‹ Alfred Binet et son œuvreChapitre 3 sur 55 · IT. — BINET À LA SORBONNE · texte numérisé non relu

IT. — BINET À LA SORBONNE

Cette vie paisible de Meudon, M. Gley, devenu le cousin par alliance d'Alfred Binet, nous l’a décrite, non sans émotion, dans une lettre inédite dont nous lui sommes reconnaissant : « Vivant en reclus volontaire entre sa femme et ses deux filles, ne s’occupant que de ses études, indifférent à toute vie mondaine, insouciant de toutes relations utiles ou profitables, le travail seul l’intéressail. Jamais il n’accepta ni ne rechercha (sauf une candidature à la succession de Ribot, su Collège de France, candidature soutenue par le physiologiste Marey dont il employait les appareils ingénieux, et par quelques amis qui le considéraient déjà comme le représentant le plus qualifié de la psycholôgïé positive en France) aucun emploi lucratif. Une fortune modeste et son goût de retraite lui rendirent possible cette existence tout entière consacrée à la recherche. Et c’est ce qui explique la somme énorme de travail qu’il a fournie. La facilité qu'il avait n'aurait pas suffi s’il avait eu des charges d’enseignement, une occupation quelconque et des obligations mondaines ». |

Citons encore un autre bon témoin de sa vie et de son œuvre, M. le docteur Th. Simon. Il nous explique le grand événement qui décida de la carrière de Binet en 1892 : la rencontre de Beaunis à qui Liard avait confié la création et la direction du premier laboratoire français de psychologie à la Sorbonne.

« Par un hasard curieux, son sort se décida sur le quai de cette gare de Rouen où nous devions si souvent, ces dernières années, causer aliénation » (). Binet allait

(1) Lorsque le Docteur Th Simon était médecin-adjoint à l’Asile départemental de Seine Inférieure. Binet allait le voir souvent.

alors tous les ans, avec sa famille, passer l’été sur la petite plage de Saint-Valéry. M. Beaunis allait à Veulettes. C'est au retour d’un de ces voyages que tous deux se rencontrèrent dans la gare de la rue Verte. « Dès qu'il se fit connaître en m'’abordant, écrit Beaunis, la glace fut vite rompue entre nous. Je connaissais ses travaux et je les appréciais, tout en me trouvant dans un camp opposé au sien dans les questions d’hypnotisme et de suggestion qui m'occupaient beaucoup en ce moment. Nous causâmes et il me demanda de venir travailler au laboratoire, autorisation que je lui accordai immédiatement, heureux de trouver un collaborateur de cette valeur pour un laboratoire à ses débuts, et dont la création avait éveillé des défiances et des hostilités plus ou moins déclarées qui n’étaient pas encore éteintes ».

Il convient ici de rappeler les modestes débuts de ce laboratoire créé, sur la proposition de Liard, alors Directeur de l'Enseignement supérieur, par arrêté de M. Fallières, alors Ministre de l’Instruction publique, en date du 29 janvier 1889. Rattaché à l'Ecole des Hautes- Etudes, section des sciences naturelles, il fut confié tout d’abord à M. Beaunis, professeur de physiologie à l’'Université de Nancy. Son personnel comprenait, avec Alfred Binet : Philippe, chef des travaux; Courtier, chefadjoint des travaux et Charles Henri, maître de conférences. Il disposait d’un budget initial de 500 francs qui fut porté à 800 francs, quatre ans après !

Alfred Binet nous donne des détails précis sur ee quatre pièces qui composaient ce laboratoire ainsi que Sur ses appareils et sa bibliothèque de début, dans les pages 4 et 5 de « L’Introduction à la psychologie expérimentale ».

La psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs.

Nommé tout de suite préparateur, il était devenu vite le directeur-adjoint de Beaunis. Ce titre figure sous son nom dans la première (et unique !) édition de « La Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs » qui parut chez Hachette en 1894. Ces études personnelles et nouvelles de psychologie expérimentale avaient été conseillées à Binet par Taine et Charcot. Il eut pour excellent collaborateur, M. Henneguy, professeur au Collège de France, qui à bien voulu nous entretenir de cette amicale collaboration.

