‹ Alexis et GeorginaChapitre 17 sur 20 · DEMANDE EN MARIAGE · texte numérisé non relu

DEMANDE EN MARIAGE

Alexis continuait à écrire à Gerbier de longues lettres qui étaient presque toutes remplies par les assurances de son amour pour Georgina, celle-ci dévorait ces lettres et y répondait aussitôt. Puis elle apportait ce qu'elle avait écrit à son père, mais celui-ci se contentait d'ajouter quelques mots de sa main au bas de l'épitre de sa fille, pour donner de nouvelles assurances de son amitié.

Alexis ne parlait pas toujours de lui en écrivant à son amie, il préférait iui parler d'elle. Cependant dans sadernièie missive il a annoncé qu'on vient de le faire caporal, et Gerbier s'est écrié : « Bravo ! preuve qu'on est « toujours content de lui. »

Mais Georgina n'a point paru si satisfaite, car elle se dit : « plus on sera content de lui, et plus il est à crain- « dre qu'on ne l'envoie à l'armée. »

La famille Gerbier était rassemblée autour du poêle qui chauffait la petite salle à manger; l'imprimeur apprenait à lire à ses fils, les deux plus jeunes filles raccommodaient le linge de la maison, et Georgina faisait des fleurs ; mais cette occupation ne pouvait la distraire de ses amours, et le souvenir d'Alexis lui faisait de temps à autre pousser de gros soupirs.

L'arrivée du vieil ami de la maison a interrompu les

travaux, et cette fois Franville semble tellement agité, on lit sur sa physionomie une expression si singulière que chacun attend avec impatience ce qu'il va dire.

En effet, l'ancien militaire se jette sur un siège, en s'écriant :

« — Ahl mille noms d'une pipe, mes enfanls, je vais « vous apprendre de drôles de choses ! ... il y en a du « nouveau !

« — Pour Alexis? » demande Georgina.

«— Eh non! ma petite, cela ne regarde pas Alexis... «notre jeune militaire est là-bas bien tranquille au déce pôt de son corps, il est déjà caporal ! il me semble « qu'il ne peut pas être encore général !... on ne va pas « si vite!... Mais il s'agit de Duhautcours, de mon ance cienami le millionnaire ; je vous ai conté il y a quelce que temps que grâce à moi il avait retrouvé un fils... ce que jadis il avait abandonné... qu'il avait pris ce « fils chez lui... Je t'aijnème dit à toi, Gerbier, le chac< grin que je ressentais de la conduite de ce jeune « homme. C'était un franc mauvais sujet, et je me disais c< souvent, comment cette bonne Adèle a-t-elle pu donce ner le jour à un pareil garnement!

ce — Eh bien, il a donc fait de nouvelles sotlises !

a — Bien mieux que cela!... le drôle se parait d'un ce nom qui n'était pas le sien... il se faisait passer pour ce Isidore Dubois... et il n'était en réalité que Eustache c< Craquet, un mauvais gredin, qui avait été le compace gnon d'Isidore...

« — Il serait possible!...

« — C'est l'exacte vérité, ce matin je me rendais chez <e le banquier pour savoir si le jt une homme avait mis ce un peu d'eau dans son vin ; h), j'ai appris que il y a ce trois jours on était venu arrêter notre faux Isidore, <e reconnu pour Eustache Craquet, conscrit réfractaire.

« — Et que dit de cela ton millionnaire? n

« — II est enchanté d'être délivré d'un si mauvais « sujet et de savoir qu'il n'est pas son père ; dans le « fait il n'y avait pas de quoi en être fier.

« — Et le véritable fils de Duhautcours?

