‹ Alexis et GeorginaChapitre 4 sur 20 · COUP DU SORT · texte numérisé non relu

COUP DU SORT

Le froid était venu; les feuilles étaient tombées; ov ne se promenait plus guère, et c'était au coin du feu que l'on se retrouvait le soir pour se délasser des travaux de la journée; autre temps, autres soins.

Franville passait sur le boulevard de la Madeleine; il marchait aussi rapidement que le lui permettait sa jambe invalide; les promeneurs étaient rares, car le temps était froid sans être beau, et un léger brouillard empêchait de voir devant soi. Cependant l'ancien militaire y voit assez pour apercevoir un monsieur qui vient devant lui en marchant les yeux baissés vers la terre, si bien qu'il doit infailliblement le heurter s'il ne se range pas. Tout en se disposant à livrer passage à ce promeneur qui semble si préoccupé, Franville l'examine et se dit :

«• — C'est la tournure de Duhautcours... mais ce ne «doit pas être lui... il marche ordinairement la tête « haute !... et d'un pas plus assuré. . . »

C'était cependant bien le capitaliste qui venait devant lui; en arrivant tout près de Franville ce monsieur relève tout à coup la tête. Les deux hommes se reconnaissent; mais Franville n'est pas maître d'un meuve-

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ment de surprise en remarquant le changement qui s'est opéré dans les traits de son ancienne connaissance.

En quelques semaines Duhautcours a vieilli de plusieurs années : il est pâle, ses yeux n'ont plus leur éclat, leur expression habituelle, son front est sombre, ses joues se creusent et ses lèvres serrées ne laissent plus voir ce sourire de satisfaction qui semblait défier le malheur.

« — Ah! c'est vous! » murmure Franville, « ma foi je « ne m'étonne pas si je ne vous reconnaissais pas de « loin, car c'est à peine si je vous reconnais de près... « bonjour. .. »

Le vieux militaire se dispose à continuer son chemin mais la voix de Duhautcours l'arrête :

« — Franville!... vous êtes donc bien pressé...

« — Moi... ma foi non... vous savez bien que je n'ai « plus rien à faire... mais comme ordinairement vous « n'êtes pas charmé de me rencontrer, comme vous « n'avez pas envie de causer avec moi, et que souvent « même vous m'évitez... je vous mettais tout de suite à « votre aise en ne m'arrètant pas... d'autant plus qu'a- « près tout ce que je vous ai dit, je n'ai plus rien à vous « dire, à moins de recommencer, et comme je pense que « ce serait inutile... je m'en abstiendrai... Ah! cependant « je peux vous dire que je vous trouve bigrement chance gé... vous avez été malade probablement?...

» — Non... je n'ai pas été malade... c'est le chagrin qui cause ce changement qui vous frappe...

« — Le chagrin... vous avez du chagrin... vous?.. «t vous avez donc perdu de l'argent?

« — Je n'ai point perdu d'argent... mais... vous igno- « rez donc le malheur affreux qui m'a frappé?

a — Le malheur... j'ignore tout... mais je remarque « a présent... vous êtes tout en noir... il y a un crêpe à « votre chapeau... qui donc avez vous perdu?...

« — Ma fille... ma Célesta...

« — Ah! mon Dieu... que me dites vous-là... votre «fille!...

« — Elle est morte... il y a huit jours...»

En prononçant ces mots Duhautcours baisse la tête, et des larmes tombent de ses yeux. Franville se sent vivement ému, il prend la main de son ancienne connaissance et la presse dans les siennes en balbutiant :

« — Ah! malheureux!... je vous plains... ah, je vous « plains sincèrement!... quoi ! cette jeune personne, si « grande... si forte... et dans un âge où la nature a tant « de ressources... mais c'est donc un accident inat- « tendu... quelque catastrophe impossible à prévoir...

« — Non. .. si Célesta est morte... hélas! elle seule a « amené ce fatal événement... qu'elle était bien loin de « prévoir. Ecoutez-moi : ma fille, ainsi que vous le di- « siez tout à l'heure, était grande, forte, bien constituée « et cette santé, dont j'étais fier, moi, se montrait sur « son visage par une éclatante fraîcheur, par des cou- « leurs, un peu vives, peut-être, mais que j'aimais à con- « templer. Malheureusement il n'en était pas ainsi de ma « fille : ces couleurs qui couvraient ses joues étaient « pour elle un chagrin de tous les instants; elle avait « entendu ses bonnes amies de la société dire que rien « n'était plus commun que d'avoir le teint coloré, qu'il fallait laisser cela aux paysannes, aux moissonneuses... « Ah! les femmes sont si méchantes entre elles!... elles « éprouvent tant de plaisir à se lancer des traits empoi- « sonnés!... et ceux-ci n'avaient que trop; bien porté. « Ma fille n'avait plus qu'un désir : perdro ses couleurs, « deveuir pâle, voilà quelle était sa pensée de tous les « instants, le but de tous ses vœux. Hélas!... à Paris, « quand on a de l'argent, on trouve toujours des gens qui c vous offrent de vous rendre tel que vous voulez être... «il y a quelques semaines je m'aperçus que Célesta

