OU L ON REVOIT M. BERL1NET
Rien n'est si gauche, si embarrassé, si craintif qu'un amour bien vrai, bien innocent; ceux qui l'éprouvent le décèlent à chaque instant tout en voulant le cacher; un mot les trouble, un regard les fait rougir; pour un rien ils s'attristent et prennent un air boudeur, pour un motif tout aussi léger, ils redeviennent radieux, leur physionomie s'illumine, il sont au comble du bonheur; tels sont les amoureux naïfs, timides et sincères. Ils sont faciles à reconnaître lorsqu'on en rencontre dans le monde; mais on en rencontre peu, chaque jour ils deviennent plus rares, c'est à croire que le type disparaîtra comme ont disparu les carlins.
Les amoureux expérimentés, ceux qui connaissent à oud toutes les ruses, tous les expédients, toutes les télégraphies de l'amour; ceux-là se cachent mieux, la grande habitude qu'ils ont de ces sortes d'intrigues leur donne un aplomb qui ne se dément pas devant le monde
Quant aux amours coupables, il se dissimulent souvent bien, quelquefois mal. Mal quand ils commencent; bien quand ils linissentj, car alors ils n'ont presque plus rien à dissimuler.
L'amour que Georginaet Alexis éprouvaient l'un pour l'autre, était de la première des catégories que nous
venons de citer : il était vrai, pur, innocent, et, tout en croyant bien le cacher, à chaque instant nos amoureux le laissaient voir. Le père le moins clairvoyant devait s'en apercevoir, et Gerbier n'était point un Cassandre.
Lorsque le soir, le son d'un piston tardait à se faire entendre, Georgina devenait triste, inquiète, elle entendait à peine ce qu'on lui disait, et répondait souvent de travers, ce qui parfois faisait rire ses deux jeunes sœurs lorsque Gerbier lui disait :
« — A quoi penses-tu donc, Georgina?... »
La jeune fille rougissait jusqu'au bout de ses petites oreilles et se hâtait de répondre :
« — Moi, mon père, mais je ne pense à rien... à rien a du tout... ah si... je trouvais que notre voisin, « monsieur Alexis, ne nous faisait pas de musique ce « soir... »
Mais dès que le piston se mettait à résonner, lorsqu'il faisait entendre l'air favori : « Je vais quitter Marie, » aussitôt les yeux de Georgina brillaient de la joie la plus vive, les nuages qui obcurcissaient son front disparaissaient comme par enchantement ; puis elle écoutait, elle ne voulait pas perdre une note et alors, si on lui parlait, elle ne répondait plus du tout.
Lorsque le jeune voisin venait chez Gerbier, il était toujours bien longtemps sans oser fixer ses regards sur l'objet de son amour ; de son côté la jeune fille en faisait autant. Alexis s'asseyait à une grande distance de Georgina, qui affectait aussi de se tenir éloignée de lui ; puis, tout à coup, sans que cela parût prémédité, ils se trouvaient à côté l'un de l'autre, et se regardaient à la dérobée, quand ils croyaient qu'on ne les voyait pas.
Rien de tout cela n'échappait aux yeux de Gerbier, qui se trouvant un matin seul avec Franville lui dit : il. 2
26 ALEXIS ET GEORGHfA
« — Il faut que je te fasse part d'une découverte m que j'ai faite...
« — Ah ! tuas fait une découverte... tiens, c'est « drôle, et moi aussi j'en ai fait une. Conte-moi la « tienne, ensuite je te dirai la mienne... à moins que « nous n'ayons fait tous les deux la même, ce qui « ne m'étonnerait pas du tout. »
L'ancien militaire souriait en disant cela.
« — Mon cher Franville, depuis que ce jeune homme « qui loge au-dessus de nous... vient ici, j'ai remarqué « un grand changement dans l'humeur de Georgiua... « elle n'est plus aussi gaie qu'autrefois, parfois elle reste « près de nous sans prononcer un mot ; elle est rêveuse, « distraite, et quand une jeune tille devient comme cela... i hum!... nous savons bien ce que cela signifie...
