‹ Alexis et GeorginaChapitre 6 sur 20 · LES F U M B U R S · texte numérisé non relu

LES F U M B U R S

En sortant de l'hôtel garni de la rue d'Amsterdam,

Isidore, qui a passé son bras sous celui du gros Auguste, lui dit :

« — Nous avons cent vingt francs à manger ; c'est trop « pour deux hommes seuls. Je sais bien qu'avec de la « bonne volonté et de l'estomac, nous en viendrions à •< bout ! Mais je ne connais pas de plaisirs parfaits sans « les femmes !... Je ne m'amuse jamais complètement « quand je n'ai pas un cotillon qui fait frou frou à côté « de moi... Je t'ai connu amateur aussi, j'aime à croire « que la société des demoiselles de la Grenouillère ne ta « pas encore entièrement dégoûté du beau sexe... et que « tu partages mes sentiments?

« — Où veux-tu en venir ?... Que signifient toutes ces « phrases? Dabord, je ne vois pas pourquoi nous raauh gérions tout de suite la somme que je possède... 11 faut « se ménager une poire pour la soif...

« — Oh!... fi!... fi!... Tais-toi, tu me fais de la •c peine... Une poire pour la soif!... Voilà des proverbes « bons pour les gniais!... Et c'est le docteur Auguste « qui dit de pareilles vilenies à son ami Zidor !...

« — Mon ami Zidor a fait hier une grosse sottise après « s'être grisé. Nous vivions comme des coqs en pâte... « tu as brisé notre position I

« — Un peu plutôt, un peu plus tard, toutes les po- « sitions changent L..II ne s'agit pas de cela. J'ai dîné « hier avec Tambouri nette et Calinette... Tu en tenais « pour cette dernière quand elle était avec Gédéon. « Elle m'a dit hier : « J'ai quitté Gédéon ! » Ce qui u signifiait : « Votre ami Auguste peut se présenter... »

« — Vraiment, elle a quitté Gédéon ?

« — Ah ! voilà que tu mets le nez au vent!... Ta « vois bien que je m'occupe de ton bonheur... Tani- « bourinette m'a donné son adresse... Calinette demeure « chez elle pour l'instant dans un but d'économie... u et parce que les loyers sont trop chers. Par consè- « quent, en nous rendant chez Tambourinelte, nOus y « trouverons son amie... Chacun sa passion... chacun « son objet... De l'amour en partie double ! il me « semble que cela vaut bien les seringues de mademoi- « selle Argentine... Qu'en dis-tu?

« — Je dis que cela me va beaucoup... seulement si « nous pouvions ne pas dépenser mes cent vingt francs...

« — Ah ! que tu deviens cancre ! .. pas un mot de « plus ou je raccommode Calinette avec Gédéon. »

Mademoiselle Tambourinette, jeune ouvrière en chemises, et qui se destine au théâtre, parce qu'en général le travail des chemises pousse beaucoup vers l'art dramatique, est une petite brune de vingt-trois ans qui louche parfaitement de l'œil gauche, et dont le nez a quelques points de ressemblance avec un pied de marmite ; mais qui malgré cela n'est pas désagréable, parce que ses cheveux sont bien noirs, sa bouche fraîche et bien garnie, ses yeux très-vifs, et que le total forme un ensemble fort éveillé, j'allais dire libertin... maisjene le dirai pas. Ajoutez à cela une tournure légère, un pied de danseuse, un mollet bien placé, une taille svelte et une démarche qui rappelle sur-le-champ les danses espagnoles... qui ont tant de succès au

théâtre et dans le monde, tandis que l'on y proscrit le cancan... arrangez cela si vous pouvez.

