NOUVELLES D ALEXIS
« — Mon père !... mon père!... une lettre d'Alexis!... » s'écrie Georgina en revenant un soir de son magasin ; « la portière vient de me la remettre... Il y a Nîmes « sur l'adresse ; c'est bien là qu'il nous a dit qu'il allait «rejoindre son corps... Tenez, mon père, lisez... oh! « lisez vite, je vous en prie!
« — Et pourquoi ne lirais- tu pas toi-même, chère « enfant, » dit Gerbier en repoussant la lettre que sa fille lui présente. « Je suis sûr que cela te fera encore « plus de plaisir... Les yeux se reposent avec bonheur « sur l'écriture de la personne que l'on aime. .. Lis-nous «cela... car, bien que la lettre soit à mon adresse, ce « qui est plus convenable, je gage bien qu'il y en a « là dedans plus pour toi que pour moi ! »
Georgina brise le cachet d'une main tremblante ; elle est tellement émue, que d'abord elle ne peut pas distinguer les caractères; elle murmure en tombant sur une chaise :
« — Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai donc! je ne peux o pas lire!...
« — Ce que tu as... eh! mon Dieu, des larmes plein «les yeux... Allons, remets-toi... calme-toi...
« — Oui mon père, oui... voilà que ça se passe... « Ah! j'y vois mieux... « Mon cher monsieur Gerbier,
•• ma chère et bien-aimée Georgina... » bien-aimée... « Voyez-vous, mon père, il y a bien-aimée...
« — Je le crois, c'est ce qu'il pense...
« — Ah ! oui... car il.... car il m'aime bien...
« — Allons, voilà qu'elle pleure encore... Mais sois « donc raisonnable... Comment, tu sanglotes à prc- < sent?. ..
« — C'est plus fort que moi... Tenez... prenez... je ne '<■ pourrai jamais lire!...
« — Allons, donne, je vais lire pour toi..
Gerbier prend la lettre que Georgina lui passe en p'eurant, et en continue la lecture :
« Aimée Georgina, je suis arrivé ici sans accident, « sans fatigue. Me voici avec mes nouveaux camarades, « et apprenant le métier de soldat; il paraît quej'ap- « prends bien l'exercice, car mes chefs sont contents « de moi; et un sous-officier m'a dit, en me frappant « sur l'épaule, que je ferai vite mon chemin... »
« - Quel chemin donc, mon père? que veut-il dire « par là?...
« — C'est tout simple : son chemin à l'armée... qu'il « obtiendrait vite de l'avancement...
« — Mon Dieu, à quoi bon?... Pour obtenir de Tact vancement, il faut se battre... je ne veux pas qu'il se « batte, moi.
« — Ma chère amie, tu n'es pas raisonnable. Puisque « maintenant Alexis est soldat, n'est-il pas naturel « qu'il fasse ses efforts pour obtenir des grades... Ne « vaut-il pas mieux que l'on fasse son éloge, que l'on « dise de lui : C'est un brave ! que si l'on disait : C'est < un mauvais soldat! »
Georgina ne répond rien, mais elle pousse un gros soupir. Gerbier reprend sa lecture :
« La vie que je mène n'a rien de désagréable. La ville « que nous habitons est jolie, le climat très-doux. Je
« m'y plairais, si je pouvais être un moment sans pen- « ser à vous... à ces douces soirées que j«* passais au a sein de votre famille, qui était devenue la mienne !... «au bonheur que je ressentais, chère Georgina, lors- « qu'assis à vos côtés, vous me permettiez de tenir votre a main dans la mienne... de la presser tendrement!... n et quand une légère pression de cette main m'annon- « çait qu'elle entendait mon langage... oh! alors, il n'y « avait pas au monde un être plus fortuné que moi... »
« — Il y a cela !... il y a cela... Ahl laissez moi voir, « mon père.. . »
Et Georgina court reprendre la lettre que son père tenait; ses yeux la parcourent avec avidité :
« 11 n'y avait pas au monde un être plus fortuné que r moi... » Cher Alexis!... a Mais ces heureux jours re- « viendront, espérons-le... Oui, je me retrouverai encore « près de vous, bon monsieur Gerbier; je vous reverrai, « gentilles petites sœurs, dignes émules de votre aînée; « et vous, Emile, Paul... mes petits amis déjà si espiè « gles, mais si bons, si sensibles... Et vous, ma chère « Georgina, je pourrai encore reposer mes regards sur «vos traits si doux; je vous retrouverai constante et « dévouée... ah! je n'en doute pas!... car je vous coo nais. « Je juge votre cœur par le mien, et le mien, tant qu'il « lui restera un souffle de vie, ne battra que pour vous « chérir... que pour vous adorer... »
« — Cher Alexis!... que c'est bien dit, cela!... Ah! « mon père... pardon... vous me le permettez, n'est-ce « pas? »
Et, sans attendre la réponse de son père, Georgina a porté la lettre à ses lèvres, et elle baise a plusieurs reprises les caractères tracés par son amant.
«— Oui, oui, je te le permets ! » dit Gerbier en souriant. « Eh bien ! voilà une lettre qui doit te faire plaia sir... te rendre moins triste? Tu vois qu'il n'est rien
« arrivé de fâcheux à Alexis, qu'il se porte bien et qu'il « ne pense qu'à toi...
« —Oui, certainement... mais s'il me disait tout cela « lui-même, je serais bien plus heureuse !...
