‹ Alexis et GeorginaChapitre 7 sur 20 · INF. PARTIE D F. A U · texte numérisé non relu

INF. PARTIE D F. A U

Il est une heure de l'après-midi, le cabinet du capitaliste Duhautcours et encombré d'agents de change, de courtiers, d'hommes d'affaires, de négociants, de spéculateurs qui tous viennent ou solliciter l'entremise du millionnaire, ou prendre ses ordres pour la Bourse, ou lui faire des offres de services, ou lui proposer d'entrer dans quelque nouvelle spéculation.

La confiance que l'on a en Duhautcours est si grande que c'est à qui lui offrira des fonds, ou obtiendra sa participation dans une affaire. On entend de tous cotes des voix qui lui crient :

« — Monsieur Duhautcours, voulez- vous entrer dan? « l'opération dont je vous ai parlé... Si vous vouliez « y mettre seulement cinquante mille francs, moi « j'en mets deux cent mille... tant j'ai confiance en « votre bonheur...

n — Mon cher Duhautcours, prenez-vous des actions « du nouveau chemin de fer... Si vous en prenez, j'en «prends... je me fie à votre chance...

« — Duhautcours, aurons-nous de la baisse ou de la a hausse à la Bourse, aujourd'hui?... Je m'en rappor- « terai à ce que vous me direz, et j'achèterai ou je vente drai en conséquence... car vous ne vous trompez ja- « mais, vous.

« — Oh ! quel homme heureux...

« — Dites donc, messieurs, quel homme profond... il «devine d'un coup d'œil toutes les positions... Oh! il y « a plus que du bonheur dans son fait... Vous direz a ce que vous voudrez, mais pour devenir millionnaire, « il faut une forte tète, des capacités, du talent, de l'es- « prit...

« — Et d'ailleurs! » dit à demi-voix un quart d'agent de change à un de ses voisins... « on n'aurait pas tout « cela que les millions vous le donneraient.

« — Voyons, Duhautcours, combien avez-vous gagné « hier sur le Crédit mobilier... au moins trois cent mille « francs, n'est-ce pas?... hein... il sourit... il ne veut pas « répondre...

« — Il trouve que cela n'en vaut pas la peine... trois « cent mille francs! qu'est-ce que cela pour lui !...

« - Prenez moi des Béziers... prenez-moi du Grandit Central, je suis sûr qu'alors ils remonteront... »

A tout cela Duhautcours répond avec cet air de protection de l'homme qui ne voit autour de lui que des adulateurs et dont toutes les paroles sont écoutées comme des arrêts de la fortune.

Mais la foule commence à s'éclaircir parce que c'est l'heure de la Bourse. Duhautcours lui-même se dispose à s'y rendre, lorsqu'un domestique entre et lui dit bas :

« — Monsieur Franville est là qui désirerait parler un « moment à monsieur...

« — Faites-le passer dans ma bibliothèque... qu'il at- « tende... je vais y aller. »

L'homme riche cause encore quelques instants avec les personnes restées dans son cabinet, puis il leur donne lez-vous à la Bourse et les congédie. Bientôt il est près de son ancienne connaissance.

« — Pardon, » dit Franville, « je vous ai dérange, « mais j'ai quelque chose à vous apprendre... je crois

d avoir retrouvé la trace de notre jeune homme... j'ai « pensé que vous seriez bien aise de savoir cela...

« —Ah! vous croyez... mais vous n'êtes pas encore «certain! » répond Duhautcours d'un air assez froid. « Eh bien, voyons, qu'avez-vous appris?

« — Hier au soir, par hasard et contre mon habitude « j'étais entré dans un café près de la porte Saint-Martin ; « on jouait au billard dans une salle du fond et je m'a- « musais à regarder jouer. C'étaient des jeunes gens qui « tenaient le billard et l'un deux sur un coup difficile « dit à l'autre : Tu ne feras jamais ce carambolage-là...

« — Je te parie que si...

« — Moi je te parie que non... il est par trop difficile « et je ne connais qu'un homme capable de le faire...

« — Qui donc?

« — Eh parbleu, celui qui jouait si bien, que nous « l'avions surnommé marquis du Carambolage.,.

« — Ah ! oui... je me rappelle.. . Isidore Dubois !...

« Lorsque j'entendis prononcer ces deux noms: Isidore « Dubois, vous devez penser si je prêtai l'oreille, mais « les jeunes gens continuèrent leur partie sans en dire « davantage sur ce sujet, j'attendis qu'ils eussent fini, car « le billard absorbait toute leur attention, ils ne m'au- « raient pas bien répondu. Enfin, ils quittent le jeu et « sortent du café, alors je les aborde en leur disant : « Excusez-moi, messieurs, mais vous avez parlé tout a « l'heure d'une personne qui se nomme Isidore Dubois, « et depuis très-longtemps je cherche un jeune homme « qui porte ce nom-là, vous me rendriez un véritable « service si vous pouviez me dire où je pourrais trouver « celui dont vous parliez...