Mademoiselle Tambourinette demeure pour le moment... car en général les griseltes déménagent à chaque terme, et souvent même au demi-terme, elle demeure rue de l'Ancienne-Comédie, sur le chemin de TOdéon, quand on fait ce voyage par la rive droite. Mademoiselle Tambourinette fait sonner bien haut qu'elle loge dans une maison honnête !... ce qui pourrait faire penser qu'elle n'en a pas l'habitude ; elle est dans ses meubles, ce qui lui semble si extraordinaire à elle même qu'elle reste quelquefois pendant cinq minutes 'en admiration devant son lit, sa commode et ses trois chaises... le mobilier se borne à cela pour l'instant; mais ainsi que ledit la petite chemisière:

« — Il y a commencement à tout ! Paris ne s'est pas « fait en un jour. » Les proverbes ont toujours raison.

« — Ce doit être ici ? » dit Isidore en s'arrètant devant une porte cochère ouverte. « C'est bien le numéro « qu'elle m'a dit... cependant Tambourinette demeurer « dans une maison à porte cochère... cela me semble « une anomalie.. . un phénomène ! Aussi vais-je m'in- < former au concierge... Monsieur, mademoiselle Tarn - « bourinette, s'il vous plait? c'est une jeune lingère « qui n'est pas encore en boutique. »

Un petit homme qui a l'air grognon et revêche répond d'un ton ?ec :

« — L'escalier à droite au fond delà cour, au cinquième... porte en face.

« — Infiniment obligé ! »

Et Isidore fait signe à son ami de le suivre, en lui disant:

« — C'est bien ici... elle ne m'a point induit... il n'est « ; as possible... il faut qu'elle ait des accointances avec « Le propriétaire ! »

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Ces messieurs montent un escalier qui est très-b< jusqu'au troisième étage, mais qui alors devientinfiniment plus étroit et plus raide. Enfin ils sont devant la port » indiquée qui est de la largeur des autres portes ; mai* lorsqu'il ont sonné, ils voyent cette première porte s'ouvrir et en laisser voir une autre, qui est tout au plus asse£ large pour qu'une personne de moyenne grosseur puisse y passer.

Cette porte s'est ouverte et mademoiselle Tambourinette en jupon court et en paletot gris vient se montrer et s'écrie :

« — Tiens! c'est Carambolage... et son ami le gros « Guguste... Calinette ne te cache pas... n'aie point « peur. ..ce n'est pasGédéon... Entrez, messieurs, entrez !

« — Entrez!... c'est facile à dire ! » répond Isidore, « mais vous me faites l'effet de demeurer dans une ar- « moire... Je connais des personnes qui ne pourraient u jamais s'introduire chez vous.

« — Bah!... ne faites do:ic pas votre embarras... Ne « logez- vous pas dans un palais, vous !

« — Mais un peu.

« — Ce n'est que l'entrée qui est étroite, après cela on « est très à son aise... Ah! dame ! vous concevez qu'un « logement dans une maison à porte cochère... Je ne peux « pas prendre le premier, moi ! »

3 Les deux jeunes gens sont entrés dans une chambre qui ressemble parfaitement à un couloir. La fenêtre est à un bout, le lit a un autre, plusieurs renfoncements et massifs qui empiètent sur la largeur se trouvent dans l'intervalle; du reste point de cheminée, point de poêle, mais un joli robinet qui sort d'une encoignure et avec lequel on a toujours de l'eau.

« — Eh bien ! j'espère que c'est gentil ma chambre? » « s'écrie Tambourinette, vous ne m'en faites pas comte oliment, messieurs.

« — Franchement, ma chère amie, je crois que ce réduit « devait être autrefois des lieux à l'anglaise dont on a « eu l'idée de faire une chambre. Ce robinet qui vous « donne de l'eau en abondance me confirme dans mon « opinion.

« — Ah! quelle horreur! dire que je loge dans des « lieux à l'anglaise. »

En ce moment une grande et assez jolie fille de vingt ans sort de dessous une robe qu'on avait pendue à un champignon servant de patère, et se met à sauter dans le couloir qui représente une chambre, en chantant sur l'air du tra la la :

« Ça n'est pas Gédéon, « Ça n'est pus Gédéon, « Non, non... ça n'est pas ce vilain... polissic.