« — Pardieu!... cela signifie que l'amour commence «à parler... que le cœur n'est plus tranquille, que quel- « qu'un a su le toucher, et ce quelqu'un-là, c'est le « jeune voisin d'au-dessus... tout cela n'était pas bien i difficile à deviner... voilà pourquoi je m'en suis aper- « çu comme toi; et tu m'as dit absolument ce que j'al- « lais te conter... eh bien, il n'y a rien de surprenant o dans tout cela... quand une fille a attteintses dix-huit « ans, elle comprend ce que c'est que l'amour.. . et lors- « que ses yeux en rencontrent qui lui plaisent, elle en- « tend le langage de ces yeux-là. Tu n'as pas pensé que x ta fille serait plus insensible qu'une autre...
« — Non sans doute; aussi de quoi est-il question
< maintenant, de savoir si Georgina a bien placé ses « aiV'i-tions.
« — Oui, voilà l'essentiel, et sais-tu bien que si le « jeune homme ne le convenait pas, il serait un peu ( tard, pour le prier de ne plus revenir chez toi... ta
< li' le n'est pas une petite coquette qui est seulement ( heureuse de voir qu'on l'adore... non, si elle aime...
« elle aime bien... si elle a donné son cœur, c'est qu'il « est bien pris... mais enfin ce jeune Alexis me semble & un brave garçon... du premier moment où je l'ai vu, « il m'a plu... je me suis senti de la sympathie pour « lui...
— Moi de même, ses manières sont polies, douces... « il n'a pas le ton de ces mauvais'farceurs qui en conx tent à toutes les femmes... il est travailleur, et dans « ses moments de loisir, ce talent qu'il s'est donné, cela « fait encore son éloge... s'ilavait été courir les bastrin- « gués, les guinguettes, il ne saurait pas si bien jouer « du piston... tout cela ce sont des faits en faveur du «jeune homme... mais avant de lui dire : je vous per- « mets d'aimer ma Georgina, de la regarder comme « votre femme, il me semble que je voudrais être encore « plus certain qu'il la rendra heureuse... qu'il saura la « protéger, la défendre au besoin...
« — C'est juste... ta Georgina est un trésor, on ne « doit placer cela qu'à bonne enseigne. Mais, sois tran- « quille, nous étudierons le jeune voisin... ce serait « bien le diable si, à nous deux, nous ne parvenions pas « à connaître son caractère...
« — S'il est taquin, jaloux, colère, je ne lui donne pas « ma fille.
« — Et tu auras raison, mais toutes les apparences «sont en sa faveur, et j'aime à croire qu'elles ne seront « pas trompeuses cette fois. »
Quelques jours après que les deux amis avaienteu cette conversation, par un beau dimanche d'automne, la famille Gerbier se met en route sur les deux heures de l'après-midi pour aller visiter le bois de Boulogne; cette partie était préméditée depuis longtemps, et toute la petite famille de Gerbier s'en faisait une fête, les deux petit garçons avait promis de marcher comme de grandes personnes; les jeunes filles s'étaient faites bien belles, et
Georgina sentait son cœur battre de plaisir, car son père avait permis au jeune voisin d'être de la partie et de venir se promener avec eux.
Il n'est pas besoin de dire avec quelle joie Alexis avait reçu cette permission qu'il n'avait sollicitée qu'en tremblant. Mais pour mitiger un peu sa joie, Gerbler avait dit à Georgina de prendre le bras de Franville, qui, lui aussi, était le compagnon fidèle de la famille.
On s'est mis en route gaiement; le temps est superbe, et une grande partie des habitants de Paris s'est donné le plaisir de la promenade, il y a foulesur les boulevards, aux Champs-Elysées et jusque dans le bois de Boulogne qui est devenu un charmant jardin anglais, Gerbier tient par la main chacun de ses fils, auxquels de temps en temps il paye des gâteaux, afin de leur donner des forces; ces deux plus jeunes filles Marie et Lisa marchent devant lui, en se donnant le bras, puis à sa gauche, Georgina tient celui de Franville, en jetant fort souvent un regard sur Alexis qui est à côté de l'ancien militaire.
