‹ Alexis et GeorginaChapitre 11 sur 20 · PLUIE D OR · texte numérisé non relu

PLUIE D OR

Nous avons laissé le petit Isidore se jetant dans un coupé et se faisant conduire chez un marchand de .hs vaux des Champs-Elysées.

Le cochera reçu l'ordre d'aller comme le vent, en fort peu de temps Isidore est arrivé chez un marchand de chevaux ; il se présente avec cet aplomb que donne un portefeuille richement garni. Il achète un charmant cheval pour lui et un autre pour le cabriolet dont il va aussi se faire présent. Il offre de laisser des arrhes sur son marché ; mais lorsqu'il a donné son adresse, lorsqu'il a dit qu'il était le fils de M. Duhautcours, le marchand s'incline et ne veut rien recevoir, il met toutes ses écuries à la disposition du jeune homme; le nom de Duhautcours est tellement connu dans le grand monde, dans la haute finance, que les fournisseurs sont enchantés d'avoir pour client le fils de ce millionnaire.

Chez le carrossier cela se passe absolument comme chez le marchand de chevaux; il en est de môme chez le tailleur, le bijoutier, le chemisier, le gantier; Isidore dit ces mots magiques :

« — Je suis le fils de M. Duhautcours, vous porterez « tout cela à l'hôtel de mon père, où je loge. »

Aussitôt chacun de s'incliner et de mettre son magasin à sa disposition.

Isidore aurait voulu entrer tout de suite en possession de sa voiture ; mais il y a plusieurs choses à terminer à celle qu'il a choisie, il ne peut l'avoir que le lendemain.

Ses emplettes achevées, il revient à l'hôtel et demande à un valet où est le logement qu'il doit habiter et le domestique qui doit le servir. Le valet salue jusqu'à terre, conduit Isidore dans un charmant appartement situé à l'entre-sol sur la rue et qui se compose de cinq pièces, en disant :

« — Voilà le logement de monsieur... s'il ne le trou- « vait pas assez grand, il pourrait prendre celui du sert cond.

« — Celui-ci est bien, il me convient, je n'aime pas à « monter.

« — Si monsieur veut ensuite accepter mes services, « c'est moi que M. Duhautcours a désigné pour être son « valet de chambre.

« —Vous... soit!... votre nom?

« — Jolicœur.

« — Très-bien ! le nom sied à l'emploi. Jolicœur, j'at- « tends beaucoup de choses que j'ai achetées : deux « chevaux, un cabriolet-américaine, des habits, du « linge... des bijoux! vous recevrez tout cela... je sors.

« — Monsieur dinera-t-il ici?

« — Ma foi je n'en sais rien!... j'ai encore tant de chou ses à faire aujourd'hui... tant de monde à voir!... à « quelle heure dine mon père, M. Duhautcours?

« — A six heures et demie, monsieur.

« — A-t-il du monde à dîner.

« -~ Monsieur a presque toujours du monde, il est « fort rare qu'il dîne seul.

« — Tant mieux, il a raison, j'aime la société, moi ; « et puis en tète à tète nous pourrions bien nous eni- « bèter. »

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Isidore s'aperçoit que le valet fait un mouvement de surprise,' il reprend, bien vite :

« — Je veux dire... nous pourrions tous deux... nous « laisser aller à des souvenirs... mélancoliques... et u alors... »

Le petit jeune homme s'arrête en se disant :