« - E pourquoi donc avez-vous si peur de Gédéon ? » demande Auguste en allant prendre la main de made moisellc Oalineft ■.

« —Parce qu'il a dit qu'il me donnerait une roulée « quand il me rencontrerait.

« — Ah ! voilà qui est indigne d'un homme de bonne « compagnie... battre une femme! Fi ! le cuistre... Et « que lui avez-vous "donc fait pour qu'il vous en veuille « tant !

« — R'e )... une bêtise... j'ai été vendre son habit non « pendant qu'il dormait.

« — Ah! diable... est-ce qu'il n'en avait pas d'autre?

« — D'autre habit, non, mais il avait un paletot... e.-t- « ce qu'un homme a besoin d'avoir autre chose qu'un « paletot... D'ailleurs, moi, j'avais envie d'un perdreau « truffé... et je m'en suis régalée... Tant pis, Gédéon ne « voulait jamais satisfaire mes envies... je lavais prévenu « qu'il s'en repentirait... et voilà... quand un homme ne

« peut pas contenter les désirs de sa maîtresse, il ne doit « pas avoir de maîtresse.

« — Ceci est parfaitement juste, M. Gédéon « dans son tort. Il devait de lui-même manger son habit « avec vous... Nous, mes petites chattes, nous avons « cent vingts francs à dépenser et nous venons vous pro a poser de les croquer avec nous... ici près, chez Dag- « neaux où l'on est fort bien. »

Les deux jeunes filles se mettent à sauter, danser dans la chambre, en criant :

« — Ah ! quel bonheur ! sont-ils gentils !

« — Allons-nous fricoter!

« — Carambolage, tu me feras manger du beefteack « a la béarnaise, on dit que c'est excellent.

« — Nous mangerons de tous les beefteacks possibles... « mais par grâce, mesdemoiselles, ne sautez pas tant, « vous sauteriez infailliblement sur nos pieds... il n'y a « pas moyen de danser en rond dans votre chambre... v habillez- vous... préparez-vous... nous mourons de « faim.

« — Et nous donc... nous étions avec Tambourinette « à nous demander ce que nous achèterions pour nous «notre déjeuner et nous n'avions que quinze centimes à « nous deux.

« - Dis donc, la Carambolle, tu étais joliement gris « hier... tu en avais une culotte !...

« — Je me flatte de l'être pour le moins autant ce soir. « Mesdemoiselles, pendant que vous donnerez le dernier « lion à votre toilette, je demande à aller prendre l'air «sur le carré... on étouffe dans votre couloir... so;- « disant chambre... nous allons fumer notre cigare en « attendant.

« — Ne vous avisez pas de fumer sur le carré... c'est « expressément défendu, vous nous feriez donner congé «i tout de suite.

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« — Un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne peut « toujours pas vous manquer.

« — Ah ! Carambolage, pas de bêtises !

« — Apprêtez-vous... nous vous attendons... nous « irons fumer dans le cour.

« — C'est également défendu dans la cour.

« — Alors nous entrerons fumer chez le portier.

« — Ah ! ce serait encore pis !

« — Tambourinette, allez revêtir vos plus brillants « atours, et ne vous inquiétez pas du reste.

« — Monsieur Auguste, je vou^ en prie, si vous apercev viez Gédéon ne le laissez pas entrer.

« — Soyez tranquille, belle Calinette, vous êtes sous «notre protection; si M. Gédéon se permettait main- « tenant de vous approcher, je l'aplatirais comme un cha- « peau Gibus. »

Les deux jeunes gens sortent de chez Tambourinette. Sur le carré ils prennent des cigares dans leur poche, puis commencent à les allumer. Au troisième étage les cigares sont en plein execice ; les deux amis descendent tout doucement ; au premier étage ils rencontrent le portier qui monte d'un air furibond, comme si le feu était à la maison et armé d'un plumeau, en disant :

« — On fume... on fume... qui est-ce ? qui se permet... « qui est-ce qui ose ?... il faut être bien hardi... dans une « maison comme celle-ci... Ah ! ce sont ces messieurs. »

Les jeunes gens saluent gracieusement le portier en continuant de fumer.