«—Oh! tu penses bien que j'ai voulu tâcher d'en « avoir des nouvelles, pour cela je me suis rendu ce « matin chez mademoiselle Philiberte la blanchisseuse « de fin, qui recelait notre méchant drôle ; car cette « femme connaissait toute son histoire... mais im- « possible de savoir ce que peut être devenu le véritable « enfant d'Adèle, et tu vas comprendre pourquoi : « Celui-ci guidé par un sentiment de fierté ou de colère « que je ne saurais définir, ne voulait pas que ceux qui « l'avaient abandonné pussent jamais le retrouver. Pour « cela, en sortant de l'hospice, il avait déjà formé le « projet de changer de nom. Ayant fait part de sondesci sein à son camarade Craquet, celui-ci qui ne manquait « pas de perspicacité, devina qu'en prenant le nom « d'Isidore il avait plus de chances de trouver un jour « une famille, il ne s'était pas trompé!... Tu sais le « reste. Quant à moi, si je regrette maintenant de ne « point avoir retrouvé le fils d'Adèle, ah ! j'avoue que «j'éprouve une vive satisfaction à savoir que cet « ivrogne, ce joueur, ce débauché n'était pas son « enfant.

« — Ainsi, voilà le banquier encore une fois seul...

« — Oui, et ne sachant que faire de sa fortune, il « parait qu'elle l'accable plus que jamais de ses fa- « veurs !... mais elle ne lui donne pas la santé, car il « est bien changé depuis quelque temps !

« — Qu'a-t-il donc ?

« — Une gastrite... gastralgie... je ne sais quel diable « de noms les médecins donnent à cela aujourd'hui... je « crois qu'autrefois on disait seulement que le pylore « était attaqué et ne fonctionnait plus 1

« — Diable ! alors on ne peut plus manger...

« — Ou du moins, il faut suivre un régime sévère jus- « qu'à ce que l'estomac soit guéri.

« — Ah ! papa ! »> s'écrie le petit Emile, « je ne veux « pas avoir de maladie qui empêche de manger !.. »

« — C'est pourtant ce cfui vous arriverait, monsieur, « si vous étiez trop gourmand. Au reste, ton mon- « sieur Duhautcours a le moyen de se faire soigner... « Probablement, il consulte les premiers médecins de « Paris.

« — Mon cher Gerbier... est-ce que tu n'as pas remarie que comme moi que les riches meurent tout aussi vite « que les pauvres, quand ils se mettent en train d'être « malades?

« — Sans doute... eh bien?

« — Eh bien, il me semble que cela prouve que les « meilleurs médecins de Paris ne vous guérissent pas « quand le mal est plus fort que leur science; et en vérité « je trouve que c'est bienheureux pour les pauvres, qui c sans cela auraient trop de raison de se plaindre de « leur sort. Mais bien loin de là, leur santé à eux tient « souvent à la vie sobre, frugale qu'ils mènent ; tandis « que les maladies des riches viennent de l'excellente « chère qu'ils font journellement, des vins généreux qu'ils « boivent. Trop bien vivre est fort dangereux, je l'ai sou- « vent entendu dire à des docteurs ; et les pauvres ne « courent pas ce danger-là, tu vois que tout est compen- « se, je crois même que les avantages sont pour celui « qui est obligé d'être sobre. »

Quinze jours après cette conversation, Gerbier était en train de prendre son repas du soir. Mais Georgina n'était point là, retenue à son magasin par une commande qu'il fallait livrer le lendemain, elle avait prévenu son père afin qu'il ne fût pas inquiet, et Franville toujours enchanté quand il pouvait se rendre utile, devait aller chercher la

jeune fille à onze heures et demie du soir, afin qu'elle ne revînt pas seule aussi tard chez son père.

Gerbier et ses enfants mangeaient avec appétit les haricots à l'huile, le petit salé et les noix sèches qui composaient leur repas, et ils arrosaient tout cela avec de l'eau pure. L'imprimeur pour plaire à M. Emile lui chantait le Pays de Cocagne, de Béranger, et le petit garçon écoutait d'un air enchanté cette chanson où il est question de confitures et de sucre candi.

Mais on frappe à la porte du carré.

