‹ Alexis et GeorginaChapitre 16 sur 20 · ALEXIS ET UI.'OIWIINA · texte numérisé non relu

ALEXIS ET UI.'OIWIINA

juge convenable (Je l'ôter et de le mettre dans sa poi

« — Il y a quatre verres devant chaque couvert, le voisin Ranflard, qui vient d'aller encore rôder <i la salle à manger.

« — Diable ! il parait qu'on veut, nous en faire voir « dégrises !... » dit Lanu;luniot .

« — Je suis préparé à tout, » murmure l'avocat.

« — Où est donc ce cher Isidore Duhautcours ? s'écrie « le beau courtier en pirouettant dans le salon.

« — Sans doute retenu par quelque affaire.» dit T

«— Oli! oui, des affaires de cotillon, » répond 1 net à demi voix.

u — Il ne manque plus que lui et mon neveu,» dit Langiumot; « mais ils arriveront probablement ensemb

a — Il n'est pas encore tard...

« — 11 est vingt-cinq minutes ! » dit Rantlard en sortant de nouveau sa montre.

« — J'ai faim... je veux me mettre à table, moi !

« — Mais si cet enfant a si faim, » dit l'avocat, « ne « pourrait-on lui donner quelque chose à grignoter en « attendant que Ton dîne ?...

« — Si ces dames et ces messieurs désirent prendre du (v madère ? » dit un garçon.

« — Ah ! oui... du madère... volontiers 1

« — Oh ! cela ne peut pas mal faire. »

Toute la société se livre au madère ; le jeune Phon phonse veut aussi avoir son verre, mais comme cela ne lui suffit pas, il va prendre sur la table une poig d'oli\es, une sardine et un petit pain, et se met a ma ger cela, tout en dansant dans le salon où se tient la société.

« — Phonphonse, ne mange donc pas tant... tu ne « pourras plus dîner ensuite, et tu en seras fâché.

« — Tant mieux !... Je veux manger... J'ai faim... Je « veux encore du madère !...

« — Non, mon fils, cela vous ferait du mal !

« — Si, si, si ! J'en veux moi ! Si on me contrarie, je « vais pleurer !

« — Il est très -intelligent, ce petit garçon, » dit Chipotier; « il promet !

« — Il fait plus que de promettre, » dit Berlinet, «il « tient... S'il continue, il sera gris avant qu'on ne soit « au potage.

« — C'est ce qui peut nous arriver de plus heureux,» dit Torse, « parce qu'alors on le couchera.

« — Ah! voilà mon neveu, le docteur Auguste, » s'écrie Langlumot ; « bien probablement le jeune- '< Duhautcours n'est pas loin... car ce sont deux inti- « mes.... c'est saint Antoine et...

« — Et son chien, » s'empresse de dire Torse, qui s'aperçoit que le campagnard s'est enferré dans une citation dont il n'ose plus sortir.

Le gros Auguste arrive seul, et lui-même s'étonne de ne point trouver Isidore chez le traiteur, où il devait faire les honneurs et recevoir son monde.

« — Mais il est tellement étourdi ! » dit le jeune docteur. « Il est capable d'être en train de faire une partie « de billard... sans songer à l'heure qu'il est... ensuite, « je ne crois pas qu'il soit encore sept heures... non, il « s'en faut de trois minutes.

« — Mais vous nous avez invités pour six heures, — *Jit Langlumot.

« — Oui... mais vous savez... à Paris, quand on dit » six heures, cela veut dire sept... quelquefois même « j'ai vu ne se mettre à table qu'à sept heures et de- « mie...

« —Voilà une coutume bien ridicule, » dit la tante \ d'Auguste ; « si j'avais su cela, j'aurais pris quelque « chose... j'ai très-mal à l'estomac.

« — Et moi aussi, » dit mademoiselle Argentine, a J'ai

« envie de faire comme cet enfant, de manger quelque « chose... un peu de thon mariné...

« — Excellente idée ! » s'écrie Rancard en allant preii dre la coquille où est le thon, qu'il apporte aux dames avec des assiettes.

Pendant ce temps, M. Phonphonse, qui a avalé coup sur coup quatre sardines, ne cesse de courir autour de la société en criant :

« — J'ai soif, j'ai soif, j'ai soif... Je veux du madère.

« — Ah ! par exemple ! mon fils, je défends que l'on « vous en donne encore.

