‹ Alexis et GeorginaChapitre 13 sur 20 · LE VIN LE JEU ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

LE VIN LE JEU ET LES FEMMES

Isidore a dormi comme une marmotte ; lorsqu'il s'éveille il est onze heures sonnées. Il se frotte les yeux, repasse dans sa mémoire les événements de la veille, puis bien certain qu'il n'a pas rêvé tout cela, en voyant sous ses yeux une montre charmante qu'il a achetée la veille, il se hâte de s'habiller en se disant :

« — Il est bien tempsque j'aille présenter mes respects à « M. Duhautcours, et que je tâche d'excuser mon ab- « sence au diner d'hier... Un père qui vous bourre de « billets de banque mérite des égards... et celui-là plus « que tout autre, cari! n'est pas possible qu'il ressente « une grande tendresse pour moi... et s'il savait... Im- « bécile !... à quoi vais-je penser ! il y a de ces choses, « dont il ne faut môme pas se parler à soi-même 1 II « faut être comme ces menteurs qui finissent quelque- « fois par croire les mensonges qu'ils débitent aux « autres. »

Duhautcours était seul dans son cabinet, feuilletant des états de compte devant son bureau, lorsque Isidore se présente devant lui : le petit jeune homme a composé sa figure et soigné sa tenue ; il tâche entin d'avoir l'air raisonnable en saluant respectueusement le banquier qui l'examine assez sévèrement.

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«— Monsieur, » dit Isidore, « je viens vous offrir mes « respects, m'informer de votre santé, et m'excuser de « ne point m'être trouvé ici hier pour avoir l'honneur « de diner avec vous. »

Ce ton respectueux adoucit un peu le regard du Duliautcours qui répond en continuant d'examiner des comptes :

« — Vous n'êtes point obligé de dîner ici... je vous « ai laissé liberté entière...

« — Monsieur, soyez persuadé que je n'en abuserai « pas... mais hier... mon changement de position m'a- « vait tellement étourdi... et puis j'ai couru pour faire « des achats... le temps a passé si vite...

«— Oui... oui... je conçois... dites-moi, connaissez- « vous la famille Gerbier ?

a — La famille Gerbier... non, monsieur, voilà la « première fois que j'entends prononcer ce nom... est- « ce que ce sont des personnes que je dois aller voir, « monsieur ?

« — Nullement.. .je voulais seulement savoir... Vous « avez acheté un cabriolet?

« — Oui, monsieur?

« Et des chevaux?

« — Oui, monsieur, un cheval de selle et un autre « pour le cabriolet.

« — Savez- vous monter a cheval ?

« — Comme Baucher.

« — Faire des armes?

« — Comme Grisier!

a Et de la gymnastique ?

« — Comme Roux!

« - Mais votre éducation est complète alors l com- « ment diable avez-vous appris tout cela?

« — Quand on a des dispositions naturelles, mon- « sieur, on s'apprend tout soi-même.

« — E>t-ce que vous savez aussi parler l'anglais, « l'allemand, l'italien... »

Isidore fait cette fois un signe de tête négatif.

« — Eh bien, il faudra apprendre ces trois langues... « cela pourra vous servir lorsque vous voyagerez.. .et « quand on est riche on voyage souvent.

« — Je les apprendrai, monsieur.

« — C'est bien... au revoir... j'ai à travailler...

« — Je vous présente mes respects. »

Isidore enchanté d'être congédié, s'éloigne en sedisaut :

« — Le plus souvent que j'apprendrai ces langues « étrangères... est-ce qu'on ne parle pas le français parte tout... est-ce qu'on ne comprend pas toujours quei- « qu'un qui a les mains pleines d'or.

« — Le tailleur que monsieur a demaudé vient d'arri- « ver, » dit Jolicœur, « il attend chez monsieur avec « des marchandises.

« — Bravo... voyons le tailleur. »

L'industriel avait étalé sur des meubles une grande quantité d habillements d'homme ; il avait choisi ce qu'il avait de plus élégant et de plus à la mode.

Isidore enchanté dit au tailleur :

« — Laissez tout cela... je prends tout... gilets, pance talons... habits...

« — Les six paletots aussi ?...

« — Je vous dis que je prends tout !