« — Serait-ce déjà Georgina, » dit Gerbier, « il n'est « que neuf heures et elle devait veiller fort tard. »

Cependant la jeune Marie a été ouvrir. Ce n'est point Georgina, c'est le banquier Duhautcours qui entre chez Gerbier ; celui-ci tout surpris de cette visite se lève en murmurant.

« — Monsieur Duhautcours !... comment c'est monsieur « Duhautcours qui vient chez moi... par quel hasard?...

« — Ce n'est point un hasard, mon cher monsieur Ger- « bier, » répond le capitaliste en saluant de l'air le plus aimable. « C'est une affaire... très-importante qui m'a- « mène près de vous... mais d'abord je désire que ma « présence ne vous cause aucun dérangement, je vous « prie donc de vouloir bien continuer votre repas, je vais '< prendre une chaise et m'asseoir près de vous...

« — Monsieur... en vérité... nous avons le temps de...

« — Non, non... mangez... ce que j'ai à vous dire sera « long... et rien ne me presse, remettez-vous donc à table.

« — Alors, monsieur, puisque vous le permettez... nous « allons continuer. . . d'autant plus que ce n'est pas l'ap- « petit qui nous manque à nous...

« — Je vous en fais mon compliment... j'ai aussi de « l'appétit, moi, mais je ne puis le satisfaire î

« — Je ne vous offre pas d'être des nôtres, monsieur... « ce que nous mangeons.., n'est pas digne de vous!..

« — Ah ! monsieur Gerbier ! » répond Duhautcours en regardant d'un œil d'envie les haricots et le petit-salé qui sont sur la table, « je serais bien content si je pou- « vais manger de tout cela... plus c'est iudigeste et plus «je sens que Ton est heureux de pouvoir s'en nourrir... « cela prouve que vous avez un excellent estomac, « vous !...

« — Ma foi oui, monsieur, je crois que je digérerais une « culotte de daim !...

« — Et moi du lait... rien que du lait ! voilà où j'en « suis !...

« — Triste ordinaire... j'aime mieux les haricots ! mais « vous guérirez ; c'est un moment à passer.

« — Je l'espère, mais je ne vois pas mademoiselle Geor- « gina.. . serait-elle indisposée ?

« — Non vraiment, elle est retenue aujourd'hui à son « magasin par une commande pressée ; elle ne rentrera « peut-être pas avant minuit.

« — Et elle reviendra seule... elle s'exposerait ainsi « dans les rues de Paris...

« — A faire de mauvaises rencontres, n'est-ce pas? »

En disant cela, le sourire de Gerbier était passablement moqueur, mais le banquier n'y fait pas attention.

« — Oh non ! reprend l'imprimeur, ma fille ne re\ien- « dra pas seule, je serais aller la chercher ; mais l'ami « Franville a voulu m'éviter cette course... il est toujours là quand il peut obliger... ce bon Franville!... « mais, vous avez quelque chose à me dire, monsieur, « je suis tout prêt à vous entendre. »

Duhautcours rélléchitun moment, puis répond.

« — Ce que j'ai à vous dire... je désirerais ne le cora- * muniquer que... quand vous serez seul. ..je suis m « bien aise que mademoiselle Georgina soit absente... « sa présence m'aurait troublé...

a — Vous, monsieur... vous si riche... si haut placé

ALEXIS ET GSOBGINA 235

« dans le monde!... vous seriez embarrassé chez de pau- « vres gens comme nous!... Ah! vous me permettrez de « ne pas vous croire.

« — Cela est pourtant, et quand vous connaitrez le « motif qui m'amène...

« - Mes enfants, vous avez soupe, il est neuf heures « et demie, il est temps d'aller vous coucher... entendez- « vous, messieurs mes fils?

« — Déjà, papa!...