La figure de Gerbier exprime le plus doux contentement lorsque après avoir regardé ses fils, ses yeux se portent sur ses autres enfants, et Franville qui remarque souvent ce coup d'oeil du père de famille lui dit :
« — Tu nous passes en revue?...
« — Oui, je me permets cela.
« — Es tu content de la tenue?
« — Très. content.
« — Je gage que tu ne troquerais pas ton régiment « pour le plus beau corps de l'année dont on te ferait « colonel?
« — Ma foi, non, regarde donc comme ces deux < petits-là marchent bien!... et mes deux plus jeunes « filles... elles seront gentilles aussi!...
« — Et celle que j'ai sous le bras... que tous les
« hommes lorgnent en passant... sais-tu que je fais bien « des jaloux, moi... donner le bras à un joli minois...
« On croit que tu es son mari.
« — Son mari !... regade donc, tu la fais rire... elle « serait bien lotie avec un mari comme moi!... non. « non .. à fille jeune et belle, il faut un mari jeune et « Gentil ! je suis de l'avis de la chanson : Il faut des époux « assortis. »
Georgina et Alexis ne disent rien, mais tous deux rougissent en souriant, et il est facile de voir qu'il sont entièrement de l'avis de Franville.
Pendant que la famille Gerbier et ses amis faisaient leur entrée dans le bois de Boulogne, deux messieurs, que nous avons déjà vus en chemin de fer, se rencontraient dans la même promenade. C'était M. Berlinet, le courtier en vins, si grand amateur du beau sexe et qui avait voyagé avec huit nourrices munies de leurs poupons, puis le jeune Torse, le petit dessinateur qui possédait une glace dans le fond de son chapeau, à l'usage des dames que le vent avait décoiffées.
« — Tiens ! ... c'est mon jeune artiste !.. » s'écrie Berlinet en s'arrètant devant Torse, et se posant sur la hanche suivant son habitude, après avoir braqué son monocle sur son œil droit.
«— Eh ! mais c'est monsieur Berlinet !... nous ne « nous sommes pas revus depuis notre rencontre en « chemin de fer, où l'on a eu une si grande frayeur... «pendant le temps d'arrêt.
- « — Oh ! moi je n'ai pas eu peur un moment !... mais « cela a donné lieu à des aventures fort piquantes !...
k __ Vous étiez dans un vagon rempli de jolies fem- « mes à ce que je crois...
« — Oui... il y en avait même trop... on ne savait à laie quelle s'adresser, c'est pourquoi, profitant du tohu- « bohu causé par la frayeur générale, j'ai changé de
« place, je me suis glissé près d'une superbe femme du « Nord... une Hongroise qui voyageait incognito... elle « n'avait avec elle qu'une duègne qui ne parlait pas fran- « çais... J'ai fait connaissance très- vite...
« — Et vous avez fait la conquête de votre Hongroise?
« — Oui, mon petit.
« — C'est une actrice ?
« — Du tout ! c'est une duchesse... très-riche... il ne « serait pas impossible que je l'épousasse !...
« — Vous êtes bien heureux ! vous n'avez qu'à vous « montrer pour séduire !...
« — C'est vrai... les femmeme tombent toutes rôties...
« — Vous ne faites que tordre et avaler 1
« — Oui, petit Torse... à propos ne faites- vous pas « des portraits ?
« — Sans doute, pourquoi ?
« Parce que ma Hongroise veut avoir le mien... et « comme vous avez du talent... comme vous donnez « du chic à vos têtes, je serai bien aise que vous fassiez « la mienne...
« — Volontiers, quand vous voudrez...
« — où diable demeurez-vous pour que j'aille poser... « je ne me rappelle jamais les adresses, moi.
« — Tenez, voici ma carte, cela vous tiendra lieu de « mémoire. »
Berlinetmet dans sa poche la carte que lui donne le ieune dessinateur, puis tout à coup il s'écrie :
« — Ah ! fichtre !... la jolie personne... quelle tête dé-' <( licieuse... et cette taille... comme tout cela est bien « pris... elle n'a pas besoin de crinoline celle-là ... « regardez-donc, Torse... tenez... cette jeune tille quj « donne le bras à un vieux qui traîne la jambe... »
M. Berlin et désignait Georgina au jeune artiste, qui la « regarde et répond :
« — C'est vrai... voilà une charmante tète... il est
ALEXIS ET GBOHGITSA 31
« rare de rencontrer une figure si jolie et si gracieuse...
