CHAPITRE TROISIÈME. 6l
qu'après avoir averti les passagers au moins quatre heures à l'avance.
Il est 2^ heures lorsque nous quittons Zanzibar, et 0.5% heures, nous arrivons à Bagamoyo. Pas moyen d'aller à terre aujourd'hui. Belle avance de nous faire tant presser. Nous passerons donc encore une dernière nuit en mer.
Mercredi, 10 juin. — Nous avons quitté le navire à deux heures, après que tous nos bagages ont été débarqués. Nous sommes allés ensuite à la mission du Saint- Esprit, où nous avons été très bien reçus et où nous avons logé.
Jeudi, 11 juin. — J'ai passé la journée aujourd'hui à faire déposer tous les bagages à la douane et à les faire transporter dans une grande remise. Ce sont les nègres qui font cette besogne, et il faut les faire marcher à la baguette. Ces malheureux, pour transporter des caisses de 3o kg. sur un parcours de 2 5 minutes, ne reçoivent que 4 pesas, c'est-à-dire 12 centimes. Est-ce croyable? C'est autrement meilleur marché qu'en Europe, n'est-ce pas ? Il est vrai que ces portefaix sont très nombreux ; on en trouve autant qu'on en désire.
Nous avons encore logé à la mission, qui possède un immense jardin, où nous pouvons nous promener agréablement. Nous sommes fatigués de manger des oranges, tant elles sont communes ici.
Vendredi, 12 juin, et jours suivants. — Ayant avec nous 100 fusils, il a fallu les déballer, les remonter et les faire nettoyer par des soldats à notre service. Comme nous ne partirons qu'au commencement de juillet, nous serons installés sur la grande place de Bagamoyo, ville qui compte 3o,ooo habitants. Nous louons le premier étage d'une maison appartenant à Sewa-Adji, lequel doit nous fournir les soldats et les porteurs de notre caravane. Nous sommes très bien logés : nous avons une grande chambre à coucher pour trois, nous y avons placé chacun notre lit de campagne, qui est excellent, et une moustiquaire pour nous préserver des moustiques, sorte de cousins dont la piqûre est douloureuse.
Je suis allé à la chasse et j'ai été assez adroit pour tuer cinq tourterelles.
Le capitaine Jacques est content de mon bon appétit et de ma bonne humeur. Nous avons la vie facile. Nous avons à notre service chacun un petit domestique ou groom, nègre de i6 à i8 ans, très fort et dévoué, qui nous accompagne quand nous sortons, qui nous sert à table, qui remet notre lit et arrange la chambre à coucher, qui bourre notre pipe et allume l'allumette. Enfin, nous sommes comme des princes. Les noirs se font un honneur de servir les blancs.
Nous avons deux cuisiniers et un bon interprète, car la langue que l'on parle est le kisu'ahili. Cette langue n'est pas la même que dans l'Etat indépendant du Congo, mais, en causant, on apprend facilement les langues indigènes. Nous parlons avec nos^roo;725,qui nous suivront jusqu'au Tanganika. A l'occasion, ils porteront notre fusil et nos cartouches, ce qui nous débarrassera d'un grand poids, surtout par les chaleurs tropicales. Les étapes ne seront ni trop exagérées ni trop fatigantes. La première sera de 2 h.]4, la seconde de 4 heures, la troisième de 5 h. ^, et ainsi de suite. Il en est peu qui atteindront 8 ou 10 lieues. Du reste, nous aurons un âne avec nous, et lorsque nous serons fatigués, nous grimperons dessus. •
Le trajet comprend trois parties :
De Bagamoyo à Tabora.
De Tabora à Karéma, De Karéma à Mpala.
Je vous ferai connaître plus tard les localités par où nous serons passés, car pour le moment je les ignore moi-même.
Lorsque vous recevrez cette lettre, Je serai déjà en route, attendu que nous quitterons probablement Bagamoyo le 2 juillet. La malle qui vous portera ma lettre part le 2 5 juin. Depuis Aden, je n'ai plus eu l'occasion d'écrire, par suite du manque de notes et de timbres. J'écrirai encore en quittant Bagamoyo. J'oubliais de dire que je liai pas eu du tout le mal de mer, ni de fièvre, ni aucune indisposition, ce qui est de bon augure. Il est
Route de Suez à Aden et Zanzibar.
64 ALEXIS VRITIIOFF.
vrai que je mange bien. Nous avons une cuisine tout européenne, et, comme boisson, du vin mélangé d'eau.
Nous avons même mangé de la salade que nous avons eue à la mission. Il n'y a que là qu'on en trouve encore; elle y est très rare, car elle ne pousse que pendant six mois. Pour le moment, c'est l'hiver, ce qui ne nous empêche pas de transpirer, chose excellente, du reste, pour éviter la fièvre. L'hiver à Bagamoyo vaut un fort été belge. C'est un véritable plaisir d'avoir chaud toute la journée et surtout toute l'année. Les nuits ne sont pas aussi froides qu'on veut bien le dire. Le soir, il fait bon. Néanmoins, on prend beaucoup de précautions.
Le capitaine Jacques nous a quittés deux fois pour plusieurs jours. 11 a dû se rendre à Dai-es-Salam, chez le gouverneur, ensuite à Zanzibar. Une dépêche de l'empereur d'Allemagne est arrivée donnant l'ordre aux autorités de Bagamoyo de nous faire donner, le plus tôt possible, autant de porteurs et de soldats que nous le désirons, et de rendre tous les services possibles à l'expédition antiesclavagiste belge. Les Allemands bisquent, car ils préparaient en ce moment plusieurs expéditions, et voilà que nous passons avant eux ! Une de ces expéditions, qui doit compter 6000 porteurs, se disposait à nous devancer, mais ne pourra quitter avant le mois de décembre.
Bagamoyo. — Bagamoyo est une ville plus jolie que Zanzibar, et presque aussi grande. Elle renferme deux quartiers : le quartier indien et le quartier indigène ou nègre. La végétation y est magnifique ; les poulets, comme dans toute l'Afrique, sont abondants. Ils valent à peu près 40 centimes ou 1 3 pesas, comme l'on compte ici. Le pesa vaut 3 centimes ; la roupie, 64 pesas ou plutôt de 60 à 64, car le cours varie. Ordinairement la roupie vaut i fr. 80.
De notre quartier, nous avons vue sur la mer et sur tous les points de la ville. En ce moment, nous somiiies donc en villégiature. Pour la route, nous avons chacun un filtre, et l'on ne fera halte que dans les endroits où l'eau est abondante. Pour la faim, on a des vivres en con-