« — Oui, messieurs... répétez vos leçons dans votre lit... « il n'y a rien qui endorme mieux que ça... vous, mes- « demoiselles, conduisez vos frères?... vous reviendrez « quand je vous appellerai, allez! »

Les enfants sont éloignés, Gerbier est enfin seul avec Duhautcours, celui-ci peut s'expliquer; il se recueille un moment, puis prononce d'une voix fortement accentuée :

« — Monsieur Gerbier, je viens vous demander la « main de votre fille Georgina ! »

Gerbier demeure un moment comme abasourdi par ce qu'il vient d'entendre, enfin il répond :

« — Monsieur... pardon... j'ai mal entendu sans « doute... ce n'est pas la main de ma fille aînée que « vous me demandez?...

« — Si vraiment, mon cher monsieur Gerbier, c'est « bien votre belle Georgina dont je veux faire ma « femme...

«— Quoi, monsieur... vous!... si riche!... vous qui « habitez presque un palais, vous voulez épouser la fille « d'un ancien graveur... aujourd'hui employé dans « une imprimerie... qui n'a pour toute fortune que ses « cinq enfants!...

« — Monsieur Gerbier, c'est justement parce que ma « fortune est considérable, parce que je suis millionnaire, * que je puis me permettre aujourd'hui de suivre mon

« penchant et d'épouser une femme qui n'a rien. ..j'aime « mademoiselle Georgina. . . je l'aime passionnément ; cet « amour m'a, vous le savez, fait faire autrefois des sotti- « ses. . . qui sont pardonnées maintenant . . . mais qui ont « servi à me prouver tout ce que vaut votre fille; car ils « en est beaucoup, vous le savez aussi bien que moi, « qui auraient succombé devant des cachemires et des « diamants. Depuis ce temps j'ai cherché, je l'avoue, à « oublier mademoiselle Georgina, cela m'a été impossi- « ble. Bien des événements se sont passés, bien des ca- « tastrophes m'ont frappé!.. . J'ai perdu une fille que « j'adorais, un fils sur qui je fondais les plus grandes « espérances...

« — Je le sais, monsieur, et je vous prie de croire que * nous avons bien pris part à vos douleurs...

« — Eh bien, monsieur Gerbier, au milieu de mes « peines, l'image de la charmante Georgina avait seule « le pouvoir de me distraire. J'ai quarante-neuf ans, « cela est vrai... mais à cet âge on n'est pas vieux en- «core... et les unions les plus heureuses sont toujours « celles où l'âge du mari dépasse de beaucoup celui de « la femme. Je suis libre... je suis seul... je suis mon « maître!... je n'ai aucun parent à qui je m'intéresse, « je ne m'en connais pas d'ailleurs... Pourquoi donc ne « prendrais-je pas pour compagne celle qui a su toucher « mon cœur? celle dont la conduite fut toujours sans «reproche... En l'épousant, je lui reconnaîtrai cinq cent « mille francs de dot. Je n'ai pas besoin de vous dire que « vous participerez à la fortune de votre fille... Devenu « mon beau-père, je ne veux plus que vous ayez besoin «de travailler... je vous trouverai quelque sinécure « agréable... ou, si cela vous plait, vous gérerez une de « mes terres, vos enfants auront un avenir assure. Je « m'engage à établir richement vos autres filles, & placer « vos fils, à les mettre en position de faire rapidement

« leur chemin... voilà, monsieur Gerbier, ce que j'avais « à vous dire... C'est la richesse, c'est l'opulence que je m vous apporte, c'est le bonheur de votre fille que je « veux faire; car elle n'aura pas plutôt formé un désir « qu'il sera satisfait... Eh bien, que pensez-vous de ma « proposition?

« — En vérité, monsieur, elle m'étourdit tellement que « je suis encore à me demander si ce n'est point un « rêve.

« — Votre Georgina est assez jolie pour qu'on mette « une fortune à ses pieds.

« — Monsieur, je commence par vous remercier « beaucoup de l'honneur que vous daignez nous faire... « vos offres sont magnifiques.

« — Vous les acceptez, j'espère.

