LES DEUX APPRENTIS
Dans la soirée qui a suivi le jour de sa rencontre avec Duhautcours, Franville ne manque pas de se rendre chez ses bons amis du faubourg Saint-Martin.
Alexis, qui semble faire partie de la famille depuis l'aventure du bois de Boulogne, se hâte, lorsqu'il revient de son travail, de descendre chez Gerbier. A la façon amicale dont celui-ci le traite, il est facile de voir qu'il le regarde déjà comme l'un de ses enfants. Les deux amoureux ne cherchent plus à cacher ce qu'ils éprouvent Tua pour l'autre, et déjà le jeune ébéniste a dit en rougissant à Gerbier :
« — Ah ! monsieur... il sera bien heureux celui auquel « vous accorderez la main de mademoiselle Georginaî »
Alors l'imprimeur a frappé doucement sur l'épaule d'Alexis en lui disant :
« — Je gage que vous voudriez bien être cet heureux «mortel-là... Patience, jeune homme... il faut d'abord « satisfaire à la conscription ; si vous ne tombez pas au « sort, nous arrangerons cette afifaire-là?... »
On doit penser alorr. avec quelle impatience et en même temps quelle inquiétude les deux amoureux attendaient l'annonce de ce tirage qui devait décider de leur bonheur à venir. Et pourtant Georgina disait souvent à Alexis :
« — Eh bien, si vous tombez au sort... si vous êtes « obligé de partir, notre bonheur sera seulement différé, « mais vous pouvez être bien certain, mon ami, que je « vous resterai fidèle et que je n'en épouserai pas un « autre que vous. »
Alexis soupirait en prenant tendrement les mains de Georgina dans les siennes, et murmurait :
« — Hélas!... peut-on répondre de l'avenir... mais si « je ne suis pas tué, je veux revenir officier, afin d'être « plus digne de vous...
« — J'aime mieux que vous reveniez soldat et aue « vous vous exposiez moins. >;
Ces conversations étaient fréquentes entre les deux amants. Quand on s'aime, on se dit toujours la même chose, et on a toujours du plaisir à l'entendre. .. la belle chose que l'amour.
Franville vient donc d'arriver chez ses amis. Après lui avoir serré la main, Gerbier lui dit :
« — Tu as quelque chose ce soir, toi, tu n'es pas dans « ton assiette ordinaire...
« — C'est vrai... tu ne te trompes pas... j'ai appris « une nouvelle qui m'a tellement frappé !...
« — Une triste nouvelle?
« — Oui, la mort de quelqu'un... et d'une personne si « jeune encore...
« — Est-ce que nous la connaissons, cette personne- « là?...
« — Toi pas, mais ta fille a dû la voir chez son père...
« — De qui donc voulez-vous parler? » s'écrie Georgina.
« — De la fille de Duhautcours, de mademoiselle Cé- « lesta...
« — 0 mon Dieu!... il serait possible... cette demoi- « selle est morte.
« — Oui... et elle n'avait pas encore dix-neuf ans...
6fc ALEXIS ET GEOBGINA
<? — Ah! c'est affreux, cela... et son père... son mal- « heureux père!... » murmure Gerbier... « c'est lui qui « doit être à plaindre... perdre un de ses enfants... ah! « on n'ose pas penser à cela !... p
Aussitôt et par mouvement spontané, tous les enfants de Gerbier courent près de lui, le pressent, l'entourent, l'embrassent, comme pour le rassurer; il semble que hacun d'eux veuille lui dire :
« — Ne t'afflige pas, mon père, nous sommes tous « près de toi... tu ne nous perdras pas, nous. »
Gerbier regarde ses enfants, il les embrasse avec un redoublement de tendresse, comme pour les remercier d'avoir compris sa pensée.
« — Oui, » dit Franville, « j'ai trouvé Duhautcours « changé... abattu... car il aimait sa fille... et cette mort « lui a porté un coup d'autant plus rude, que depuis « longtemps il s'était habitué à n'avoir que du bonheur, « et il ne croyait pas qu'il put jamais lui arriver autre « chose.
« — Mais par quel événement!... quelle catastrophe, « cette jeune fille a-t-elle succombé si vite...
