vous bourrer d huîtres... je vous en « payerai jusqu'à ce que vous tombiez dessus!...

« — Est-ii gentil!

« — Tout cela est fort bien, jeune homme, mais votre « père est seul; il est profondément affligé, car il n'y a « que onze jours qu'il a perdu son jeune fils... il <• temps d'aller lui porter un peu de consolation...

« — Je ne demande pas mieux... quand vous vou<J. <■ je suis prêt...

« — Je pense que vous n'allez pas sortir avec cette ;< camisole.

<( - Ah! mon Dieu... je n'y pensais plus... le bonl« « me faisait oublier que je n'étais pas habillé... at <( moi ici, mon cher monsieur Franville, je ne H « long à ma toilette. »

Isidore monte àson grenier; Franville reste au milieu des blanchisseuses, qui ne peuvent encore croire houvelle fortune de leur pensionnaire, excepté cej Philiberte qui s'écrie :

« — Il en avait toujours l'espoir, lui... c'était son i « tixe.

« — En vérité, » dit Franville, « il espérait un jour re- « retrouver ses parents.

« — Oui, monsieur, car il m'a dit plusieurs fois : un

« enfant qu'on recommande si bien, à qui on met une

j « petite croix pendue au cou... c'est nécessairement un

|« enfant de l'amour... et ceux-là, il arrive un moment

« oùl'on peut les reconnaître... et oùils se trouvent quel-

« quefois quitter un grenier pour aller dans un château.

« — Ma foi, il avait deviné... c'est bien ce qui lui ar- « rive aujourd'hui. Croyez-vous qu'il sera digne de sa « nouvelle fortune, madame?

« — Ah!... tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il « saura bien la manger!... »

Isidore revient, il a mis ce qu'il a de mieux; et comme avec l'oncle d'Auguste il avait pu remonter sa garderobe, c'est dans la tenue d'un élégant qu'il se présente à Franville, celui-ci est content de voir au jeune homme une si bonne tournure.

« — A la bonne heure, » dit-il, « vous pouvez comme « cela vous présenter à votre père;, je crois même qu'il « ne s'attend pas à voir quelqu'un qui ait aussi bonne « façon... tant mieux, cela le flattera... car il tient a tout « cela, lui. Allons, Isidore, dites adieu à celles qui vous « donnaient l'hospitalité et partons... »

Isidore embrasse toutes les blanchisseuses, il leur promet de ne point les oublier. Philibert* lui dit quelques mots à l'oreille, auxquels il répond de même, puis il quitte pour la seconde fois la demeure dans laquelle il se flatte bien de ne plus rentrer.

Un cabriolet conduit Franville et le jeune homme jusqu'à l'hôtel du capitaliste. Isidore n'est pas maître d'une certaine émotion en entrant dans cette superbe maison habitée parDuhautcours, mais il suit son guide qui s'arrête dans une vaste antichambre et lui dit :

<v —v Je vais d'abord prévenir votre père ; il ne faut « pas entrer tout de suite avec moi... ce pauvre homme m est encore bien chagrin de la mort de son cher Armand...

« mais il me semble que votre présence doit le consoler... « Ah ! voilà un valet. .. M. Duhautcours est-il chez lui ? <• — Oui, monsieur, il est seul dans son cabinet... «Seul... très-bien... conduisez-nous; monsieur attenv dra dans le petit salon qui précède le cabinet. »

Depuis qu'il avait appris la mort du jeune Armand, Duhautcours ne quittait presque plus son cabinet ; il ne s'occupait plus d'affaires de Bourse; gagner de l'argent lui était même devenu indifférent ; toute sa personne of. frait aussi un grand changement; il était pâle, son front était sombre, ses cheveux avaient grisonné avec une rapic.té extraordinaire; il avait beaucoup moins d'embonpoint ; ce n'était plus cet homme heureux que nous avons vu au chemin de fer de Lisieux, se promenant le sourire sur les lèvres et jetant sur tout le monde un regard de protection, les deux coups qui venaient de le frapper d'une façon si terrible avaient bouleversé toutes ses idées; après s'être cru en position de braver le sort, de défier l'adversité, cet honnie se sentait humilié d'être à plaindre, il avait presque honte de son malheur... il fuyait le monde où il s'était montré si orgueilleux, si vain de son bonheur et ne trouvait en lui-même ni consolation, ni résignation.

La présence de Franville peut à peine tirer Duhautcours de son accablement, il lui fait un simple signe de tète et laisse retomber ses regards vers le parquet, mais Franville qui tient à captiver son attention s'écrie aussitôt :

« — 11 y a du nouveau, j'ai découvert celui que je cher- « chais... je l'ai vu... je lui ai parlé... »

Duhautcours relève vivement la tète, il écoute avec intérêt maintenant.

« — Oui... oui... je l'ai trouvé... à force de courir chez « toutes les blanchisseuses. Je savais bien que j'arriverais « à mon but !...

« — Et... vous êtes certain que c'est bien le fils... d'A* « dèle ?