« — Ma fille, un sage a dit : « 11 faut savoir supporter « ce qu'on ne peut empêcher.. . »
« — Les sages ne sont pas amoureux, mon père!... »
Franville arrive quelques instants après la lecture de cette lettre, et Georgina s'empresse de lui en faire la lecture.
« — Oh! Alexis est un brave garçon ! » dit la vieille moustache en poussant un gros soupir ; « à coup sûr « il fera son chemin... Credié ! pourquoi celui que j'ai « retrouvé ne lui ressemble-t-il pas ?
« — Qu'est-ce qu'il y a donc, Franville, tu as l'air « tout soucieux ?
« — Oui... Eu effet, je suis peiné... je suis vexé... Ce « fils de Duhautcours, auquel je suis parvenu à rendre «une famille.. .ce garçon que son père avait si longtemps « abandonné. ..mais qu'il a enfin consenti a reconnaître...
« — Eh bien ?.
« — Eh bien, c'est un mauvais garnement, pas autre * chose. .. Croiriez-vous que ce monsieur a fait pour « neuf mille francs de dettes et en a mangé vingt-cinq « mille en quinze jours !.. .
a — C'est pas mal pour un début... il va bien ton « M. Isidore... c'est, je crois, Isidore qu'il se nomme?
« — Oui... Isidore Carambolage... C'est ce dernier « nom seul qu'il devrait porter... car il ilétrit celui que « sa mère lui a donné. Pauvre Adèle !... qui était si « bonne, si honnête, si économe .. Je ne lui connais- « pas de défaut, a cette femme-la. .. ei son amour
«i pour Duhautcours .. mais cela prouvait encore la « constance de ses affections, et dire que son tils n'a pas <i une seule de ses qualités !... Si vous saviez dans ouel
ALEXIS ET GEORGINA 1 1) i
« état je l'ai trouvé cette nuit !... Gris comme un chiffe fonnier, faisant le coup de poing sur le boulevard, « avec des je ne sais qui... Je l'ai ramené à l'hôtel de son < pète, car il n'était pas en état de remonter dans son « cabriolet. J'ai essayé en chemin de lui parler raison... a il m'a proposé de tirer la savate !... Duhautcours lui « a encore redonné quinze mille francs ; j'ai tout lieu « de penser qu'il les a aussi dépensés, car tout le long « du chemin il ne cessait de répéter: « plus le sou!... « à sec! Je crois qu'on m'a filouté.. » et puis il ajoutait « encore : « Tant pis ! si le millionnaire ne m'en donne « pas, j'ai du crédit, j'en profiterai. »
« — Comment ! c'est donc quarante mille francs qu'il « a déjà mangés, ce monsieur ?
« — Sans compter les dettes... qu'on a payées... et « probablement celles qu'il a faites depuis.
a — Mo 1 Dieu ! que d'argent mal employé, » s'écrie Georgina, « et avec quatre mille francs j'aurais été si « heureuse, moi... Alexis ne serait pas parti! »
La jeune fille laisse retomber sa tète sur sa poitrine et semble absorbée dans ses pensées.
« — El M. Duhautcours? » reprend Gerbier, «quedit- « il de la conduite de ce jeune homme?
« — Il assure que c'est un garçon qui ne se corrigera «jamais... Du reste, cela semble peu l'aiYecter. Il paye <( sans murmurer, en disant que cela ne le gêne pas. Il « y a autre cfmse qui préoccupe beaucoup Duhautcours « car il m'en parle toujours... Tu ne devines pas ce que (t c'est?
« — Ma foi, non. »
Fran ville l'ait un signe de tête en désignant Georgina qui, tout entière au souvenir d'Alexis, n'écoute plus la conversation des deux amis.
« — Bah! il serait possible... tu crois qu' ly peng© « encore » murmure Gerbier.
« — Oh ! j'en suis très-certain.
« — Il sait cependant bien que cela ne l'avancera à « rien.
« — Un homme qui a ses coffres pleins d'or ne déses- * père jamais.
« — Est-ce que tu ne lui as pas dit qu'elle aimait quel- ■c qu'un... qu'elle devait épouser cette personne-là.
« — Si fait, mais il sait maintenant qu'Alexis est parti « pour l'armée et. . . »
Georgina relève vivement la tète en s'écriant :
« — Alexis... vous parlez d'Alexis... que lui est-il
< arrivé?
« Eh ! mon Dieu, mon enfant que veux-tu qui lui
< soit arrivé, puisque nous recevons à l'instant cette letk tre de lui.
« — Mais vous en parliez pourtant.
« — Oui, Franville me disait que M. Duhautcours sait k que tu devais épouser ce jeune homme, mais qu'il est « parti pour être soldat.
« — Ahî M. Duhautcours sait cela.
« — Sans doute... ce n'est pas un mystère d'ailleurs.
« — Et il a dit que c'était bien malheureux qu'Alexis k soit tombé au sort, n'est-ce pas?
« — Mais non, il n'a pas dit cela du tout.
« - Monsieur Franville, se bat-on toujours en Crimée?
« — Certainement! oh! cela chauffe ferme !... Sans ma « maudite jambe... nom d'une bombe! j'aurais été bien « content d'aller faire un tour par là.
« — Croyez-vons qu'on fera bientôt la paix.
« — Ah! ma chère enfant, vous m'en demandez plus m que je n'eu sais... ah ça, vous vous occupez donc de « politique à présent?