« — Eh! mon Dieu!... la coquetterie... toujours la «coquetterie... Ah! combien j'en ai connu déjeunes « filles que ce défaut a fait périr... Ordinairement, elles « se serrent trop, et pour avoir la taille si fine, que parce fois cela en est ridicule, elles étranglent leur estomac « et leurs poumons. Mademoiselle Célesta, c'est autre « chose : elle avait de très -fortes couleurs et craignait «de ressembler à une paysanne!... Quelle sottise!... « est-ce qu'une paysanne bien fraîche, bien rose, n'est « pas cent fois plus attrayante qu'une demoiselle pâle, « chétive, et qui a l'air de trembler sur sesjambes,.. Ah 1 a mille carabines!., mais entin, c'est fait !... cette jeune « fille a pris des drogues pour faire passer ses couleurs, « et elle sfest abimé la poitrine 1... elle avait tout ce que
« l'on peut désirer pour être heureuse... son père cou- « tentait tous ses vœux, tous ses caprices... et elle a « trouvé le moyen de ne pas être satisfaite de son sort... « il y a de grandes leçons là dedans!... mais les femme-, « ne se corrigeront pas.
« — Pauvre monsieur Duhautcours, » dit Gerbier. « Ah ! maintenant je ne me souviens plus de ses torts.. . « je ne lui en veux plus!...
« — Oh! ni moi non plus! » s'écrie Georgina.
« — Ce monsieur avait donc mal agi avec monsieur «votre père? » dit Alexis qui entend pour la première fois parler de Duhautcours. Georgina est embarrassée et ne répond rien; Gerbier s'empresse de prendre la parole :
« — Oui, ce monsieur a été... notre propriétaire... et « comme tel, j'ai eu quelquefois à me plaindre de lui... « mais je le répète, j'oublie entièrement nos contesta- « tions... Pauvre homme!... il doit être si malheureux... « enfin, il a encore un fils... mais c'est bien peu !... est- -ce qu'il ne comprend pas cela, maintenant, Frau- « ville? »
Ces mots sont accompagnes d'un regard qui signifie que Gerbier se souvient des confidences que son ami lui a faites au sujet de Duhautcours, et l'ancien militaire répond à ce regard par un mouvement de tète, en murmurant :
« —Si... si... il commence à le comprendre... et peut- « être avant peu les vœux que je formais seront-ils exau- « ces... à moins que mes recherches ne soient, vaines!»
Georgina et Alexis ne cherchent point à entendre ce que les deux amis se disent à demi-voix; les deux amoureux sont près l'un de l'autre, et ils se regardent: ils ont bien assez d'occupation !
Huit jours se sont écoulés depuis sa rencontre avec Franville, et Duhautcours tâche de trouver dans le
monde, dans le mouvement des affaires, des distractions à sa douleur. La fortune continue de lui être favorable, toutes ses spéculations réussissent avec une constance qui le fait surnommer partout l'heureux capitaliste. Mais dans une maison l'argent ne remplace pas une femme. Célesta savait si bien commander que les domestiques avaient pris l'habitude de lui obéir, c'était à elle qu'ils allaient demander des ordres pour le service de la maison. Duhautcours ne se mêlait plus de tous ces détails de la vie intime; et maintenant, lorsque ses gens viennent d'un air humble prendre ses ordres pour le dîner, pour la soirée, pour les réceptions, il frappe du pied avec impatience et se contente de leur répondre:
« — Laissez-moi en repos !... faites ce que vous vou- « drez!... et ne me cassez pas la tête avec ces détails de « ménage dont je neveux pas m'occuper! »
Mais, livré à ses réflexions, Duhautcours se disait.
« — Une maison comme la mienne... sans une femme « pour la conduire... c'est impossible!... Ma pauvre fille « savait si bien commander, faire marcher tout son « monde... elle s'y entendait parfaitement... Mais elle « n'est plus là... Je ne puis, moi... avec mes chiffres, mes « opérations de Bourse dans la tête, ordonner le menu « d'un dîner, m'informer de la mode des attelages, de la « santé de mes chevaux, savoir choisir un meuble nou- « veau pour mon salon. C'est une femme qu'il faut pour « tout cela... Alors même que je retrouverais cet enfant « d'Adèle... c'est un garçon... je ne le mettrai pas à la tête « de ma maison... Je n'ai que quarante-huit ans... je «pourrais me remarier encore... pour la troisième fois... « C'est beaucoup, trois fois !... J'ai fait deux mariages « d'argent... maintenant que je suis millionnaire, ne «pourrais-je donc pas choisir une femme à mon goût... <' une femme que j'aimerais... Ah! si cette petite Georv gina était fille de gens distingués... que m'importerait
« qu'elle n'eût pas le sou... Mais ce père... qui travaille « dans une imprimerie... qui sort avec un bonnet de « papier sur la tête... Oh! non! il n'y faut pas penser... «C'est dommage... elle est si jolie!... Ah! qu'elle serait «ravissante avec une toilette... comme j'en vois à tant « de femmes laides!... »
Au bout de huit jours, Franville se présente chez Duhautcours; il est introduit dans le cabinet du capitaliste, qui donne des ordres pour que l'on ne vienne pas les interrompre, et dit au vieux militaire:
« — Eh bien, que savez-vous? avez vous retrouvé les « traces de cet enfant ?