«changeait, qu'elle perdait de ses couleurs. Je lui de- « mandai si elle se sentait malade : bien loin de là, elle « laissa éclater la joie la plus v:*e, en s'écriant : Moi, « malade !... je ne me suis jamais si bien portée... Ah! « vous me trouvez moins de couleurs qu'autrefois, tant « mieux, c'est qu'elles s'en vont ces maudites cou- <t leurs... j'en suis enchantée!

« La perte de ses couleurs ne m'eût pas autrement « inquiété, si je ne m'étais aperçu que depuis qu'elles « disparaissaient une toux sècke, mais constante, mais « incessante s était emparée de ma fille. Je lui fis obser- « ver qu'elle devait soigner ce rhume; elle me pria de ne « point m'inquiéter de sa santé, en me jurant qu'elle « n'éprouvait aucune souffrance. Ses couleurs disparu - « rent bientôt entièrement, mais cette maudite toux ne « faisait qu'augmenter, les forces de Célesta s'affaiblis- « saient; je lui envoyai notre médecin, elle ne voulut « pas le recevoir, elle entra en fureur lorsque je lui « dis qu'il attribuait sa maladie à la perte de ses cou- « leurs; et en effet le docteur m'avait dit : ce change- « ment survenu chez mademoiselle votre fille a été trop « prompt pour être naturel : ses couleurs lui étaient « antipathiques, je crains qu'elle n'ait pris quelque « drogue pour les faire passer... ce serait une grande « faute, car le sang qui était là, est descendu se fixer « sur la poitrine, où le mai fait des progrès avec une « effilante rapidité.

« Hélas! le médecin n'avait que trop bien deviné !... « Ma fille, ainsi que je l'ai su depuis par îa femme de* «chambre, que j'ai forcée à m'avouer la vérité;., ma « fille avait voulu être pâle... et un de ces charlatans « qui ont des secrets, des élixirs pour tout ce qu'on sou- ««haite. lui avait fourni le moyen de perdre ses couleurs. « Bientôt Célesta n'eut plus la force de quitter su chaise «•longue... en six semaines de tem >s, cette jeune fille si>

« forte, si fraîche, était devenue effrayante de pâleur et « de maigreur... Eh bien! le croiriez-vous? alors môme « que je la suppliais de suivre les ordonnances du méde- « cin... d'écouter mes prières, elle me répondait en- « core :

« — Non, c'est inutile... je ne suis pas malade... je suis « très-pâle... c'est ce que je voulais, j'ai l'air intéres- « sant, on ne se moquera plus de moi... ma toux n'est « rien, elle se passera, et mes forces reviendront... mais « j'espère bien que mes couleurs ne reviendront plus « avec.

« Eufin, il y a huit jours... après s'être fait apporter « un miroir pour se regarder, elle est morte quelques « instants après avoir répété qu'elle était bien contente « d'être pâle. »

Duhautcours a cessé de parler; il porte son mouchoir sur ses yeux. Franville est touché de sa douleur. Après un moment de silence, il lui dit :

« Votre fille a causé elle-même sa perte... il fallais « apparemment que cela fût ainsi... Tous vos effort1 « pour prévenir ce malheur ont été vains... elle n'a pas m voulu vous écouter, mais du moins vous n'avez aucun « reproche à vous faire. C'est une perte cruelle pour « vous, je le conçois... mais cela vous prouve que dans « la vie, il ne faut pas se flatter d'être constamment « heureux. Ceux qui croient pouvoir défier le sort ont « bien tort de faire claquer leur fouet!

« — Oui... oui... en effet! qui aurait jamais pu pré- « voir que ma fille... ayant tout ce qui pouvait lui assu- « rer l'exisience la plus heureuse et la plus brillante !... « Oh! fatale coquetterie!

« — Eh mon Dieu! ce n'aurait pas été cela que c'eût «été autre chose... et puis, voyez-vous, moi, je crois « à la destinée... Ainsi, vous n'avez plus que votre « fils?

« — Sans doute.