« — Oh! non, monsieur, mais je m'occupe d'Alexis, « et quoiqu'il soit enrégimenté maintenant, il pourrait « toujours se faire remplacer, n'est-ce pas?
v — Oui... toujours.
« — Même s'il était où l'on se bat?
(( — Ma chè e amie, un brave garçon comme lui ne « s'en va pas au moment où ses camarades vont à l'en- « nemi ; et je suis bien persuadé que ce n'est pas ce « moment-là qu'Alexis choisirait pour se faire rempla- « cer. »
Georgina ne répond rien, mais elle sort de la chambre pour aller pleurer loin des yeux de son père ; emportant la lettre d'Alexis qu'elle a serrée contre son cœur, mais qu'elle relira encore bien des fois sans témoins.
Le soir avant de se coucher, la jeune fille dit à Gerbier :
« — Mon père, il faut répondre à Alexis, cela lui fera «< bien plaisir d'avoir de nos nouvelles.
« — Mais sans doute il faut lui répondre et le plus tôt « sera le mieux.
« — Mon père... est-ce que vous voudrez bien perce mettre que ce soit moi qui écrive.
« — Certainement! la lettre écrite par toi sera bien « plus précieuse pour lui, c'est tout naturel.
« — Oh! merci! merci, mon bon père.
« — Tu lui répondras demain.
« — Pourquoi demain? Je vais lui écrire tout de « suite.
« — C'est qu'il est l'heure de goûter du repos; pour- « quoi prendre sur ton sommeil? 11 serait assez temps « demain, tu ne peux pas mettre ta lettre à la poste « cette nuit.
« — Je ne prendrai pas sur mon sommeil, car je ne « pourrais pas dormir tant que je ne lui aurai pas écrit « que je ne suis pas un instant sans penser à notre i> amour.
« — Fais comme tu voudras alors, mais ne passe point « la nuit à écrire au moins.
« — Oh! soyez tranquille... j'aurai bien vite fait., je ne « chercherai pas mes mots, allez ! »
Mais si l'on ne cherche pas ses mots pour écrire à la personne que l'on aime, en revanche, on a toujours quelque chose à ajouter à ce qu'on vient de lui dire; on n'en a jamais mis assez, on veut qu'elle ne puisse douter de ce qu'elle lira, on ne trouve pas d'expression assez forte pour bien peindre ce que l'on ressent, et l'on répète souvent les mêmes assurances d'amour en disant la même chose d'une façon différente.
Une grande partie de la nuit s'est écoulée dans cette douce occupation, car chaque fois qu'elle veut terminer sa lettre, Georgina reprend sa plume en se disant :
« — Oh ! je puis bien encore lui mettre quelques mots; « je ne lui ai pas assez dit combien je l'aime, et combien « son absence me fait souffrir. »
Le lendemain, avant que Gerbier ne parte pour son imprimerie, la jolie fille vient en rougissant lui présenter ce qu'elle a écrit; il y a trois pages bien remplies.
Gerbier sourit en disant :
a — Diable.. . que cela... j'étais bien sûr que tu pa«se- « rais une partie de la nuit à écrire.
« — Mais non, je vous assure que j'ai eu bientôt fait. . • « Une lettre bien longue de ceux que nous aimons, cela « fait bien plus de plaisir qu'un petit billet.
« — C'est juste, alors Alexis sera content.
« — Veuillez lire, mon père.
« — C'est inutile, chère enfant, je devine ce qu'il peut « y avoir dans cette lettre... et je sais que tu es incapa- « ble d'écrire rien que ton père ne puisse approuver : « d'ailleurs Alexis est ton fiancé, et on ne peut marquer « que de jolies choses à celui que l'on doit épouser, a Ferme ta lettre, mets-y l'adresse, et sur ton clit:ui;. tu « la jetteras a la poste.
« — Oui l oui î » se dit Georgina quand son père
parti. « Mais avant ajoutons encore quelques mots. » Et la jeune fille ajoute au bas de la page: «Je vous « aime, je vous aime, je vous aime ! »
S'il restait de la place sur le papier, elle le répéterait encore.
Et pourquoi une femme en écrivant à son amant ne remplirait-elle pas sa lettre de ces mots :«Je vous aime?» Voltaire, dans sa réponse à maître André qui lui avait envoyé sa tragédie, s'est bien borné à mettre: « Faites « des perruques... faites des perruques... faites des per- « ruques ! »
UNE RENCONTRE DES A G R E A.B l E.
« — Enfin, Hortense, quand retournerons-nous à Lift sieux, » dit un matin M. Langlumot à sa femme, tout en mettant sa cravate. « L'argent va ici d'une manière « effrayante... cela roule comme sur un chemin de fer... « vous ne savez peut-être pas qu'il ne me reste plus que « moitié sur mon héritage.
« — Monsieur, je ne sais pas ce qui vous reste... mais je « sais que lorsque vous étiez ici sans moi, vous ne regar- « diez guère à dépenser de l'argent... vous meniez une « existence de grand seigneur turc... vous ne vous refua siez rien... vous conduisiez au spectacle et ailleurs ces « deux demoiselles de la Grenouillère, avec le:*quelles « vous m'avez forcée de faire connaissance sous prétexte « qu'elles sont nos voisines de Normandie.
« — Ce n'est point un prétexte, c'est la vérité, elles « possèdent une très-belle propriété dans nos environ « Ce sera une société très-agréable... surtout à l'époque « de la chasse.