« — Les traces... oui; mais l'enfant, non. D'abord, je « suis allé à... la grande maison... Là, moyennant une « somme assez minime, je me suis fait donner tous les « renseignements possibles sur le fils d'Adèle. J'ai su « d'abord qu'il n'était point mort... c'était le principal. « A l'âge de quinze ans, il a été mis avec d'autres de « ses camarades du même âge que lui, en apprentissage « chez un menuisier du faubourg Saint-Antoine. Très- « bien; on me donne le nom, l'adresse de ce menuisier, « et je me rends chez lui. Mais depuis trois ans, le menui- « sier est mort, un autre a succédé. Cependant il y a « dans la boutiqne un ancien garçon; je lui demande ce « qu'est devenu un nommé Isidore Dubois, entré à quinze « ans chez son précédent maître. Je lui dis l'époque, ej « cet homme me répond :
« — En effet, je me rappelle... un gentil petit garçon, « il était entré ici en apprentissage avec un autre enfant « trouvé comme lui... Oh! c'était un farceur, celui-là, et « qui ne travaillait guère : il se nommait Eustache Cra- « quet...
m — Je ne vous parle pas de celui-ci, dis-je, mais du « nommé Isidore Dubois. . .
« — Ah! monsieur, c'est que l'un me rappelle l'autre,
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« parce qu'ils sont arrivés ensemble et partis ensemble...
« — Comment, partis?
« — Oui monsieur; et cela nous a bien surpris de la' «.-part d'Isidore, qui était un bon petit garçon... doux, » assidu au travail!... Que ce mauvais sujet de Craquer « soit parti, cela se comprenait, il ne voulait rien faire... a il passait son temps à flâner, à jouer... mais Isidore, « qui montrait de grandes dispositions, qui réussissait « à tout ce qu'il entreprenait... ah! ça nous a bien surpris I
« — Enfin, comment sont-ils partis?
« — Dame, monsieur, uu matin ils ne sont pas des- « cendus à l'établi; on a été voir dans le petit grenier « où ils couchaient, ils n'y étaient plus. On les a atten- « dus toute la journée, tout le lendemain, on ne les a «jamais revus. Aiors, mon bourgeois a dit : Tant pis, « après tout, je ne répondais pas d'eux.
« — Et combien de temps étaient-ils restés ici?
« — Six mois à peu près.
« — Cet homme ne pouvant m'en dire davantage, je « suis parti et j'ai commencé ma tournée chez tous les « menuisiers de Paris. D'abord, à toutes mes questions « on me répondait : Connais pas! Enfin chez un menui- « sier du faubourg Saint-Honoré, on m'a dit :
« — Isidore Dubois... oui, oui. nous avons eu ça il va « trois ou quatre ans... mais nous ne l'avons pas eu « longtemps... c'était un fort triste sujet, qui ne travail- « lait pas une heure par jour... Nous l'avons bien vite «.mis à la porte...
« — Mais, dis-je, ne vous trompez-vous pas?... lace mauvais sujet, n'était-ce pas un nommé Eutacho Cra- « qnet, son camarade, qui sans doute, était entre avec « lui?
« — Nous ne connaissons personne qui se nomme Eus- « tache Craquet. Le petit Isidore est entré ici seuletil en> a est parti seul.
« — Ne pouvant obtenir d'autres renseignements, « j'allai visiter d'autres menuisiers. Un autre, qui de- « meure près de la barrière Montmartre, s'est souvenu « aussi d'avoir eu chez lui le jeune Isidore Dubois... et... « je dois vous l'avouer, il m'en a dit absolument la « même chose que son confrère du faubourg Saint-Ho- « noré... L'apprenti ne voulait rien faire; il passait son « temps à inventer des niches qu'il jouait à ses cama- « rades, qu'il empêchait de travailler. Bref, on l'avait « aussi renvoyé. Je suis allé ailleurs, mais après cela, « plus rien!... on ne l'a jamais vu... on ne le connaît « pas... Je perds entièrement ses traces... Il faut qu'il ait « changé de profession, ce qui n'aurait rien de surpre- « nant, puisque l'état de menuisier avait si peu d'attrait « pour lui. »
Duhautcours, qui a écouté attentivement Franville, répond après un moment de réflexion :
« — D'après ce que l'on vous en a dit, il parait que ce « jeune homme est un assez mauvais sujet... et j'aurais « peut-être à me repentir si je parvenais à le retrouver !...