« — Un enfant, c'est peu... car vous voyez bien qu'il « arrive des malheurs si imprévus...

« — Ah! que voulez-vous dire?

c — Mon Dieu! je ne veux pas dire que vous perdrez « votre fils. A Dieu ne plaise, pauvre garçon!... heureu- « sèment les hommes n'ont pas de ces maudites idées de a coquetterie comme les femmes; mais c'est égal, un seul « enfant pour tant de fortune... enfin... que voulez- « vous... il faut savoir supporter les coups du sort; je « sais bien que c'est dur, et surtout quand on n'y est « pas accoutumé. Allons... du courage ! »

Franville se dispose à quitter Duhautcours ; celui-ci l'arrête encore, il semble vouloir parler et ne pas y être décidé; après avoir hésité quelque temps, il murmure enfin :

« — Mais... cet enfant... ce fils d'Adèle, est-ce que « vous croyez qu'on pourrait le retrouver? »

Au nom d'Adèle, Franville a vivement levé la tête, et il répond.

« — On le pouvait assurément il y a cinq ou six ans, « car les enfants que l'on met dans ces maisons -là n'en « sortent pas, je crois, avant d'avoir atteint l'âge de « quatorze ou quinze ans; alors on les met en apprentis- « sage, car on leur donne à tous un état, afin qu'ils ne « deviennent pas des vagabonds.

« — Et maintenant, si on allait s'informer, pensez- « vous que l'on saurait encore ce qu'il est devenu ?

« — Pourquoi pas? vous l'avez dit vous-même, avec « de l'argent on vient à bout de tout. Voulez-vous que a j'aille m'informer à la grande maison? Je crois qu'il « faut donner une somme... mais qu'est-ce que cela pour « vous?

« — Oh ! ce n'est pas l'argent qui m'arrête.

«— Qu'est-ce donc alors!... Voyons, Charles, vous

« avez eu un bon mouvement, il faut y cé'ier... vous « avez compris qu'outre les enfaDts que vos mariages « vous ont donnés, il y en avait un autre... qui est mal- « heureux, indigent peut-être, tandis que son père nage « dans l'opulence... car ce fils d'Adèle, c'est votre fils « aussi... Oh! vous le savez bien... vous n'en doutez pas. « Voyons, pourquoi hésitez-vous encore ?

« — Je désire bien savoir s'il existe... et, s'il existe... « savoir ce qu'il fait... ce qu'il est; mais je voudrais le « voir avant qu'il sache... que je m'intéresse à lui...

« Très-bien ! je comprends... vous désirez d'abord le « connaître, savoir si c'est un brave et honnête garçon... « s'il mérite qu'on lui fasse du bien...

« — S'il est beau garçon... bien bâti...

« — Oui... oui... Oh ! vous tenez à cela, vous ; mais, «soyez tranquille, le fils d'Adèle ne peut pas être vilain. « Alors c'est décidé. Je puis commencer les démarches « pour retrouver ce pauvre petit. Je dis petit, et il doit « êtrer gand, à présent... »

Pour toute réponse, Duhautcours sort un rouleau d'or de sa poche et le donne à Franville :

« — Tenez... il y a mille francs là dedans ; si cela ne « suffit pas, venez m'en redemander.

« — Oh! je suis bien persuadé qu'il y a là plus d'argent « qu'il n'en faut... c'est égal... c'est bien, ce que vous fai- « tes aujourd'hui... Donnez-moi votre main, Charles... « de là-haut, cette pauvre Adèle doit être bien contente! « vous exaucez enfin ses derniers vœux.

« — Mais je vous en supplie, Franville, si vous re- « trouvez... le fils d'Adèle, soyez prudent et discret... pas «. un mot qui puisse lui faire deviner... les liens qui « m'attachent à lui.

« — Soyez tranquille, je ne ferai rien sans votre per- « mission, et dès que je saurai quelque chose, j'irai vous « en faire part.

5fl ALEXIS ET GEORGINA

« — Prenez aussi ce papier, vous verrez dessus la date « exacte du jour où l'enfant a été porté... là-bas.

« — Très-bien, avec cela et tout ce que sa mère m'a dit, « il est impossible de se tromper... Isidore Dubois... fils « d'Adèle Dubois... et la date de sa naissance, et la petite « croix attachée à son cou par un ru1 an, et sur cette « croix un A et uni), gravés ainsi que la date de sanais- « sance. Vous voyez qu'il n'y a pas moyen de commettre « d'erreur.

« — Mais de la prudence, je vous en prie, que mon « nom ne soit jamais prononcé par vous.

