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Psychogénie de l'attention
Après les contributions de malades qui ont été précieuses comme on le voit, examinons les résultats aussi féconds des observations d'enfants. Dans le tome XIV de L'Année Psychologique, Binet montre que les images rendent des services inappréciables. Elles captent immédiatement l’attention des enfants. Nous avons cons-
(1) Les précisions que nous avons trouvées dans « Le Cerveau et In Pensée », de M. Henri Piéron, nous permettront de mieux expliquer cela plus tard, comme le réflexe lacrymal que j'ai constaté plus de cent fois chez des enfants distraits obligés brusquement à réfléchir,
taté nous-même, dans les écoles maternelles et les classes de tout petits, le pouvoir évocateur et fixateur de la gravure, de la silhouette ou même d’un simple croquis très schématique, dès 3 ans.
L'attention se manifeste surtout, à partir de 7 ans, dans le développement du jugement et dans la mémoire des images. Les aînés font preuve déjà d’attention volontaire et savent mieux regarder que les jeunes. Dans un test de classement de poids, tandis que les enfants de 9 à 11 ans s'occupent de tous, deux de 7 ans fixent leur attention, encore locale, partielle et faible, sur le plus lourd.
Binet constate (Rev. Phil. XXX, 70) dans les études de ses deux fillettes encore très jeunes, que la seconde, âgée de 2 ans et demi, perçoit déjà aussi exactement les longueurs que sa sœur qui compte 4 ans. Mais elle se trompe cependant plus souvent au début de l'expérience, ce qui prouve que sa faculté d'adaptation ou d'inhibition n’est pas encore bien développée chez elle. La comparaison rétrospective est faible chez les deux sœurs, puisque ni Armande ni Marguerite ne peuvent comparer telle ligne avec telle autre montrée 10 ou 15 secondes auparavant. À 4 ans et 3 mois, Marguerite compare la grandeur de deux angles vus successivement. Binet admet que l'attention se développe dans le temps et avec l’âge. Mais il faut être très prudent à ce point de vue. Maria Montessori a très bien expliqué 4) comment, par le jeu librement choisi, on forme et développe de très bonne heure l’attention chez les tout petits. Nous l’avons vérifié souvent par nous-même dans nos classes enfantines ou maternelles.
Remarquons maintenant la forte réaction d'attention provoquée, même chez les plus distraits, par le ridicule ou la surprise, Ceci plaide un peu, croyons-nous, contre
(D) V. Pédagogie Scientifique. Ile partie, passim. Trad. francaise (Larousse, Paris).
exclusivité de la théorie aperceptive de l'attention el en faveur du sens cénesthésique qui conditionne étroitement celle-ci. Ainsi Binet, dans un test, après une question d’histoire restée sans réponse, fait tout retrouver en disant simplement : « Ai-je donc parlé d’une armoire ? ». Ce procédé nous réussit aussi fréquemment pour éveiller une classe que nous contrôlons.
Ce point intéressant devrait être spécialement étudié dans les laboratoires de psychologie. Il permettrait, peut-être, d'analyser ce « complexus » dont parlent simplement Nayrac et Ribot, ou cet « état d'équilibre » de Kostyleff qui ne sont pas des explications ni des définitions,
Attention d'adultes
Venons enfin à la contribution des adultes qui doit compléter la psychogénie, Le professeur belge Biervliet, l’un des premiers collaborateurs étrangers de Binet, fit une expérience sur ses étudiants de l’Université de Gand. Il constata une relation curieuse entre l'attention et l’acuité visuelle. Il établit nettement (et pour la première fois, selon Binet) que l'attention se marque dans les variations moyennes d’une expérience.