« — Messieurs, on ne vous a donc pas dit que c'était « défendu de fumer dans nos escaliers... ces demoiselles « devaient vous le dire... c'est bien. . . on ne la gardera « pas lontemps mademoiselle Tambourinette... Mes- « sieurs, je vous répète qu'on ne fui <• pas ici ?

« — Vous voyez bien que nous descendons. »

Le portier continue de grogner en desceudant sur les

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pas des jeunes gens, mais ceux-ci, au lieu de sortir delà maison, se mettent à se promener tranquillement dans la cour en continuant de fumer leur cigare ; alors le portier redevient furieux :

« Messieurs, je vous ai dit qu'on ne fumait pas dans « la maison.

« — Nous sommes dans la cour, ce n'est plus la mai- « son.

« — Si, messieurs, la cour est dans la maison... une * cour est toujours dans une maison, elle n'est jamais ¥. dehors.

« — Si vous en êtes certain...

« — Vous ne pouvez pas fumer ici.

« — Vous voyez bien que si.

« — Moi, je vous le défends, et je vous enjoins de sortir « sur- le- champ.

« — Portier, vous nous embêtez, fichez-nous la paix.

« — Ah ! c'est comme ça... mon épouse, va chercher « la garde.

« — Pour nous empêcher de fumer... Ah ! nous serions « curieux de voir ça !

« — Vas-y, Aldégonde... amène aussi le juge de paix « et le commissaire de police.

« — Allez, respectable Aldégonde, et rapportez-nous des allumettes, ce sera bien aimable. »

Une vieille femme, qui a l'air aussi mauvais que son mari, est sortie de la loge en faisant des menaces aux deux jeunes gens qui lui rient au nez et se promènent toujours en fumant.

Cependant le portier ne pouvant parvenir à faire sortir les deux fumeurs de la cour, cherche un moyen pour les dégoûter de cette promenade; il va prendre dans sa loge un énorme balai de bouleau et commence à s'en servir, en ayant soin de pousser toujours les ordures et la poussière du côté des fumeurs.

Cette manœuvre assez adroite commence à produire son effet. A chaque instant les jeunes gens reçoivent dans le nez la poussière ou quelques ordures que le portier envoie sur eux à grands coups de balai.

« — Est-ce que vous ne pourriez pas balayer plus « loin, » crie Isidore au Cerbère.

« — Non, je veux balayer ici... Ah! vous voulez fu- « mer, eh bien î moi je veux balayer.

« — Mais vous nous envoyez exprès toutes les ordures «de votre cour... vous nous poursuivez avec votre balai.., « vous nous couvrez de poussière... vous n'en avez pas « le droit.

« — Vraiment!... allez-vous-en fumer ailleurs... vou> « ne recevrez pas de poussière. »

A cela Isidore riposte par une bouffée de fumée qu'il souffle dans le nez du portier; celui-ci s'empresse d'y répondre en lui envoyant un nuage de poussière.

s — Voilà un gredin qui commence à m'ennuyer « bigrement, » murmure Isidore. « Pour peu que ces de- « moiselles tardent encore à descendre, nous serons tel- « lement couverts dépoussière qu'on nous prendra pour « des paillassons.

« —Moi, j'ai les yeux abîmés, » dit le gros Auguste, « je ne sais pas ce qu'il vient de m'en oyer dans la figure « avec son balai... mais certainement il y a du sable dan- « sa cour.

« — Tu as bien de la patience alors... s'il m'en 1 « autant et que j'eusse ta force... car iu es fort coin « Samsou, toi... ji sais bien ce que je ferais.

« — Qu'est ce que tu ferai

« — J'enlèverais le ballon à ce drôle-là.

« —Me le conseilles-' u?

« — Je fais plus : je t'y exhorte.