« — Je vous en donne ma parole, et vous savez que « l'on peut se fier à moi.

« — Oui, oui, je le sais... adieu... Ah! je voulais vous « demander des nouvelles de la famille Gerbier ;la voyez- « vous toujours?

« — Toujours. Je passe presque toutes mes soirées « chez eux. La famille se porte à merveille.

« — Tous ses enfants !... Ah ! que le sort est injuste... « il laisse les enfants à celui qui, avec son travail, peut « à peine les élever... il les enlève à ceux qui pourraient « leur faire une existence heureuse, brillante, enviée !

« — Vous trouvez cela injuste, vous... c'est peut-être « le contraire qu'il faudrait dire... La Providence laisse « beaucoup d'enfants à celui qui n'a pas d'autre richesse, a n'est-ce pas lui dire : Ce que je te laisse ne vaut-il pas «cent fois mieux que tout ce que les autres pewèdent... « Mais ce n'est pas le moment de discuter Mnifessus... la « perte que vous avez faite est trop récente, et je com- « prends qu'en ce moment vous accusiez le sort.

« — Et la fille ainée de Gerbier n'est toujours pas « mariés ?

« — Non. . . elle ne l'est pas, mais... »

Frr.nvillecst sur le point de dire : « Mais cela ne tardera peut-être pas.» Il s'arrête, parce qu'il comprend, que cotte - ■

ALEXIS BT GEORGINA M

confidence ne fera pas plaisir à Duhautcours, et en ce moment il trouverait peu généreux d'ajouter à ses ennuis.

Duhautcours reprend, en retenant avec peine un soupir :

« — Elle est bien jolie, cette jeune Georgina... elle « a une tête ravissante... elle est bien faite... avec une « toilette élégante , c'eût été la plus jolie femme de « Paris !

« — Et vous -vouliez lui donner cette toilette-là, vous?

« — C'est vrai... Vous savez bien, Franville, qu'il y a « une grande quantité de jeunes filles, dans la même « position, qui auraient accepté, heureuses de change « leur vie de travail contre une existence de plaisirs et « de luie.

« — Oui, oh ! je sais qu'il y en a beaucoup comme cela; « mais Georgina n'est pas de ce nombre, elle est sage, « honnête; ce ne sont point des diamants et des cache- « mires qu'elle veut. , . c'est un mari, c'est un nom, c'est le « droit de relever la tête sans rougir... Est-ce que vous « ne trouvez pas que sa vertu ajoute encore du charme à « sa beauté?

« — Pardonnez-moi, je lui rends justice... cette jeune «fille n'est point une coquette; c'est un mari seul qui « possédera ses charmes.

« — Et il me semble que celui qui la prendra ne fera « pas une mauvaise affaire. .. sagesse et beauté, ça ne se « rencontre pas tous les jours!

« — En effet... oui... celui qui l'épousera... Ils demeu- ,« rent maintenant dans le faubourg Saint-Martin, jer « crois ?

« — Oui... est-ce que vous avez envie d'aller les voir?

« — Non, car probablement je ne serais pas bien «reçu... Sont-ils logés aussi commodément que dans ma « maison?

« — Mais, à peu près; c'est gentil, c'est propre, et c'est « moins cher.

« — Je les aurais diminués autant qu'ils auraient * « voulu...

« — Oui, mais à des conditions qui ne leur convenaient « pas.

« — Sans aucune condition! cette jeune fille n'a point « accueilli mes présents... c'était une chose finie; je ne « me serais pas permis de renouveler mes propositions.

« — - Je crois qu'il vaut mieux que cela soit terminé « comme cela. Le hasard arrange toujours les choses de « manière à réunir ceux qui doivent l'être... si bien que... « il n'y a point de hasard...

« — Que voulez-vous dire par là?

« — Je veux dire qu'il n'arrive que ce qui doit arriver; « mais je vous quitte, et dès demain je commencerai à « m'occuper de ce que vous savez... ensuite, je vous « rendrai compte de mes démarches.

«— C'est bien... et de la prudence, n'est-ce pas?

« — Puisque c'est convenu. Allons, du courage ! vous « avez perdu un enfant que vous aimiez beaucoup... « peut-être la Providence vous réserve-t-elle une con- « solation.

« — Ah! je ne l'espère pas; mais enfin, nous verrons. »

Franville s'éloigne. Duhautcours regagne lentement sa demeure. Chaque fois qu'il y rentre, la pensée de la perte qu'il vient de faire revient avec plus de force oppresser son cœur. Autour de lui tout rappelle sa fille... Il attache ses regards sur la place où elle se mettait habituellement, il va s'y asseoir, et il reste absorbé dans sa douleur

Bientôt un de ses commis se présente et le salue humblement.