« — Très-bien, monsieur, très-bien, trop heureux « d'avoir la pratique de monsieur. »

Et le tailleur s'en va à reculons en saluant toujours. Isidore fait une toilette entièrement nouvelle, puis s'écrie:

« — Vite en voiture... étalions chez Tambourinette... «je lui ai promis des meubles.... elle les aura... i « était charmante hier avec ce joli chapeau... llola, « Jolicœur !... a-t-on attelé :'...

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« — Oui, monsieur.. .

« — Ah! voilà mon américaine... charmant équi- « |i.ijjfe I léger, coquet... où est mon groom ?...

< — Il se promenait tout à l'heure dans la cour, mon- « sieur.

« — Mascarille... holà! Mascarillel... »

Le petit Jacquot ne pouvait pas s'habituer à répondre au nom de Mascarille, il faut que le valet de chambre le cherche et l'amène devant son maître; enfin le groom arrive, marchant toujours avec difficulté parce <|iie sa belle culotte rouge le gène entre les jambe?. Il fait une mine effrayée lorsque son maître lui dit de monter derrière sa voiture, parce qu'il croit qu'il doit se tenir debout sur le siège, mais il se rassure en sachant qu'il peut s'y asseoir.

Isidore fouette son cheval qui est fringant, vif et s'emporte facilement; le jeune homme qui n'a jamais conduit que des chevaux de louage, croit devoir se servir du fouet, son cheval hennit, se cabre, se dresse sur les pieds de derrière. M. Jacquot a peur et jette de grands cris. Isidore se tient ferme à sa place, mais le petit groom roule hors de son siège et va en tombant briser les glace de la devanture d'un beau magasin de nouveautés.

On parvient à calmer le cheval; Isidore paye les glaces cassées par son groom, M. Jacquot remonte en rechignant à sa place, avec deux bosses à la tète, et on se remet en route ; mais cette fois Isidore mène son cheval avec plus de prudence; cependant comme il n'a pas encore l'habitude de conduire, avant d'arriverchez Tambourinette il a croche une petite voiture à bras, renvi une boutique à treizesous, fait tomber une échelle avec un peintre d'enseignes qui était dessus et manqué d'écraser trois persounes. Ces divers incidents ne se terminent qu'avec de l'argent; il en a déjà pour trois cents francs lorsqu'il arrive chez madame de Platinofî.

Avec les pièces d'or qu'elle sont retrouvées chez elles les deux grisettes ont complété leur toilette et achevé de se transformer en élégantes du quartier Bréda. Il y a des personnes qui prétendent que la toilette n'ajoute rien à la beauté; si cela est était vrai, pourquoi donc les femmes seraient-elles si coquettes, môme celles qui sont jolies! Il ne faut pas nier tout ce que l'art, le bon goût, l'élé" gance ajoutent aux charmes d'une femme ;il en est plus d'uue que vous n'auriez pas remarquée si elle était passée devant vous mise bien simplement, et que vous aurez envie de suivre, si sa robe fait valoir ses formes, si son chapeau avantage sa figure, s une bo tine fine et gracieuse emprisonne un pied dont la petitesse disparaîtrait dans de gros souliers.

Les deux chemisières portent fort bien leur nouvelle toilette, mais c'est surtout Tambourinette dont le minois piquant et la taille séduisante deviennent irrésistibles. Aussi le petit Isidore se sent-il très disposé à ne lui rien refuser. Il l'emmène dans son équipage. On court chez les tapissiers, chez les fabricants les plus en vogue. Mais cette fois, comme c'est chez madame de Platinotf qu'il faut envoyer la fourniture, les marchands veulent être payés. Heureusement Isidore a mis dans sa poche le restant de ses billets de banque et moyennant onze mille francs qu'il débourse, mademoiselle Tambourinette a un mobilier ravissant.

Toutes les fois que Tambourinette descend de l'américaine, M. Jacquot lui dit :

« — Faut-il que je te suiva, ma sœur?»

Alors celle-ci lui fait des yeux furibonds en lui répondant :

« — Tais-toi, petite bête. »

Et Isidore ajoute :

« —Monsieur Mascarille je vous ai détendu de parte 1er... d'autant plus que vous avez uu affreux cha-

« rabia; je vous garde à condition que vous serez muet.

