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Tests scolaires
La même étude est reprise, avec pour base, des faits normaux (),.dans « L’Etude expérimentale de l’intelligence » 1: à
Une fois de plus, comme pour tous les travaux originaux de Binet, nous entrons dans le détail des expériences scolaires qui constituent déjà, par elles-mêmes, un enseignement technologique précieux. Geci ne peut se résumer. Il faut le lire comme il faut voir, par le détail minutieux des tableaux de résultats, la patience el l’ingéniosité remarquables du Maître. Celui-ci prouve que les enfants d'école primaire sont tous facilement suggestibles, quoiqu’à des degrés différents. Nous l’avons nous-même vérifié bien des fois aux cours de nos très nombreuses interrogations d'élèves de tout âge et de milieux très différents. Binet réussit même (p. 102) à mesurer le coefficient individuel] de suggestibilité par une formule imitée de la psychologie allemande. Remarquons aussi sa distinction finement établie entre l’'automatisme et la suggestibilité : le premier nécessite la seconde, plus une très grande régularité de réaction. (p. 109).
Fidèle à sa méthode d’introspection méthodique, de
(1) À ce sujet, nous pouvons ajouter une précision intéressante. D’après sa déclaration de L'Année Psychologique (1897, 5), Binet a fait de la psychologie morbide jusqu’en 1887 pour s'occuper ensuite (mais non exclusivement hâtons-nous d’ajouter) des normaux. Il trouve que les enfants, les déficients et les débiles sont plus influençables que les normaux adultes et qu’il existe deux formes distinctes de suggestibilité, l’une apparente et l'autre bien réelle. I ajoute que la suggestibilité provient souvent de la docilité, comme le prouve l'expérience amusante et contée avec l'humour coutumier de notre auteur, du subnormal Albert et du général imaginaire. L'auteur postule : « il est probable que la suggestibilité doit baisser à mesure que le niveau intellectuel s'élève » (de XV). Les expérienees ultèrieures oht prouvé la solidité de c postulat et la conclusion de La Suggestibilité, est très nette : an s'en libère peu à peu et c'est pour cela qu'elle est émancipatrice, morale, hautement éducative.
contrôle serré par interrogatoire fixé d'avance et sténographié sur le champ, Binet examine individuellement chaque élève après une deuxième expérience qu’il complète encore souvent par une troisième et une quatrième. Après avoir classé des lignes de longueur différente, les enfants doivent classer des poids différents et enfermés dans des boîtes identiques, expériences déjà bien connues des psychophysiciens. L'influence curieuse de certains nombres évocateurs est prouvée. Puis Armande et Marguerite interviennent. Elles se prêtent à un nouvel interrogatoire d’introspection et l'influence énorme de l’idée directrice imposée, apparaît : celle d’une gradation croissante et ininterrompue des lignes et des poids. Ici encore, Marguerite réagit, grâce à son esprit positif, plus que la rêveuse Armande. La suggestibilité fournit donc des recoupements précieux pour la discrimination des types psychiques. Binet reprend alors (p. 20) le parallèle esquissé dans la préface :
« Sans entrer dans les détails, il me paraît vraisemblable d'admettre que cette suggestion que subit le sujet ne s'exécute que par l'intermédiaire de phénomènes
d’inconscience ou plutôt de désagrégation mentale; le sujet ignore l’origine de l’idée qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit puisqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer à lui-même sa conduite; ce sont là, sous une forme atténuée, je le veux bien, mais absolument reconnaissable, les caractères de la suggestion hypnotique ».
Cette désagrégation mentaie, nous fe la considérons pas comme de l’inconscience : c’est de ia subconscience.
Une autre série d'expériences méthodiques aboutit à prouver que la suggestibilité diminue, en général, avec l’âge. Binet rend justice à l’initiateur américain Soripture car il n’est pas de ceux qui oublient de citer autrui pour se parer de ses mérites. Un test délicat sur les couleurs, complète celui des lignes différentes et il interroge toujours ses sujets non sans remarquer (p. 233) ;
« Il est très difficile de poser les questions sans suggestionner les élèves ». Nous pouvons ajouter qu’il en est de même pour les grandes personnes quoique à un degré inférieur, en général. Tous ces interrogatoires de Binet, disons-le une fois pour toutes, sont de véritables croquis psychologiques aussi nécessaires à scruter pour l'intelligence complète de son œuvre, que les esquisses des grands peintres pour l'étude de leur technique. Les faits nouveaux, qu'il décrit dans La Suggeslibilité, doivent faire réfléchir tous les éducateurs et les inciter à prudente réserve dans leur mission aussi délicate que nécessaire, On fait dire à l'enfant si facilement, comme il est prouvé maintes fois, tout ce qu’on veut qu’il dise et même le contraire de ce qu'il vient de voir !.… Il suffit d’un peu d’habileté qui peut,— et c’est le plus grand dan- -ger, nous l'avons vu, — être absolument involontaire. La distinction entre la mémoire forcée qui est plus suggestible, et la mémoire spontanée qui l’est moins, est encore une découverte précieuse. Nous avons vu aussi que Binet en vint à préférer, pour diminuer l'influence de la suggestibilité, le questionnaire imprimé à l’interrogation verbale. Mais, par sa rédaction même, remarque-t-il bientôt, le questionnaire peut devenir suggestif aussi. C'est là, croyons-nous, le point le plus délicat et le plus fin de toutes les recherches relatives au questionnement et à l'interprétation des tests.