« — Je suis Lien bon enfant de donner «les raisons à v< ce laquais!... zut!... poussons-nous de l'air!., allons « voir Tambourinetteet son amie, ces pauvres filles que « j'ai laissées en plan chez le traiteur il y a quinze jours... « si elles y étaient encore... ce n'est pas probable.. . J'iu rai d'abord à leur logement... où il est défendu de « fumer... Je vais commencer par acheter des panatellas, « c'est-à-dire par faire acheter... N'oublions pas ma haute « position. Jolicœur, allez me chercher des panatellast « des régalias, enfin ce que vous trouverez de plus beau, « de plus gros en cigare. Je veux asphyxier le portier « de mes donzelles!... ensuite je me mettrai à la re- « cherche d'Auguste; et ce pauvre Langlumot!... s'il « était encore à Paris, c'est à lui que je ménagerais des « surprises. Tiens, ça me fait penser que je l'ai laissé « aux prises avec mon cocher au coin de la rue Chariot... « Ah I mais à propos de cocher, il me faut un groom « pour monter derrière mon cabriolet... M. Jolicœur, « mon valet de chambre, est trop grand pour tenir cet « emploi... d'ailleurs ce n'est pas trop d'avoir un valet « de chambre et un groom... Je m'occuperai de cela dans « mes courses.

« — Monsieur, voilà ce qu'il y a de mieux en cigares...

« — « C'est bien. »

Isidore serre dans un secrétaire une partie de ses billets de banque. Il en fait changer deux, emplit ses poches d'or, met à sa bouche un cigare gros comme une carotte et sort de l'hôtel en se déhanchant comme s'il allait danser la jota aragonaise. Mais l'or qu'il avai H. 9

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~urlui, au lieu d'alourdir sa marche, le rendait plus leste, plus léger, il se sentait si jo}"eux qu'il avait beaucoup de peine à se retenir, et à ne point danser dans la rue. Il a bientôt rencontré une calèche de louage dans laquelle il se jette en donnant au cocher l'adresse de mademoiselle Tambourinette.

Isidore se carre et s'étale dans la calèche comme s'il voulait se coucher sur les deux banquettes, il fume sa carotte de tabac et crache au hasard sur la foule qui passe près de sa voiture, il se dit que le fils d'un miliionnaire peut cracher partout ; il regarde avec dédain les piétons et voudrait dans son ivresse que son cocher brisât quelque devanture de boutique et renversât quelque passant ; mais le cocher qui n'éprouve pas le même enthousiasme que le monsieur qu'il conduit, ne se livre pas à ces petits divertissements.

La calèche s'est arrêtée devant la cour de la maison où l'on ne fume pas. Isidore saute en bas, entre dans la cour, toujours avec sa carotte dans la bouche, et passe sans rien dire devant la loge du portier qui lui crie en vain :

« — Où va monsieur ?. .. que demande monsieur?... « monsieur, éteignez-donc votre cigare avant de mon- « ter l'escalier. »

Isidore n'écoute pas le portier, il connaît le chemin, il est déjà au cinquième que le cerbère, encore boiteux par suite du coup de pied que lui a donné Auguste, est à peine au milieu de la cour d'où il s'égosille à crier :

u — On ne fume pas ici !

« — Voilà la fausse porte de l'armoire dans laquelle « logent ces demoiselles, » dit Isidore en tirant avec tant de force un cordon de sonnette nouvellement posé que, pied de biche et cordon, tout lui tombe dans la main. Presque aussitôt la porte s'ouvre et un monsieur Têtu d'un méchant paletot d'été qui lui sert à la fois de

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veste, de pet-en-1'air et de robe de chambre, parait en criant d'un ton furibond :

« — Qui est-ce qui se permet de sonner chez moi au « point de tout casser... de briser mon cordon... de « faire.,, de... Tiens! c'est Isidore !...

« — Eh ! c'est Berlinet ! »

Le beau courtier en vin était de la connaissance du jeune Carambolage, c'était un de ces amis de plaisirs, de folies, qu'on rencontre toujours lorsqu'on a de l'argent à dépenser, qu'on ne revoit jamais quand on est sans le sou.

a — Comment, Berlinet, vous êtes chez Tambouri- « nette ?...

« — Je suis chez moi, je vous prie de le croire...

« — Ah! vous logez maintenant dans cette armoire !

« — Armoire... mais c'est une très-jolie petite pièce, « un peu étroite, mais bien décorée...

« — Oh ! je la connais...