« — Oh ! permettez, monsieur Duhautcours, je dois « avant tout vous apprendre quelque chose qui chante géra peut-être vos projets : le cœur de ma fille n'est « pas libre ; elle aime un jeune homme qui serait « aujourd'hui son mari, s'il n'était pas tombé au sort et « parti comme soldat.

« — Vous ne m'apprenez rien ; je savais q ue made- « moiselle Georgina avait... quelque penchant pour un «nommé Alexis... mais enfin ce jeune homme est parti, « il s'écoulera sept années avant qu'il soit libre... sept « années... est-ce qu' une jeune fille doit ainsi perce dre sa jeunesse, pour attendre quelqu'un qui peu « l'oublier ou ne point revenir !... Est-ce qu'il y a des « constances de sept ans... Allons, ce serait une folie ; « et votre fille refuserait un sort magnifique, une foret tune princière, le bonheur de toute sa famille, pour « un petit amoureux qu'elle a aimé... parce que toutes « les jeunes filles veulent avoir un sentiment ; mais « qu'elle oubliera bientôt, lorsqu'elle sera haut placée « dans la société.

« — Monsieur, vous raisonnez fort juste pour les fem- « mes en général, mais Georgina est une exception. « Pour elle l'amour est le premier des biens... et je « crains qu'elle ne mette ce bien beaucoup au-dessus « de la fortune.

« — Non, il n'est pas possible que mademoiselle votre « fille refuse le sort brillant que je lui offre, et tout le bien « qui rejaillira sur sa famille. Bailleurs, si elle était « assez déraisonnable pour repousser le bonheur qui « vient à elle, vous êtes son père... vous avez votre au- » torité, et je pense...

« — Ah I monsieur, je n'ai jamais eu besoin de faire « de l'autorité avec mes enfants... je les aime... ils me « le rendent bien ; nous nous entendons comme ça, « cela nous suffît, mais les forcer, les contraindre... Oh ! « non, ça n'est ni dans mon caractère, ni dans mes « habitudes... si je faisais le méchant avec eux, ils ne « me reconnaîtraient plus et ils cesseraient de m'aimer

« — Enfin, monsieur Gerbier, j'espère au moins que « vous ne serez pas hostile à mes propositions.

« — Oh ! non, monsieur, au contraire, car je sens «bien que c'est la fortune... l'opulence... une position « superbe que vous offrez à mon enfant.

« — Très-bien, cela me suffit. Dès ce soir, je pense, « vous communiquerez ma demande à mademoiselle « votre fille, et demain sur les midi, je viendrai savoir « sa réponse, car vous comprenez qu'il me tarde de la i< connaître.

« — Oui, monsieur, je conçois cela. Venez demain à « midi, Georgina vous attendra, je veux qu'elle vous dise « elle-même sa réponse.

« — Voilà qui est entendu, à demain, monsieur Ger- « hier.

« — A demain, monsieur. »

Le millionnaire est parti : Gerbier reste seul tout

pensif et réfléchit :« ma fille serait riche... immensé- « ment riche... elle aurait hôtel, voitures, campagne, « valets.. . oui... elle peut avoir tout cela, mais elle « n'en voudra pas ! »

A onze heures et demie Georgina revient accompagnée de Franville qui a voulu dire bonsoir à son ami.

« — Parbleu ! tu as bien fait de monter avec ma fille, » lui dit Gerbier. « car j'ai ce soir des choses curieuses « à vous apprendre !... J'ai reçu une visite, moi !...

« — Une visite ! » s'écrie Georgina qui croit déjà qu'il s'agit d'Alexis et regarde de tous côtés.

« — Calme-toi, ma fille, ce n'est pas lui qui est venu ! . .. « on ne quitte pas comme cela son régiment. Non, « c'est M. Duhautcours qui est venu me voir... et tu « ne devinerais jamais ce qu'il m'a demandé.

« — Quoi! M. Duhautcours est venu vous demander « quelque chose, mon père?

« — Oui, mon enfant!

« — Je gage que je le devine, moi, » murmure Franville tout en tortillant sa moustache.