'« —Alors... attends... tu vas voir cela .. au premier « coup de balai de ce monsieur, il aura son all'an

Le coup de balai ne se fait pas attendre : le portier vientavec une joie férocede lancerdevantles jeums g un nuage d'ordures et dépoussière, lorsqu'il reçoit dans son centre de gravité un coup de pied si bien appliqué, qu'après avoir rebondi comme un ballon, il retombe, tout de son long sur le ventre où il reste en criant qu'il est mort.

lui ce moment revenait justement la portière, qui ne ramenait ni la garde, ni le commissaire, parce que on lui avait répondu qu'il n'y avait pas grand mal à fumer dans une cour, et qu'on n'arrêtait pas les gens pour cela. La portière voit son époux recevoir le coup de pied, s'élever dans les airs, puis retomber à plat et ne plus bouger. Aussitôt elle saute sur Auguste, l'empoigne par son paletot et se met à crier :

« — Au secours!... à l'assassin I... il vient de tuer mon « mari... il lui a brisé l'anus!... à la garde!... »

11 n'en faut pas tant à Paris pour amasser cinq cents personnes en uDe minute, surtout dans un quartier trèspopuleux. La porte cochère étant toujours ouverte, les passants s'arrêtent, s'amassent, on entre dans la cour où le portier est toujours étendu sur le nez, tandis que sa femme, véritable furie, ne veut pas lâcher Auguste et continue de crier :

« — Mon mari vient d'être assassiné... à coups de « pied... je tiens l'assassin... à la ira le .. ah! le gueuu sard!... prêtez-moi main-forte. »

Tambourinette et Câlin tte, bien parées, bien coiffées, arrivent alors dans la cour; en y voyant tout ce monde, en entendant ee tapage, elles sont persuadées que c'est Gédéon qui est venu pour les voir et qui se bat avec Auguste, elles se dépêchent de gagner la rue et de sortir ; de son côté, Isidore qui voit un sergent de ville entrer dans dans la cour et mettre la main sur Auguste, se hâte de s'esquiver et de rejoindre les deux

grisettes, qu'il prend sous les bras, en leur disant:

« — Filons... filons bien vite. . il n'est que temps...

« — Mais Auguste... il a donc tué Gédéon...

« — Nullement, il n'est pas question de Gédéon, c'est « à votre portier qu'il a appliqué un coup de pied qui a « trop bien porté, à ce qu'il parait... on l'arrête pour « qu'il explique la chose... je ne pense pas que ce puisse «être sérieux... à moins que votre portier n'en crève, « ce qui m 'étonnerait beaucoup, je n'ai jamais entendu « dire qu'on soit mort d'un coup de pied au derrière... a En attendant, ce que nous avons de mieux à faire est « d'aller déjeuner...

« — Oh! oui, allons déjeuner...

« — Allons ici près, chez Dagneaux... Auguste nous « y rejoindra, il sait que c'est là que nous devions dé- « jeûner. »

On va au pas g\rmnastique, on arrive chez le traiteur, on se fait donner un petit salon. Isidore dit :

« — Mettez-nous quatre couverts, car nous serons « quatre, un ami va venir ; mais comme il pourrait tar- « der et que nous avons très-faim, vous nous servirez « toujours les huîtres et le chablis, n'est-ce pas, mesde- « moiselles?

« — Oui, oui, nous mangerons les huîtres en attendant « Auguste... et s'il est long à venir, tant pis, nous en « mangerons beaucoup. »

Le couvert est mis, les huîtres sont apportées, et elles disparaissent avec une vivacité qui fait honneur à l'appétit de ce monsieur et de ces demoiselles. A chaque instant Isidore crie :

« —Garçon! d'autres huîtres... nous n'en avons plus1...

« — Combien de douzaines, monsieur ?

a — Qu'on en ouvre toujours... on comptera plus « tard... »

Enfin Tambourinette s'écrie

« — Si nous passions à autre chose... pour attendre « Auguste, il n'est pas dit que nous ne mangerons que « des huîtres.