« — Oui, moussia. ..

a — Quand on vous questionnera...

• « — Je répondrai... Je suis mouetta.

En voyant arriver les meubles que son ami vient d'acheter pour sa maîtresse, le gros Auguste pousse de telles exclamations que ces dames le menacent de le mettre à la porte.

Sur les six heures du soir, Isidore est obligé de quitter madame de Platinoff, mais on se promet de souper ensemble toutes les fois qu'on n'y dînera pas.

Isidore se compose un maintien en entrant dans le salon de Duhautcours, il trouve là plusieurs hommes de Bourse, tout occupés de causer de la cote du jour et qui ne s'inquiètent nullement de ce que peut être ce jeune homme qu'ils n'ont pas encore vu ; du moment qu'il dîne chez le millionnaire, on ne doute pas que ce ne soit un personnage très -distingué. Cependant Isidore s'attendait à être présenté à la compagnie comme le fils de la maison, mais M. Duhautcours n'en souffle pas un mot.

Le dîner est peu animé. Le banquier n'est pas gai, il semble rêveur, préoccupé et mange fort peu. Un dei. convives en fait la remarque en lui disant :

« — Il me semble qu'autrefois vous étiez un viveur.

«—Oui... autrefois, » répond Duhautcours en secouant la tête. « Mais depuis quelque temps... je ne « ne sais ce que j'ai, mon estomac me fait souffrir... je « ne digère plus si bien!

« — Il faut aller prendre les eaux.

• — Ah ! oui... prendre les eaux... c'est le grand re- « méde, pour ceux à qui l'on ne sait plus qu'ordon- « ner...

« — A propos... n'oviez-vous pas acheté des terrains • du côté où l'on construit le boulevard de Sébastopol...

« — Oui... j'en avais... la ville me les a achetés.

« — Vous avez dû gagner beaucoup dessus!...

« — Trois cent mille francs à peu près...

« — Ce diable de Duhautcours ! il ne fait que de bonnes « opérations!.. .

« — Oui... oui... » murmure Duhautcours; puis il ajoute à demi-voix : «mais cela ne me fait pas digé- « rer! »

Après le dîner ces messieurs vont au spectacle et Isidore s'échappe en disant :

« — Ce n'est pas amusant un dîner d'hommes qui ne « parlent que : actions industrielles... cours de la rente, « report, prime! décidément c'est bien plus agréable de « dépenser l'argent que de le gagner. »

Puis, il court rejoindre Tambourinette, la mène au théâtre et au bal; un souper qui se prolonge fort avant dans la nuit termine cette seconde journée de richesse.

Plusieurs jours s'écoulent de même. Isidore dîne chez Duhautcours qui est avec lui toujours aussi froid, aussi indifférent. Puis il va retrouver Tambourinette, chez laquelle il donne souvent rendez-vous à beaucoup de ses amis, alors c'est chez madame de Platinoff que l'on soupe et que l'on joue, plus d'une fois le petit jeune homme ne rentre qu'au matin dans le bel hôtel de la rue du Helder, et gris au point que le valet de chambre est obligé de soutenir son maître pour qu'il puisse gagner son appartement.

Quant à monsieur Mascarille, il ne se grise pas, mais il a presque toujours des indigestions.

Au bout de quinze jours de cette vie de plaisirs et de désordre, au moment de sortir, Isidore, qui ne trouve plus d'or dans ses poches, veut faire changer un billet de banque, mais les billets de banque ont pris le même chemin que l'or, il n'a plus rien des vingt-cinq mille francs que le banquier lui a remis.

« -— Puisque je n'eu ai plus! » se dit Isidore, « il rn<- « semble que je n'ai pas autre chose à faire que d'aller « eu demander !... Je suis ici à la source... et après tout « ce cher monsieur Duhautcours ne m'a pas dit de « ménager. »

En voyant entrer Isidore dans son cabinet à une heure de la journée où il n'a pas l'habitude de le voir. Duhautcours semble plus contrarié que satisfait, cependant il fait signe au jeune homme de s'asseoir en lui disant :

« — Vous avez à me parler...

« — Oui, monsieur... j'ai mal pris mon temps peut- « être... vous êtes occupé...

« — Je m'occupe toujours, moi!... je ne suis pas de « ceux qui ne font rien que se promener et s'amuser !...»