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« — Parbleu ! . . . vous pensez bien que je lui ai fait toutes « les questions nécessaires pour m'assurer que c'était bien « lui... Il n'y a pas à douter... l'âge, la date de la nais- « sance... le billet dans le berceau... tout ce qui était « écrit dessus, il savait tout ; puis la petite croix, ce qui « était gravé dessus... il n'ignore rien. Seulement, il a « perdu, il y a peu de temps, le billet qui enveloppait « cette croix... qu'il portait toujours sur lui... Ceci « pouvait même lui arriver plus tôt ; les jeunes gens ne « sont pas très-soigneux... Il m'a nommé tous les me- « nuisiers chez lesquels il a travaillé, ce sont bien ceux « que j'ai vus et qui m'ont parlé de lui. Je vous le « répète, c'est bien votre fils.

« — Et comment est-il?... quelle tournure?... Sans « doute celle d'un ouvrier?

« — Pas du tout!... Jolie prestance!... un petit « maître... fort gentil... ma foi!... »

Le front de Duhautcours s'éclaircit; ce qu'il craignait surtout, c'était de trouver quelqu'un aux manières communes, dans l'enfant qu'il avait jadis abandonné. Il se lève vivement en disant :

« — Comment... en vérité? il a un air convenable... et « sait-il. ..lui avez-vous dit quels liens l'unissaient à moi?

« — Ma foi, oui !... j'avoue que cela m'est échappé, je « lui ai dit : Je vais vous rendre votre père!... Mais à « présent que vous n'avez plus d'autres enfants, j'ai « pensé que cela ne vous contrarierait pas...

« — En effet, je n'ai plus d'autre enfant. Tous les pro- « jets que j'avais formés sont évanouis... mais si... ce « jeune Isidore est présentable... si je puis le mener avec « moi sans rougir, je n'ai plus de raison pour craindre « de le nommer mon fils...

« — D'autant plus que vous réaliserez alors le vœu de « sa mère, de cette bonne Adèle, et que vous devez bien « cela à sa mémoire.

« — Et ce... jeune homme, quand pourrai-je le voir?

« — Quand vous voudrez...

« — Où donc est-il maintenant?

« — Là, à côté, qui attend.

« — Il serait là, si près de moi, et vous ne me le di- « siez pas...

« — Il fallait bien vous préparer un peu... Faut-il l'ap- « peler... à présent? ..

« — Oui, oui... Faites-le venir? »

Fran ville ouvre la porte du petit salon, où Isidore attendait en se lissant les cheveux devant une glace et en regardant si sa raie était bien faite.

Sur un signe du vieux militaire, il se hâte d'entrer dans le cabinet où l'attend Duhautcours; il se présente à lui, non pas avec cette émotion d'un fils qui va pour la première fois se trouver devant son père, mais comme un acteur qui va débuter sur un théâtre et qui se dit : « Il faut avoir de l'aplomb. »

Comme en général l'aplomb réussit mieux que la timidité, Duhautcours regarde avec satisfaction ce jeune homme, qui est mis avec goût et qui le salue avec grâce, en murmurant :

« — Voulez-vous me permettre, monsieur, dé vous «présenter mes devoirs? »

Après l'avoir considéré quelques instants, le riche capitaliste se décide enfin à lui dire :

« — Venez m'embrasser, monsieur, je vous le perin-

« — Etalions donc! 0 s'écrie Frauville en poussant le jeune homme pour qu'il se précipite dans I dt

Duhautcours; mais Isidore prend son temps, il ne court pas, il va en souriant recevoir l'accolade qu'on lui offre et donner un baiser respectueux sur la joue qu'on lui tend.

Cet embrassement ressemble beaucoup à ceux que se font les acteurs sur le théâtre.

Duhautcoursse ravise, il fait signe à Isidore de prendre un siège, puis, après l'avoir considéré quelque temps, lui dit :

« — Des circonstances qu'il est inutile de vous rappor- « ter m'ont forcé jadis à... vous éloigner de moi... Je « désire que vous ne reveniez jamais sur ce sujet, que « vous tâchiez même de l'oublier.

« — Je ne demande pas mieux, je vous le jure.

« — Je ne m'attendais pas à vous trouver si bonne face çon... vous me semblez avoir l'habitude du monde... « Où l'avez-vous prise ?

« — Monsieur, je ne me sentais pas né pour faire un « ouvrier... quelque chose semblait me dire que je « n'étais pas à ma place chez des menuisiers; aussi n'y « ai-je pas fait un long séjour... Je me suis donné à moici même de l'éducation... Je sais un peu de tout, trèsce superficiellement... comme vous devez le penser, mais « assez pour n'être pas embarrassé, et souvent pour <c éblouir^les sots... Or, comme ils sont généralement en « majorité dans la société, vous voyez que je puis me « présenter partout.

« —Très-bien... très-bien... vous avez de l'assurance « et de l'esprit; avec cela, en effet, on doit faire son che- « min...

e — Franville, trouvez-vous qu'il ressemble à sa a mère?