« — Permettez!... il y a dans tout cela quelque chose « qui m'embrouille, qui ne semble pas clair. Rappelez- « vous que chez le premier menuisier où il est en ap- « prentissage, où il reste six mois entiers, on le cite « comme un bon petit sujet, bien doux, bien appliqué « à son travail; on ajoute même qu'il réussissait dans « tout ce qu'il entreprenait. Mais il y a près de lui un « mauvais sujet, nommé Craquet, qui, sans doute, « l'aura entraîné à partir, à faire ce coup de tête. Il « faut ensuite que la société de ce Craquet ait un peu « gâté Isidore, puisqu'on cesse d'en dire du bien... « mais après tout, doit-on s'en rapporter à des maîtres « souvent brusques, injustes, qui se montrent parfois « trop durs pour déjeunes apprentis? Ce qu'il y a de « certain, c'est gue le naturel, le ^fond étaient bonss
« puisque les premiers renseignements sont en faveur « d'Isidore... et puis, enfin, il était si jeune... il faut par- « donner les défauts si fréquents à cet âge; cela ne « prouve rien pour l'avenir. Combien de ces jeunesses « orageuses, étourdies, indomptées, ont fait ensuite des « hommes rangés, travailleurs, des hommes d'invention, « de génie même... Croyez- moi, quand le fond est bon, « il y a toujours de la ressource.
« — Je le veux bien ! » dit Duhautcours, « mais enfin, « vous ne l'avez pas retrouvé?
« — Non... je n'en sais pas plus. Maintenant, le jeune « homme a ses vingt ans bien accomplis... mais que faitci il?... est-il toujours à Paris?... voilà ce que nous « ne savons pas... ce qu'un hasard peut nous faire dé- « couvrir demain... ou ce que peut-être nous ne saurons «jamais!... Pauvre Adèle!... j'ai fait ce que j'ai pu... «Ah! dame, si on n'avait pas attendu si longtemps... « mais enfin, ce qui est fait est fait... Maintenant, il faut « que la Providence vienne à notre aide et nous fasse « rencontrer l'enfant perdu !
« — Oui... mais je crois que la Providence se mêle peu « de tous ces détails !...
« — Je ne suis pas de votre avis, j'ai foi en elle. Je cherce cherai toujours; elle me guidera peut-être. Si je parce venais à savoir quelque chose, je viendrais sur-le- « champ vous en faire part...
« — Ne vous gênez pas ... Si vous avez besoin d'argent . ..
« — Oh ! il m'en reste plus qui) ne m'en faut... merce ci... adieu...
ce — Franville...
« — De quoi ?...
ce — Y a-t-il longtemps que vous avez été chez... « Gerbier?
ce -— Pas plus tard qu'hier au soir. Je vous ai dit que « j'y passais presque toutes mes soirées.
« — Ah ! oui... en effet... Et toute sa famille continue »< à se bien porter ?
« — Parfaitement...
« — Et mademoiselle Georgina est toujours aussi « jolie ?
« — Bigre !... si on devenait laid à dix-huit ans, ce « serait trop tôt!... Mais il n'y apas de danger... Oh! « c'est un friand morceau... et quand je lui donne le bras « à la promenade, il faut entendre tous les compliments « qu'on lui adresse en passant. Quel feu roulant !... Mais « elle baisse les yeux et n'en est pas plus fière.
« — Vous lui donnez donc quelquefois le bras quand « elle va se promener ?
« — Quand nous allons tous promener... vous com- « prenez que le papa n'a pas peur de me la confier... il « sait bien que je ne lui dirai pas de bêtises, moi !...
« — Oui... oui... je comprends cela...
« — Allons, adieu. Je désire avoir bientôt quelque « chose à vous dire.
« — Au revoir. »
Franville s'éloigne en se disant:
« — Décidément Duhautcours en tient toujours pour « notre Georgina... Tant pis pour lui !... car il en sera « pour ses soupirs ! Il aime maintenant quelqu'un qui ne et l'aime pas... Autrefois il n'aimait pas quelqu'un qui « l'adorait... Chacun son tour. »
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