« — Et depuis quand chassez-vous, monsieur... vous « ne pouviez pas même tirer sur les pierrots qui mante geaient nos cerises.
« — Madame, je tire beaucoup mieux maintenant.
(( Votre assiduité près de ces deux cousines me « blc bien louche. Ces dames ont fait des yeux tout i
ALEXIS ET GEOKGINA 197
« rés la première fois que vous m'avez présentée à elles... « elles semblaient ignorer que vous fussiez marié
« — Par exemple!... quelle idée I elles le savaient sur * le bout de leur doigt.
« — Enfin cette liaison est bien singulière.
« — Hortense, vous savez bien... je vous ai expliqué *< comment j'avais fait leur connaissance... Auguste est « leur médecin.
« — Cela ne vous obligeait pas à y aller tons les jours.
« — Auguste fait la courà l'une de ces den les... ce
« serait pour lui un excellent parti... cela le fixerait dans « nosenvirons. .il pourrait devenir médecin d'une grande « partie de la Normandie...
« — Et à laquelle de ces dames votre neveu fait-il la « cour ?...
« — A laquelle... ma foi... je ne sais pas au juste... «mais pourvu qu'il en épouse une des deux, peu im- « porte laquelle.
« - Je ne lui en fais pas mon compliment, elles sont « affreuses toutes les deux.
« — Madame, on n'épouse pas une femme positive •■ « ment pour son visage ; on doit avoir autre chose en « perspective. Enfin les demoiselles de la Grenouillère, « qui sont obligées de payer leur corsetière, malgré la « plaidoirie de leur avocat, M. Chipotier, doivent re- « partir très-incessamment... nous aurions pu partir « avec elles.
« — Phonphonse ne veut pas encore quitter Paris... « il adore le spectacle de Séraphin... il veut y aller ce « soir
« — Nous y avons été hier et avant-hier.
« — Cela ne fait rien ; il veut encore y aller ce soir, m nous irons.
« — Toujours les Ombres-Chinoises... toujours le « Pont-Cassé... cela devient monotone.
« — Ah! monsieur, comme Paris vous a changé... « vous n'aimez plus votre fils !
« — Mais si... mais si... ce sont les ombres chinoises « que je n'aime plus. »
En ce moment le jeune Alphonse accourt près de ses parents, suivi du voisin Ranflard, qui a pris aussi une chambre dans l'hôtel. M. Ranflard est un grand et gros homme de cinquante ans, qui tient le milieu entre le paysan et l'épicier, mais qui se donne un air goguenard, veut toujours faire de l'esprit, et n'aborde jamais quelqu'un sans lui offrir une prise.
«— Papa! papa! » crie le petit garçon en sautant dans la chambre et tapant sur chaque meuble avec un bâton... « Tues un vilain gourmand !... je le sais... R;inflard « me l'a dit... Ah! le vilain gourmand que papa.
« — Permettez, jeune Alphonse, » dit M. Ranflard, en présentant sa tabatière ouverte à Langlumot, «je ne « me suis pas servi de ces expressions... vous changez « totalement mon intention.
« — Tu m'as dit : Ton papa a acheté hier au soir une « livre démarrons glacés... eh bien!... puisqu'il ne m'en « a pas donne, c'est qu'il a mangé tout, et c'est un vi- « lain gourmand. »
Langlumot se pince les lèvres, repousse sans y rien prendre la tabatière qu'on lui présente et répond :
« — Mon fils, vous êtes dans l'erreur... j'ai en effet « acheté hier au soir des marrons glacés... et c'était dans •4 l'intention de les offrir à votre maman. Cela m'est <( ensuite, sorti de la tète, mais je ne les ai pas mai « et la preuve, c'est que... voici le ^a: intact; daignez « l'accepter, chère amie.
« — Ah ! c'est à moi que vous le destiniez, » dit madame Langlumot, tout en prenant le :*ac. « C'est bien « drôle alors que vous l'ayez oublié ; d'autant plus que « ce gros sac devait vous grner dans votre poche où
« est déjà votre mouchoir. Tiens, Phonphonse, prends « des marrons... sans le voisin Ranflard, je crois qu'ils « auraient bien pu nous passer devant le nez.
« — Oh! avec l'ami Ranflard, il n'y a pas moyen que « je fasse la moindre chose sans que vous le sachiez, » murmure Langlumot d'un ton moitié plaisant, moitié vexé. « Je crois que son but en venant à Paris a été de « se faire mon ombre.
« — Ça y est, ça y est! » s'.écrie M. Ranflard en riant bêtement, a Oui, oui, je me suis dit : Langlumot est «un gaillard qui plaît aux dames, faut que je me fasse « son singe pour avoir de l'agrément comme lui. Eh l « eh ! ça y est, ça y est !
« — Ah ! vous êtes mon singe !
« — Il me semble, monsieur, que c'est très-flatteur « pour vous ! » dit madame Langlumot en lançant un regard profond au voisin Ranflard, tandis que le petit garçon recommence à courir dans la chambre, en criant à tue-tête:
« — Papa est un singe, Ranflard est un singe, ça fait « deux singes... ah! nous irons promener nos singes « sur le boulevard. »
Cette petite scène de famille est interrompue par l'arrivée d'Auguste, qui tient sous son bras un superbe polichinelle et une boîte de bonbons. Il présente la boîte à sa tante, et donne le polichinelle à Alphonse en leur disant :
« — Veuillez accepter ces légers cadeaux...