« — Eh bien! mafiile, M. Duhautcours, le banquier, le « millionnaire, est venu me demander ta main.

« — Ma main... à moi... ohl ce n'est pas possible, « mon père, c'est pour rire que vous nous dites cela !

« — Moi, ça ne me surprend pas du tout, » dit Franville, « vu que depuis longtemps j'ai remarqué que « notre homme d'argent en tenait diablement pous vous « petite, et que cet amour, loin de diminuer, semblait « aller en augmentant.

« — Non, Georgina, ce n'est point une plaisanterie, je « te répète que M. Duhautcours désire faire de toi sa « femme. En t'épousant, il te reconnaît cinq cent miile « francs de dot, et ensuite.. . mais non, c'est tout.

« — Eh bien ! mon père, lors même que M. Duhaut- « cours m'en offrirait dix fois autant, lorsqu'il aurait un

« trône à me donner, vous savez bien que je ne l'accep- « terais pas... puisque j'aime Alexis, puisque je suis « sa fiancée, sa promise... puisque je lui ai juré qu'il « me retrouverait fidèle. . . est-ce que l'on doit manquer « à ce qu'on a promis!... ce serait affreux cela .. et d'ail- « leurs jamais je ne pourrais être heureuse avec un au- « tre qu'Alexis... Que m'importe que cet autre ait de « l'or... des maisons... vous m'avez dit cent fois, mon « père, que ce n'est pas la fortune qui fait le bonheur... « est-ce que vous ne pensez plus de même à présent?

« — Si fait... si fait, mon enfant ! » répoDd Gerbier en déposant un baiser sur le front de sa fille. « Je pense « toujours de même ; seulement... comme tu es jeune... « comme tu es femme ... il n'y aurait rien d'étonnant à « ce que la brillante position que l'on t'offre puisse te « séduire. Quant à Alexis, il m'a dit lui-même avant de « partir : monsieur Gerbier, si un parti avantageux se « présentait pour Georgina, qu'elle ne le refuse pas à « cause de moi... Je lui pardonnerai de m'oublier, pour- « vu qu'elle soit heureuse.

« — Pauvre Alexis ! il vous a dit cela... mais c'est une « raison de plus pour que je ne veuille être qu'à lui... « Ainsi, mon père, vous avez refusé ce monsieur, n'est- « ce pas?... vous lui avez dit que je ne pourrais jamais « l'aimer, puisque mon cœur est à un autre et qu'à mon « âge on ne se marie pas pour de l'argent.

« — Ma chère amie, je ne pouvais pas répondre pour « toi dans une occasion si importante, où il s'agissait de « ta fortune, de tout ton avenir... j'ai dit à M. Duhaut- « cours de revenir demain... je lui ai dit qu'il te trou- « veiait et que tu répondrais toi-même à sa demande.

« — Ah ! mon père, il me semble que vous auriez bien (« pu éviter à ce monsieur la peine de revenir ; est-ce que « vous avez pu croire un moment que j'oublierais AU « pour les millions de ce monsieur !...

« Ma chère Georgina, » dit Franville qui jusqu'alors s'est contenté d'écouter le père et la -fille, « il y a sans « doute autre chose encore que Gerbier ne veut pas vous « dire... mais que je devine, moi, et dame ! cela vaut « bien la peine que l'on y réfléchisse un peu !... En lui « demandant à être son gendre, Duhautcours a dû dire « à votre père : J'élèverai vos enfants, je me charge de « leur sort, de l'établissement de vos autres filles... Tout <( cela est quelque chose... pensez-y, ma petite; l'amour « ne dure pas toujours... mais le bien-être, la fortune « pour toute sa vie... cela mérite bien aussi quelque consi- « dération !... »

Georgina pâlit, elle baisse ses regards vers la terre et balbutie :