« — Mais j'ai soif... j'étrangle... je veux à boire.

« — Je vais vous donner de l'eau rougie.,.

« — J'aime mieux le madère. »

Pendant que madame Langlumot prépare un verre d'eau rougie pour son fils, maître Chipolier se place au milieu du salon, et après s'être mouché, prend la parole :

« — Puisqu'il nous faut attendre notre amphitryon « pour nous mettre à table, je vais tâcher de faire pren « dre patience à la société, en lui racontant une cause « fort piquante que j'ai plaidée il y a quelque temps... « le procès fourmille de détails piquants; c'est un procès « en séparation de corps : madame Rigaut, ma cliente, « avait vu son mari monter au grenier avec sa bonne « grosse fille de vingt ans à peu près... à la mine rou « geaude, délurée, nous pourrions peut-être dire un mot « plus fort... nous verrons plus tard, le but appaient de « cette visite au grenier était...

« —Ah! il nous embête celui-là avec son histoire !... » s'écrie tout à coup le jeune Phonphonse en sautant en ba de sa chaise. Maître Chipotier est resté tout saisi par cette interruption. Les jeunes gens se regardent entre eux en souriant, et sont tentés d'applaudir à la sortie que vient de faire le petit garçon. Mais au moment où l'avocat se dispose à reprendre la parole, un garçon arrive dire : n 13

« — On a servi... si ces dames veulent se mettre à ta- « ble... si le dîner attendait maintenant, beaucoup de « plats en souffriraient.

« — Ma foi, mon avis est que l'on se mette à table ! * dit Ranflard.

« — Cela ne fâchera pas ton ami le jeune Duhautcoursî dit Langiumot.

« — Nullement, mon oncle, au contraire, il trouvera « que l'on a bien fait. D'ailleurs, ces dames ont mal à « l'estomac, ceci répond à tout.

« — J'y ai mal aussi ! » dit M. Ghipotier. • « — Et puis, » murmure l'artiste à Berlinet, « cela nous « dispensera peut-être d'entendre l'histoire de ce mon- « sieur.

« — A table ! à table !... quand on mange le potage, « cela fait toujours venir celui qui est en retard.

« — D'ailleurs, » dit Berlinet en se rendant dans la salle à manger : « vous savez le mot du prince de Talleyrand : « manger n'empêche pas d'attendre, mais attendie em- « pêche de manger. . .

« — Nous savions le mot... mais il est joli, et, bien « placé, produit toujours son effet.

« — Moi, je ne le savais pas, » dit Ranflard, « et je « le dirai à Lisieux toutes les fois que je dinerai en « ville.

« — Mais si l'on n'attendait personne ?

« — Ça ne fait rien, je le dirai toujours. »

Madame Langiumot fait asseoir son fils près d'elle ; lo voisin Ranflard occupe l'autre côté. M. Langiumot se place entre les deux demoiselles de la Grenouillère, l'avocat vient ensuite, puis les trois jeunes gens. M. Berlinet, se trouvant le dernier, a le petit garçon à sa gauche. Au milieu de la table, entre M. Ranllard et mademoiselle Armande, une place destinée à l'amphitryon reste inoccupée.

ALEXIS ET GEOHGINA

Le potage et le relevé de potage ont disparu sans qu'on ait songé à Isidore, on ne pense encore qu'à calmer tes besoins de son estomac. Mais après avoir mangé de pi que tout le premier service, Auguste s'écrie :

« — C'est pourtant bien singulier que cet Isidore n'ar- « ri\e pas ..

« — Serait-il indisposé?...

« — Excellent bordeaux...

« — Quand l'avez-vous vu, Auguste?

« — Hier au soir; je l'ai conduit à son hôtel vers mi- « nuit et demi... il se portait fort bien... Oh ! je gagerais « qu'il est à jouer...

« — Délicieux chambertin...

« — Ah! j'ai mal au cœur, moi, je ne peux plus mau- « ger... Hi ! hi ! hi !...

« — Là, voyez-vous, Phonphonse... voilà ce que c'est « que de boire du madère...

« — Madame, il faudrait lui faire quitter la table, » dit Berlinet en éloignant sa chaise. « Bien certainement ce « petit garçon est indisposé...

« __ Vous croyez, monsieur?

« — Il me semble, madame, que cela devient trop « évident.»