« — Les deux jeunes gens, qui du reste avaient l'air

d'assez bons enfants, me regardaient d'un air indécis. « Je me hâtai d'ajouter :

« — Messieurs, si cet Isidore Dubois est de vos amis.

« et s'il est celui que je désire trouver, je puis vous cer- « tifierque je le cherche pour lui aunoncer des choses qui « lui seront très-agréables, et qui changeront son sort « de la manière la plus heureuse... enfin regardez-moi « bien, messieurs, je suis un ancien militaire... je vous « donne ma parole d'honneur que je ne suis point un « créancier...

« — Les jeunes gens me regardent fixement puis l'un « deux me dit :

« — Nous vous croyons, mais malheureusement nous « ne pouvons pas vous donner de grands renseignements «sur la personne dont nous parlions tout à l'heure; « depuis longtemps nous l'avons perdue de vue...

« — Pardon, messieurs, mais son âge d'abord?

« — Vingt et un ans, peut-être vingt-deux ou vingt- « trois... nous ne savons pas au juste.

« — Celui que je cherche est dans sa vingt et unième « année...

« — Il est possible qu'il n'ait que cela... il est petit, « mais assez gentil garçon... spirituel et très-bambo- « cheur... nous vous en prévenons...

« — Cela se rapporte bien à ce qu'on m'en a déjà dit.

ce — Il avait pour intime ami un certain Auguste...

« — Craquet sans doute... un certain Craquet?

« — Nous n'avons jamais entendu prononcer ce nom- « là... Isidore est de première force au billard, aussi l'ace t-on surnommé marquis du Carambolage.

« — Fort bien et son adresse?

« — Nous ne l'avons jamais sue. Ne pensant qu'à « s'amuser, mais sans cesse poursuivi par des créanciers, « il ne restait pas longtemps dans la même demeure... ce tout ce que je puis vous dire, c'est que l'ayant rencon- « tréily a... deux mois environ, je lui demandai le nom de ce son hôtel et il me répondit en riant : ce Mon ami , mon « hôtel c'est ma blanchisseuse de fin... j'ai reçu fhospi-

« talité de cette industrielle, alors que je ne savais où « reposer ma tête... mise à prix par mes créanciers.

« — Et l'adresse de cette blanchisseuse...

a. — Ah ! ma foi, je ne jugeai pas à propos de la lui de- « mander. Voilà tout ce que nous savons...

« En ce moment l'autre jeune homme prit la parole et « ajouta : « — Moi je puis vous dire du plus que j'ai « aperçu Isidore il n'y a pas plus de huit à dix jours, il « était en calèche découverte avec deux messieurs ; sa « toilette était fort soignée, fort élégante, tout semblait « annoncer que la fortune lui était devenue favorable, « et franchement, quand on va se promener en calèche, « il n'est pas probable qu'on loge toujours chez sa blan- « chisseuse de fin... voilà ce que je me suis dit, et ce « que je vous soumets. Maintenant vous en savez autant « que nous. Monsieur, nous avons l'honneur de vous « saluer.

« Là-dessus les deux jeunes gens me quittèrent, non « sans que je les eusse encore remerciés de leurs « gnements. Voilà ce que j'ai appris sur cet Isidore Duce bois. Je sais bien qu'on peut porter ces deux nou< et « ne pas être celui que nous cherchons. Cependant tant « de rapports s'y trouvent que j'ai bonne espérance... « quelque chose me dit que c'est bien le fils d'Adèle... « le vôtre dont ces jeunes gens parlaient.

« — Si c'est lui en effet, » dit Duhautcours en secouant la tète, « je vois que ce monsieur est un très mauvais «sujet, qu'il mène une affreuse conduite... toujours tra- « que par des créanciers... obligé d< lugier chez

a une blanchisseuse, cela promet...

« — Eh mon Dieu!... songez donc qu'il n'a pas vingt « et un ans... il est bambocheur, il aime le plaisir... ce « sont des défauts excusables chez un jeune homme qui « ne se connaît pas de famille, qui ne tient à rien... qu «jn'a jamais eu l'amitié d'une mère pour lui redoniur

« du cœur et de bons conseils, enfin... est-ce que parce

qu'il a fait des folies, vous voulez maintenant renonce cer à lui tendre la main?