« — Ma foi, non... pas le moins du monde.

« — Et... à moi!

« — Pas davantage.

« - Il me semblait... quelque chose dans le regard...

<c — En cherchant bien, on finirait peut-être par trouce ver.

« — Isidore, vous avez fait déjà pas mal de folies, a m'a-t-oii dit?

« — C'est vrai, monsieur... mais je n'avais rien de

« mieux à faire... et puis, c'est comme cela qu'on se « forme.

« Vous devez avoir des dettes?

« — Oui, pas mal.

<c — Combien devez-vous?... A peu près...

« — Mais... deux à trois mille francs.

« — Oh ! c'est une misère !

« — Je n'ai pas pu en faire davantage.

« — Vous les payerez ; vous aurez de quoi vivre large- « ment. .. Vous achèterez des chevaux, si vous les ai- « mez... vous aurez votre cabriolet et votredomestique... «votre logement dans l'hôtel... vous mangerez avec « moi quand vous le voudrez. . . enfin vous tâcherez de « me faire honneur... sans faire de folies, cependant... »

Isidore prend la main de Duhautcours, qu'il presse avec effusion dans les siennes, en répétant :

« —Ah! monsieur... combien je suis touché de ce « que vous faites pour moi... croyez que je ferai en sorte « de m'en rendre digne... Merci... monsieur... merci!

« — Eh! sambleu!... dites donc merci mon pèrel » s'écrie Fran ville, ennuyé du ton maniéré d'Isidore.

Mais celui-ci reprend :

« — Je n'aurais pas osé me permettre d'employer ce a titre sans y être autorisé ; et puis, dans le monde, j'ai « toujours entendu les jeunes gens de mon âge dire : ' « monsieur, en parlant à l'auteur de leurs jours.

« — Il a raison... » dit Duhautcours. « Monsieur est de «meilleur ton... D'ailleurs, le monde ignore encore... «' les liens qui nous unissent, et nous avons tout le « temps de le mettre dans notre confidence I »

Puis, s'approchant de son bureau, le banquier ouvre un tiroir à caisse, y prend une liasse de billets de banque et la met dans les mains du jeune homme, en lui disant :

a — Tenez, Isidore, prenez ces vingt-cinq mille francs...

« vous payerez vos dettes, et vous achèterez tout ce dont « vous pourrez avoir besoin. »

i Isidore frémit et rougit de plaisir en recevant les billets; il balbutie de nouveaux remercîments.

Mais Duhautcours l'interrompt en lui disant :

« — Je n'ai plus que vous... j'avais une fille char- « mante... un fils... qui, à douze ans, était déjà la « gloire de sa pension... Je les ai perdus... bien cruel - « lement... Je désire, en vous connaissant davantage, « pouvoir éprouver pour vous ce que je ressentais «pour eux. Je vais tâcher de me distraire... de me « livrer de nouveau aux affaires... je vais retournera « la Bourse, où je n'ai pas mis le pied depuis que j'ai « appris la mort de mon pauvre Armand... Vous, « Isidore, montez votre maison... Je dine à six heures... « vous dînerez avec moi quand cela vous plaira... Je « ne prétends vous gêner en rien... Franville, je vous « remercie pour toutes les démarches que vous avez « faites... Je ne vous offre pas d'argent. .. je sais que « vous me refuseriez.

« — Oh ! je n'ai pas besoin d'argent, moi ; et ce que «j'ai fait, vous savez bien que c'était avec plaisir... « avec bonheur même. J'ai réalisé les derniers désirs de « celte pauvre Adèle, c'est tout ce que je voulais. « A présent, vous n'avez plus besoin de moi, bonjour.

« — Au revoir. »

Duhautcours quitte sou cabinet.

Isidore, tenant toujours sa main sur la poche où il a fourré ses billets " de banque, sort avec Franville en s'écriant .

« — Vingt-cinq mille francs I j'ai vingt-cinq mille « francs à moi... dont je puis faire ce que je veux !... « Comprenez-vous cela ?

« — Je comprends, jeune homme, que vous devez « d'abord payer toutes vos dettes... puis monter votre

« maison... puis ne pas faire trop de folies, afin que « votre père n'ait pas lieu de se repentir de sa généro- « site... »

Mais Isidore n'écoute pas Franville, il se jette dans un coupé qui passe, en criant au cocher :

« — Aux Champs-Elysées... chez un marchand deche- « vaux... Allez comme le vent... je vous payerai triple!

« — Sapredié ! » se dit l'ancien militaire en regardant Isidore s'éloigner avec le coupé; « voilà un gaillard « qui ne m'a pas l'air disposé à devenir sage... Ma foi, « maintenant que je lui ai rendu son père, cela ne me « regarde plus... Après tout, Duhautcours est millionce naire, et il ne lui reste pas d'autre enfant !... Mais, « c'est singulier... la reconnaissance du père et du fils « ne m'a pas ému du tout... ce n'est pas étonnant, ceux « que cela intéressaient le plus l'étaient encore moins • que moi ! *

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