Ces mots dits d'un ton assez ironique, semblent de mauvais présage à Isidore qui hésite a continuer; le capitaliste s'en aperçoit et reprend :

« — Voyons, monsieur, si vous avez quelque chose à « me dire, parlez, car en effet... j'étais occupé...

« — Monsieur... voilà ce que c'est... je... je n'ai plus « d'argent !... »

Duhautcours relève la tête , le regarde quelque temps et lui dit :

a — Ah! vous n'avez plus rien des vingt-cinq mille « francs que je vous ai donnés il y a quinze jouis?

« — Non, monsieur... Je ne sais pas comment cela « s'est fait... mais j'ai acheté tant de choses...

« — Oui... en effet... vous avez acheté deux chevaux « et une américaine... avez-vous paye vos dettes aussi ?

k — Oh! intégralement!... »

Duhautcours ouvre sa caisse, y prend des billets de banque et les donne à Isidore.

« — Tenez, monsieur, voici quinze mille francs... je « pense que cette fois vous en aurez pour quelque

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« temps .. il faut vifre grandement, sans doute, mais il k ne faut pas jeter 1 argent par les fenêtres.

« — Monsieur, vous pouvez être persuadé que je m'ef- « forcerai de...

« — C'est bien... c'est bien... allez, et quand il vous « conviendra de ne point diner ici, ne vous gênez pas. »

Isidore salue respectueusement et se sauve en se disant :

« — Drôle de père qui m'est arrivé là... il est tendre «avec moi... comme un pain de huit jours!... mais il « m'a donné quinze mille francs!... bénissons-le !... ce « n'est pas que, quinze mille francs... au train dont j'y « vais, je n'en aurai pas pour longtemps... mais je me « modérerai... je ne mettrai pas tous les jours une mai- « tresse dans ses meubles!... je ne perdrai pas continuel- « lement au baccara... non, mais puisqu'on me le per- « met, dès aujourd'hui je ne dîne plus ici, on s'y amuse « trop. Allons! allons ! vive la ^càeté! et faisons danser « les écus du millionnaire. »

Quinze autres jours se sont écoulés. Isidore continue ses folies et ne dine presque plus y la table de Duhautcours, lorsqu'un jour, une heure environ après que le petit jeune homme est sorti dans son américaine le marchand de chevaux, le carrossier, le bijoutier, le tailleur, enfin tous les fournisseurs qui n'avaient pas revu le fils de M Duhautcours et désiraient savoir si ce jeune payait aussi facilement qu'il achetait, se présentent à l'hôtel du millionnaire et demandent monsieur Duhautcours fils.

« — Mon maître est sorti, » répond Jolicœur, qui se tr:>uve justement dans la cour à l'arrivée des créanciers. « Que lui voulez-vous?

« — Nous venons .. pour nos fournitures. . . non « rions bien aises d'être payés, voici nos mémoires.

« — Cela ne me regarde pas 1

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« — Mais cela regarde votre maître... quand le « trouve-t-on...

« -7 II me serait difficile de vous le dire... quelquefois « il ne rentre qu'au jour... ou bien pas du toui... quand « il dort il m'a défendu de l'éveiller...

« — Mais ne pouvons-nous nous présenter au caissier « de monsieur son père... n'acquittera-l-il pas les fournice tures laites à M. Duhautcours le fils?... »

Jolicœur ne sait trop que répondre lorsque le capitaliste qui sortait de chez lui, aperçoit les fournisseurs qui montraient déjà de l'humeur; il s'approche en disant :

et — Que demandentees messieurs?

« — Ils demandent monsieur Isidore...

« — Que lui veulent-ils? »

Le carrossier salue humblement Duhautcours et lui présente son mémoire :

« — Monsieur, je désirerais être payé... monsieur votre « fils a acheté chez moi une américaine...

« — Chez moi deux chevaux...

« — Chez moi, une montre à répétition, une chaîne « d'or, un lorgnon, une épingle en diamant...

« — Moi, je lui ai fourni tous les effets d'habillement « dont voici la note détaillée... »

Duhautcours fronce les sourcils, examine les notes en disant :

« — Comment l il n'a pas payé tout cela comptant?

« — Nous n'avons pas reçu un sou !