« — Comment, Auguste, c'est pour moi cette belle « boîte ?... Voyons l'intérieur... Ah ! des dragées, des « pralines... c'est charmant !...
« — Elles sont à la vanille, » dit le voisin Ranflard en croquant une praline.
« — Et ce beau polichinelle... Ah! est-il joufflu... il te « ressemble, mon oncle !
« — Auguste, tu deviens d'une galanterie... C'est très- « bien cela.
« — Mon Dieu, ma tante, ce n'est pas moi qu'il faut « remercier, je ne suis ici que le commissionnaire de « mon ami Isidore ; c'est lui qui vous prie de vouloir « bien accepter ces bagatelles.
«. — Mais quel est donc cet Isidore dont je t'entends « parler sans cesse ?
« — Madame, » dit Langlumot, « c'était un fort mau- « vais sujet... qui ne cherchait qu'à me faire jouer au « billard, où il me gagnait toujours, et qui une fois s'est « permis d'emprunter deux cents francs en mon nom « aux demoiselles de la Grenouillère... qui heureuse- « ment ne les ont pas prêtés.
« — Mon cher oncle, Isidore a fait beaucoup de folies, « c'est vrai... mais ilestsi jeune... il aimait tant le plaisir, « et il n'avait pas le sou. Aujourd'hui, c'est bien difté- « rent, il a retrouvé son père... Il est le fils naturel de « M. Duhaulcours, qui est millionnaire et n'a plus d'au- « tre enfant que lui. Maintenant Isidore ne sait que « faire de sa fortune, et son plus grand désir ce serait, « comme je vous lai déjà dit plusieurs fois, de faire sa « paix avec vous.
« — Si ce jeune homme est millionnaire, » dit Ran- '.< tlard, « il me semble que cela excuse tout ! »'
« — Ah ! mon ami, ses bonbons sont délicieux... et « ce superbe polichinelle qu'il envoie à notre fils... cela « doit faire pardonner bien des étourderies !...
« — Mais d'abord est-il bien sûr qu'il soit millionc naire ?... Cet Isidore était si blagueur !..
— Quant à cela, mon oncle, je puis vous parler en « connaissance de cause. Isidore demeure dans l'hôtel « de son père, il a valet de chambre, groom, chevaux, « voiture. ..il nous donne tous les jours, à moi et à ses « amis, des dîners et des soupers dignes de Lucullu
<( tout ce qu'il y a de mieux en mets et eu vins!...
« — Diable! » s'écrie Ranflard, « c'est une connais- « sance fort agréable que celle de ce jeune homme !...
« — Je veux dîner avec lui ! » dit M. Phonphonse; «je ne mangerai que de l'omelette soufflée!...
« — Mon ami, il me semble que vous auriez tort de « tenir rigueur à ce jeune homme, qui a de si bonnes « façons...
« — Mais enfin... que désire-t-il, ton M. Isidore?
« — Vous offrir à dîner, ainsi qu'à ma tante, à Phon- « phonse... au voisin Ranflard... à d'autres de vos amis « si vous en avez d'autres. Je n'ai pas besoin de vous « dire que le repas sera magnifique... Isidore veut que « vous n'ayez jamais été à pareille fête...
« — Pour mon compte, j'accepte, » s'écrie Ranflard.
« — Un moment, » reprend Langlumot, «j'espère que « M. Isidore ne compte pas faire dîner mon épouse avec « des femmes qui... de ces femmes que... avec de ses « maîtresses, enfin?
« — Oh! soyez sans inquiétude à cet égard. Isidore, « qui désire aussi se raccommoder avec les demoiselles « de la Grenouillère, leur a envoyé plusieurs boîtes de « confitures sèches avec son invitation... Ces dames, « préparées par moi et connaissant la nouvelle position « d'Isidore, m'ont déclaré qu'elles iraient à ce dîner si « vous y allez avec ma tante... il n'y aura pas d'autres « dames.
« — S'il en est ainsi, j'accepte... N'est-ce pas, Hor- « tense ?
« — Oui, mon ami.
« — Ça y est, ça y est ! nous acceptons l » s'écrie Ranflard.
« — Très-bien... Isidore sera au comble de ses vœux.
« — Et pour quel jour ce fameux dîner?
« — Demain, si cela vous va?
202 ALEXIS ET GEORGLNA
« — Soit... \Ta pour demain... Où aura-t-il lieu ?
« — A Ja Maison-dOr. Veuillez vous y trouver à six « heures précises. Vous demanderez le salon retenu par « M. Isidore Duhautcours.
« — C'est entendu, nous serons exacts !
« — Et moi je vais prévenir les demoiselles de la Gre- « nouillère, pour qu'elles se trouvent aussi à six heures « au rendez-vous, accompagnées de maître Chipotier, <( qui est invité également. »
Le gros Auguste se rend chez les deux cousines, dont il continue de soigner la santé, tâchant toujours qu'il y en ait une de malade, afin de conserver sa clientèle. Les fruits confits qu'il leur a portés de la part d'Isidore, et, bien plus encore, la trouvaille d'un père quia des millions, ont facilement fait oubliera ces dames l'étourderie un peu risquée de sa lettre sous le nom de Langlumot. On se dit que l'or efface tout, et que le fils du capitaliste ne doit pas être responsable des fautes de l'enfant abandonné.