« — Que me voulez- vous?» s'écrie Duhautcours avec impatience.

« — Apprendre à monsieur que son correspondant de

« New- York est venu tout à l'heure pour lui annoncer « que ses marchandises avaient été très-bien vendues là- « bas, et qu'il avait un bénéfice de quatre cent vingt « mille francs à lui remettre.

« — C'est bien... laissez-moi.»

Le commis s'éloigne, fort étonné qu'on reçoive avec tant d'indifférence l'annonce d'un bénéfice de quatre cent vingt mille francs.

Et Duhautcours s'étend de nouveau dans le fauteuil où se mettait sa fille, en se disant:

« — Je lui aurais acheté tant de choses avec cela !.,. »

In vino veritas.

Pendant quelque temps Auguste continue d'aller chaque jour voir sa malade et de goûter à ce qu'il lui ordonne. Mais il a soin que ses prescriptions ne soient jamais désagréables à prendre. Quand il fait sa visite le matin, c'est du chocolat qu'il ordonne, et il faut qu'il soit à la vanille; il ne manque pas alors de s'en faire donner une bonne tasse pour s'assurer qu'il est bien fait. Dans la journée, c'est un consommé qu'il avale avec un verre de madère et de malaga, avant qu'on en porte à mademoiselle Argentine ; le soir c'est presque toujours du thé ou du punch.

Cette nouvelle manière de pratiquer la médecine, qui pourrait envoyer beaucoup de malades dans l'autre monde, réussit assez bien avec la maigre cousine qui reprend bientôt des forces avec la santé, elle s'aperçoit même qu'elle engraisse; alors sa confiance dans son médecin devient du fanatisme; le jeune docteur lui ordonnerait de ne vivre que de boudin blanc, qu'elle lui obéirait... mais heureusement pour elle, Auguste n'est pas fou de boudin blanc.

Cependant il y a plus d'un mois que monsieur Langlumot a dans son hôtel son neveu et son ami : et comme ces messieurs ne se refusent rien, les dépenses prennent •des proportions effrayantes; le campagnard s'aperçoit

qu'il a déjà dépassé L'excédant qu'il avait trouvé dans la succession et depuis quelques jours, iï dit assez souvent à, Isidore :

«<— Mon cher ami, est-ce que vous ne pourriez pas «faire ouvrir votre porte?...

« — Pas encore, cher oncle, le propriétaire esttoujours «à la campagne, je m'en suis informé ces jours-ci...

« -— Mais il me semble, que s'il plaisait à votre propriétaire de passer Fhiveràsa campagne, ce n'est pas « une raison pour que vous ne puissiez pas rentrer chez « vous. Allez trouver le commissaire... expliquez votre « cas, et il fera ouvrir votre porte...

« — Je sais parfaitement, bel oncle, qu'à la rigueur « j'aurais le droit d'agir ainsi... mais faire du scandale, « se servir de l'autorité ! . .. cela n'est ni dans mes goûts «ni dans mes habitudes... ce propriétaire reviendra; « pourquoi ne point patienter encore... est-ce que notre « présence vous ennuie? est-ce que notre société vous « déplaît,?...

« — Nullement... mais c'est effrayant comme on dé- « pense de l'argent à Paris... si je continue comme

cela... je n'aurai rien à rapporter de ma succession...

« — Eh mon Dieu!... ne faut-il pas s'amuser, jouir de « la vie... vous êtes au plus bel âge de l'homme... à celui « où il sait le mieux plaire et séduire... à quoi sert d'a- « voir de l'argent si on ne s'en sert pas pour connaître « le plaisir...

« — Ma femme trouvera mon absence bien prolongée!...

« — Ne vous a-t-elle pas écrit pour vous dire de vous « donner le temps de terminer vos affaires sans vous « presser... en ajoutant que le voisin Ranflard avait la « complaisance de lui tenir fidèle compagnie...

« — C'est vrai, elle m'a écrit cela... oh! je sais que le « voisin Ranflard est incapable de la laisser s'ennuyer...

« il se mettrait en quatre pour lui procurer du divertis- « sèment...

« — Du moment que le voisin Ranflard se met en « quatre pour amuser votre femme, qui diable vous «presse de retourner chez vous?... et cette superbe « Armande, qui en tient pour vous...

« — Ne m'en parlez pas... je suis très-embarrassé... « l'autre jour cette demoiselle m'a dit : « vous êtes veuf, « n'est-ce pas?... Alors ne sachant que répondre, j'ai « feint un violent mal de dents et je me suis sauvé en me « tenant la mâchoire.