« — Je suis de votre avis... nous l'attendrons aussi «bien en mangeant des rognons sautés... Garçon!... « servez-nous les rognons.

« — Ah ! Isidore, vous savez que vous m'avez promis « des beefteacks à la béarnaise...

« — Je tiendrai toutes mes promesses.

« — Moi, je veux du perdreau...

« — Le perdreau ne manquera pas à l'appel...

« — Et du Champagne frappé?

« — On frappera tout ce qui vous fera plaisir. »

Les rognons sont mangés et Auguste ne paraît pas. Les beefteacks disparaissent également et Calinette dit :

.« — Nous avons joliment bien fait de ne pas attendre « ce gros Auguste... il nous aurait fait jeûner longtemps!

« — Après tout, » dit Tambourinette, s'il ne vientpas « nous en serons quittes pour manger sa part. . Pourquoi « donne-t-il les coups de pied si profondément ! . . .

Isidore, qui écoutait les jeunes filles en souriant, avale un grand verre de Champagne, puis répond, en posant ses deux coudes sur la table :

« — Certainement, mes petites colombes, ce n'est pas « l'absence d'Auguste qui nous empêchera de déjeuner... « et il me semble que nous le prouvons assez bien de- « puis que nous sommes à table... mais il y a quelque « chose que nous ferons moins facilement sans lui...

c< — Quoi donc?

« — C'est de payer la carte du déjeuner!...

« — Comment... vous avez dit que vous aviez cent « vingt francs à déjeuner.

« — Et c'était la vérité; mais ces cent vingt francs, par « malheur, c'est Auguste qui les a, puisqu'il les avait « reçus hier au soir dune de ses clientes...

8G ALEXIS ET GEOHGINA

« Ah ! saperlotte... c'est lui qui a tout?

« — Absolument tout !

« — Et tu n'as pas d'argent, toi, petit Carambolage...

« — Pas un décime... pas même un sou étranger...

« — Ah! que c'est bête, ça... nous voilà bien alors...

« — Comment donc ferons-nous... Ahî mon Dieu, ce i qu'il vient de nous dire me donne déjà mal au ventre.

« — Allons ! allons!... calmez-vous... mes Andalouses. « Est-ce que vous avez jamais vu Isidore embarrassé ? Je « trouverai bien de l'argent quelque part... mais d'abord « continuons de déjeuner... et ne nous refusons rien, « parce qu'enfin quand il s'agira de payer, que l'addi- « tion soit plus où moins grosse, cela ne fera rien à l'af- « faire.

a — Tiens ! il a raison ! » dit Tambourinette, » ne nous « refusons rien... oh! je ne suis pas poltronne comme « Calinette moi.. . »

On continue de fêter le déjeuner qui peut à juste titrs passer pour un diner. La grande Calinette seule va moine bien, et, à chaque instant, elle dit à Isidore:

« — Eh ! petit, avez-vous trouvé un moyen pour avoir « de l'argent?...

« — Minute!... j'y pense... mais nous avons le temps,

« — Nous ne pouvons pas manger jusqu'à demain...

« — Peut-être... nous attendons un ami, cela motivera « la prolongation de notre séjour.

« — Il faudra toujours arriver au terrible quart « d'heure. ..

« — Attends, je crois que j'ai mon moyen !...

« — Ah! voyons.. .

« — Ecoutez-moi...

« — Attends, que j'allume une cigarette... Garçon, du « f e u ! . . . »

- demoiselles s'étaient mises à fumer comme le font maintenant toutes ces dames ou demoiselles qui mènent

joyeuse vie et tiennent à ressembler le plus possible à des Andalouses. Isidore reprend la parole:

<( — Nous avons fait la connaissance de deux cousines « riches et d'un âge mur... Toutes deux sont demoiselles, « Auguste est leur médecin; il a déjà guéri l'une d'elles.. « c'a m'a beaucoup étonné, mais enfin il l'a guérie en lui « faisant manger de tout ce qu'il aimait... ceci est une « nouvelle manière de pratiquer la médecine... qui a bien s son mérite...