« — Sapristi, quel beau cigare vous fumez...

« — N'est-ce pas... je ne fume plus que ce qu'il y a « de plus cher maintenant.

« — Diable... il parait que les affaires vont bien pour « l'instant...

« — J'ai retrouvé ma famille, mon cher... et j'ai un « père millionnaire, rien que ça!...

« — Il serait possible... entrez donc, cher ami, ne res- « tez pas sur le carré...

« — Ce n'est pas la peine... c'est chez Tambourinelte « que je venais, elle ne loge donc plus ici?

(( — Je ne saurais vous dire qu'une chose, c'est que « j'habite cette chambre depuis huit jours, et je n'y ai « trouvé personne.

« — On lésa fait déguerpir, ça ne m'étonne pas, mais « je veux les retrouver...

« — On ne fume pas dans la maison... Eh ! monsieur, « la-haut !...

« — Entendez-vous notre concierge qui crie de la « cour...

« — Oui... oh! je le connais votre concierge... j'ai dé- <« jà eu affaire à lui... Berlinet, êtes-vous libre, je vous « emmène avec moi à la recherche de ma chemisière... « J'ai une calèche en bas, en attendant que j'aie le ca- « briolet et les chevaux que j'ai achetés aujourd'hui ; et « un groom... avec une livrée un peu chouette...

« — Si je suis libre... toujours... ce cher Isidore... une « calèche en bas... c'est délicieux... et un cabriolet, perce mettez seulement que je passe un vêtement plus con- « venable... entrez donc...

« — On ne fume pas ici!... eh! là-haut!...

« — - Va te faire... tout ce que tu voudras, portier! »

Isidore entre chez Berlinet dont la chambre n'est guère plus meublée que du temps où elle était habitée par les deux grisettes, si ce n'est un grand nombre de ces petitebouteilles dans lesquelles on met des échantillons de vin et qui sont rangées tout autour du papier granit comme pour tenir lieu de bordure.

Le beau courtier se hâte de faire sa toilette, tout en disant à Isidore qui examine les petites bouteilles :

« — J'ai pris ce logemeut... en attendant que je me « fixe à Paris, ceci n'est qu'un pied à terre.

« — Pour un pied à terre c'est un peu haut... il me « semble qu'une cave vous aurait suffi pour mettre « toutes ces petites bouteilles... sont-elles pleines?

« — Il y en a...

« — Peut-on en boire une au hasard?

« — Je ne vous le conseille pas, ce n'est point assez « bon pour un homme qui a calèche, chevaux, groom... « de selle... ce cher Isidore... ça nie fait bien plaisir que « vous soyez heureux... Depuis longtemps je me dis

a mais que devient-il, ce cher ami, je vous cherchais aux ils, aux spectacles, aux bals...

« — Je m'étais retiré comme Achille... à Scyros.

« — Vous étiez à Scyros?

« — Non... mais j'étais dans un atelier de dam

« — Ah! celés! ar!...

« — Dépêchons-nous un peu, mon petit.

« — Me voilà... encore ce petit nœud de cravate à « perfectionner...

« - Vous êtes superbe... Etes- vous toujours aussi a grand amateur du beau sexe...

« — Plus que jamais... je fais des conquêtes que c'en « est dégoûtant!. ..

« — En vérité!... qu'est-ce que je vais donc faire, « moi, avec mes millions?... je serai obligé d'avoir une « sentinelle à ma porte... on n'arrivera pas jusqu'à moi « sans un numéro... comme pour les omnibus.

« — Quoi? vous avez des millions?...

« — Puisque mon père en a et que je suis son fils « unique, vous voyez bien que c'est comme si je les « avais.