Madame Langlumot quitte la table et emmène son fils qui s'éloigne en se tortillant. Auguste, qui a en grande partie satisfait son appétit, se lève alors en disant :

« — Il faut pourtant que je sache s'il est arrivé quel- « que chose à Isidore. .. car ce retard n'est pas naturel... « sa demeure est tout près d'ici... dans le bas de la rue « du Ilelder... j'y vole... je serai bientôt de retour.

« — Il est certain, » dit maître Chipotier en se faisant servir pour la seconde fois d'un salmis aux truffes, i que « d'ordinaire la personne qui donne un dîner, n'y mau- « que point; cela n'est pas comme un invité, celui-ci a « le droit de ne pas venir, et encore... lorsqu'il a promis

« il devrait tenir sa promesse, sous peine de r^.ommages « et intérêts!

« — Je n'ai jamais manqué à ces promesses-là, » dit Ranflard. « Ce Champagne frappé est parfait!... quel « magnifique dîner...

« — Je ne sais pas comment dînait Lucullus, mais je « doute que ses festins pussent rivaliser avec celui-ci.

« — Je suis inquiète du jeune monsieur Duhautcours! s'écrie mademoiselle Armande, « il faut qu'il soit ma- « lade!...

« — C est d'autant plus probable que le docteur Au - « guste ne revient pas non plus.

« — Diable !... tout ceci n'est pas naturel, » se dit Berlinet, « est-ce que ce farceur d'Isidore aurait voulu « nous jouer un pied de... il en est capable... Ce diuer « est splendide, mais si... fichtre!... prenons garde î... « Ah! bon, voilà le petit garçon revenu... et on le remet « à côté de moi!... merci 1... j'ai assez de son voisi- « nage. »

M. Berlinet se lève en s'écriant :

« — Décidément, il y a quelque chose, quelque événe- « ment arrivé à notre amphitryon. Mais je sais où il « demeure, je vais courir savoir des nouvelles, et je re- « viens vous dire ce que j'aurai appris. »

Le beau courtier est parti ; cela n'empêche pas ces messieurs de boire et de manger. A force de changer de vins et de les courtiser tous, ils commencent à avoiû une pointe qui menace de devenir infiniment prolongée. M. Langlumot s'est remis à faire des yeux tendr * à la cousine Armande, sans songer que sa femme p t surprendre ses œillades au passage ; mais madame Langlumot ne voit pas cela, elle a trop d'occupation avec son fils qui a voulu se remettre à manger et qui a chaque instant est obligé de quitter la table. Maître Chipotier devient en buvant encore plus loquace que d'habi-

tuiîc,el i) parle toujours sans remarquer qunpersonne ne récoulc^l'ami Ranllard, au contraire, ne fait plus que balbutier, il commence des phrases qu'il ne finit pas, mais il fait emplir son verre et le finit toujours.

Le jeune artiste est le seul qui se soit modéré, il a conservé toute sa raison, parce qu'il s'amuse beaucoup en observant ce qui se passe autour de lui. Cependant l'absence de l'amphitryon, le départ successif d'Auguste et de Berlinet, lui donnent à réfléchir; il soupçonne quelque événement imprévu ou quelque charge que l'on a l'intention de faire à la société; dans l'un ou l'autre cas, ne se souciant pas d'en être la victime, il profite d'un moment où l'on ne s'occupe pas de lui pour se lever de table et disparaître, en disant :

« — Je ne mangerai pas de dessert, c'est vrai, mais «j'ai dans l'idée que le dénoûment de ce dîner sera « moins agréable que le début. »

Pourquoi donc Isidore ne s'élait-il pas trouvé au rendez-vous qu'il avait donné à ses convives?

Le matin de ce même jour, sur les dix heures, et alors que le petit jeune homme commençait seulement à faire sa toilette, un agent de police, des sergents de ville et quelques soldats, étaient entrés dans l'hôtel du capitaliste. L'agent avait placé ses soldats à la porte, avec ordre de ne laisser sortir personne. Puis, ayant demandé à un valet à être conduit devant M. Duhautcours sans aucun retard, avait été introduit près du banquier. Celui-ci, tout surpris de cette visite, le fut bien davantage en entendant l'agent de police lui dire :

« — Monsieur, je viens vous apprendre que vous êtes « depuis quelque temps la dupe d'un faussaire qui vous « a dit se nommer Isidore Dubois et être par conséquent « l'enfant que vous cherchiez.