L'invitation pour le dîner du lendemain est donc acceptée par les deux cousines, qui se chargent de faire provenir maître Chipotier qui doit leur servir de cavalier pour les conduire à la Maison-d'Or ; et Auguste ayant terminé les commissions dout il s'était chargé, se rend sur le boulevard des Italiens : c'est là que Isidore lui a donné rendez-vous.
Le lendemain de cette nuit où il s'était battu sur le boulevard et avait été ramené à sa demeure par Franville, le petit jeune homme n'avait plus un sou îles quinze mille 'Yancs que le banquier lui avait encore dom alorsv i/'étant plus gris, il s'était dit qu'en continuant à mener le même train de vie, il courait risque de se mettre fort mal dans les papiers de M. Duhaut. promis de s'amender; mais il fallait d'abord se faire de nouveau donner de l'argent.
ALEXIS ET GGORGINA 203
Isidore, qui n'est point à court d'histoires, se rend dans le cabinet du banquier, et là, tâcliantde prendre un ton pathétique, fait l'aveu d'une dette dont jusqu'alors il n'avait pas, dit-il, osé parler, parce qu'elle est assez forte. Enfin il déclare qu'il devait dix mille francs à un usurier, lequel le menaçait de la prison ; il a payé cet usurier, et c'est pourquoi il se trouve encore sans argent.
Dnhautcours ne semble nullement persuadé de la sincérité de ce récit, mais il ne fait aucune réflexion, ouvre sa caisse et donne dix billets de banque à Isidore, en lui disant seulement :
« — Tenez, monsieur, tâchez de ne plus avoir affaire à « des usuriers. »
Lorsqu'il sent son portefeuille garni de billets de banque, Isidore ne songe plus à ses projets de sagesse; mais depuis longtemps il lui est venu à l'esprit l'idée de traiter la famille Langlumot et les demoiselles de la Grenouillère;]! veut les éblouir par sa magnificence, et il se promet surtout un grand plaisir à griser tout ce monde-là.
C'était dans ce but qu'il avait envoyé Auguste comme son ambassadeur; et il se promenait sur le boulevard des Italiens, attendant, en fumant son cigare, le résultat de ses invitations et de ses cadeaux.
M. Berlinet, devenu le commensal le plus assidu d'Isidore, depuis que celui-ci régalait tous ses amis, se rendait aussi sur ce boulevard où il savait rencontrer le nouvel enrichi, lorsqu'en passant devant la rue du Helder, il s'entend appeler, et en se retournant, se trouve devant le jeune Torse.
« — Tiens, c'est ce cher artiste !... Eh! bonjour donc 1... « il y a un siècle que je ne vous ai aperçu !
« — C'est vrai, pas depuis notre rencontre au bois de « Boulogne, où je vous ai laissé, suivant une jeune perte sonne très-jolie, ma foi !
<t — Ah ! oui... oui... je crois me rappeler... confuse-
« ment. J'ai eu tant d'autres bonnes fortunes depuis...
« — Et celle-là, l'avez-vous menée à bonne fin ?...
« — Avec cette jeune fille?... Parbleu! est-ce que cela « se demande !...
« — Ah ! je vais vous dire pourquoi je vous le demande : « c'est que le lendemain j'ai reçu une visite... Un ancien « militaire se présente chez moi, demande M. Torse. C'est « moi. lui dis-je. Alors, il ouvre de grands yeux en s'é- « criant : « Mais ce n'est pourtant pas vous qui avez hier « insulté au bois de Boulogne une jeune personne à la- « quelle je donnais le bras, et qui pour cela avez reçu « un soufflet ?... » Oh ! non, dis-je, ce n'est pas moi... je « n'ai reçu aucun soufflet .. « Et pourtant, cette carte... «est-ce la vôtre? »
« En disant cela, il me présente une carte qui était bien « la mienne ; alors je me suis souvenu que je vous avais « donné ma carte au bois de Boulogne, parce que vous « vouliez faire votre portrait, et... »
M. Berlinet, qui, pendant le récit du petit dessinateur, est devenu tour à tour rouge, écarlate, ponceau et violet, s'écrie :
« — Comment ! qu'est-ce à dire ?... qu'entendez-vous « par là ?... E4-ce que vous auriez supposé que c'est « moi qui ai reçu le soufflet ?. . .
« — Dame, écoutez donc, tous les jours on a une dis- «pute pour une femme, et ensuite...
« — Ensuite on se bat; sapristi !... on se bat à outrance... Si j'avais reçu un soufflet, ah ! comme je lui «uurais crevé la paillasse, à celui-là... Mais, je vous le ^< répète, mon. petit Torse, je ne suis pour rien dans « cette aventure ; ce n'est pas moi qui ai donné votre « carte...
« — Vous auriez pu vous tromper et croire donner la « vôtre...
« — Non, mon bon, dans les affaires de ce genre je ne
ALKXIS ET GEOHGINA 205
« me trompe jamais !... Ce n'est pas de moi que venait « votre carte...
« — Du moment que vous me L'affirmez...
« — Ah ! fichtre !... vous pouvez me croire !...
w — C'est que le monsieur qui est venu chez moi res- « semblait beaucoup à celui qui donnait le bras à cette « jeune fille si jolie que vous vouliez suivre...
« — Il ressemblait!... Au bras d'une femme, ton <c hommes se ressemblent; c'est comme les chats la nuit. »
Ces messieurs en étaient là de leur conversation, lorsque Isidore les aborde :
« — Bonjour, Berlinet.