Un premier rapport sur Jacques Inaudi, le célèbre calculateur italien, avait eu les honneurs d’une lecture à lPAcadémie des Sciences, l’année précédente, D'abord publié dans « La Revue Philosophique », il s’'augmenta de quelques chapitres et constitua un ouvrage assez considérable dédié à Beaunis. Déjà les préoccupations utilitaires et éducatives apparaissent. La préface, très courte, commence ainsi : « Depuis plusieurs années, je poursuis des recherches sur les diverses formes de la mémoire, avec l’idée directrice que ces recherches pourront être de quelque utilité pour la pédagogie ». Il sera désormaäis difficile de distinguer, &n Binet, le psychologre théoricien de l’éducateur par vocation.

Très différents sont les deux calculateurs prodiges : Inaudi est du type auditif et Diamandi, le Grec, est un visuel. C’est donc une première lueur sur ces « types psychiques » qui retiendront spécialement bientôt l’attention de l’auteur. Quant à l’analyse des procédés employés dans le jeu d'échecs dit « à l’aveugle » et à distance, c’est une contribution importante aussi à l’étude expérimentale de la mémoire. De plus, elle peut aider à la connaissance du schématisme visuel,

Tout en observant, avec Beaunis, les phénomènes d'audition colorée qu’il à étudiés dans plusieurs articles de « La Revue philosophique », Binet, sous la direction du professeur Balbiani, son beau-père, préparait une thèse de doctorat ès sciences. Après un premier travail, remarquable, comme effort de psychogénie animale, sur « la vie psychique des micro-6rganismes », il publia sa thèse intitulée : « Contribution à l’étude du système nerveux sous-intestinal des insectes ». Les connaissances histologiques et scientifiques dont elle témoigne furent d’un secours réel à Binet dans ses investigations ultérieures, car il convient de le considérer surtout comme un psychologue scientifique.

Son doctorat passé, le voici définitivement attaché au laboratoire de psychologie, Dans ces quatre petites pièces, sous les toits de la Sorbonne, où reste le portrait du fondateur Beaunis, tout encombrées d'instruments et de dossiers, d’où l’on découvre, au loin, par-dessus les maisons, la flèche et les tours jumelles de Notre-Dame, Binet succèdera à Beaunis et travaillera jusqu’à sa mort, pendant 17 ans. Peu de gens allaient le voir; ce n’était pas commode, au sommet d'un dédale de couloirs et d’escaliers. On ignoraït presque son existence, là. Mais ses articles nombreux témoignaient de son labeur incessant et fécond. « La Revue Philosophique » ne pouvant les accueillir tous, il fonda « L’Année psychologique », en 1894. Elle fut le reflet de sa. vie.

L'Année Psychologique

Cette revue, très documentée et intéressante, grâce à « une armée de collaborateurs » selon l'expression de Binet lui-même et que celui-ci savait diriger, spécialiser, encourager à faire preuve d'initiative, a contribué grandement au progrès de la science psychologique en

La LA VIE D'ALFRED BINET 35

France et dans le monde. Parmi les collaborateurs les plus éminents du début, citons Victor Henri dont nous avons déjà indiqué la formation première et souligné la valeur (1), Nous ne pouvons donner ici la liste des très nombreux articles de cette revue; on les trouvera classés dans un appendice, après ceux de « La Revue Philosophique » à laquelle Binet continua de collaborer, mais par intermittences seulement.

L'Introduction à la Psychologie expérimentale

En 1894 également, parut chez Alcan un nouvel et précieux ouvrage : « L’Introduction à la psychologie expérimentale » qui a été traduite depuis en espagnol. Ce livre, introuvable aujourd’hui, même à la Société Binet, et dont nous devons la lecture à l’obligeance de M. Henri Piéron, est hautement loué dans « L’Année Psychologique » (1911), par M. Larguier des Bancels, prefesseur à l'Université de Lausanne et ancien collaborateur : « Le chapitre sur la mémoire (le cinquième), en particulier, est véritablement neuf; et, à le rapprocher de ceux qui, dans les traités de l’époque, sont consacrés au même objet, on reconnaît à quel degré Binet sut, dans ce domaine, être un initiateur ». Le même critique éminent insiste sur un autre mérite du Maître que nous étudions : « le goût de l’observation exacte, complète, prise sur le vif ».