« — Comment, monsieur... que voulez-vous dire'...

« — Celui qui s'est présenté à vous comme étant Isi-

« dore Dubois, n'est, en réalité, qu'un nommé Eustache « Craquet, qui a été aussi, il est vrai, élevé aux Enfants « trouvés. Mais ce Craquet est conscrit réfractaire, il ne « s'est pas présenté à l'époque où il était appelé pour « tirer au sort. Nous le cherchons depuis ce moment, « et peut-être aurions-nous eu beaucoup de peine à le « reconnaître ici, dans cet hôtel, sous le titre honorable « qu'il avait pris, si un hasard n'avait permis à l'un des « nôtres d'entendre hier une conversation tenue par ce « Craquet et une femme qui le connaît bien. Veuillez « donc nous permettre, monsieur, d'accomplir notre « mandat et de nous emparer de la personne de cet « Eustache Craquet

« — Si je vous le permets, monsieur ! » s'écrie le capitaliste dont la physionomie exprime la plus vive satisfaction, « mais avec le plus grand plaisir; ce que vous « venez de m'apprendre m'enchante!... car ce fripon qui « s'était introduit chez moi... comme le résultat d'une « faute de ma jeunesse, m'a déjà coûté plus de cinquante « mille francs depu s trois mois que je l'ai recueilli...

« — Il allaitbien, il voulait profiter de sa position.

« — Venez, monsieur l'agent, je vais vous conduire « moi-même, car je veux être témoin de la mine que va « faire ce drôle on se voyant démasqué. »

Isidore achevait de s'habiller, lorsque Duhautcours entre dans son appartement. C'était la première fois que. le millionnaire venait chez lui et le jeune homme tout surpris de cette visite, s'écrie :

« — Comment, monsieur, vous avez pris la peine de «venir chez moi... quel motif peut donc me procurer cet « honneur ?

«< — Monsieur, » répond Duhautcours en jetant sur Isidore un regard de dédain, «je vous amène quelqu'un « qui vous connaît beaucoup mieux que moi et qui vous « cherchait depuis longtemps... »

En ce moment entre l'agent de police accompagné de deux sergents de ville, il dit à Isidore :

« — Eustache Craquet... conscrit réfractaire, au nom « de la loi, je vous somme de me suivre. »

En s'entendant appeler par son véritable nom, le petit jeune homme pâlit et se trouble ; cependant il veut essayer de faire bonne contenance et s'écrie :

« — Pourquoi m'appelez-vous Eustache Craquet... je « me nomme Isidore Dubois ; je suis le fils naturel de « monsieur... demandez-lui plutôt si je ne lui ai pas « donné tous les renseignements les plus positifs.

« — Vous en imposez, vous êtes Eustache Craquet, « sorti des Enfants trouvés avec le véritable Isidore; « vous saviz par lui tout ce qui le concernait, c'est pour- « quoi vous avez pu répondre juste aux questions de « monsieur...

« — Oui, » dit Duhautcours, « mais il n'a pas pu me « présenter une lettre écrite par sa mère, et une petite « croix qu'elle avait attachée au cou de son enfant... « l'absence de ces deux objets aurait dû me faire deviner « sa fourberie...

« — Je vous ai dit, monsieur, que je les avais perdus.

« — Vous n'avez pas nié être Eustache Craquet dans « votre conversation d'hier avec la blanchisseuse Phili- « berte ! ...

« — Ah! scélérate de Philiberte? » s'écrie le petit Carambolage en se jetant dans un fauteuil. « C'est elle qui « est la cause de ce qui m'arrive !... ah! bien tant pis !... «après tout, je m'en moque... c'est dommage pourtant « de finir sitôt... je faisais joliment danser vos écus, papa « Duhautcours!. ..

« — Eustache Craquet, suivez-nous...

« — Pardon, monsieur, » dit le banquier, « permettez- « moi d'adresser encore quelques questions à cet... intri- « gant !...

« — Ah ! pas de gros mots, mon cher millionnaire... «je vous préviens que je ne les aime pas... et je n'ai « plus besoin de faire semblant de vous respecter ! voyons, « parlez .. allez-y gaiement...

« — Cet Isidore, dont vous aviez pris le nom... savez- « vous ce qu'il est devenu ?