« — Ce cher Isidore !... ah! vous en êtes bien digne !... «je ne connais personne qui en soit plus digne que « vous... me voici à vos ordres. »

Au bas de l'escalier ces messieurs trouvent le portier toujours armé de son balai et qui cette fois pousse un cri d'elïroi parce qu'il reconnaît dans Isidore le com pagnon du jeune homme qui lui a donné un si vigoureux coup de pied. Mais Isidore met sur-le-champ un .erme à ses terreurs en sortant de sa poche deux napoléons avec lesquels il lui bouche les yeux en lui disant:

« — Ne crions plus, ne soyons plus méchant, prenons

cesjaunets et répondons à papa... que sont devenues m les deux chemisières qui demeuraient dans l'armoire « où je viens de trouver monsieur ? »

Le portier salue jusqu'à terre, prend les pièces d'or et répond :

« — Monsieur, aussi vrai que vous êtes un honnête « homme, ces demoiselles, auxquelles on avait donné « congé pour le terme et qui pouvaient encore rester « six semaines, ont di>paru un matin sans dire gare, « autrement dit sans payer. Elles ont enlevé le mobi- « lier. .. A la vérité il D'y avait pour tout meuble qu'un a lit et des chaises... Mon épouse et moi nous en « sommes encore à deviner comment elles ont pu em- « porter cela à notre barbe, sans que nous ayons rien « vu... mais c'est la pure vérité... comme vous avez une « calèche...

« — Alors vous ne savez pas où elles demeurent « maintenant.

« — Monsieur doit bien penser qu'elles ne nous l'ont « pas dit.

« — Très-bien, en voiture en ce cas. »

M. Berlinet s'élance dans la calèche et cherche de quelle manière il s'y asseoira pour être le plus en \ Isidore se place près de lui et crie au cocher :

« — Rue d'Amsterdam... je vous arrêterai devant l'hù- « tel où je vais.

(( — Vous pensez que vos grisettes sont allées rue « d'Amsterdam? » dit Berlinet.

« — Non pas! mais, là, j'espère trouver encore Au- « guste... vous savez, le gros Auguste. ..

« — Ah! votre ami intime, le docteur...

« — Drôle de docteur, allez! qui ne fait prendre à ses « malades que de ce dont il veut lui-même manger...

« — Est-ce qu'il lui est tombé des millions à cet e\- « cellent Auguste?

« — Non, mais il lui est tombé un oncle qui avait tait « un héritage que nous l'aidions à manger... j'ai eu a différends avec «-et oncle... bonne ganache du rest«\..

AL MX I S BT GEOBGIRA loi

«il doit être maintenant retourné dans sa Normandie...

» je ne mus pas certain qu'Auguste loure encore à L'hôtel

« où était l'oncle, mais enfin nous y aurons, j'es| « des renseignements... et par Auguste, je compte arri- « ver à Tambourinette.

« — Il me parait que vous tenez beaucoup à cette « chemisière...

«< — Je tiens surtout à ce qu'elle me voie avec ma « voiture, mes chevaux et mon groom.

« — Je comprends cela; il n'y a donc pas longtemps « que vous êtes millionnaire?

« — Depuis ce matin.

« — Ah bigre!... vous n'avez pas encore beaucoup «joui de votre fortune.

« — Aussi je compte réparer le temps perdu... cocher, «cette, porte cochère là-bas... très-bien, nous y som- « mes... »

Au moment où la calèche s'arrête devant la porte l'hôtel un jeune homme en so;tait, il lève les yeux, reconnaît Isidore et s'écrie :

« — Isidore!...

« — Tiens, c'est Auguste!... en voilà de la chance... « c'est toi que je venais demander ici... mais je ne comp- « tais pas trop t'y trouver...

« — Et l'ami Berlinet avec toi!

« — Bonjour, cher docteur, enchanté de vous revoir...

« — Alors la calèche est à Berlinet?