Malgré tous ces travaux considérables, magistralement conçus, conduits et interprétés surtout, Alfred Binet toujours modeste, jamais satisfait de lui-même, plus soucieux de susciter des émules que de fonder une doctrine, écrit (p. 323) : « Je pense qu’en variant la nature des questions, on pourrait faire une étude très intéressante sur beaucoup de particularités encore inconnues des suggestions ».
Il en découvre üne, de ces particularités, et la plus importante peut-être pour la pédologie, dans le chapitre VII. Ce chapitre traite de l’imitation qui compte parmi
les principales formes de la suggestibilité ®. Les expériences que Binet imagine avec son talent coutumier lui permettent de remarquer l'influence du groupement et de l’exemple. Il constitue cinq groupes d’après l’âge, avec ses vingt sujets d'école primaire jusqu'alors examinés individuellement. C’est, en somme, un recoupement à l’aide de la psychologie collective et dans le sens de Tarde, en somme. Alfred Binet emploie souvent ce procédé qui lui a été précieux. C’est le cas ici. Il constate une augmentation notable de la suggestibilité ainsi que de la tendance à l’imitation. Mais il remarque surtout, dans ces conditions nouvelles d’expérimentation, l'apparition de deux types créés par la vie psychique “collective : les meneurs et les menés. Certains enfants parviennent, en effet, par la seule répétition de l’exercice, à s'affranchir du joug de la suggestibilité. Ce fait capital permet d'établir une distinction « a posteriori » et scientifique autant que spécifique, entre l’hypnotisme qui asservit progressivement définitivement, le sujet et la suggestion qui le libère après l'avoir discipliné. Vérification excellente du vieil adage pédagogique, incomplètement mis en œuvre encore aujourd’hui parce qu’à demi compris seulement : « Education, c'est suggestion ».
N'oublions pas que la théorie actuelle des milieux et de leur influence en éducation, si bien exposée par Rouma dans sa « Pédagogie sociologique », doit beaucoup aux travaux et découvertes de Binet sur l'influence du groupe (familial, scolaire et social) par suggestion collective. C’est bien notre auteur qui a établi, le premier, Pimportance de la contagion de l'exemple dont on ne se pénètre pas encore assez malheureusement (349).
Selon sa bonne habitude qui témoigne d’une rigueur
(1) Nos observations personnelles de psychogénie nous permettent d'ajouter que la suggestibilité procède d'une prédisposition mimétique,
méthodique assez rare, Binet résume son important ouvrage de 384 pages, sur la suggestibilité, dans une conclusion prudente mais lumineuse, de cinq. On peut faire de la suggestion sans hypnotisme, premier point; on peut classer les individus d’après leur suggestibilite et ce classement sera utile au juge comme à l’éducateur, au patron comme au chef. Les expériences enfin, loin d’entraver l'essor de la personnalité et du sens critique. comme l'hypnotisme, faverisent cet essor. Le psychologue indique des recherches à poursuivre : parallèle des coefficients d'hypnotisme et de suggestibilité, par exemple; puis il fait place souvent à l’éducateur, comme ici :
« La suggestibilité est pour l'enfant qui ne sait rien encore et qui est incapable de raisonner, une forme de la confiance; et sans la confiance de l'élève, sans l’autorité du maître, il n'y a pas d'éducation possible. Le pédagogue doit surtout surveiller les écarts, les anomalies de suggestibilité, de même qu'il doit réprimer chez ses élèves, l'esprit de contradiction et d’ergoterie qui peut devenir un défaut intellectuel aussi dangereux que la servilité. C'est sa tâche. » (p. 390). En somme, avant de pouvoir comprendre et agir par lui-même, l’enfant est obligé d’imiter. C’est le premier stade de mimétisme externe et réflexe dont nous parlions dans la note précédente. La suggestibilité, toujours subconsêiente, se forme ensuite, et l’indépendance consciente ne peut naître qu'après.