« — Non... non... je ne dis pas cela... mais com- « ment espérez- vous le découvrir sur de si faibles in- « dices...

« — Oh! j'en sais assez! j'irai chez toutes lesblanchis- « seuses de fin de Paris... j'ai bien été chez tous les rae- « nuisiersl ce ne sera pas plus long!.. .

«—Après tout!... » dit Duhautcours en se balançant sur son fauteuil, « si de ce jeune homme. . je «ne puis faire quelque chose... de bien bon... «j'ai du moins un dédommagement avec mon fils... « mon Armand... Ah! j'ai le droit d'en être fier de ce- « lui-là... à douze ans, il remporte déjà des prix de grec, « de composition latine... de vers français... c'est une de « ces organisations rares qui n'apparaissent que de loin « à loin... aussi ses maîtres en sont fous... je suis allé il « y a trois jours le voir à son collège, à Choisy-le-Roi. « tous ses professeurs m'ont dit : « Monsieur, il y a dans « votre fils ce qui annonce un génie, un homme qui doit « faire parler de lui... il apprend tout ce qu'il veut et « son amour pour l'étude est presque une passion.

« — Tant mieux, » dit Franville, « tout cela est très- « bien ; que vous soyez orgueilleux de votre jeune Ar- « mand, je le conçois... et je ne doute pas qu'il ne réa- « lise un jour toutes vos espérances, mais ce n'est pas « une raison pour que le fils d'Adèle.;, qui est bien votre « enfant aussi, n'obtienne pas une petite place dans « votre cœur...

« — Nous verrons ce que nous pourrons en faire... « mais vous conviendrez que les renseignements que « vous avez obtenus sur lui- ne sont rien moins que sa- « tisfanantsî...

« — Est-ce qu'il faut se fier à des: on dit! quand

« nous tiendrons notre jeune homme, nous le ramène- « rons dans le bon chemin.

« — Oui, » reprend Duhautcours, qui semble ne plus écouter le vieux militaire. « Oui... mon Armand pourra « arrivera tout... une immense fortune... un physique « fort agréable... car il est très-bien de figure... de l'es. « prit comme un démon... une instruction profonde!... « avec tous ces avantages, on peut arriver où l'on veut, « qui sait... il sera peut-être ministre un jour!

« — Est-ce que vous croyez que l'on est bien heureux .< quand on est ministre ?...

c< — Je crois... que c'est toujours une belle chose d'ob- « tenir une des premières places dans le gouvernement... « d'être considéré... de commander aux autres!... Ah: « vous ne comprenez pas cela vous...

« — Il est vrai que je n'ai jamais été ambitieux. Si «j'avais eu des enfants, j'aurais désiré qu'ils fussent ((heureux selon leurs goûts; voilà tout, ensuite s'ils « avaient voulu apprendre trop de choses a la fois, j'au- « rai craint que cela ne nuisit à leur santé...

— J'ai eu soin de recommander aux maîtres de mon « fils de ne point trop le fatiguer... je les ai même priés « de le mener souvent en promenade, en cavalcade, afin « de le distraire un peu de ses études...

« — Vous avez très-bien fait.

« — Mais Armand a une santé de fer, le travail est « pour lui un plaisir et rien ne le fatigue... Hélas! ma « iille aussi avait une belle santé... et sans ce malheu- « reux désir d'être pale... elle serait encore près de « moi ! »

En ce moment un valet entre dans la bibliothèque, place plusieurs lettres devant Duhautcours en disant : « le courrier de monsieur. » Puis se retire.

Le banquier regarde d'abord les lettres avec indiiïerence, en murmurant :

« — Je lirai cela plus tard... à mon retour de la « Bourse... Je n'ai pas le temps maintenant. »

Cependant il y a une grande lettre cachetée de noir qui attire ses regards sans qu'il puisse bien se rendre compte de l'impression qu'elle lui fait éprouver, il se décide à la prendre en la séparant des autres et jette les yeux sur l'adresse.

« — Voilà qui annonce la mort de quelqu'un! » dit Franville en apercevant le grand cachet noir...

a — Oui... peut-être... ce n'est pas une lettre de faire « part cependant... ce n'est point un imprimé... »

Examinant plus attentivement la lettre, Duhautcours s'écrie tout à coup :

a — Choisy-le-Roi... cette lettre vient de Choisy-le- « Roi!... »

Et une pâleur effrayante couvre son visage.

« — Eh bien... qu'avez-vous donc? » dit Franville, «qui vous fait pâlir ainsi?...

« — Choisy-le-Roy... c'est là qu'est mon fils...

