LE FRERE DE T A MB OU R I X E TT K
Après avoir fait arrêter la calèche pour acheter au deux chemisières des gants parfumés, Isidore dit à Tambourinette :
« — Maintenant, je crois, mon Andalouse, vous avoir « entendue parler d'un frère... que vous attendiez de a votre pays... la Savoie... il me semble?
« — Certainement... je suis Savoyarde.
« — Vous en êtes bien capable... Ce frère, quel âge a- « t-ii?
« — Bientôt douze ans; mais il est très-petit pour « son âge.
« — Tant mieux 1... plus il sera petit, plus il me con- « viendra... Est-il arrivé à Paris?
« — Oui, depuis six semaines.
« — Où est-il?
u — Dame... il est...
« — Voyons! achève donc... Parbleu! je devine bien « qu'il n'est pas à l'Ecole polytechnique
« — Oh! non... il est en apprentissage.
« — Chez un épicier?
a — Non, chez un décrotteur en boutique.
« — Très-bien ! Comme je pense qu'il n'a pas une »< vocation insurmontable pour l'état de décrotteur, « nous allons l'enlever de chez son professeur.
« — Que voulez-vous donc faire de mon frère?
« Mon groom... un groom à livrée superbe, galonnée « d'or sur toutes les coutures... avec un lampion sur « la tête, autrement dit un petit tricorne plat... cela « vous va-t-il, mon amour ?
« — Je crois bien... Jacquot en sera enchanté!
« — Il s'appelle Jacquot... Je lui donnerai un autre « nom, et'pour qu'il reste petit, je lui ferai boire de l'éau- « de-vie matin et soir, on prétend que cela empêche de « grandir...
« — Sera-t-il heureux, ce polisson-là!
« — Dans quel quartier étudie M. Jacquot?
« — Passage des Panoramas.
« — Cocher, conduisez nous passage des Panoramas... « Tu iras jusqu'à la boutique, et tu feras signe à ton « frère de te suivre.
« — Sans qu'il se débarbouille?
« — Il aura le droit de se débarbouiller... »
La calèche arrête devant une des entrées du passage des Panoramas.
Tambourinelte descend en se donnant des airs dignes de sa nouvelle toilette.
« — Ce petit garçon va arriver, sale comme un décrotteur, » dit Auguste; « est-ce que tu comptes le pla «ainsi derrière la calèche? Ça fera un singulier eftetJ
« — Soyez donc tranquille, gros docteur, vous oubliez « toujours que je suis farci d'or, et qu'à Paris avec de «l'or, on opère des changements à vue... n'est-ce pas,
Berlinet? »
Mais Berlinet faisait de l'œil à Calinette, ce qui ne l'empêche pas de s'incliner à chaque chose que dit Isidore, en murmurant :
« — Je suis entièrement de votre avis
Tambourinelte revient avec un pet t garçon qui a les mains et la figure noires comme un charbonnier
veste et son pantalon n'ont plus de couleur, et sa casquette n'a plus de forme.
Il n'est guère plus grand qu'un enfant de huit ans.
Il court d'un air effaré devant sa sœur, qui, lorsqu'il s'arrête, le fait avancer avec la pointe de sa bottine.
« — Voilà... l'objet! » dit Tambourinette en remontant en voiture. « Où voulez-vous le mettre?
« — Monte, petit, et couche-toi par terre, sous nos « pieds ; il nous servira de coussin, et on ne le verra pas.
« — Allons, monte Jacquot ? »
Le petit garçon ouvre de grands yeux, en répondant avec un accent très-prononcé :
« — De quoi que tu disa, ma sœur T
« — Monte donc, imbécile !
« — Où que je vas me plaça?
« — Assieds-toi là, à nos pieds... en travers.
« — Dans tes jamba, ma sœur ?
« — Monsieur Jacquot, » dit Isidore, « il faut vous « dispenser de dire à chaque instant : Ma sœur, en par- « lant à mademoiselle, vous lui direz simplement : Madame.
« — Entends-tu, Jacquot?
a — Oui, madame ma sœur.
« — Madame tout court, imbécile !
« — Oui. madame Tout-Court.
« — Sapristi î nous aurous du tirage avec ce petit- « là!... Enfin, pourvu qu'il porte bien ma livrée et qu'il « ne grandisse pas, voilà tout ce qu'on lui demande !... « Cocher, menez-nous devant un beau magasin de con- « faction pour hommes, que je fasse habiller ce moutard « des pieds à la tête. »
La calèche se remet en marche.
Le frère de Tambourinette s'était couché en travers dans les pieds de la compagnie.
Au bout d'un certain temps, les messieurs et les dames
font la grimace, tirent leur mouchoir et se bouchent le nez.