Il convient encore de chercher, dans les articles et notes innombrables de Binet, quelques compléments et précisions utiles.
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La suggestion naturelle
Dans le tome 38 de « La Revue philosophique » (p. 337 et suiv.) il distingue la suggestion bienfaisante et Hbératrice du maître qui « ne prive pas lélève de sa
liberté et ne brise pas son jugement ». Pour la distinguer, il propose de la nommer suggestion naturelle.
Cette discrimination renforce, en somme, celle qu'il établit ailleurs entre l'hypnose qui fait des esclaves et la suggestibilité ainsi comprise qui est profondément éducative. e
Il est intéressänt de savoir aussi, grâce aux travaux de Trautscholdt, élève de Wundt, que la rapidité de suggestion varie conformément aux indices suivants :
Noms concrets : 0,7106.
Actions : 0,8376.
Abstractions : 0,8716.
Nous prenons ces chiffres à titre documentaire (Introd. à la psych., exp. 101).
M. G. Dumas, dans son étude profonde sur l’interpsychologie (), cite avec éloge les travaux de Binet sur la matière et apprécie hautement son « étude excellente de la suggestibilité ». Cest un des aspects les plus nouveaux et les plus passionnants du problème de l’éducation intégrale. Marandon de Montvel et Tarde, cités par M. G. Dumas, l’ont également scruté. Nommons aussi M. Pierre Janet.
Pour conclure, il serait intéressant, si nous en avions le loisir, de rechercher4des origines lointaines de la suggestibilité. Le livre célèbre d'Espinas : Les Sociétés Animales, nous offre à ce sujet, une contribution de valeur. A propos des « Sociétés domestiques maternelles » (prototypes du cognat de Fustel de Coulanges et du matriarcat de Durkheim) nous lisons :
« Tous les animaux sont entraînés par l'aspect du mouvement, Il ne reste donc plus qu'à dire comment les émotions se communiquent à toute la masse. Par le
(1) Traité de Psy. 11-143. :
Binet a imaginé un appareil pour la mesure (au sens psychologique) de la suggestibilité. Cet appareil est décrit dans |’ « Année Psychologique », (1900. p. 525).
seul spectacle, répondons-nous, d’un individu irrité. C’est une loi universelle, dans tout le domaine de la vie inielligente, que la représentation d’un état émotionnel provoque la naissance de ce même état chez celui qui en est le témoin » (3° éd. 287). Voici la genèse de l’image motrice et, par elle, de l’idée-force : le mimétisme cénesthésique. -
En résumé, affinité mystérieuse, à la fois physiologique et psychologique, que l’analyse du subconscient, aidée par les découvertes physiques modernes, expliquera peut-être, un jour. Quoi qu’il en soit, l'étude de la suggestibilité jette une sorte de pont entre le domaine intellectuel et le domäine moral, pour renforcer ainsi le monisme éducatif de Binet.
L'auto-suggestion
Nous avons déjà vu que le degré de suggestibilité varie beaucoup avec l’âge. Ceci découle de ce qui précède. Mais la découverte la plus inattendue, la plus surprenante, dans ce domaine nouveau, celle qui montre le mieux la finesse d’expérimentation et de pénétration de Binet, c’est l’auto-suggestion involontaire de l’interrogateur ou de l’expérimentateur. Elle peut absolument fausser les résultats d’une expérience, à l'insu de celuici. Voici un exemple personnel de Binet :
Au cours d’une série de mesures céphalométriques prises avec des appareils spéciaux et le plus grand soin, sur de jeunes aveugles-nés, Binet s'aperçoit tout à coup qu'il presse involontairement le compas dans certains cas el non dans d’autres. Il prend la mesure courte dans le sens antéro-postérieur alors qu'il la prend longue dans le sens transversal. Grâce à l’habileté de son introspection, il découvre vite l'explication de cette bizarrerie. [1 prend des mesures céphalométriques dans quel
but ? Afin de savoir si les aveugles-nés, par suite d’atrophie locale par non-fonctionnement des centres visuels du cerveau postérieur, n’ont pas le crâne plus court que la normale de leur âge. Orienté psychiquement vers ce but entrevu, Binet constate que son subconscient travaille instinctivement à l’atteindre, méme par fraude et sans qu'il s’en doute. Que ceci nous serve d'exemple pour tous nos tests.