« — Mais nous n'étions pas inquiets! le fils de M. Du- « hauteours... nous lui aurions donné toute notre marte chandise à crédit. »

Duhautcours se mord les lèvres, mais il fait signe aux fournisseurs de le suivre. Il les conduit à sa caisse et fait payer tous les mémoires, ce qui formait un total de de neuf mille huit cents francs.

Les marchands venaient de partir, et Duhautcours tenait encore les diverses notes acquittées dans sa main, lorsque Pranville entre dans son cabinet.

« — Pardon!... » dit le vieux militaire, «je viens saa voir des nouvelles de notre jeune homme... j'espère c qu'il se conduit bien, que vous en êtes content?... « maintenant vous devez commencer à le connaître, à « l'apprécier...

« — Eu effet, » répond froidement Duhautcours, « maintenant je le connais... je l'apprécie ce qu'il vaut...

« — Vous me dites cela d'un ton singulier... est-ce k que ce jeune Isidore...

« — Ce jeune Isidore est un parfait vaurien... un fort « mauvais sujet... tenez, voilà des mémoires que je viens « de payer pour lui, il y en a pour neuf mille huit cents « francs... et il y a quinze jours il n'avait déjà plus un « sou des vingt-cinq mille francs que je lui avais donnés...

« — Il serait possible 1...

<( — Et il m'avait dit avoir payé tous ses achats... je « lui ai redonné quinze mille francs, que probablement « il aura bientôt dissipés aussi. . il va bien, ce charmant « garçon!... décidément c'est une triste trouvaille que « vous avez faite là... et j'aurais mieux fait de ne jamais « m'en occuper !...

« — C'est-à-dire que si vous vous en étiez occupé plus « tôt il ne serait pas devenu un mauvais sujet!

« — Ah! je vous en prie, ne recommençons pas ces « discussions... je l'ai repris... c'est bien... je lui fourni- « rai de l'argent puisqu'il lui en faut ; heureusement cela « ne me gène pas!... quanta ressentir de l'affection pour « lui... je vous avoue que cela m'est tout à fait impos- « sible. »

Franville ne répond rien; ce qu'il vient d'apprendre l'a vivement affligé. Au bout de quelques instants il murmure :

« — Je le verrai, moi, ce jeune homme, je lui parlerai, icrebleu! il faudra bien qu'il entende la voix de la « raison...

« — Je puis vous assurer que vous perdrez vos pa- « rôles... si M. Isidore vous écoute... ce sera probable- « ment pour se moquer de ce que vous lui aurez dit . a je l'ai remarqué plusieurs fois a ma table... il ne « doutait pas que je l'observais... il voulait en vain avoir « une tenue convenable... a chaque instant il s'oubliait, « il tournait en ridicule mes convives... leur faisait des « grimaces... se balançait sur sa chaise comme s'il eût « été chez un traiteur... je vous le répète, il a très-mau- « vais ton .. il ne changera pas maintenant, c'est un pli « pris chez lui... ne revenons plus là-dessus!...

« — Mais on peut toujours, ce me semMe, lui dire de « ne point dépenser vingt-cinq mille francs en quinze « jours!...

« — Oh ! ceci est une bagatelle. . .

« — Une bagatelle 1... diable!... je connais des gens k que cette bagatelle-là rendrait heureux pour toute leur « vie...

a — A propos. . . comment se porte la famille Gerbier?

«—Très-bien... Dieu merci! Gerbier a recouvré sa « bonne santé... ah! c'est qu'il ne faut pas qu'il soit ma- « lade celui-là... quand on a quatre enfants à nourrir...

« - Comment... que quatre?

« — Je ne compte plus Georgina, puisqu'elle gagne de « l'argent et que loin d'être à charge à son père elle aide a aussi à l'entretien de ses frères et de ses sœurs.'., ah! « c'est une brave fille... qui mériterait d'être heureuse... w malheureusement...

a — Malheureusement?... quoi... achevez donc, France ville...