Enfin. Isidore s'écrie :
« — Ah ! mais... cela sent bien mauvais... qu'en dites- « vous ?
« — Oui, nous avons passé près d'une fuite de gaz.
« — Alors il y a donc des fuites tout le long de notre « chemin, car l'odeur ne cesse pas.
« — C'est vrai... je crois plutôt qu'elle augmente.
« — Voyons, Berlinet, vous ne dites rien... est-ce que • vous ne trouvez pas que cela empoisonne ?
« — Je suis entièrement de votre avis.
« — Dis doue, Tambourinette, j'ai dans l'idée que « c'est ton frère qui pue comme cela...
« — Ma foi ! j'en ai peur.
« — Est-ce que c'est dans ses habitudes? Si je savais « cela, je t'avoue que je renoncerais à en faire mon o i:room !
« — Mais non, ce ne peut-être qu'accidentel...
« — Dis donc, petit, est-ce que tu es indisposé... est-ce « que tu es mal là-dessous?
<( — Oh ! non, moussia... au contraire ! Quand je vais « en voiture, je suis si content, que ça me fait tressau- « ter... comme si je dansa!
« — Très-bien... tâche de moins danser. Heureuse- « ment, voilà où l'on va te transformer. »
La calèche arrête devant un immense magasin de con « fection.
La compagnie voit avec plaisir M. Jacquot sortir de la voiture.
« « — Il faut m'habiller ce petit bunhomme-là des « pieds à la tète, en faire un groom de grande maison. « Je ne regarde pas au prix... » dit Isidore en entrant dans le magasin. — « Je vois un chapelier en face... un « cordonnier à côté... ayez la complaisance d'y faire
« prendre tout ce qu'il faut pour compléter la toilette « de ce gamin.. . »
Quand un acheteur déclare qu'il ne regarde pas au prix, il est toujours certain d'obtenir tout ce qu'il demande.
On met au petit garçon une culotte et une veste rouge à galons d'or, puis une redingote noisette à boutons de nacre, qui descend jusqu'à terre. On lui trouve des bas, des souliers, un chapeau rond très-haut de forme, que l'on entoure aussi d'un large galon, enfin on lui met une cravate blanche et jusqu'à des gants.
C'est dans cette tenue que Ton ramène M. Jacquot à la calèche et qu'on le fait monter sur le siège à côté du cocher. On est obligé de l'y porter, parce qu'avec sa cu- 1 - > î te galonnée il a beaucoup de peine à faire aller ses jambes.
Un commis de magasin vient aussi avec un petit paquet, qu'il semble ne porter qu'avec répugnance et qu'il présente à Isidore en disant :
« — Voici les vêtements que portait le petit garçon.
« — Beiiinet! ceci vous regarde... Prenez-vous cette « défroque ?
« — Non! oh! non... éloignez... éloignez cela, mon- « sieur!... » s'écrie le courtier en repoussant le paquet.
« — Alors... » dit le commis, «je vais le déposer au « coin de la borne, car nous ne voulons pas que cela m rentre chez nous.
« — Et, maintenant, où dois-je vous conduire?... » demande le cocher.
« — A la Maison-d'Or, où nous allons diner, souper «et passer une partie de la nuit.
« — Est-ce que monsieur me gardera pour la nuit?
« — Je le crois bien... est-ce que je puis être un mo- « ment sans voiture?... Tenez, cocher, voici de l'or, « vous êtes à moi jusqu'à demain, et alors l'aurai une
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« autre voiture, mais que je n'aurai pas besoin de « payer. »
La société arrive à la Maison- d'Or. Un repas magnifique est commandé.
Pendant qu'on dresse le couvert et que les dames se chauffent les pieds, Isidore, qui éprouve le besoin de se montrer et de dire à tout le monde qu'il est millionnaire, descend sur le boulevard et se promène devant les passages de l'Opéra en fumant un cigare. Ainsi qu'il l'espérait, il ne tarde pas à rencontrer de ses connaissances de café; joyeux compagnons, toujours prêts à s'amuser, surtout lorsque cela ne leur coûte rien. Isidore en invite cinq à dîner en leur promettant un festin complet; ces messieurs acceptent sur-le-champ la proposition, et le nouvel enrichi revient au restaurant avec cinq convives de plus, qu'il présente à la compagnie, en disant :
« — Plus on est de fous! plus on rit... voilà cinq amis « que je 'vous amène... j'aurais voulu en rencontrer « douze je les aurais amenés également... ce sera pour « une autre fois. »
Ces demoiselles ne semblent pas intimidées en voyant tant de cavaliers. Berlinet fait la grimace parce que, parmi les nouveaux venus, il y en a deux assez jolis garçons et que cela peut lui faire concurrence près des daines. 'Auguste connaît la plupart de ces messieurs; après avoir pris quelques verres de madère, tout le monde se connaît.