« Aussi n'ai-je pas l'intention de la perdre de vue; «je vais jeter mon grappin sur cet objet-là...
« — Et votre Hongroise?...
« — Elle a sa migraine aujourd'hui, d'ailleurs, mon «cher, abondance de bien ne nuit pas!... voilà mon « principe... venez donc par ici; je veux suivre cette « ravissante brune.
« — Ah! je ne peux pas, il faut que je dessine ce point « de vue... cette partie du bois... par conséquent je reste « ici...
« — En ce cas je vous quitte pour m'attacher aux pas « de cette divinité...
« — Mais elle n'est pas seule...
« —Oh! cela m'est bien égal... est-ce que je connais * les obstacles... je fais des conquêtes à la barbe des « maris, des pères, des frères, le danger me sourit... il « me pi ait, il m'aiguillonne... au revoir, Torse!
« QUel homme audacieux! »
M. Berlinet a quitté le jeune artiste pour suivre Georgina qui s'éloignait toujours au bras de Franville. La famille Gerbier avait rompu l'ordre de sa marche depuis qu'elle était dans le bois de Boulogne : d'abord les deux petits garçons avaient lâché les mains de leur père pour courir à droite et à gauche; mesdemoiselles Lisa et Marie folâtrent aussi dans les allées. Alors Franville quitte le bras de Georgina en lui disant :
« — Oui, je crois qu'il est bon d'avoir un peu de li- « berté, et qu'il n'est pas absolument nécessaire, ma « chère enfant, que vous soyez toujours attachée au « vieux grognard. Vous êtes d'âge à courir, à jouer « comme vos sœurs, et moi, je vous gênerais beaucoup « pour cet exercice. »
Georgina accepte en riant la liberté qu'on lui donne.
et tout en courant parfois avec ses sœurs, elle se trouve fort souvent près d'Alexis.
Cependant M. Berlinet avait rejoint la jolie fille, il Ê passait et repassait devant elle en lui lançant des regards avec lesquels il espérait la fasciner, et que Georgina ne remarquait même pas.
Mais Alexis avait fort bien remarqué l'obstination de ce monsieur à se trouver sans cesse sur les pas de celle qu'il adore, et plus d'une fois déjà il avait été sur le point de lui en demander la raison.
Tout à coup la voix de Franville se fait entendre; il appelle Alexis, parce qu'un des deux petits enfants vient de disparaître. Son père veut le retrouver, il est déjà inquiet. Il s'agit de chercher l'enfant avec lui. Alexis est donc obligé de s'éloigner de Georgina et de ses sœurs, qui ne savent pas pourquoi on a appelé le jeune homme et continuent de courir et de jouer dans le bois.
M. Berlinet s'aperçoit que la jolie demoiselle qu'il lorgne n'a plus aucun homme près d'elle, il ne manque pas de saisir cette occasion pour se rapprocher, et lorsqu'elle se trouve séparée de ses jeunes sœurs, il l'aborde en lui disant:
«Vous êtes ravissante! vous êtes adorable! je meurs « d'amour pour vous ! De grâce, accordez -moi un renie dez-vous pour demain... ce soir... quand vous vou- « drez... Mais je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez « accordé un rendez-vous... »
Georgina regarde avec surprise ce monsieur qu'elle ne connaît pas et qui lui parle; elle continue son chemin, en disant :
« — Vous vous trompez, monsieur, je ne vous connais « pas. »
Mais notre courtier en vins ne se rebute pas facilement ; il court après la jeune fille, la rejoint et recommence à lui parler :
« ..~ Mademoiselle, vous ne me connaissez pas, en « effet; mais c'est pour faire connaissance que je vous « demande la faveur d un entretien... J'ose croire, lors- « que vous me connaîtrez mieux, que vous ne vous re- « pentirezpas de m'avoir écouté; je ne suis point un pre- <i mier venu. »
En disant cela, le monsieur au monocle se tenait toujours devant Georgina, afin de l'empêcher d'aller rejoindre ses sœurs. Celle-ci fait tous ses efforts pour passer, en disant :
« — Encore une fois, monsieur, je vous répète que « vous vous trompez... vous me prenez sans doute pour « une autre...