«—Pas du tout! elle est à moi... ah! mon pauvre « Auguste !... tu ne sais pas encore que mes espérai] « se sont réalisées !... j'ai retrouvé une famille!... c'est- « a-dire il n'y a qu'un père, mais c'est assez... il est « millionnaire... je suis iils unique...

u — Il serait possible !... ce n'est pas encore une « blague?

k — Uue blagu \.. tiens, vois si je te mens... »

En disantcela Isidore fourre ses deux mains dans ses poches, et les retire pleines de pièces d'or ; à cette vue Auguste ne doute plus et il saute dans la calèche en s'écriant :

« — Je vais avec toi... je ne te quitte plus... j'ai assez « de mon oncle qui veut absolument me marier à une « de ces demoiselles de la Grenouillère.

«— Comment... est-ce que ton oncle est encore à « Paris?...

« — Eh oui... au moment qu'il allait partir, sa femme « est arrivée avec le petit garçon et le voisin Ranflard...

« — Ah mon Dieu! quelle débâcle!...

« — Tout ce monde loge ici dans l'hôtel...

« — Tu nous conteras tout cela, mais d'abord sais-tu « où demeure maintenant Tambourinette.

« — Certainement... dans une maison neuve rue de « Rivoli. s. un joli appartement de douze cents francs au « cinquième qu'elle ne payera pas... mais on appelle v< cela : essuyer les murs, et le propriétaire qui ne trouve a pas à louer ses logements, parce qu'ils sont fort chers, « n'est pas fâché d'y loger gratis quelquesjolies femmes, « dans l'espérance que cela fera louer ses autres apparte- « ments...

« —Ceci peut être une bonne combinaison. Cocher, rue « de Rivoli, quel numéro?...

« — Près de*, la caserne.. .j'indiquerai la maison.

« — Et maintenant prends ton récit à dater du mo. « ment où l'on t'arrêtait pour le coup de pied que tu a avais donné au portier de ces demoiselles.

« — Et où tu m'as planté là... dans rembarras, c'était « aimable!

« — Mon cher ami, on nous aurait arrêtés tous les <( deux, c'était bien assez d'un, d'ailleurs nos donzelles « étaient là, il leur fallait un cavalier, je les ai menées « (liez le traiteur que je t'avais désigné, nous a\

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«jeune en t'attendant, car je croyais toujours que tu « allai? arriver.

« — On ne voulait pas me lâcher au corps de garde « sans que quelqu'un vînt répondre de moi, je me suis « décidé N. envoyer un commissionnaire à mon oncle, qui a l'a fort mal reçu. Ce n'est qu'à dix heures du soir « qu'il est venu me réclamer... mais il était très cour- « roucé contre toi... il paraît que tu avais écrit en son « nom aux demoiselles de la Grenouillère pour leur em- « prunter deux cents francs. . .

« — C'était pour retirer nos deux chemisières, que j'a- « vais laissées en gage chez le traiteur...

(( — Mon oncle furieux avait forcé ton commissionnaire « à lui dire la vérité et à le conduire où tu l'attendais.

« — Je m'en suis bien douté, j'étais en nacre, je l'ai u vu venir de loin... je me suis sauvé.

« — Mon oncle est entré dans le fiacre avec maître « Chipotier qui l'accompagnait ; ne t'y trouvant pas, « ils en redescendaient, quand le cocher est accouru; il « s'en est pris à eux de ta disparition; a prétendu qu'ils « s'entendaient avec toi pour te faire partir sans payer « ce que tu lui devais, maître Chipotier voulait intenter « un procès au cocher qui lui a donné un coup de poing, « mon oncle a trouvé plus court de payer. Enfin il ne « m'a réclamé qu'à condition que je ne te revenais « jamais... du reste il comptait partir le lendemain « et m'emmener avec lui, mais le lendemain ma tante « arrive avec Alphonse et son voisin. Ma tante qui sait « queson époux s'est amusé à Paris, prétend s'y amuser « aussi et mon oncle qui craint que je ne conte ses fre- « daines à sa femme, est redevenu avec moi doux comme « un agneau. Voilà la position. Tous les jours mon oncle « demande à retourner à Lisieu.x, mais ma tante s'écrie : «j'ai bien des choses à voira Paris, Phonphoose s'y « amuse beaucoup, je veux y rester encore. D après cela,

« comme on fait toujours les volontés de monsieur « Phonphonse, tant qu'il s'amusera à Paris, on y res- « ter a.