« — Nullement !... mais je puis vous répondre d'une « chose, c'est que jamais vous ne le retrouverez, lui ; car « si j'avais pris son nom, c'est parce qu'il allait le quitter, « au lieu de désirer retrouver ses parents ; il ne voulait « pas être retrouvé par eux... car il ne leur pardonnait « pas de l'avoir abandonné. D'après cela vous voyez que « je ne lui faisais pas beaucoup de tort en prenant sa « place, et) en dépensant pour lui les écus de monsieur... « on a découvert le pot aux roses !... c'est fini !... la « farce est jouée... salut, millionnaire, vous ne retrou- « verez jamais une si belle occasion de placer votre ar- « gent. »

En achevant ces mots, le petit marquis du Carambolage salue Duhautcours et suit en riant les gens qui viennent l'arrêter. Cet événement a fait grand bruit dans l'hôtel, on y sait bientôt qu'un fripon avait pris le nom du fils naturel du banquier et qu'il vient d'être démasqué et arrêté.

Alors, lorsque le gros Auguste arrive, sur les huit heures du soir, demander si le jeune Isidore Duhautcours est à l'hôtel, le valet de chambre Jolicœur, répond d'un air goguenard :

« — Il n'y a plus ici de jeune Duhautcours, il n'y en « a jamais eu. Celui qui avait pris ce nom est un misé- « rable qui se nommait Eustache Craquet, et qu'on a << arrêté ce matin comme conscrit réfractaire.

«— Fichtre!... » se dit Auguste en s'éloignant, « comment, mon ami... n'était pas le fils du mil* « lionnaire... le fait est que cela m'avait toujours éton-

«né... mais alors, si ce magnifique dîner commandé «par lui n'a pas été payé d'avance... et c'est assez pré- « sumable, il ne payait jamais d'avance, je prévois du « désagrément au moment où l'on apportera la carte, «mon oncle sera furieux; naturellement on voudra « faire payer le diner à ceux qui l'ont mangé; ma foi, « pour ne pas me trouver compromis, ce que j'ai de « mieux à faire est de ne point retourner chez le trai- « teur.

Une demi-heure après, le beau Berliuet avait appris à l'hôtel de Duhautcours, que le soi-disant fils naturel n'était qu'un filou que l'on avait arrêté le matin. Alors le courtier en vins avait fait le même raisonnement que le neveu de M. Langlumot et s'était abstenu de retourner à la Maison-d'Or.

Nous avons vu qu'un peu plus tard, le jeune artiste Torse s'était éclipsé, n'augurant rien de bon pour le dénoûment d'un diner où l'amphitryon n'était pas venu.

Maintenant retournons à la Maison-d'Or : on a servi un dessert digne en tout des services qui ont précédé. Ces dames se bourrent de fruits, de confitures, de gelées, de glaces, de crèmes ! ces messieurs mangent du fromage afin de faire encore honneur au vins qu'on leur sert.

Madame Langlumot n'est occupée qu'à emmener et ramener son fils qui a tour à tour mal au cœur ou mal au ventre.

Les demoiselles de la Grenouillère, tout en ne faisant que goûter à peine à leurs verres, ont les yeux tellement rapetisses qu'on ne leur en voit plus. Maître Chipotier parle continuellement et recommence à raconter l'affaire de madame Rigaut. M. Langlumot se permet de chercher sous la table le genou de mademoiselle Armande qui fait semblant de ne point s'en apercevoir; enfin le voisin Ranflard est à moitié endormi sur son assiette et ne revient à lui que pour demander à boire...

Cependant ona servi le café et les liqueurs ; pendant que M. Ranflard abuse du marasquin, les deux cousines qui s'aperçoivent de l'absense indéfinie des trois jeunes gens, ne cessent de s'écrier :

(( — Ces messieurs se sont donc trouvés indisposés !...

« — Et ce jeune Duhautcours qui nous donne ce dîner « et qui n'y est pas venu... est-ce que c'est la mode à « Paris de traiter du monde sans y être?...

« — Cela me semble au moins peu galant !

« — Monsieur Chipotier, que pensez-vous de cela?