« — Vous êtes faite pour tourner la tête à tout le « Jockey- Club?... Oh! quels yeux!...
« — Monsieur, je vous prie de me laisser passer... je « veux rejoindre mes sœurs...
« — Non, vraiment. ..rje ne vous laisserai point passer « sans avoir obtenu une réponse favorable...
« — Prenez garde, monsieur... J ai du monde avec « moi... Je vais appeler...
« — Je me moque pas mal de tout votre monde... « vous ne passerez pas...
a — C'est ce que nous allons voir, monsieur ! » s'écrie Alexis qui venait de rejoindre Georgina, parce que le petit Emile avait été retrouvé par son père devant une marchande de gâteaux, au moment où Franville et le jeune voisin accouraient pour l'aider dans ses recherches.
M. Berlinet est resté un peu déconcerté en voyant Alexis qui est venu se planter devant lui. Quant à Georgina, elle s'empresse de dire :
* — Ah ! que vous venez à propos, monsieur Alexis, « voila ce monsieur que je ne connais pas, et qui pré-
« tendait m'empêcher de passer, et qui me demandait « un rendez-vous... »
La colère éclate dans les yeux du jeune ébéniste, qui marche presque sur les pieds de Berlinet en lui disant:
« — Vous demandiez un rendez-vous à mademoi- « selle; pour qui donc la preniez-vous?... Répondez... »
Berlinet est fort troublé, mais il tâche de reprendre.de l'assurance en répondant :
(.< — Qu'est-ce que cela vous fait?... de quoi vous « mêlez-vous?... Je ne vous connais pas... Laissez-moi « tranquille!...
« — Ce que cela me fait que l'on insulte mademoi- « selle... Tenez, voilà pour vous l'apprendre. »
En disant cela, Alexis applique sur la joue de monsieur Berlinet un si vigoureux soufflet, que le beau séducteur manque d'être renversé et que son monocle se brise sur son visage.
Georgina pousse un cri. Mais Gerbieret Franville, qui n'étaient qu'à quelques pas, sont bientôt près d'elle : ils l'emmènent loin de la foule qui commence à entourer le monsieur qui a reçu le soufflet. Celui ci fait de grands gestes, de grands bras en criant è tue-tête :
« — Ah! nous allons voir!... Sacrebleu!... cela ne se « passera pas ainsi, monsieur!... J'aurai votre vie... je « vous tuerai, vous êtes un homme mort!...
« — C'est bien, monsieur, » répond Alexis avec sangfroid. « En attendant, vous êtes, vous, un homme souf- « fleté... Et vous l'aviez bien mérité: mais je ne refuse « pas de vous rendre raison, je suis prêt.
M. Berlinet continue de se démener, et surtout de crier bien fort, comme s'il cherchait à attirer de son côté l'intervention des sergents de ville. Mais Franville, qui vient de s'approcher, lui prend le bras en lui disant à demi-voix ■
« — Monsieur, quand on a vraiment envie de se « battre, on ne fait pas tant de bruit...
<c — Qu'est-ce que cela vous fait, à vous?... De quoi « se mêle-t-il, celui-là ?
« — Je me mêle de ce qui me regarde, car je serai le « témoin de ce jeune homme... Allons, monsieur, votre « carte, vite, et je serai chez vous demain matin, à « huit heures, pour régler l'ordre du combat...
« — Comment, vous, serez chez moi?. . . mais si j'aime « mieux aller chez vous... »
Alexis, qui, depuis un moment, écrivait au crayon son adresse sur ses tablettes, déchire la feuille et la donne à M. Berlinet en lui disant :
« — Voici mon adresse, monsieur, je vous attendra* «jusqu'à huit heures; si vous ne venez pas, on ira chez « vous...