« — C'est très- adroit !

« Mais je ne pourrai pas sans cesse avoir mal aux « dents, et alors... je prévois des scènes bien cruelles!...»

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour, le petit Isidore qui ne s'amuse pas toujours complètement dans la société de Langlumot et des demoiselles de la Grenouillère, se trouvant le gousset garni, parce que la veille il a rossé l'oncle au billard, prétexte des affaires, et va dîner avec d'anciens compagnons de plaisirs et de folies.

Le dîner se prolonge tellement, que le petit marquis du Carambolage ne rentre à l'hôtel que fort tard et dans un état d'ivresse qui lui permet à peine de se tenir sur ses jambes, aussi s'est-il fait ramener en voiture

Un garçon de l'hôtel, s'apercevant de l'état du jeune homme, lui offre son bras pour le ramener jusqu'à sa chambre. Isidore qui, malgré son ivresse, ne veut pas paraître gris, refuse le bras du garçon, prend un flambeau allumé, et tout en se cognant à droite et à gauche, arrive cependant jusqu'à laportp d'une chambre, qu'il croit reconnaître pour être celle qu'il occupe avec Auguste. Il entre, mais en heurtant un meuble, alors son flambeau lui échappe, tombe et s'éteint :

« — Tant pis, je m'en moque ! » s'écrie Isidore en re-

« fermant la porte. « Je m'en passerai !... je n'ai pas « besoin de lumière pour me coucher... je sais où est « mon lit. . .

« — Qu'est-ce qui est là ? » dit une voix qui part de la chambre même.

« Eh bien, c'est moi qui suis là... ton ami Zidore !... « tu es donc déjà couché, gros Auguste !... merci... tu vis « comme les poules à présent... tu auras encore passé la « soirée avec ton imbécile d'oncle... et ces deux horn- «bles femelles de la Grenouille... ah ! ah ! ah !... sais-tu « queje commencée m'embêter bigrement dans cette soft ciétê-là. ..j'en ai plein ledos... les deux cousines me font « l'effet de deux bornes-affiches... je ne pourrai jamais « me décider à épouser ça... merci ! j'aime mieux ma « blanchisseuse de fin... Philiberte... elle est canaille!... <i mais ce n'est pas une buse... comme ces deux Norft mandes. Quant à ton oncle, pauvre cher homme ! qui « se croit séduisant!... qui veut faire le Joconde ...je lui « fais voir des étoiles en plein midi, à celui-là... il me «demandait encore l'autre jour si on pourrait bientôt « ouvrir la porte de notre appartement... ah !... elle est « bonne celle-là... a-t-il donné dedans le jobard... hein !... « y a-t-il donné !...

On ne répond pas, mais une espèce de murmure sourd se fait entendre et Isidore reprend :

« — Tues de mon avis ...ça va tout seul... voyons. .. «est-ce que je ne trouverai pas une chaise pour me « déshabiller à mon aise... ah! voilà un fauteuil... c'est « mon affaire... aujourd'hui je m'en suis donné, dis donc, « Auguste, j'ai diné avec les amis... Calinette en était... «elle va débuter aux Folies-Nouvelles... je les ai joli- « ment fait rire en leur contant les farces que nous « jouons à l'oncle Langlumot... qui croit que nous avons « un appartement superbe... au-dessus de la blanchis- « seuse de fin!... pauvre bonhomme!... s'il savait que

58 ALEXIS ET GEOKGrNA

« nous étions en pension chez Philiberte... et nichés dans « un grenier, sans le sou, au régime des pommes de « terre, ah î quel bon chambertin nous avons bu !... « quel Champagne. . . nous en sommes-nous tapés. . . tiens, «j'ai perdu une bretelle... ils étaient tou6 gris... il n'y « a que moi qui me suis un peu ménagé... pas beau- « coup... j'ai une pointe, mais c'est rien... c'est moi qui « ai régalé... tiens.'... c'était avec l'argent de l'oncle.. . « je l'ai encore rossé au billard !... brave ganache ! ... il « croit qu'il sait jouer... je veux qu'il mange ici toute la « succession... et il la mangera...

« — Non, monsieur! je ne la mangerai pas... ou « ce ne sera pas avec vous du moins... » s'écrie alors Langlumot en s'asseyant sur son séant sur son lit, car dans son ivresse Isidore s'était trompé de porte, et c'était dans la chambre de l'oncle d'Auguste qu'il était entré et avait laissé tomber sa lumière, ce qui •avait réveillé Langlumot qui commençait à s'assoupir.