En résumé, après avoir complété la vue d'ensemble antérieure de son ouvrage spécial, La Suggestibilité, par l’analyse des mémoires originaux relatifs à la même étude, nous voyons bien que l'hypnose et la suggestion naturelle ont des points communs. Toutes les deux permettent à un esprit supérieur d’en dominer un autre. Toutes les deux permettent de corriger des défauts graves, de guérir des maladies nerveuses comme Charcot l’a prouvé et comme l'explique P. Janet dans son livre si curieux : « L’Aulomalisme psychologique ». Mais nous avons établi déjà la distinction foncière entre l'hypnose. qui asservit et la suggestion qui fortifie et qui libère. Celle-ci peut et doit aider beaucoup les éducateurs dans leur mission si pénible et délicate. Ajoutons, pour finir, que l'attention est indispensable à l'hypnose tandis que la suggestibilité est favorisée par l'état de distraction. Ceci permet donc de distinguer nettement l’hypnose qui ressemble bien à un esclavage puisque c’est la domination d’un esprit par une autre volonté et la seconde qui n’agit que sur le subconscient sans asservir la conscience.
Les couleurs ont une grande influence aussi sur la suggestibilité : le rouge crée la dynamogénie la plus forte. Après lui et en gradation décroissante, viennent le jaune, le vert et le bleu. C’est un détail intéressant et qui montre l'influence profonde des vibrations lumineuses jusqu’au « champ mental », par la rétine.
Ces études vraiment nouvelles ont eu de l'influence à l'étranger. Dans le tome VI des « Archives de psycho-
Ming
logie », le docteur Schnyder écrit que l'ouvrage sur la suggestibilité a donné au professeur Dubois, de Berne, l’idée d'introduire, dans l'examen des nerveux, une recherche de cette suggestibilité. Plusieurs tests étrangers, les « Army-Tests » par exemple, aux Etats-Unis, ou ceux d'emplois tout à fait spéciaux (aviateur, chauffèur, etc.) en procèdent plus ou moins directement, Mais les éducateurs surtout doivent en tirer profit par une application éclairée et persévérante. La suggestibilité permet de réaliser de véritables miracles en éducation. Cest une force énorme que nous négligeons trop. :
IX. — EsQuUISSE D'UNE THÉORIE DE L'INTELLIGENCE ET DE LA CONSCIENCE PSYCHOLOGIQUE
Dans son dernier livre, Binet, jetant un coup d'œil d'ensemble sur toutes ses recherches qui remplissent plus de trente années de labeur méthodique et ininterrompu, entreprend une théorie de l'intelligence dont il n’a pu lais$er qu'un tableau inachevé. Il a tenté de l’esquisser sérieusement à plusieurs reprises, dans une suite de travaux et de commentaires qui se contredisent parfois, quant au détail, mais concordent néanmoins pour l’ensemble. Gelui-ci reste original et suggestif bien qu’incomplet.
En 1890, dans « La Revue philosophique » (CE. 30, p. 582) Binet donne cette définition : « Ce qu'on appelle intelligence, dans le sens étroit du mot, consiste en deux choses principales : d’abord percevoir le monde extérieur, et ensuite reprendre ces perceptions à l’état de souvenir, les remanier, les ruminer ».
Cette « rumination » intellectuelle est un point de vue neuf et fécond dont il importe de lui donner acte. Nous. avons déjà signalé ce métabolisme psychique dû à l’activité automatique, personnelle et sélective du subconscient.
En 1908, dans « L’Année psychologique » (T. 14), il déclare que le problème de l'intelligence est effrayant de complexité et qu’une théorie générale en est encore impossible. Il distingue justement l'intelligence véritable de l'instruction (certains illettrés sont intelligents) et de la faculté scolaire, mot nouveau dont le sens est
clair (un intelligent peut être très paresseux et mauvais élève par conséquent). Regrettons toutefois qu’il n’ait pas su tirer parti de sa conception personnelle de lintelligence-adaptation qu’il voit plus nettement ailleurs (suggestibilité).
& = * Maturité et rectitude :
Il distingue deux sortes d'intelligence : la maturité et la rectitude. Elles manquent toutes les deux aux anormaux. Le défaut de rectitude (ou de logique) peut résulter d’un défaut de maturité. Ce dernier mot est pris certainement dans le même sens que dans l’expression : examen de maturité.‘Il désigne l'aptitude complète à percevoir et concevoir qui distingue psychologiquement l'adulte de l'enfant.