« — Bonjour, mon cher ami... Je médisais : Je vais le « rencontrer par ici...
« — Voulez- vous un cigare ?
« — Volontiers, d'autant plus que vous en avez toujours de délicieux ...
« — Monsieur veut-il en accepter un ? »
Cette oiïre s'adressait à Torse, qui s'incline en répondant :
« — Vous êtes trop bon, monsieur...
« — Par exemple... le cigare est le lien des hommes... « et le feu rapproche tous les rangs... Je flâne par ici en «attendant Auguste que j'ai envoyé en ambassad « Ah! justement le voici... Eh bien, gros docteur, quelles « réponses à mes propositions de paix ?
« — Les plus favorables... Les bonbons et le poliehi- « nelle avaient très-bien disposé matante... Phonphonsr « a dit : « Je veux dîner avec ce monsieur ! » Par concluent la paix est conclue et le dîner accepté pour « demain...
-( — Bravo ! Et les demoiselles de la Grenouillère ?
« — Celles-là ont suivi le torrent... Tout le monde « accepte, et on sera demain, à six heures précises, au « salon que tu retiendras a la Maison-âfOr,
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« — C'est très-bien... Berlinet, vous êtes de ce dîner? « — Avec le plus extrême bonheur.
« — Si monsieur voulait aussi nous faire le plaisir d'être des nôtres ?... »
Le petit Torse s'incline de nouveau en répondant :
« — En vérité, monsieur... vous me comblez... Je ne « sais si je dois... Vous ne me connaissez pas ..
« — Mon cher Isidore de Duhautcours, » s'écrie Berlinet, « monsieur est un jeune artiste peintre dessinateur, « rempli de talent... Il se nomme Torse...
« — Oh ! je connais monsieur, alors ; j'ai souvent ad- « miré de ses dessins dans des ouvrages illustrés... il est « lui-même dans ce genre une de nos illustrations... Parce dieu ! ce sera une bonne fortune pour nous déposséder « monsieur... Je puis lui promettre d'ailleurs des tètes « dont il fera son profit... quand ce ne serait que les « deux cousines et maître Chipotier. Vous viendrez, c'est « convenu?...
« — Ma foi, monsieur, il n'y a pas moyen de vous « refuser.
« — En ce cas, messieurs, à demain, je vous quitte ; « car Tambourinette veut faire aujourd'hui une prome- « nade dans la campagne, pour voir s'il y a de la neige « sur les arbres... Il fuit un peu froid pour se promener a en cabriolet, et je vais aller prendre un coupé... »
Isidore quitte ses amis. Eu passant devant la Maison» d'Or, il entre retenir un salon pour le lendemain, et * -ommande un dîner magnifique pour onze personnes ; il enjoint au restaurateur de se surpasser dans Le service et le choix des vins. Cette affaire terminée, il se. dir... la rue de Provence, où il compte prendre ce qu'il y a de plus élégant en coupé. Mais, au détour d'une rue, il est tout à coup arrêté par une femme qui lui barre le en lui Qrsant d'un ton qui n'a rien d'aimable:
« — N'allez donc pas si vite, mon petit monsieur, j'ai
« à vous parler, moi, il y a assez longtemps que ie vous « cherche...
Isidore est demeuré tout saisi en reconnaissant Philiberte, dont la mise est celle d'une blanchisseuse de (in, et qui tient à sa main le grand panier dans lequel ces dames portent le linge à leurs pratiques.
« — Comment c'est vous... c'est toi, Philibert « ah!... pardieu, came fait plaisir de te rencontre!... « mais je suis très-pressé en ce moment... nous cause- « rons une autre fois... j'irai te voir... »
En disant cela Isidore regarde à droite et à gauche, il serait très- vexé qu'on le vît causer avec Philiberte, car un jeune homme mis avec la dernière élégance ne doit pas faire la conversation dans la rue avec une blanchisseuse. Il passait peu de monde, parce qu'il faisait froid, mais il en passait encore assez pour être vu : aussi notre dandy essaye-t-il de s'éloigner. Mais Philiberte le retient d'une main ferme par son raglan, en lui disant d'un ton impératif.
« — Non, non, vous ne vous en irez pas comme ça... « j'ai à vous parler, je veux que vous m 'écoutiez...
« — Venez chez moi... rue du Helder... à l'hôtel de « mon père, vous m'y parlerez...
« — J'y suis allée plusieurs fois chez vous, vous n'y « êtes jamais, ou bien vous dormez; enfin on ne peut « pas arriver jusqu'à vous; je vous ai rencontré souvent « sur les boulevards, mais vous étiez dans votre èqui- « page... et vous alliez d'un train... je ne voulais pas me « faire écraser pour vous arrêter...
« — C'est bon... c'est bien... mais je ne cause pas dans « la rue... j'ai affaire... je vous prie de me lâcher...
« - Ah ! vous le prenez sur ce ton -là, mon petit « ami... eh bien, je ne vous lâcherai pas, monsieur « Entache Craquet... qui vous faites appeler d'un nom « qui n'est pas le vôtre... j'irai dire à M. Duhauteours,
« le millionnaire, que vous n'avez jamais été le fils qu'il « cherchait... et qu'il donne ses billets de banque à un « méchant enfant de je ne sais qu'est-ce !. . qui ne lui est « de rien du tout. »
Au nom d'Eustache Craquet, le petit jeune homme a pâli, tremblé, il change de ton, il devient humble, doux, suppliant, tout en balbutiant :
« — Chut!... chut!... ma petite Philiberte, ne parle « donc pas si haut... tu cries... tout le monde se retour- « ne...