En entendant cette voix forte qui résonne près de lui et qui n'a aucune ressemblance avec celle de son ami, le petit Isidore demeure tout saisi, il tâche de rassembler ses idées et balbutie :

« — De quoi... qu'est-ce qu'il y a... est-ce que ce n'est « pas toi, Auguste?

« — Non, monsieur, ce ne n'est pas Auguste... c'est « son imbécile d'oncle... c'est le jobard de Langlumot, « comme vous l'appelez... et dont vous vous moqu-z « d'une façon si ignoble... ahl vous ne vous attendiez « pas à cela ?

u — Comment... c'est notre oncle qui est là... je suis « entré chez l'oncle en croyant entrer chez nous... ah • a elle est bonne la méprise... ah! ah! ah! j'en rirai « longtemps... j'en rirai toujours!...

« — Quoi, monsieur, vous osez encore rire... vous

« n'êtes pas honteux.. . après tout ce que vous m'avez « dit...

« — Qu'est-ce que je vous ai donc dit, cher ami?

m — Vous m'avez dévoilé toutes vos turpitudes : je h sais que vous logez dans un grenier... qui appartient « à votre blanchisseuse, que vous n'aviez pas le sou; « que vous étiez au régime des pommes de terre... ah ! (( diantre... je ne m'étonne plus, si vous ne voulez pas « rouvrir votre porte... vous vous en donnez avec moi !... « vous ne vous refusez rien... mais en voilà assez... dès « demain vous quitterez cet hôtel. Ah ! je suis une ga- « nache ! fa.ites-moi le plaisir de sortir bien vite de ma « chambre... infâme ivrogne...

« — Comment, cher oncle... vous vous fâchez pour « des plaisanteries déjeunes gens... c'est vous qui avez « tort...

« — Ah! ma société vous embête... fi! quelles expres- « sions... quel mauvais genre ! la vôtre me ruine, moi, « et je n'en veux plus.

« — Eh bien, oui, vous m'ennuyez après tout... ah! « ah! ah!... si vous n'êtes pas content je m'en moque...

« — Sortez d'ici bien vite...

« — Ah! minute... laissez-moi reprendre mes effets... «vous me bousculez... vous m'ahurissez!... qu'est-ce « qui m'a fichu un oncle comme çà !... »

Langlumot s'est levé, il rallume la bougie, ramasse a la hâte les vêtements que le jeune homme avait déjà ôtés, les lui met sur les bras et le pousse hors de sa \chambre en lui disant :

« — Allez-vous-en... partez... et que demain je ne « vous retrouve plus dans cet hôtel...

« — j'y serai si je veux... un hôtel est à tcut le « monde... vous n'avez pas le droit de me renvoyer, « mon bon ami !...

« — Mais comme je préviendrai le maître de la maison

« que je ne paye plus ni pour vous, ni pour mon neveu, « nous verrons s'il vous gardera encore...

« — Langlumot... ce que tu fais là... ce n'est pas « bien... cher oncle...

« — Je vous défends de me redonner ce titre... en- « tendez-vous, ivrogne polisson...

« — Ah ! nous nous fâchons... nous ne sommes plus « gentils... Langlumot... on vous dit zut !... »

La porte se referme avec violence sur Isidore qui, à moitié déshabillé, et un peu dégrisé par la scène qui vient d'avoir lieu, parvient, en tâtonnant, à trouver la porte de sa chambre, y entre et se jette sur squ lit, en se disant :

« — Ma foi tant pis... dormons, demain il fera « jour! »

Isidore dormait encore profondément à dix heures passées, lorsqu'il est réveillé par son ami Auguste qui le secoue fortement en lui disant :

« — Allons, réveille-toi... habille-toi et partons!...

« — Qu'est-ce qu'il y a donc? » demande le petit jeune homme en se frottant les yeux, « Comment, « tu es déjà habillé, Auguste... est-ce que tu es déjà « sorti?

« — Je suis allé chez mon oncle qui m'a fait dire de « passer dans sa chambre. Tu as fait de belles choses « cette nuit, toi, maudit ivrogne... Tu as été dire à mon « oncle que nous nous moquions de lui...

« — Bah!... tiens... ce n'est donc pas un rêve... je me m figurais que j'avais rêvé tout cela...

« — Non! malheureusement ce n'est point un rêve... « mon oncle est furieux contre toi, surtout, il veut que « nous quittions cet hôtel, tout de suite... il ne consent « à me voir encore, qu'à condition que je cesserai entiè- « rement de te fréquenter...