« - Dans tout cela je vois toujours Tambourinette « et son amie en gage chez le traiteur?

« — Je suis allé les délivrer à onze heures du soir... « vous aviez mangé et bu pour cinquante-huit francs!...

« — C'est une misère !... tiens, voilà un billet de cinq ;« cents... nous devons être quittes ?

« — J'accepte... et avec joie, car les deux cousines ont « l'indécence de ne plus vouloir être malades... mais « je n'en reviens pas... tu nages donc dans les billets « de banque?...

« — Je te répète que mon père est millionnaire... c'est « monsieur Duhautcours, un capitaliste si bien famé « dans Paris que dès que j'entre dans un magasin et « que je me fais connaître on met toutes les marchan- « dises à ma disposition !...

« — il t'a donc reconnu, ton père ?

« — Qu'il est bête ! puisqu'il me faisait chercher par- « tout... ce n'est pas pour me renier... et puis ilaperdu « les enfants légitimes qu'il avait...

« — oh ! alors ton sort est assuré.

« — lia commencé par me mettre vingt-cinq mille « francs dans la main en me disant ; quand il n'y en « aura plus, il y en aura encore.

«— Vingt-cinq mille francs ! ce cher ami... embras- « sons- nous !

« —Veux-tu me laisser tranquille... dans une calèche, « nous aurions l'air de jouer la parade...

M — Voici la demeure de ces demoiselles.

a — Restez dans la voiture, je vais les chercher.

« - Elles ont changé de nom... Demande madame de m Platinoff.

t* — Très-bien. »

ALEXIS ET GKORGINA

Isidore a bientôt trouvé l'appartement de madame de Platinoff; il sonne comme chez Berlinet cependant la

sonnette résiste cette fois ei mademoiselle Calinette vient ouvrir, vêtue d'un jupon très-court et d'une ba^quine très-serrée. Elle pousse un cri en reconnaissant Isidore.

« Ah! mon Dieu!... c'est lui! ce vilain polisson qui & nous avait laissées en plan... Tamhourinette, c'est le « petit Carambolage!... »

Isidore pénètre dans l'appartement qui est fraîchement décoré; il n'y manque que des meubles pour qu'il ait l'air habité. Cependant dans la quatrième pièce or trouve enfin un lit, des chaises et un somno. C'est la que TamboLirinette est occupée à des ablutions que l'arrivée du jeune homme n'interrompt point ; elle se contente de faire chorus avec son amie.

« — Comment! cet affreux Isidore!... ce mauvais « sujet qui nous abandonne dans un restaurant!.. « aussi ! vous ne nous y reprendrez pas à aller diner « avec vous.

« — C'est-à-dire, que je vous y reprendrai aujourd'hui « même, car c'est pour cela que je viens vous chercher, « charmantes bayadères!

« — Le plus souvent que nous irons !... sans Auguste « nous serions encore en nantissement là-bas.

u — Auguste, est en bas dans nia calèche, avec notre « autre ami, Berlinet, un gaillard qui fait de l'œil comme « un Américain... Allons, mes belles, suivez-nom... Tenez, « petites, voici en attendant pour vous amuser a jouer a au bouchon. »

En disant cela, Isidore sort de sa poche une poignée de napoléons qu'il jette au milieu de la chambre. Les pièces d'or roulent de tous cùtés, les deux grisettes se jettent a quatre pattes en poussant des cris de joie Isidore, qui s'amuse à les voir courir après les napo-

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léons comme des chats après un bouchon, recommence à leur jeter de l'or, jusqu'à ce qu'enfin ces demoiselles s'asseyent par terre épuisées de fatigue et dans un désordre très-indiscret.

t — Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire!... une « pluie d'or à présent!...