« — Très-bien; demain je vous tuerai...
« En attendant, donnez-nous donc aussi votre adresse, a monsieur,» dit Fran ville en retenant le beau séducteur qui cherchait à s'éclipser.
« — Mais ce n'est pas la peine, puisque j'irai chez « vous...
« — Vous pourriez l'oublier... On perd la mémoire « quelquefois, et je ne me fie pas à la vôtre... D'ailleurs, « monsieur, c'est l'usage, on doit échanger ses cartes... « Vous n'avez donc jamais eu d'affaires d'honneur? . « — C'est-à-dire que j'en ai eu... plus que je n'ai d'an- «nées... Tenez... tenez... voici ma carte... A dece main... »
Et M. Berlinet, après avoir donné à Alexis une carte qu'il a prise dans sa poche, et regardée un instant, s'empresse de se perdre dans la foule et de disparaître.
« — Mon Dieu! et mademoiselle Gco^gina ?» s'écrie Alexis, « où donc est-elle? je ne la vois plus...
« — Rassurez-vous, elle est avec son père et toute sa
« famille... Tenez, je les vois là-bas qui nous attendent... « Venez, mon ami...
« — Ah! monsieur, est-ce que vous croyez que M. Ger- « biir va me gronder?...
« — Vous gronder! Par exemple! parce que vous avez « défendu sa fille contre les entreprises d'un insolent... Il «vous remerciera, au contraire... Du reste, nous avons « été témoins du soufflet... Ah ! le beau soufflet!... Bravo! « mon jeune ami, touchez là!... Ce soufflet-là m'a prouvé « que je vous avais bien jugé... Je n'aurais pas mieux « fait, parole d'honneur ! »
Georgina pleurait, et son père cherchait en vain à la consoler, car elle pensait que le soufflet serait suivi d'un combat ; en apercevant Alexis qui revient avec Franville, elle pousse un cri de joie.
« — Venez donc la consoler... elle vous croyait déjà «mort! » dit Gerbier en tendant sa main au jeune homme, « il y a des gens qui vous diraient que vous « avez été un peu vif; moi, mon cher Alexis, je dis que « vous avez bien fait de châtier cet impertinent, car je « sais par Georgina comment il s'est conduit avec elle...
« —Oh! c'est égal, » balbutie la jolie fille, « je suis « bien fâchée d'avoir été la cause de cette querelle!...
« — Mais, mademoiselle, vous en êtes la cause bien in- « nocente. Est-ce donc votre faute, si un homme qui « passe près de vous pousse l'impertinence jusqu'à l'ina suite...
« — Mais vous vous battrez avec cet homme, peul- « être... et si vous étiez blessé... Ah ! mon Dieu... je ne « m'en consolerais jamais!...
« — Ma chère enfant, » ditFranville, « ayez confiance «en moi et fiez-vous à mon expérience... Je gagerais « vingt contre un que ce duel n'aura pas lieu...
« — Pourquoi cela? » dit Alexis.
a — Oh ! parce que votre adversaire n'a Das du tout
«envie de se battre... C'est un fanfaron... un monsieur « qui fait du bruit!... On connaît ces gaillards-là. A « propos, il vous a donné son adresse... Voyons donc « comment il se nomme, ce particulier... »
Alexis sort la carte de sa poche et lit : « Torse, rue « Rochechouart, 40. »
« — Ah! il se nomme Torse... C'est bien, s'il n'est pas « chez vous demain à huit heures,» dit Franville, « j'irai « rue Rochechouart.
« — J'irai avec toi, » dit Gerbier, « car je serai le se- « cond témoin d'Alexis.
« — C'est pas la peine que tu te déranges, va!... nous « ne le trouverons pas, ce monsieur...
« — Sa carte est très-coquette, » reprend Alexis; « voyez donc, il y a des dessins... des petits amours aux « quatre coins...