« — Qu'est-ce que ça me fait à moi, je n'ai pas peur « qu'on entende...
« — Oui... mais moi... je ne le veux pas... voyons, « Philiberte, ne sois pas méchante, pourquoi voudrais- « tu me faire du tort. . . qu'est ce que je t'ai fait?
« — Ce que vous m'avez fait!... mais vous êtes un « ingrat... un sans-cœur!... lorsqu'à l'âge de seize ans, « vous sortiez de chez vos menuisiers et que vous ne « saviez où coucher, que vous étiez sans le sou, n'est-ce « pas moi qui vous ai recueilli, nourri, logé, habillé?... « vous aviez lâché votre ami, le véritable Isidore; qui « travaillait celui-là !... qui n'était pas un mauvais « sujet comme vous... vous commencez par quitter votre « nom de Craquet pour prendre le sien...
« — Je ne lui faisais pas de tort puisque Isidore était « décidé à changer de nom... bien dffféreot des autres « enfants dans sa position, il ne voulait pas que « parents pussent jamais le retrouver, il disait: puisce qu'ils ont eu la lâcheté de m'abandonner, je ne veux « point les connaître.
« — Oui, et vous qui connaissiez parfaitement tout ce « qui le concernait, vous avez pris son nom... car toutes « les précautions qu'on avait prises pour le reconnaître « un jour, vous avaient fait deviner qu'il retrouverait une « famille... tandis que vous, Eustache Craquet tout sim-
« plement... rien avec... à peine vêtu... pas le plus petit «si^nesurle corps... on ne recherche jamais ces enfantsce là .
« — Eh bien! les événements viennent de prouver, « que j'avais raison.
« — Tout ça est bel et bon, mais vous m'aviez r « cent fois : Philiberte! s'il m'arrive une famille riche, «sois bien sûre que je n'oublierai pas ce que tu as fait « pour moi... <|ue je te prouverai ma reconnaissance... « que tu auras ta part de mon bonheur... et au fait je « le méritais bien, car combien de fois vous ai-je recueilli « encore, lorsque vous étiez traqué, poursuivi par des « créanciers...
« — Oui... oui... j'en conviens et sois sûre. ..
« — Eh bien, il tombe à monsieur, mm pas seule- « ment une famille riche, ma;s un père qui a des mil- « lions... ce brave homme bourre monsieur de billets « de banque... il lui donne voiture, chevaux, laquais, « tout ce qu'il veut... il y a près de trois mois de cela... « et vous croyez peut-être que mon jeune enrichi a tenu « ses promesses, qu'il s'est souvenu de moi. qu'il m'a « comblée de prêsentsl... rien !...rien... depuis qu'il a « quitté ma mansarde pour habiter un hôtel... on ne l'a « pas revu une seule fois... il n'a pas envoyé le plus « petit souvenir à celle qui pendant près de cinq ans a été « sa providence; chez laquelle il était sûr de trouver « toujours un asile et du fricot...
« — J'ai eu tort... c'est vrai... c'est un oubli . mai-, « ma chère Philiberte, je te promets.. . que dès demain...
« — Ecoutez, mon petit monsieur, je ne suis plus du « tout votre chère Philiberte, mais je suis une femme t. qui a été trop bonne pour vous, et qui ne veut pas « qu'on se (iehe d'elle maintenant. C'est donc comme <( une créancière que je vous parle : je veux que vous me « donniez le cachemire que vous m'avez promis... je veux
« que vous donniez à Lisiska, à Fanfinette, enfin a toutes « les personnes qui sont chez moi ce que vous leur avez « promis... il me semble que ce n'est pas trop de vous «prier seulement de tenir vos promesses...
« — Vous aurez tout cela... vous aurez bien plus en- « core...
« — On ne vous en demande pas plus... mais on veut « avoir cela...
« — Dès demain je vous porte tout...
« — Je veux bien vous accorder encore trois jours, afin « que vousayez le temps de choisir et que ce soit du beau « et pas de la camelote... c'est que je m'y connais, vo}'ez- « vous, et faut pas espérer mejnettre dedans
« — Encore une fois, Philiberte, puisque je vous jure * que vous serez satisfaite.
« — Du reste c'est votre intérêt, car songez-y bien! si « dans trois jours vous n'êtes pas venu chez moi avec « tout le bataclan, le quatrième, moi, je vais trouver « M. Duhautcours, le père aux millions, et je lui fais « connaître à quel particulier il fournit des billets de « banque... et cela, foi de Philiberte, je le ferai, comme « c'est le jour qui nous éclaire, adieu. »
Après ces mots !a blanchisseu dore se hâte de prendre d'un autre côté, en se disant.
« — Quelle fiehue rencontre!... mais il faudra que je « na'exéeute, sans quoi je la connais... elle peut me perte dre':i elle le ferait comme elle le dit!... »
El lorsque notre jeune élégant continue son oh :, il ne s'aperçoit pas qu'il est suivi de loin par un individu qui. arrêté dans l'angle d'une porte cochère, a entendu toute sa conversation avec, mademoiselle Philiberte, et a paru y prendre beaucoup d'intérêt.
ALEXIS ET Gi:or.GINA J 1 1