Le repas est magnifique : les mets les plus recherch les plus délicats, les vins les plus fins et les plus chers sont servis avec profusion, et comme personne ne se ménage, les convives deviennent très-gais, très-bavards, très-bruyants.
Cependant Tambourinette et Calinette conservent assez de raison pour s'écriera chaque instant :
« — Ah! mon cachemire!... ouest mon cachmire
ALEXIS ET GKORGINA ]i"
Puis ces demoiselles quittent la table pour s'assun r que les cachemires sont bien à la place où elles les ont mis; alors elles reviennent en folâtrant vers la table, vont donner de petites tapes sur les joues d'Isidore en l'appelant amour d'homme! et demandent du Champagne frappé.
Après le dîner qui s'est prolongé tard, Isidore fait apporter une table de jeu et propose un lansquenet ou un baccara. La proposition est acceptée avec joie. L'amphytrion semble tellement disposé à jeter son or par les fenêtres, que tous ses amis désirent faire sa partie. Les deux grisettes préféreraient la danse au jeu, mais les hommes ne sont pas de cet avis; il n'y a que Berlinet qui se dévoue et fait alternativement polker chacune de ces demoiselles.
Isidore n'est point en veine, mais peu lui importe ; il veut toujours doubler, tripler l'enjeu. Sur les minuit, Calinette, qui a bu beaucoup de punch et se sent envie de dormir, dit à son amie :
« — Écoute donc. . . je ne pensais plus que nous avions « de l'or dans notre vase nocturne ; si on allait nous vo- « 1er.
«—Tu as raison. Allons-nous-en... Ces messieurs « sont acharnés a leur jeu... ils ne s'occupent plus de «nous, ce n'est pas bien amusant... Isidore doit venir « demain; il m'a promis de m'acheter des meubles, ma «chère, d'en mettre dans les cinq pièces de notre appar- « tement... C'est ça qui sera chic!...
«— Oui, pourvu que ses bons amis ne lui gagnent pas « cette nuit tout ce qu'il possède!
« — Que tu es bête!... puisqu'il est millionnaire... Garçon, la calèche est-elle en bas?...
« — Oui, madame...
« — Nous allons nous faire ramener. »
EtTambourinette court embrasser Isidore en lui disant :
« — Cher amour, nous nous en allons, Talinette et «. moi, parce que nous avons mal au cœur,
« — Très-bien, allez...
« — Tu viendras me voir demain, tu me l'as promis?...
« — Oui, oui...
« — Nous prenons la calèche pour nous ramener « et nous la renverrons ici.
« — Je l'espère bien... allez... adieu, bonsoir.
« — M. Berlinet demande à s'en aller avec nous... cela « te contrarie-t-il?
« - Ça m'est bien égal... mais, pour Dieu, laissez-moi « jouer! »
Is dore est tout à son jeu, parce qu'il commence à perdre près de mille francs. Ses bons amis de café mettent à profit son laisser-aller. Pendant qu'il joue comme un fou, les autres jouent serré, et s'arrangent de manière àne pas reperdre cequ'ils gagnent. Le premier, qui a empoché six cents francs, s'éclipse en disant qu'il a très-mal à la tête. Un second en fait autant après avoir gagné mille francs. Efin, lorsque Isidore a perdu trois mille francs, il se trouve n'avoir plus devant lui que son ami Auguste, qui, à moitié gris et endormi, peut à peine tenir les cartes et balbutie :
« — Est-ce que tu veux encore jouer?... Moi, j'aime- « rais mieux aller me coucher?...
« — Comment! je perds trois mille francs, autnoins... « et on s'en va... ils sont partis sans me donner le temps «de me rattraper... Ils sont gentils, ces messieurs!...
« — Écoute, tu es en mauvaise veine... tu aurais « perdu ta culotte cette nuit, il ont bien fait de s'en « aller... Moi je te gagne deux cents francs... veux-tu « que je te les joue?...
« — Non... c'est inutile !... Après tout, je m'en moque... « j'ai d'autres billets de banque, et puis je suis à la «source... Allons nous coucher... Il est temps que je
« rentre à l'hôtel démon cher père... Ali! bigre! j'y « pense maintenant... il m'a peut-être attendu pour « dîner... Le fait est que pour le premier jour que je «retrouve un père, j'aurais -bien dû lui tenir compa- « gnie... Le bonheur m'a étoudi. Bah! après tout, je « trouverai une excuse... et puis, M. Duhautcours m'a « dit : Je dineàsix heures, venez quand vous voudrez... « mais il ne m'a pas dit : Je vous attendrai... Garçon! Ja « carte à payer...