« — Eh bien, quelque chef du collège sera mort et « voilà pourquoi on cachette la lettre de noir... que vou- « lez-vous donc qui soit arrivé à votre fils que vous « avez vu il y a trois jours, et qui a une santé de fer... « vous le disiez vous-même tout à l'heure...

« — Ah! c'est vrai... vous me rassurez, Franville, « vous avez raison... je ne sais pourquoi le timbre de « cette ville m'avait frappé au cœur... commo vous « dites... c'est quelqu'un du collège qui sera mort et on « croit devoir m'en faire part... »

En disant cela Duhautcours brise le cachet, jette l'enveloppe, et ouvre la lettre tout cela d'une main tremblante, quoiqu'il s'efforce de se remettre de son émotion.

Mais à peine a-t-il lu quelques mots que ses traits se décomposent, ses yeux suivent avec terreur chaque il. 6

ligne... il bégaye des mots que l'on ne peut entendre, puis enfin le papier lui tombe des mains et lui-môme se renverse sans connaissance sur son fauteuil, en murmurant :

« — Mort... ô mon Dieu!... mort!... mon fils est « mort!...

« — Allons! cela n'est pas possible ! » s'écrie Franville, « vous avez mal lu, la crainte vous a fait voir ce « qui ne peut pas être !... »

Et ramassant la lettre, l'ancien militaire lit rapidement :

« Monsieur, c'est avec la plus vive douleur, avec le « désespoir dans le cœur que nous prenons la plume « pour vous apprendre un événement bien fatal... ras- « semblez tout votre courage, monsieur, vous en avez « besoin pour supporter un tel coup... votre fils, votre « cher Armand... nous n'osons achever... mais nous « allons vous tracer le récit des faits et vous verrez que « nous ne sommes coupables ni d'imprudence, ni de « négligence !... Hier après le dîner, et dans le but de « procurer un peu de délassement, de distraction aux « élèves et surtout à votre fils, nous proposâmes une « promenade dans la campagne. Mais votre fils qui « aime beaucoup à aller sur l'eau s'écria : « Ce serait « bien plus amusant de louer des bateaux et de se pro- « mener sur la rivière... moije sais conduire un bateau, « vous verrez comme je manie bien les avirons.

« Nous vîmes que cela ferait taut de plaisir à votre « fils de faire cette partie d'eau, que nous ne crûmes « pas devoir nous y opposer. Quinze élèves sortaient et « avec eux deux professeurs dont la prudence et Le zèle « nous sont connus. On loua deui bateaux qui pouci vaient contenir sans danger douze personnes chacun, el « comme ils n'étaient en tout que dix-sept, vous voyez « que les bateaux n'étaient pas trop ch. \ peine

h sur l'eau, le jeune Armand se saisit des rames et se « met a conduire l'embarcation dans laquelle étaient « avec lui six de ses camarades et un des professeurs. « Pendant quelque temps la promenade fut charmante, a mais, eu tournant une petite île, monsieur votre fds « laissa tomber à l'eau un des environs... il se pencha « vivement pour le rattraper et, dans ce mouvement a trop prompt, perdit L'équilibre et tomba dans la a rivière. Les élèves poussent des cris de détresse, le « professeur se jette à l'eau pour essayer de sauver votre « fils... par une circonstance fatale un bateau a vapeur « arrivait en ce moment, et se dirigeait justement sur « la légère embarcation de laquelle ce malheureux u enfant était tombé... c'est à cette rencontre inatten- « due qu'il faut attribuer la porte du jeune Armand... « Avait-il passé sous le bateau à vapeur... s'y était « il accroché... en vain les deux professeurs et deux a élèves nagèrent longtemps... ils revinrent épuisés au « rivage... et ce n'est que trois heures plus tard que l'on « put retrouver le corps inanimé de votre fils. Nous « vous le répétons, monsieur, nous ne sommes pas « coupables... la fatalité... et ce malheureux bateau « a vapeur... voilà les causes de la perte de ce cher ence fant que nous regrettons comme s'il eut été notre fils ! »

Franville demeure quelques instants atterré par la lecture de cette lettre, puis enfin s'apercevant que Duhautcours est toujours sans connaissance, il sonne, il appelle, en demandant du secours.

Les domestiques accourent et s'empressent autour de leur maître.

» — lia perdu son fils, » leur dit Franville, « c'est « la douleur, le désespoir qui l'ont mis dans cet état... « secourez-le..', faites venir un médecin... quant à moi, a je vais lui en chercher un autre... le seul qui puisse • maintenant adoucir un peu ses regrets. »

Et le vieux militaire s'éloigne vivement en se disant:

« — C'est à présent qu'il faut à tout prix que je re- « trouve son autre fils 1 »

Page 1