« — C'est peut-être son portrait qu'il a voulu offrir « avec son nom, ce monsieur !... mais ça ne lui ressem- « ble pas du tout. »
La famille Gerbier reprend le chemin de Paris. Mais cette fois Gerbier dit à Alexis :
« — Donnez votre bras à ma fille, vous en avez acquis « le droit, mon ami, car vous avez prouvé que vous « sauriez la secourir et la défendre... enfin, vous êtes « un brave garçon, et ça me va ! »
Alexis ne se sent pas de joie, et il presse doucement contre lui ce bras qu'on lui permet de prendre : mais, quoiquelle soit bien heureuse d'avoir celui qu'elle aime pour cavalier, Georgina est triste tout le long de la route, car elle pense au duel qui peut être la suite , de cette aventure.
Le lendemain à sept heures du matin, tout le monde
était déjà réuni chez Gerbier. Personne ne voulait se
rendre à sa besogne habituelle avant de savoir si le
monsieur de la veille viendrait trouver Alexis. La porte
#8 ALEXIS ET GEORGIKA
donnant sur le carré était laissée ouverte : au plus peirt bruit dans l'escalier, Alexis courait s'assurer si c'était son adversaire ; car alors il aurait monté bien vite à sa chambre pour l'y recevoir.
Mais huit, heures sonnent, puis la demie, puis enfin neuf heures, et personne ne vient. Georgina est radieuse, Gerbierrit, et Franville dit a Alexis
« — Mon cher ami, vous pouvez aller à votre ouvrage « comme à l'ordinaire; tout le monde peut en faire au- « tant. Vous voyez bien que nous avons affaire à un « farceur qui nous fait poser. J'en étais sur. Au reste, « je vais aller rue Rochechouart, 40, voir si l'on y « connaît ce monsieur qui a des amours sur sa carte, « et ce soir je vous apprendrai le résultat de ma dé- « marche
« — Franville a raison, » ditGerbier. «Ace soir, mes « enfants, et allons travailler. »
On se sépare. Georgina a laissé tomber un tendre regard sur Alexis, et Gerbier a serré affectueusement la main de celui qu'il est heureux maintenant de regarder comme son futur gendre.
Franville s'appuie sur sa canne et marche plus vite qu'à l'ordinaire, parce qu'il a hâte d'arriver rue Rochechouart. Enfin il a atteint le numéro indiqué, entre dans une belle maison et dit au concierge :
« — M. Torse, connaissez-vous cela?
« — Oui, sans doute, monsieur; c'est au cinquième au- « dessus de l'entre-sol.
« — Est-ce qu'il est chez lui, par hasard?
« — - Oh oui, monsieur, toujours à cette heure-ci il trace vaille dans son atelier?
« — Dans son atelier... c'est donc un artiste...
« — Comment, monsieur ne sait pas que celui qu'il « demande est peintre, dessinateur...
« — Ma foi! non, je l'ignorais... c'est sans doute pour
« cela qu'il a fait des amours sur sa carte... n'importe, « au sixième, dites-vous...
« — Tout eu haut.
« — Très-bien. Je vais le trouver.»
Tout en montant, l'ancien militaire se disait : « C'est « singulier! je n'aurais jamais cru que ce particulier « d'hier était un artiste... enfin nous allons savoir ce « qu'il a dans le ventre ce matin. »
Franville est arrivé à la porte de l'atelier, il trouve la clef, entre dans une grande pièce recevant du jour par le haut et trouve Torse en train d'esquisser un fort grand dessin.
En voyant le tout petit artiste dont la tète et le corps n'ont pas la moindre ressemblance avec le personnage si criard du bois de Boulogne, Franville ôte son chapeau et dit :
« — Pardon, monsieur, de vous déranger, mais on « m'avait assuré que je trouverais monsieur Torse ici. »
Le jeune dessinateur relève la tète, regarde d'un air goguenard celui qui vient d'entrer et répond seulement:
« — Eh bien?...
« — Eh bien, je ne le vois pas.
« — Ah! vous ne le voyez pas... alors qu'est-ce que « vous voyez en ce moment?
« — Il me semble que je ne vois que vous ici.
« — Eh bien?...
« — Ah ! sacrebleu... je n'ai pas monté six étages pour « qu'on se moque de moi... entendez-vous, monsieur!...