« — Et tu vas envoyer chez ces vieilles filles de la part « d'Auguste pour leur demander de l'argent...

« — Tambourinette, tâche de me laisser parler sans « m'interrompre... je n'enverrai point chez ces personnes « de la part d'Auguste, attendu qne ce sont elles qui lui « ont remis hier cent vingt francs pour prix de ses visi- « tes. Mais nous avons l'oncle d'Auguste, un certain « M. Langlumot, provincial fort épais et qui fait la cour « à Tune des cousines... il est très-bien vu de ces dames... « auxquelles il a rendu quelques services... c'est de sa « part que je vais envoyer... j'inventerai une histoire... il « est dans un magasin... il veut faire des emplettes... il « n'a pas assez d'argent sur lui... les demoiselles de Ja « Grenouillère donneront en plein dans le panneau...

«—Comment les appelles-tu?... des Grenouilles?...

« — Pourvu cependant que notre oncle ne soit pas chez « les cousines quand j'y enverrai... Quelle heure est-il... « Calinette, il y a une pendule derrière vous...

« — Quatre heures et demie...

« — L'oncle ne va chez ces dames que de une heure « à deux ou le soir... Bah ! il n'y sera pas... et après tout, « qui ne risque rien, n'a rien... Holà ! garçon, une plume, (( de l'encre, du papier... j'ai une lettre à écrire... »

On apporte à Isidore ce qu'il demande, et il écrit aussiùt ce billet aux deux cousines:

« Gracieuses et tout aimables demoiselles, un accident

« imprévu m'arrive... j'ai fait des emplettes chez un a bijoutier... il me manquedeux centsfraûcs...je suis plus « près de chez vous que de chez moi... c'est pourquoi «j'envoie chez vous de préférence... veuillez remettre « cette somme à mon cocher, et ce soir, j'aurai le plaisir « de vous la rapporter en allant vous baiser les cinq doi gts « et le pouce.

« — Comment, les cinq doigts et le pouce... elles ont « donc six doigts aux mains, tes demoiselles...

« — Taisez-vous... ignorante... cette locution s'em- * ploie, elle est peut-être vicieuse, mais du moment que k cela se dit, cela suffit... Votre admirateur... Langlu- « mot. »

« Je ne mets point de paraphe pour qu'il ne m'accuse « pas d'avoir voulu contrefaire sa signature... mais les « cousines ne doivent point la connaître... voilà qui est « fait...

« — Et tu vas envoyer cela par un commissionnaire...

« — Pas si bête... des affaires comme cela, on les fait « soi-même...

« — Comment, tu porteras cette lettre toi-même... lu « vas donc te déguiser en Auvergnat?

« — Tambourinette, le Champagne frappé t'ôte de tes <( moyens... Laissez-moi conduire ma barque... Garçon... «y a-t-il près d'ici un cabriolet... un milord ou un « coupé...

a — Il y en a en face, monsieur.

« — Très-bien, alors je pars... il faut que j'aille savoir « ce qu'est devenu notre ami dont l'absence commence « à nous causer de l'inquiétude... Je vous confie ces da- « mes, garçon, veillez à ce qu'elles ne manquent de « rien !... »

Le garçon ne semble pas très-satisfait de voir s'élo le jeune homme, après une consommation aussi considérable, mais les deux daines restant, il ne peut rien

:I:re. Caliaette et Tambourinette semblent aussi fort contrariées en voyant partir Isidore; celui-ci leur fait des cignes qui les obligent au silence, et reprend tout haut : a — Ne vous impatientez pas, mes petites chattes... je : serai bientôt de retour... Commaudez le dessert et ne a vous privez de rien... Tambourinette, tu aimes le maie rasquin. . fais-en venir... je lui dirai deux mots à mon o retour. »

Et le petit jeune homme sort vivement de chez le traiteur.

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