VII, — ETUDE EXPÉRIMENTALE DE L'ATTENTION
Direction et attention
Essayons maintenant de scruter cette connexité bien vue également par Binet, mais non encore assez expliquée, de la direction psychique et de l'attention. Relevons d’abord dans L’Année Psychologique de 1894 (22- 28), à propos du mode d'éveil des souvenirs, un alinéa très important. Nous avons déjà vu combien les tests
de mémoire sont révélateurs de direction et d’orientation psychiques. Nous savons aussi combien l’analysc de la mémoire et celle de l’attention présentent de points communs. Voici ce qu’ajoute Binet :
« En résumé, d’après ce qui précède, lès moyens employés pour se souvenir sont les suivants : 1° persistance de mots comme sons dans l’audition interne; 2° éveil de mots par analogies avec d’autres mots présent: à l'esprit; 3° éveil de mots par association de contiguité; 4° éveil spontané de mots qui ne se rattachent à rien. Enfin 5°, et ce dernier procédé ne paraît pas spécial maïs général et impliqué à quelque degré par tous les autres, direction de l'attention et de la volonté de se rappeler, vers l’expérience qui vient d’avoir lieu.
« Nous avons, de cette expérience, une idée d’ensemble, idée très vague puisque les mots appris n'ont parfois entre cux aucune analogie de sens; mais tous #£e mots ont ce caractère commun de faire partie d’une méme expérience, d'avoir été appris ensemble, d’avnir été prononcés par une seule et même personne. Ils forment
190 ALFRED BINET j
un tout ef nous sommes capables de fixer notre attention sur ce tout. Dès que l'attention est fixée, des mols se réveillent dans notre esprit et nous reconnaissons, par un jugement rapide, que ces mots faisaient parte de l'expérience ou n’en faisaient pas partie. Voilà, à peu près, d’après le témoignage de diverses personnes. comment la reproduction de mémoire s'exécute; il semble bien que la direction de l'attention en est la condition primordiale »,
Nous nous sommes permis de souligner les passages essentiels afin de faciliter nos commentaires. Binet fait allusion ici à un phénomène extrêmement curieux et que chacun de nous peut facilement observer en lui-méme. Le faisceau des souvenirs, comparé par lui à un filet ou ‘un réseau d'autant plus solide que les points d’attache sont plüs nombreux, ne se dégage que rarement d'un seul coup. C’est plutôt grâce à un aspect parfois inattendu semble-t-il, mais préparé sans doute par l’activité subconsciente, que nous pouvons retrouver l’ensemble des souvenirs. Les émotions, un parfum, une phrase musicale, une image mentale ou le retour au lieu de la scène qui semble oubliée, jouent aussi un grand rôle. Ceci pourrait indiquer, une fois de plus, que la direction, sous sa forme évocatrice et rétrospective, naît bien dés conditions spéciales de la perception primitive et lui reste indissolublement attachée dans le subconscient. Les procédés mnémotechniques essaient de réaliser artificiellement cette condition. Remarquons, une fois de plus, que l'évocation se fait souvent par le cadre du souvenir et d’une manière en quelque sorte périphérique qui rappelle encore la valeur primordiale de ce conditionnement “PES et montre le rôle de l'attention.
Précisons par un exemple. Le général T. sous les ordres duquel j'ai eu l’honneur de servir directement el longtemps pendant la guerre alors qu'il commandait l'un de nos plus glorieux corps d'armée, m'avait sou-
vent étonné par la puissance de sa mémoire. À 20 ans de distance, en pleine bataille et dans un bois de Picardie, il retrouve le colonel M... qui commande un régiment de zouaves et lui dit : « Je vous revois très bien à l'Ecole de Guerre où vous étiez à telle époque. Dans telle circonstance, vous avez dit et fait telle chose, au cours de tel exercice que je dirigeais ». Le colonel avoue qu’il l'avait oublié mais acquiesce. C’est ici que nous distinguons le coefficient individuel de la direction. Comment expliquér que le souvenir d’un acte intéressant également deux hommes, soit oublié de l’un et reste vivant chez l’autre ? On peut dire que le général, par la lecture de son ordre de bataille, s'attendait à trouver le colonel ce jour-là. Mais le colonel, de son côté, savait, depuis quelques jours, qu'il faisait partie du 31° Corps commandé par le général T. Les chances de prévision étaient donc égales de part et d’autre.
Nous Savons que le général T., d’après ce qu'il nous a dit lui-même, s’est toujours méthodiquement entraîné à cultiver sa mémoire. En somme, il disciplinait sa direction par l'attention. [il gardait fidèlement l’image photographique de chacun de ses officiers-élèves à l’Ecole de guerre et il encadraïit, en quelque sorte, cette image mentale dans une scène vécue au cours de Isquelle l'officier avait joué un rôle de premier plan. Ajoutons enfin que le général T. déclare souvent ne s'attacher à retenir qu’une certaine catégorie de faits. Ceci montre bien la triple collaboration dynamique et non point passive (c'est capital à notre sens) de la mémorisation, de l’attention et de la direction, Celle-c: nous paraît aussi proche parente du jugement instinctif ou subconscient.