Après l’historique déjà signalé dans notre introduction, ce livre comprend deux parties : la première traite des méthodes d’expérimentation pour la sensation, le mouvement, la mémoire et la psychométrie; dans la seconde, Binet préconise déjà les méthodes d'observation

(1) Personne, à Paris, n’a pu nous dire ce qu'est devenu cet expérimentateur de premier plan que nous aurions voulu consulter,

et les enquêtes par questionnaire. L'ouvrage se divise en six chapitres. Sa conclusion est des plus sages. Aucune méthode n’est parfaite, conclut l’auteur. « C’est à la sagacité de l’observateur qu'il appartient de choisir, parmi les moyens dont il dispose celui qui lui paraît le mieux approprié au but... » (145).

L'idée qui domine ces recherches, ajoute-t-il, c’est l’autonomie de la psychologie expérimentale qui est indépendante de la métaphysique, sans l’exclure toutefois.

Comment Binet conçoit-il plus nettement la psychologie expérimentale à cette époque ? Mais dans le cadre même où l'arrêté ministériel créant son laboratoire à la Sorbonne, l’a placée : « Elle est une science naturelle, rien de plus » (4). Alfred Binet est donc tout à fait qualifié pour y œuvrer.

Nous pouvons considérer cette même année 1894 comme importante encore quant à la direction définitive d'Alfred Binet, puisque paraissent alors ses premières recherches sur la psychologie des auteurs dramatiques. Avec l'analyse des calculateurs prodiges, cette application nouvelle de l’investigation physio-psychologique complète heureusement les travaux antérieurs et prépare des apports nouveaux très sérieux pour l’étude des types normaux et la psychologie individuelle.

C’est le moment de la maturité de Binet et de sa pleine production. Animateur autant que chercheur et auteur, il attire et coordonne les bonnes volontés. Il fait vraiment figure déjà de chef d'école. Ses articles et ouvrages sont traduits en anglais, en russe. Son ancien camarade de Louis le Grand devenu homme d'Etat célèbre, Take Jonesko, l’appelle alors (1895) en Roumanie, pour professer un cours de psychologie à l’Université de Bucarest, Ce cours qui eut un grand succès et fut le seul professorat de Binet, ne dura que quelques mois.

(1) C’est absolument l'opinion de Th. Ribot en 1911. (V. Préface du Traité de Psychologie par G. Dumas. - Alcan),

Dès son retour, il entreprend des recherches délicates sur les relations de la physiologie et de l’effort intellectuel. Le tome IV de « L’Année Psychologique » (1897) est particulièrement riche à ce point de vue. Les préoccupations anatomiques s’affirment. L’ergographe de Mosso, l’esthésiomètre perfectionné par lui, les différents tests déjà réalisés sous son contrôle, sont repris et complétés. Ces travaux considérables lui permettent de publier chez Schleicher, en 1898, avec la collaboration de Victor Henri, son livre La fatigue intellectuelle, qu’on vient de rééditer chez Masson, à Paris.

Dans « La Revue Philosophique » de la même année (XLVI-504), Eugène Blum critique finement cet ouvrage. Il se* félicite de voir la « pédologie » (ce mot date au moins de cette époque) devenir une science française et il ajoute :

« Sans dire avec M. Binet que l’ancienne pédagogie doit être complètement supprimée, il faut reconnaître la nécessité d’un changement définitif de méthode ».

E. Blum déclare aussi que l’on n’a pas fait jusqu'alors une part suffisante à l'étude des maladies psychiques. Il loue la clarté des graphiques et la valeur des résultats expérimentaux réalisés grâce à leur ingénieux emploi par Binet. Il cite l'exemple caractéristique du calcul du cube d’air nécessaire dans les salles de classe. Binet à été le premier à démontrer, en effet, que les chiffres des Instructions ministérielles françaises de 1887, relatives aux constructions d'écoles, conviennent au temps de repos mâis sont très insuffisants pour les besoins respiratoires de la période de travail. Il émet le vœu, conforme aux conclusions du livre, que l’on cherche les limites du surmenage et que l’on calcule exactement les temps de repos. Tout ceci, écrit depuis 27 ans, reste malheureusement platonique encore.

Voici ce que le critique ajoute enfin à ce sujet :

« En écrivant cette méthodologie de la pédagogie scientifique ( ceci pourrait, selon nous, caractériser tou

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