« — Et moi je voudrais bien savoir ce que vous venez « faire dans mon atelier, où vous me parlez depuis que « vous y êtes en me disant que vous ne me voyez « pas...
« — Votre atelier... pardon, monsieur... tout cela va o peut-être s'expliquer...
a — Esperons-le ! grand Dieu! espérons-le!...
« — Auriez -vous la complaisance de me dire votre «nom...
« — Ah ! ceci est joli... vous venez de me le dire tout « à l'heure, à présent vous me le demandez... »
Franville sort la carte de sa poche et la présente au petit jeune homme en lui disant :
« — Connaissez-vous cela?
« — Sans doute, c'est une de mes cartes avec mon « adresse.
« — Alors vous êtes donc monsieur Torse?
« — Je vous le corne aux oreilles depuis que vous « êtes entré.
« — Mais ce n'est pas vous qui avez hier insulté une « jeune fille au bois de Boulogne et reçu pour cela un « soufflet...
« — Non!... oh ! quant a cela je puis vous assurer que « ce n'est pas moi... je n'ai jamais reçu de soufflet, et «j'ose dire aussi que je n'ai jamais insulté de jeunes « filles, ce n'est ni dans mes goûts ni dans mes habitudes.
« — Je vois fort bien que ce n'est pas vous qui avt z « eu hier cette affaire avec un brave garçon de mes « amis...
« — Et pourtant j'ai été hier au bois de Boulogne, je « dois en convenir.
« — Fort bien, mais comment se fait-il que celui que «nous cherchons pour nous battre avec lui nous ait « remis votre carte en nous disant que c'était la sienne..
« — Il s'est probablement trompé de carte.
« — Non, il ne s'est pas trompé : je l'examinais atten- « tivement, moi, et avant de nous donner cette adresse, « il Ta regardée avec attention.
« — Alors il a voulu faire une farce...
« — Faire une farce quand on a reçu un soufflet... « est-ce que vous en feriez autant...
a — Non... oh non!... je suis petit... mais rageur...
« — Enfin, celui qui a fait cela doit être de votre con- « naissance puisqu'il avait votre carte dans sa poche...
« — Attendez donc... oui, je me rappelle à présent ! « hier, au bois de Boulogne, j'ai fait la rencontre d'ur «< dandy qui m'a demandé mon adresse pour faire faire « son portrait; je la lui ai donnée, puis il m'a quitté pour « courir sur les pas d'une charmante jeune fille qui pas- « sait au bras d'un... eh pardieu !... à votre bras, je vous « remets à présent.
« — C'est cela même. Alors vous savez qui je cherche « et vous allez me le faire connaître...
« — Parbleu, c'est... »
Le jeune artiste s'arrête, puis reprend :
« — Mais non, au fait, je ne dois pas vous le faire « connaître... si c'était lui qui eût donné le soufflet, ohl «je vous le nommerais sur-le-champ; mais c'est lui qui « l'a reçu et il se cache... c'est qu'apparemment il est « content comme cela et ne veut pas que cela ait des « suites. Il est donc plus sage que vous ne le trouviez « pas.
« — Ma foi, ce sera comme vous voudrez. Après tout « je crois que vous avez raison; il est assez inutile que « je retrouve ce mauvais farceur, car il est bien certain « qu'il n'a pas envie de se battre. Monsieur Torse, je vous a souhaite bien le bonjour... désolé de vous avoir dé- « rangé...
« — Et moi, monsieur, je suis charmé d'avoir fait « votre connaissance et su l'emploi que l'on fait de mes « adresses. »
Le soir venu, Franville s'empresse d'aller chez Gerbier raconter ce qui lui est arrivé le matin. Georgina saute de joie en apprenant qu'on ne retrouve pas le monsieur au soufflet, et Gerbier dit tout bas à son ami :
« — Allons! puisque ce monsieur a été corrigé, il « vaut autant que cela se passe comme cela: car ma fille
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«serait tombée malade dîincpiiétude... Oh! elle aime « bien ce jeune homme!... mais grâce au ciel je suis « certain maintenant que c'est un braver garçon... et s'il « ne tombe pas au sort, il épousera; ma Georgina. »■
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