Nous avons vu que l'étude des grands calculateurs avait aussi suggéré à son auteur, des vues nouvelles sur l'attention. Il à trouvé cette faculté très développée chez Inaudi. Quant à Diamandi, il offre une contribution précieuse à l'étude de l'influence de la direction qui semblerait ainsi plus forte ou plus nette chez les visuels. Son attention suit plus facilement les directions qu'il a déjà suivies en apprenant les chiffres et qui sont parfois orientées de droite à gauche (façon de compter des Hindous et Diamandi est un Oriental) ou encore de bas en haut, Retenons soigneusement ces corrélations des mouvements automatiques des paupières ou de la pu-
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pille, de l'influence de l’acuité visuelle et du type visuel sur la direction et l’attention : celle-ci ne pourrait-elle être considérée comme une sorte de vision interne, du moins quant à son résultat ? Celte suggestion intéressante s'offre à nous, par l'étude de Binet et pour la seconde fois.
Sous le titre « Attention et Intelligence » (An. Psy. 1899, p. 251) Binet- creuse encore le problème. Il nous montre d’abord les grandes difficultés d’expérimentation qu’il a dû surmonter, difficultés qui tenaient — il ne l’a vu qu'ensuite — à la différence de vitesse d’adaptation des élèves, donc au degré inégal d’inhibition. L’attention, dit-il, peut servir de critérium pour l’intelligence, puisque « l'élève intelligent non seulement s’a-dapte mieux que l’inintelligent, mais encore il s'adapte plus vite » (258). Cette adaptation est encore un aspect de l'orientation, de la direction qui seraient plus souples, en général, chez l'adolescent que chez l’enfant et chez l’intelligent que chez le borné.
Dans « L’Introduction à la psychologie /expérimentale » (p. 45) nous lisons le compte-rendu d’expériences fort délicates et intéressantes, sur la mesure des oseillations de l'attention, d’après Lange et Münsterberg. Ces oscillations varient notablement de qurée : 4” pour les sensations auditives, 3”2 pour les visuelles, 25 pour: Tes tactiles. On pourrait donc postuler une discrimination qualitative des attentions ou, du moins, des différentes modalités de l’attention-attitude. Encore une ressemblance, peut-être une parenté avec le mémoire, par conséquent.
L'existence des oscillations de l'attention à été constatée aussi et observée, quant à ses conséquences pédagogiques, dans les filiales Binet de Lyon et de Luchon. Cériains les rattachent aux variations de pression du flux sanguin cérébral. Mais les nombreux travaux de Bourdon, Courtier, Vaschide, etc, dans le laboratoire
de la Sorbonne, sur la circulation, ne permettent pas de conclure.
Nous voyons, en somme, que ce grand problème de l'attention, si curieux pour le psychologue et si important pour l'éducateur, a été posé par Binet d’une manière complète et physiologique autant que psychologique, d’après les principes mêmes de Th. Ribot dont il s’est inspiré souvent. L’attention prend laspect d’un phénomène psycho-physiologique et ce deuxième caractère la rend mesurable, non seulement par les temps de réaction, mais, comme l’a montré Binet dans le tome IX (p. 199) de L’Année Psychologique, par la mesure de la sensibilité tactile et par l’esthésiométrie. Tout cet acquis, encore un peu vague mais assez sohde, permettra d'apporter quelques précisions nouvelles dans cette étude, plus tard.
“x Etude psycho-physiologique nouvelle de l'attention
Après l'observation de ses deux fillettes (Rev. Phil. XXX, 70), Binet nous donne une première définition :
« L’attention n’est pas autre chose que la volonté s’exerçant dans le domaine sensoriel ». Nous sommrs obligés de poser tout de suite une double objection : ceci r’explique rien si on ne nous dit pas exactement e' quoi consiste la volonté; de plus, l’attention n'est pas uniquement sensorielle. Très souvent Binet jette ainsi une première esquisse comme résultat d'expérience préalable et document provisoire sur lequel il reviendra plus tard. C’est ne bonne pierre à retailler pour l’ajuster, dans la suite.