« — Oui, mesdames, je suis Jupiter et vous êtes mes « Danaés...

« — Qu'est-ce que c'est qu'une Danaé? une nouvelle « maîtresse que vous avez...

« — Laissons-la la mythologie... il s'agit mainte tenant de vous habiller, de vous faire superbes...

« - Tiens, Calinette, il y eu a encore un sous le lit».- « là-bas...

« — Laissez donc cela... ce n'est pas avec un napo- « léon de plus où de moins que vous aurez des caehe- « mires et je veux que vous en ayez chacune un au- « jourd'hui...

« — Chacune un cachemire... mais vous avez donc « volé le Trésor?...

« — Je n'ai rien volé, j'ai un père millionnaire, cela « me suffit. ..

« — Un père millionnaire... c'est donc comme un « oncle d'Amérique dans les vaudevilles?

« — C'est bien plus beau... dépêchons... dépêchons... « ah! quels vilains mantelets... quels chapeaux fai

« — Dame, on met ce qu'on a.

« — Nous changerons tout cela en chemin... èles-vous « prêtes?...

« — Oui...

« — Partons.

« — Tambourinette, ferme bien la porte... à pi « que nous avons de l'or chez nous.

«— Oh! sois tranquille... je ferme à double tour...

a — Où as-tu caché nos napoléons?

« — Ma foi, faute d'autre endroit je les ai mis dans «Je pot de chambre. ..mais ça vaut mieux qu'un secré- « taire, ce n'est jamais là dedans que les voleurs von1 « fouiller. »

Les deux grisettes moulent dans la calèche, où ces messieurs se serrent pour leur taire de la place. M. I.erlinet propose de prendre une de ces dames sur ses genoux, mais elles préfèrent la banquette du fond. Isidore dit à son cocher de les conduire chez M. Biétry. Les jeunes gens ouvrent de grands yeux en se demandant ce qu'on va faire là, les demoiselles sautent de joie, on est obligé de les retenir par leur robe pour qu'elles ne sautent pas hors de la calèche. On arrive chez le marchand de cachemires, Tambourinette et son amie trouvent tout si beau qu'il leur est impossible de choisir, alors c'est Isidore qui prend deux cachemires de quinze cents francs chaque et les pose sur les épaules de ces demoiselles... puis il jette trois billets de mille francs sur un comptoir et on remonte en voiture; les jeunes filles sont presque momifiées par la joie, elles ne peuvent plus faire aller leurs jambes.

Au moment où la calèche va partir, un commis du magasin accourt apportant les matelets que ces dames avaient oublié de reprendre.

u — Ah! ti! non, nous ne voulons plus de ça à pré- « sent! » s'écrie Tambourinette en repoussant le petit paquet roulé qu'on lui présente. « Est-ce que nous repor- « terons jamais ces horreurs-là!... »

Mais M. Berlinet saisit le paquet et le fourre dans sa poche en disant : •

« — J'en ferai cadeau aux nièces de ma portière. x>

Isidore fait bientôt redescendre les deux amies devant un beau magasin de modes et leur achète a chacune ce qu'il y a de plus élégant en chapeau. Vêtues ainsi, les deux grisettes deviennnent des lorettes premier numéro

et lorsqu'elles remontent en calèche lesjeunesgens poussent des cris d'admiration. Une apprentie modiste arrive comme le jeune commis, au moment où l'on va repartir, seulement elle n'apporte pas les chapeaux mais elle demande à quelle adresse on doit les renvoyer.

« - Nous ne voulons plus les revoir jamais ! » s'écrie Tambourinette. Alors Berlinet donne sa carte à la modiste en lui disant :

« — En ce cas, faites-les porter à cette adresse car « tout ce qui vient de ces dames est précieux pour moi.

« — Je crois plutôt, » s'écrie Isidore en riant, « que ic notre ami a l'intention d'ouvrir une boutique au « Temple. »

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