« — Ah !... oui... en effet. . . je n'avais pas pensé... mes « frères... mes sœurs... et puis mon père qui n'aurait « plus besoin de travailler... oui... je suis une égoïste, « je ne songe qu'à moi. . . mais il ne faut pas à cause de « moi que tous ceux qui m'entourent restent pauvres « lorsque je puis les rendre riches... eh bien, mon père, « je ferai ce que vous voudrez... j'épouserai ce monsieur « si vous me l'ordonnez... »

Eu disant cela, la jeune fille détourne sa tête pour cacher ses larmes, mais elle ne peut retenir ses sanglots, et bientôt son visage est inondé de pleurs. Gerbier prend alors sa fille dans ses bras en s'écriant :

« — Non pas!... non pas vraiment!... je ne veux pas «de tout cela... Tenez, la voilà déjà tout en larmes! « rassure-toi, mon enfant, je ne veux pas que tu te sacri- « lies !... au diable ce M. Duhautcours avec sa fortune I... « Il a déjà fait entrer le chagrin chez nous!... qu'il ne soit « plus question de sa proposition... demain tu le refuse- « ras, bien poliment, mais bien nettement, afin qu'il ne « revienne plus. Est-ce que nous avons besoin de lui pour « gagner notre vie?... Jusqu'à présent j'ai pu élever mes

ii. 14

242 ALEXIS ET GEORGLNA

« enfants... Tes sœurs seront bientôt comme toi de « bonnes ouvrières, et elles nous aideront à leur tour « jusqu'à ce que mes deux polissons travaillent comme « leur père... Donc nous n'avons pas besoin d'être « poussés par ce monsieur, qui nous pousserait peut- « être de travers... on ne sait pas... pour faire fortune « on ne va pas toujours tout droit !... »

Georgina essuie ses yeux et saute au cou de son père, puis elle dit à Franvitle :

« — Est-ce que vous auriez voulu que j'oubliasse « Alexis... pour votre vilain millionnaire?

« — Non, ma petite, non, bien au contraire; mais j'ai « dit ce que je devais dire, parce que, dans ces affaireslà, il faut envisager les choses carrément! Duhautcours « rengainera son compliment... ça le vexera diablece ment!... Quelqu'un qui croit qu'avec de l'or on fait tout « ce qu'on veut .. vous lui prouverez qu'il se trompe... « et que les millions ne sont pas toujours vainqueurs. « Ah!... s'il avait plutôt pensé à son fils... à l'enfant de « cette pauvre Adèle... je gagerais bien que c'était un bon «< sujet celui-là !...et Duhautcours ne serait passeul aujour- « d'hui à s'embêter sur ses coffres-forts ; mais maintenant « il n'y faut plus penser... Bonsoir, je vais me coucher. » Le lendemain, d'après l'ordre de son père, Georgina reste à leur demeure pour recevoir le banquier; quant aGerbier, il ne juge pas sa présence nécessaire à cet entretien ; en laissant sa fille répondre seule à la proposition de M. Duhautcours, il veut encore prouver à ce monsieur que Georgina est entièrement libre daus cette circonstance et qu'il ne veut en rien influent. i so-

lutions.

A midi sonnant, Duhautcours entre chez Gerbier. Ep trouvant Georgina seule, il éprouve une vive émotion, que la physionomie froide et presque de la jeune

fille ne contribue pas à calmer. Cependant il pr*" la

chaise que GFeorgiria lui présente, et, se plaçant en face d'elle, lui dit d'une voix qu'il s'efforce de rendre don

« — Mademoiselle, je pense que monsieur votre père « vous a fait part de la demande que je suis venu lui « faire hier au soir; c'est votre main... c'est au titre de « votre époux que j'aspire. Il m'a dit que vous étiez « maîtresse absolue d'agir... suivant que cela vous plai- « rait ; c'est donc votre réponse que je viens chercher... « et je ne vous cacherai pas que mon bonheur est entre « vos mains... il va dépendre de vous...