« — Et pour cela, il nous renvoie tous les deux vivre

«ensemble dans notre grenier; il est spirituel, ton « oncle!...

« — Mais tu étais donc bien gris, hier?... toi qui ordi. « nairement supportes si bien le vinl...

« Ah! vois-tu, c'est qu'hier je me suis retrouvé avec «les amis... les farceurs... et Calinette... et Tambouri- « nette... c'est que je me suis amusé... que j'ai ri, comme « autrefois... Ah ! la bonne existence que celle des bam- « bocheurs... Tiens, pour moi... c'est là le bonheur...

« — Tu ne vivais donc pas bien ici... avec mon « oncle...

« — Si... mais il fallait être raisonnable... et cela me « coûtait...

« — Eh bien, et nos projets de mariage avec les deux «cousines?

« — Ah! cher ami, ne m'en parle plus... moi, épouser « une de ces Grenouillères... m'accouplera un de ces « monuments... non! le sacrifice est au-dessus de mes « forces... je te cède les cousines, épouse-les toutes les « deux... mène-les en Turquie où Ton a le droit d'être « bigame... moi, j'y renonce.

« — En attendant, habille-toi et quittons cet hôtel...

« — Nous aurions bien le droit de rester encore, « parce qu'enfin ton oncle ne gouverne pas ici, et en « promettant de payer... mais comme nous ne payerions « pas, il vaut autant y mettre de la complaisance et « nous en aller tout de suite . Et puis, veux-tn que je te « le dise, il me semble que je ne reverrai pas sans plai- « sir cette bonne Philiberte... et ses pommes de terre « frites !...

« — Moi, je ne suis pas de cet avis; mais heureuse- « ment j'ai quelques fonds... ma cliente, mademoiselle « Argentine, m'a forcé hier au soir d'accepter six napo- « léons, entre une tasse de thé et une tartine de pain « beurré...

ii. 4

« — Comment, gros Auguste, tu as un air désespéré, « lorsque tu possèdes cent vingt francs dans ta poche... « Sapristi, mais nous ne retournerons chez Philiberte « que quand tu n'auras plus le sou...

« — Oh! non pas... je ne veux plus mener cette conk duite... je veux économiser...

<( — Taisez- vous, rat! Je te conseille de parler d'éco- « nomies! toi qui pratiques la médecine de façon à être « d'abord nourri par tes malades... c'est une fort jolie « invention que la tienne... elle aura du succès...

« — Elle a aussi ses inconvénients... Tu ne sais pas ce « qui m'est arrivé hier chez mademoiselle Argentine?...

« — Non... tu as avalé de travers?

« — Ce n'est pas cela : figure-toi que j'y vais sur les « onze heures, suivant mon habitude... j'avais ordonné « du chocolat à la vanille, et je savais que j'en aurais ma « tasse ; mais apparemment que ma cliente, échauffée par « le régime que je lui fais suivre, avait besoin de se race fraîchir, car elle avait ordonnéà sa bonne de lui prépa- (( rer un lavement. Ce matin, en arrivant chez les deux « cousines, je trouve la domestique qui me fait entrer « dans un petit cabinet de toilette en me disant :

« — C'est ici que vous pourrez le prendre, monsieur, « restez là, je vais vous l'apporter, et si cela vous est plus « commode, je vous ie donnerai.

« — Moi, je pense qu'il s'agit du chocolat qu'on a pré- « paré pour moi, je m'étonne seulement qu'on ne me le « serve pas comme à l'ordinaire dans la salle à mai « Mais juge de ma surprise en voyant la bonne revenir « année d'une seringue qu'elle me présente en me di- « sant :

« — Voici le vôtre, monsieur, celui de mademoiselle « est pareil, vous allez juger s'il est bon.

« Quand je vis qu'il s'agissait d'un lavement, j'eu k toutes les peines du monde à faire comprendre à cette

A'LEXIS- ET GEORGINA 69

« fille que je n'essayais pas ces choses-là!... Juge donc « maintenant si ma cliente s'aTisait de prendre un purce gatif sans me consulter... on m« le ferait aussi avaler « à moi.

« — Docteur, toute médaille a son revers, vous auriez « dû prévoir ce qui vient de vous arriver. Moi, à votre « place, j'aurais accepté la seringue. Mais me voilà prêt... c partons... allons-nous dire adieu à ton oncle...

« — C'est inutile... il ne veut plus te voir.

« — Boni... un jour, peut-être, il me rouvrira ses bras... « est-ce qu'on peut répondre des événements... Allons « déjeuner

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