« — Oh! rien... rien...

a — Mais si, vous vouliez dire quelque chose...

n. il

« — Parbleu ! je voulais dire que la petite a du cha- « grin parce que le jeune Alexis a tiré à la conscription, « qu'il a eu un mauvais numéro et qu'il est parti pour « rejoindre son corps. »

Uu éc'air de joie illumine la figure de Duhautcours, il la dissimule en reprenant d'un air qu'il s'etîorce de rendre indifférent;

« — Ah! ce jeune homme... qui donnait le bras à la « charmante Georgina quand je vous ai rencontré... car « c'est celui-là qui s'appelle Alexis, n'est-ce pas?

« — Oui, c'est bien celui-là.

« — Il est parti pour l'armée...

« — Oui., il est soldat !... oh! c'est un brave garçon « qui ne rechignait pas à servir... et sans l'amour qu'il « éprouvait pour Georgina, il serait parti tout joyeux... « mais c'est égal, je suis bien sur qu'il avancera... à « moins qu'une balle... ou un boulet ne l'arrête en che- « min :

« — La jeune personne se consolera... les femmes « n'ont pas pour habitude de se chagriner sept ans pour « un amoureux 1...

« — Cequevousditeslàestassez vrai..cependauton pièce tend qu'il y a des exceptions... Adieu... je vousquitte... « mais malgré ce que vous m'avez dit... je verrai ce «jeune Isidore; je lui- parlerai, car je ne veux pas que « le fils de cette bonne Adèle soit un méchant sujet. »

Frativille a quitté l'hôtel de Duhautcours, il n'est occupé que d'Isidore auquel il veut absolument parler, parce qu'il espère que ses conseils feront comprendre au jeune homme le danger qu'il y a pour lui à s'aliéner le cœur de Duhautcours, qui ne l'a pas encore reconnu comme son fils et qui peut d'un moment à l'autre lui fermer la porte de son hôtel.

pour parler à Isidore, il faut le voir, le rencontrer. Sun valet de chambre lui a dit qu'il n'avait pas

d'heure pour rentrer, qu'il n'était chez lui que pour dormir et qu'alors il défendait expressément qu'on le réveillât.

« -- ïl faut pourtant que je le rencontre, mille noms * d'une pipe! » se dit Franville ; « il rentre fort tard.. . « Il doit naturellement revenir par les boulevards, eh « bien, je ferai faction sur les boulevards, de minuit à « quatre heures du matin. A cette heure-là, les voitures « sont plus rares; s'il est dans son cabriolet, je le verrai « bien et je le suivrai jusque chez lui. Ça exercera ma « jambe qui ne veut pas toujours aller bien.

L'ancien militaire met ce plan à exécution; et depuis trois jours il s'est inutilement promené sur les boulevards, sans dépasser la rue d'Antin ni la rue de Richelieu, allant se coucher à quatre heures du matin, en se disant :

« — Il me parait que cette nuit ce monsieur ne ren- « trera pas du tout. »

Le quatrième jour, l'ancien militaire faisait encore sa faction. Il était trois heures du matin, lorsqu'il entend des cris poussés sur le boulevard Montmartre; cette fois il dépasse les limites de sa promenade, en se disant :

« — Si c'est quelqu'un que l'on attaque, je dois aller « à son secours. »

Il s'avauce et aperçoit bientôt une américaine arrêtée ; à quelques pas de la v.oiture, un homme en blouse est en train de tirer la savate avec un beau monsieur trèsbien mis et d'autres hommes en blouse sont spectateurs du combat Au moment où Franville approche, le beau monsieur venait d'être terrassé et de recevoir un vigoureux coup de talon dans la tête. La vue de la vieille moustache met en fuite les particuliers en blouse, et Franville, se penchant vers le jeune homme qui est à terre, reconnaît Isidore qui est complètement gris, et, malgré le coup qu'il a reçu, balbutie encore ;

« — Ah! les gredins! les lâches!... ils se sauvent... Si

" mon ami Auguste avait été avec moi... il les aurait « tous roules... Sapristi!... j'ai mal à la tète...

« — Comment, Isidore, c'est vous... que je trouve au « milieu de la nuit... vous battant à coups de poing, « sur le boulevard, avec des hommes en blouse?...

« — Tiens, il me connaît, celui-là !... Qui donc ôtes- « vous?... Toi... je ne te reconnais pas...

« — Je suis celui qui vous a fait retrouver votre père... « mais si j'avais su que vous deviez vous conduire « ainsi !.. ah ! mil le carabines ! je vous aurais bien laissé « chez toutes les blanchisseuses de Paris...