« — Monsieur, » répond Georgina, «je ne puis que vous « remercier beaucoup de l'honneur que vous voulez bien « me faire en oubliant la distance que la fortune a mise « entre nous; tout autre sans doute serait fière et heu- « reuse de devenir votre femme! mais moi, monsieur, je « ne saurais l'être, car j'ai donné mon cœur; un autre « possède tout mon amour... Vous voyez donc bien que « ce serait mal à moi d'accepter un titre... dont je ne «serais pas digne... car une femme doit avant tout « aimer celui auquel elle se marie. »

Duhautcours pâlit, il pince ses lèvres, cependant il se hâte de répondre :

« — Je n'ai jamais pensé, mademoiselle, que vous « deviez avoir de l'amour pour moi... mais l'estime, « l'amitié en tiennent lieu... en ménage, cela vaut sou- « vent mieux que des passions... qui ne sont jamais (v durables... Il ne faut donc pas que le sentiment que « vous avez éprouvé pour tin autre soit un motif qui « vous fasse rejeter ma demande; d'ailleurs ce senti- « mentn'aplus d'espérance... celui que vous aimez est « parti...

«— Pour l'armée... hélas ! oui, monsieur, mais il « reviendra...

« — Dans sept ans... si toutefois il revient!...

« — Ah 1 monsieur, ne me faites pas entrevoir le

« contraire... vous me rendriez trop malheureuse î...

« -- C'est qu'en vérité, mademoiselle, votre constance « est ici bien peu raisonnable; songez donc à tous les « hasards de la guerre ; les hommes, croyez-moi, ne se «piquent pas de constance comme les femmes... votre « amoureux peut trouver en pays étranger bien des « occasions d'être infidèle !...

« — Non, monsieur, Alexis ne m'oubliera pas... et « lors même qu'il se conduirait ainsi, moi je ne vou- « drais pas l'imiter ; cessez donc d'insister... je vous l'ai «.dit, monsieur, je ne puis être votre femme... ma « résolution est bien arrêtée. »

Duhautcours se lève, ses sourcils se froncent, ses poings se ferment, sa respiration devient oppressée; il fait quelques pas dans la chambre, puis revient vers Georgina :

<c — Mademoiselle, je voulais faire votre bonheur... je « voulais satisfaire tous vos désirs, tous vos vœux... « mes trésors je les mettais à votre disposition... au- « cune femme en France... en Europe n'aurait pu ri- « valiser avec vous pour les toilettes... pour les dia- « mants !... vous auriez eu des équipages... des fem- « mes de chambre à vos ordres... maison de campagne, « château... loges à tous les théâtres... votre existence se « serait écoulée en fêtes... bals, concerts, cavalcades... « tous les jours de nouveaux plaisirs...

« — Cette existence-là ne me séduit pas, monsieur... « je préfère le travail auprès de celui que mon cœur a « choisi.

« — Je ne vous parle pas non plus de tout ce que « j'aurais fait pour votre famille... votre père riche, heu- « reux.. exempt à jamais de soucis, d'inquiétudes... « vos sœurs étant en position de. faire de riches maria- « ges... vos frères recevant une éducation brillante et « plus tard occupant les premiers emplois... je m "étonne

« qu'une jeune personne qui aime tant ses parents, ne « veuille rien faire pour les rendre heureux. »

Georgina rougit, mais elle se hâte de répondre :

« - Mon père ne serait pas heureux s'il me voyait... « un profond chagrin, monsieur, et il sait bien quelle « serait ma peine si l'on me forçait à renoncer à Alexis.»

Duhautcours frappe avec colère sur son chapeau, fait quelques pas pour sortir, s'arrête, revient encore vers Georgina, en s'écriant :

« — Mais c'est votre bonheur que je voulais faire... « et vous le refusez... réfléchissez et dites-moi que je « puis espérer que plus tard... »

La jolie fille se contente de faire avec sa tète un signe négatif. Alors Duhautcours exaspéré sort brusquement de chez Gerbier.

2'iG ALEXIS ET GEORGIE A

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