Mais l'avocat roule des yeux effarés en s'écriant :

« — Pour un jambon ! mesdames ! . .. la servante était « montée au grenier sous le prétexte d'un jambon !... »

Enfin les dames qui éprouvent le besoin de prendre l'air, se lèvent et prennent leurs châles, les hommes tâchent de se lever aussi et tout en vacillant, cherchant leurs chapeaux, la société va partir en répétant en chœur :

« — Ce dîner était magnifique !... mais qu'est-il donc « arrivé à celui qui nous a invités ? »

En ce moment un garçon parait et s'adresse aux trois hommes qui sont restés en leur disant :

« — Messieurs, quel est celui de vous qui paye la a carte ? »

Ces mots font sur ces messieurs l'effet d'un pétard : ils s'arrêtent, se regardent et balbutient :

<( — Comment la carte... qu'est-ce que cela nous fait; la carte?

« — On nous a invités... nous somme- venus di « ner...

« — Ce n'est pas nous qui avons commandé le dîner.

« — C'est vrai, messieurs, mais vous l'avez man- « autre monsieur avait commandé undincr i cinquante « francs par tète... mais il n'avait rien pave d'avance... « ce monsieur-la n'est pas venu... vous le savez bien...

« nous ne pouvons réclamer la carte qu'à ceux cfui sont « venus et qui ont diné. »

Les trois hommes sont médusés. Langlumot entre eu fureur et s'écrie :

« —C'est une infamie... une indignité ! comment on « nous invite à dîner... et on veut nous le faire payer... « C'est le jeune Isidore Duhauteours, fils d'un million- « naire qui nous a engagés... c'est lui qui doit payer.

« — Messieurs, vous vous entendrez plus tard avec ce « monsieur, mais vous savez bien que c'est vous qui avez « mangé le dîner...

« — Puisqu'on nous avait... invitation... invités... » balbutie Ranflard, « c'était pou pou pour que nous man- « gions...

« — Et mon neveu qui n'est pas là...

« — Tous les jeunes gens sont partis !

« — C'est donc un traquenard qu'on nous a tendu... « nons ne payerons pas.. .

« — Messieurs, vous comprenez qu'il serait fort désa- « gréable d'être obligé d'employer l'autorité...

« — Ah ! monsieur Langlumot ! de grâce, payez, ne « faites point d'esclandre! » s'écrie mademoiselle Argentine... « nous ne voulons pas de scènes... Ah Dieu !... « le bruit me fait déjà mal aux nerfs...

a — Oui, mon ami, » dit Hortense, paye... tu te feras « plus tard rembourser par ce jeune millionnaire. »

Langlumot fait une moue épouvantable en murmurant :

« — Il est gentil le petit millionnaire... gredin ! j'aurais « dû m'en méfier. .. et à combien se monte cette carte?...

« — Cinq cents francs, monsieur... à cinquante francs «par tète... vous n'étiez que dix...

« — Quelle horreur !... cinq cents francs!...

« — Encore on avait commandé pour onie... mais « comme vous n'avez été que dix...

« — Et vous faites payer place entière à mon fils, un « enfant de sept ans !...

« — Monsieur, il y a eu dix couverts...

« — Mais il y a trois messieurs de partis et qui ont « diné aussi...

« — Vous vous ferez rembourser par ces messieurs... t nous ne pouvons pas courir après eux.

« — C'est un piège infâme qu'on nous a tendu...

« — Allons, mon ami, payez avec ces messieurs, « Phonphonse a envie de dormir, il est temps de partir, « cet enfant serait malade. . finissons-en.

« — Messieurs, vous l'entendez... c'est nous qui pa- « yons... polisson d'Isidore...

« __ Soyez tranquille, nous lui ferons un procès, » dit maître Chipotier, « il faudra qu'il rembourse avec les « intérêts...

« — En attendant, cinq cents à trois... c'est chacun... « ça fait...

« — Pardon, » reprend l'avocat, « mais je crois devoir « vous prévenir que je n'ai sur moi qu'v.ne pièce de dix « sous, autrement dit cinquante centimes.. . je ne pouvais « prévoir ce cas !

« — Voilà qui est joli ! et vous, Ranflard?

« — Moi... oh moi... j'ai... je suis en fonds... atten- « dez... j'ai cent douze sous... »

Langlumot se décide à tirer son portefeuille, il y prend un billet de banque de cinq cents francs qu'il donne au garçon, en murmurant :

« — Tenez... vousêtes payé. Messieurs, nous compte- « rons plus tard ! »

Puis, prenant son fils par la main, il sort le premier de chez le traiteur en disant :

« — En voilà bien assez de Paris, demain nous retour- « r.erons à Lisieux.

« — Non !... non ! nous irons chez Séraphin !... »

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