« — Ah! c'est l'ancien à moustaches... l'ami Fran- « ville... Où donc est ma voiture ?... et mon groom... « Mascarille! appelez Mascarille...

« — Attendez... votre voiture n'est pas loin... je vais « lui dire d'avancer.

« — Prenez garde... Mascarille ne sait pas conduire... « Ah ! la tète me fait mal... »

Franville court à la voiture, dans laquelle M. Jacquot Mascarille s'était endormi pendant que sou maître tirait la savate. En se sentant poussé brusquement, il ouvre les yeux et s'écrie :

« — Chai pas ma fauta. . . vous avez voulu que je con- « duisa...

« — Comment, drôle, tu dors pendant que ton maitiv « se bat !

« — Chai lui qui a voulu se battra... il a voulu que je « conduisa, parce qu'il voula dormira... J'ai accrocha «un passant... ma il est tomba sans se faire mal... « Alors tous ces hommes m'ont appela imbécila... bruit ta... bestia...

« — Ils ont eu raison.

« — Mon maître, qui s'est éveilla, les a appelés ca- «nailla... Ils lui ont dit: Descends un peu voir si tu « sais tirer la savata... il est descendu.

« — Oui, je sais le reste... Allons, viens m'aider à re- « lever ton maître. »

Le petit groom descend de la voiture; on retour] près d'Isidore, qui essaye en vain de se relever seul, et jure comme un charretier. Franville le prend sous le bras et parvient à le remettre sur ses pieds; quant à Mascarillc, il se borne à ramasser le chapeau et les gants de son maître. Mais lorsqu'il s'agit de faire remonter Isidore dans la voiture, il n'y a pas moyen d'en venir à bout; il est tellement gris qu'il retombe sans cesse sur celui qui le pousse, et M. Mascarille n'est pas en état de donner un coup de main.

« — Décidément vous ne pourrez jamais remonter « là dedans, » dit Franville; « le plus court est de « gagner à pied votre demeure, il n'y a pas loin, et je « vous soutiendrai...

« - Ma foi, oui... Au fait, j'aime autant cela... la « voiture me faisait mal.au cœur...

« — Toi, petit, conduis la voiture au pas... J'espère « que tu ne renverseras plus personne...

« — Oh! non, moussia!... D'ailleurs il ne passe plus « de monde!...

On se remet en marche. Franville soutient fortement le jeune homme qui, à chaque instant, trébuche et tomberait, si un bras nerveux ne le retenait.

« — Pauvre Adèle ! » murmure llancien militaire, « faut-il que ton iils soit si peu digne de toi !...

« — Qu'est-ce que vous marronnez... mon vieux !... de o quelle Adèle parlez-vous?... Je gage qu'elle n'est pas « aussi chiquée que Tambour inette !...

« — Taisez -vous, monsieur, c'est de votre mère que « je parle... respectez au moins sa mémoire ! ...

« — Ma mère.., connais pas !...

« -~ Oh ! vous ne lui faites pas honneur .. Mais, sacre- « bleu! est-il permis à un jeune homme qui sait main-

« tenant qu'iî a une belle position... de se mettre dans « un état pareil. . . gris à ne pas se tenir. . .

« — Cher ami... sais-tu que tu m'embêtes... as-tu « fini tes ragots... veux-tu que je te donne aussi une « leçon de savate, à toi?... Ah! mais c'est que... ça ne « serait pas long... ah! bigre, il fait glissant!... »

Franville ne répond plus rien; il se dit qu'Isidore n'est pas en état de l'entendre. On arrive enfin devant l'hôtel de Duhautcours. Le valet de chambre Jolicœur accourt dès qu'il entend frapper, car il se doute que c'est son maître qui revient.

« - Soutenez-le, » lui dit Franville, « vous voyez « dans quel état il est.

« — Oh! j'y suis habitué! » répond Jolicœur, « il « rentre presque toutes les nuits comme cela.

« — Il rentre toutes les nuits comme cela!... » se dit Franville en s'éloignant; « ah ! le malheureux... voilà « l'usage qu'il fait de cette fortune qui vient de lui « arriver!... Nom d'une pipe!... j'aurais aussi bien fait «de le laisser chez sa blanchisseuse. »

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