CHAPITRE DEUXIÈME
deux fois plus qu'à la maison : c'est une preuve que l'air de la mer me fait du bien ; je n'ai plus de ces petits clous que j'avais à Namur. Les gens de l'équipage sont tous très gentils et complaisants.
Rien de particulier aujourd'hui, sauf qu'il fait assez chaud, 19° à l'ombre, à 1 1 heures du matin. On ne rencontre aucun navire. J'ai fait cadeau de mon chapeau à un nègre, qui en a été fort content"; ensuite il l'a essayé et l'a passé à ses camarades qui l'ont également mis sur la tête, spectacle bien désopilant que nous regardions en nous tenant les côtes.
Vendredi, 8 mai. — A 1 1 heures du matin, on commence à voir les côtes d'Afrique qui se dessinent dans le lointain. A i heure, nous entrons dans le détroit de Gibraltar ; on voit plusieurs caps, entre autres le Trafalgar et le Tarifa. Il fait un temps magnifique.
Mon chien Slip vient d'avoir le mal de mer,
Docquier et moi ne l'aA'ons pas encore eu. Depuis hier j'ai changé de cabine parce qu'il faisait trop chaud dans celle où je me trouvais, et qu'on y était trop prè» de la machine, dont le bruit est assourdissant. J'habite donc la cabine N° 3 avec Docquier, lit N° 5. L'aprèsmidi, nous avons tué le temps à lire des journaux français achetés à Lisbonne et parlant des grevés-Belges. J'espère qu'on exagère encore beaucoup.
• Nous nous sommes ensuite amusés à regarder des nègres qui se rasaient mutuellement la têtej il ne leur restait plus aucun cheveu.
Le vent nous étant favorable, on a hissé toutes les voiles : manœuvres très curieuses. Nous avons donc tout pour nous : le vent et les flots, preuve que l'expédition arrivera à bon port et fera de la besogne. Vous n'avez donc rien à craindre pour moi, je saurai me lirer adroitement de tout. Q.ue la mer est belle, vue le soir et surtout quand elle est phosphorescente !
Le restant de la soirée j'ai joué aux dominos avec des passagers jusqu'à 1 1 heures. Le matin, j'ai pris un bain froid qui m'a fait énormément de bien.
Latitude, 35o58'N. ; Longitude, 5057' E. ; Vitesse, 27g sml.
38 ALEXIS VRITIIOFF.
Samedi, 0 mai. — Voilà 8 jours qu'on est sur mer ; le temps commence à paraître plus court ; en Afrique surtout, le temps passera vite, car on travaillera beaucoup. J'ai déjà le pied marin depuis longtemps.
Nous avons mangé, les camarades et moi, du bœuf fumé, qui est excellent, et bu quelques bouteilles devin. Il fait beau, mais le temps est assez froid, les vagues sont très fortes, et malgré le temps calme, elles passent sur le pont; il est vrai que la Méditerranée est très capricieuse, et l'on redoute surtout les vents d'Afrique. Mais avec un navire comme le nôtre, il n'y a rien à craindre; pour le moment, il marche à toute vapeur et à toutes voiles. C'est très gai de voir couler l'eau dans les corridors, qui sont ainsi changés en petites rivières.
Le chien est tout à fait remis. Je vous prie donc de faire dire à M. B. par Edouard ou Gustave que son Shp est très fidèle et ne me quitte pas un instant ; veuillez le remercier pour moi et lui présenter mes amitiés.
Latitude, "36"37' N. ; Longitude, o^ig' E. ; Vitesse, 297 sml.
Je crois que je dormirai cette nuit, mieux encore que les autres, car on sera bien bercé. Le soir nous avons joué à l'écarté.
Nous ne prenons que de bonne bière allemande.
Dimanche, 10 mai. — J'ai bien déjeuné avec de la soupe au lait. Tous les matins à 8 heures, on a un véritable dîner. Il y a sur le navire plus de cinquante hirondelles, qui sont exténuées de fatigue et de faim ; on les prend à la main, et je viens d'en trouver une qui est morte. Je lui ai coupé les ailes et la queue, que je conserve comme souvenir. Le temps est sombre pour le moment ; il pleut très fort, et le vent est froid. Nous en profitons pour écrire dans notre cabine.
L'après-midi, le soleil s'est montré et les nuages ont disparu. Il fait même magnifique, 190 à l'ombre. Nous voyons des moules à la surface des eaux ; c'est la première fois que ce fait se présente depuis notre départ de Rotterdam.
Latitude, 32O4' N. ; Longitude, 6"2' E. ; Vitesse, 272 sml.
Lundi, 11 mai. — Il fait un temps détestable ; le vent est violent, et il pleut par torrents. Pas moyen d'aller sur le pont. Nous serons à Naples probablement demain matin. Nous avons donc gagné un jour et une nuit. C'est un véritable plaisir que de voir le bateau s'enfoncer dans les flots et puis reparaître à la surface des eaux. La mer est plus mauvaise que samedi dernier. En somme, c'est une petite tempête que je suis heureu.x de contempler. Docquier est couché et Renier a peur, car à 3 heures après midi, nous avons essuyé un sirocco, vent très dangereux venant d'Afrique ; moi, j'étais très tranquille, car le bateau se soutenait admirablement bien. Maintenant la partie dangereuse de la Méditerranée est passée ; on n'en est pas fâché du tout.
Latitude, 39^44' N. ; Longitude, ii°3i' E. ; Vitesse, 279 sml.
Nous pourrions arriver à Naples ce jour à i i heures du soir, mais pour que l'on puisse dormir tranquille et qu'on ne soit pas trop ballotté, le navire marche à petite vapeur. Nous serons à Naples à la pointe du jour. Je n'ai pas encore eu le mal de mer.
Mardi, 12 mai — Je suis à Naples. Nous sommes entrés au port à 6 heures du matin. Depuis 4 heures je suis sur le pont, et pour le moment, nous nous préparons à aller à la recherche de M. Jacques et visiter la ville.
Quand vous m'écrirez, veuillez adresser la lettre à M. Al. Vritholî, expédition antiesclavagiste belge, par Zanzibar et Bagamoyo (Afrique).
Je vous embrasse tous de tout cœur... Bien des choses des camarades Docquier et Renier à la famille.
J'ai reçu votre lettre qui m'a fait énormément de plaisir. Je vois avec bonheur que vous vous portez tous bien. Soyez tranquille, je mettrai vos conseils en pratique. M. Jacques arrivera probablement tantôt.
Nous devons quitter Naples le soir à 7 heures. Je ne saurais donc plus avoir de vos nouvelles avant Zanzibar, et il sera bon de mettre sur les correspondances que vous m'adresserez la mention : prière de faire suivre.