« — Voilà, monsieur...
« — Voyons un peu... quatre cent vingt francs... pour « dix personnes... Eh bien, ce n'est pas trop cher! « — Je trouve que c'est salé.
« — Est-ce que tu n'as pas bien dîné ? « — Si fait! trop bien, même... il y a du trop plein. « — Tenez, garçon... voilà un billet de cinq... qu'on « se paye... Tiens... tiens... je me fouille... il ne m'en « reste plus... ça n'a pas été trop mal aujourd'hui ! « — Combien avais-tu sur toi?
«— Six mille francs en billets de banque, et deux « mille en or... J'ai dépensé mes billets... mais j'ai en- « core une poignée d'or dans ma poche.
« — Ainsi, tu as dépensé aujourd'hui près de huit « mille francs... huit mille francs par jour... Je ne crois « pas que le père le plus millionnaire permette à son fils ce régime-là...
« — Mon pauvre Auguste... tu deviens ladre... c'est « ia société de ton oncle Langlumot qui te gâte... Gar- <( çon, où est mon groom?... car, au fait, j'ai un groom, « et je l'avais totalement oublié!...
« — Monsieur, ^votre groom a dîné avec votre cocher...
« on les a servis avec d'autres domestiques. Après avoir
« dîné, il s'est couché dans votre calèche... Je pense
« qu'il y est encore. >•,
On trouve en effet M. Jacquot endormi sur le tapis de
la calèche, dans laquelle les deux jeunes gens montent sans se donner la peine de l'éveiller. Mais au bout d'un moment, ces messieurs s'écrient :
« — Sapristi! la même odeur que ce matin!...
« — Décidément, ce petit garçon n'est pas agréable « en voiture.
« — Sois tranquille; à l'avenir, il ne montera que « derrière. »
De la Maison-d'Or, il n'y avait qu'un chemin très-court pour être à l'hôtel de Duhautcours.
« — Nous y voici, » dit Isidore en sautant à terre... « C'est dans cette belle maison que je loge, mon cher, « et cette maison est à mon père...
« — C'est magnifique... réveille donc ton groom...
« — Allons, Jacquot, debout...
« — Quoiqui gnia, moussial » dit le petit garçon en se frottant les yeux.
« — Il a un accent bien peu anglais ton groom.
« — Je dirai qu'il est Italien. Auguste, veux-tu que « la calèche, te reconduise chez toi... le cocher est « payé.
« — Je le veux bien. Quand te verrai-je?
« — Demain, chez Tambourinette, à deux heures.
« — C'est convenu!... »
Auguste est parti avec la voiture. Isidore entre clans la cour de l'hôtel en disant au petit groom :
« — Toi, tu ne t'appelles plus Jacquot, mais M; « rille... souviens-toi de répondre à ce nom-lè... entends « tu? Mascarille.
« — Oh oui, moussia... Bellabille !...
« — Je ne te dis pas Bellabille, serin! mais Mascarille. « Au reste ne parle à personne, c'est ce que tu pourras « faire de mieux. »
Isidore monte à son appartement où il trouve son valet de chambre qui l'attendait
ALEXIS ET GIJORGINA \t,\)
« — Jolicœur, M. Duhautcours m'a-t-il demandé au « moment du dîner.
« — Oui, monsieur, j'ai répondu que monsieur était « rentré et ressorti.
« — Très-bien, il ne m'a pas redemandé depuis?
« — Non, monsieur.
« — A quelle heure M. Duhautcours est-il visible le « matin?
« — Monsieur est toujours descendu dans son cabinet « à neuf heures et demie.
« — Sitôt que cela... j'aurais cru qu'il ne se levait qu'à « midi. A-t-on amené mes chevaux, mon cabriolet?
« — Oui, monsieur, les chevaux sont à l'écurie et la « voiture sous la remise.
« — Demain nous essayerons tout cela. Tenez, Jolicœur, « voilà un petit garçon qui me servira de groom. Cou- « chez-le où vous voudrez... il arrive d'Italie et parle « assez mal le français, mais il se formera... Allons, « Mascarille, suis Jolicœur, tu viendras demain matin « prendre mes ordres. »
Le petit Jacquot ne bouge pas, parce qu'il a déjà oublié qu'il se nomme Mascarille, il faut que son maître lui donne un coup de pied pour le faire marcher; il se décide enfin à suivre Jolicœur qui le pousse aussi devant lui en se disant :
«— Où diable mon nouveau maître a-t-il ramassé ce a jockey-là 1... »
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