Nous glanons un deuxième document analogue dans son « Schéma de la Pensée » dont nous avons déjà souligné la valeur et qui parut au tome XV de L’Année Psychologique. Bien qu'admirateur des travaux de Ribot dont il dit : « Les livres de Ribot, comme ceux de Taine
ont secoué le dogmatisme psychologique », dans l'avant-propos (p. V) du même volume, il déclare, contrairement à ce philosophe-psychologue et d’accord avec les expérimentateurs anglo-saxons, que l'attention n’est pas seulement un monoïdéisme comme il l’avait écrit luimême jadis, mais une coordination intimement liée à la direction de la pensée. Ainsi que nous le postulions déjà, les deux processus d'attention et de direction paraissent donc de plus en plus connexes. Le développement de la pensée, dans sa direction propre, est obligé de « s'assurer en produisant un bon état d’attention » (135).
C’est dans le tome XVII de la même publication et à la veille de sa mort par conséquent, que Binet nous donne ses dèrniers aperçus sur l'attention. Après avoir rappelé la réfutation de la théorie trop commode de Marillier basée sur l'intensité des images mentales, — il explique ce que doit comprendre une théorie complète de tout acte intellectuel et de l'attention.
Il faut examiner d’abord ses conditions psycho-physiologiques, puis ses effets psychiques et physiques, enfin la substance de l'acte. Cest ainsi que, pour l’attention, le premier point fera ressortir là supériorité de l'intérêt sur Ja répétition; le second, l'influence de la clarté des représentations, et le troisième, l’analyse du processus, c’est-à-dire d’une opération à la fois organique et intellectuelle, comme l’ont entrevu Ribot et Nayrac. Mais tout cela ne sort pas du vague.
« L’attention, ajoute Binet, est un acte intellectuel de fixation, de concentration, de direction » (22) et il ajoute que Ribot est bien près de la vérité avec son explication motrice de l'attention; mais qu'il n’est pas assez précis et qu’il confond parfois la cause et l'effet. C’est encore « une attitude de concentration à laquelle prennent pari tous les organes nécessaires » et cette définition nous paraît meilleure parce qu’elle est plus ample : psycho-
physiologique et même dyamique. N’évoque-t-elle pas en même temps les « attitudes » que Marbe a su dé-
couvrir et la « direction » dont le principal mérite revient à Binet ?
Celui-ci compare enfin l’attention ainsi circonscrite sinon entièrement définie et précisée, à la volonté comme qualité de certains processus et appréciation de valeurs. Il ajoute :
« C’est avec des considérations analogues qu’on peut faire la distinction entre l'attention spontanée et volontaire, l’une et l’autre expriment un intérêt de l'individu pour une certaine chose; mais, dans la forme volontaire, il y a plus de réflexion, il y a choix, il y a préférence pour une activité plus élevée, moins agréable, plus utile, plus méritante; il y a donc coordination supérieure ».
Si Alfred Binet n’a donc pas résolu ce grand problème psychologique de l'attention, c'est que sa solution exigera sans doute la collaboration longue et patiente des physiologistes autant que des psychologues. Les découvertes toutes récentes sur le grand nerf vague, sorte de complément et de compensateur du grand sympathique, nous donneront peut-être prochainement, une base physiologique de l'inhibition. Ce phénomène de choix autant que d’arrêt nous paraît bien être la clé du problème. Cette clé se trouve dans les mains des histologistes et des physiologistes. La psychologie nouvelle, plus que toute autre science actuelle, exige une collaboration, répétons-le.
Avec sa double documentation, à la fois scientifique et littéraire, clinique et bibliographique, Binet nous apporte donc, en quelque sorte, la somme des connaissances physio-psychologiques de son époque. Il ne nous donne pas une solution ni même une définition complète ; maïs il nous documente, nous éclaire, nous suggère des aperçus nouveaux; bref, il nous fournit une bonne base de départ pour les recherches méthodiques qui s'imposent et auxquelles nous nous sommes livrés pendant 10 ans, à Luchon.