Le fragment que nous résumons maintenant lui a été inspiré par de patientes observations conduites avec le décteur Th. Simon. Il l’a bizarrement intitulé : « L’intelligence des imbéciles ». Il faut considérer ceci comme l'expression à peu près définitive de sa pensée, à ce sujet, puisqu'il Pa écrit vers la fin de sa vie. Résumonsle.
L'esprit est un, malgré la multiplicité de ses facultés et possède une fonction essentielle : la connaissance « qui est dirigée vers le monde extérieur et qui travaille à le reconstruire en entier, au moyen des petits fragments qui nous sont donnés. Ce que nous en percevons est l'élément a, et tout le travail si compliqué de notre intelligence consiste à souder à ce premier élément, un second élément b. Toute connaissance est donc essentiellement une addition, une continuation, une synthèse, soit que l’addition se fasse automatiquement (par activité subconsciente, ajoutons-nous). soit qu’au contraire, l'addition se fasse à la suite d’une recherche consciente... Or remarquons bien que, dans cet additionne-
ment à l'élément a, une foule de facultés travaillent déjà : la compréhension, la mémoire, l'imagination, le jugement el surtout la parole. N’en retenons que l’essentiel et, puisque tout cela aboutit à inventer un élément b, appelons tout le travail une invention qui se fait après une compréhension. Nous n'avons plus qu’à ajouter deux traits et notre schéma est complet. Le travail décrit ne peut pas se faire au hasard, sans qu'on sache de quoi il est question, sans qu’on adopte une certaine ligne dont on ne dévie pas; il faut donc une direction. Le travail ne peut pas se faire non plus sans que les idées qu'il suscite soient jugées à mesure qu'’elles se produisent et rejetées si elles ne conviennent pas à la fin poursuivie; il faut donc qu'il y ait une censure. Compréhension, invention, direction et censure, l’intelligence tient dans ces quatre mots » (117-118).
Si ce mode d'explication algébrique et de synthèse automatique qu'il n'explique pas encore assez, rappellent la Psychologie du raisonnement, sans les images, mais avec des lettres symboliques, nous voyons tout le progrès accompli de 1886 à 1910, à propos de ce même point. La tentative un peu confuse, par trop inspirée de Taine, est maintenant devenue, après 24 ans d’études, une esquisse magistrale, presque parfaite, et qui, comme certaines œuvres de Michel-Ange, donne une impression encore plus intense de force et de vigueur par
son raccourci.
L'association des idées
En outre, les travaux de psychiâtrie de Binet lui ont permis de faire une ‘analyse originale et féconde au point de vue pédologique surtout, de cette association des idées que l’école anglaise réduisait à un simple automatisme. Après avoir constaté la force de cette association dans les jugements, les croyances, les sug-
gestions, etc., par de nombreuses expériences de Ssomnembulisme, il distingue :
1° L'association par contiguité qui suppose la mémoire d’une expérience antérieure. La force dépend alors du nombre des répétitions.
2° L'association par ressemblance qui se crée instantäanément au moment où elle se produit. La force dépend de la quantité de ressemblances ou points com- : muns.
Si on les compare, la deuxième forme paraît plus forte que la première. Ajoutons que nous voyons, dans celle-ci, une manifestation de la direction ou de l’orientation psychiques et que, phylogéniquement, elle nous paraît être une modalité plus évoluée que la seconde. Celle-ci est immédiate, en effet, et conditionnée seulement par la loi d’affinité qui régit le schématisme comme l'association des idées.
Les phénomènes d’audition colorée, étudiés d’abord par Beaunis, puis par Binet, ont permis à celui-ci de mieux scruter le mécanisme de l'association des idées que les Anglais laissaient assez obscur et dans le domaine mécanistique plutôt que physiologique. :
La conscience psychologique
Binet a examiné encore le problème de la connaissance à propos de la conscience psychologique, aussi bien au point de vue intellectuel que pour l’éducation morale, dans L’Ame et le Corps, où ïl écrit : « L'objet à percevoir est contenu dans le courant nerveux; il y est comme roulé; il faut le sortir du flot pour le voir : c'est là l’œuvre de la conscience » (286). C’est donc bien la conception de cet effort personnel qui réalise le moi,
effort auquel Mac Dougall à voulu donner la base histo-
logique des synapses (1. Nous voyons dans cet apport nouveau, comme nous l'avons indiqué déjà après une citation analogue, un éclaircissement appréciable de la théorie de Bergson, plus éloquente que précise. Ce point de vue de Binet semble déceler enfin, par endroits, l’influence de la thèse célèbre de Lachelier qui complète Hegel : l'opposition synthétique et fondamentale du sujet et de l’objet par le verbe-copule. Ce point de haute spéculation philosophique passionne visiblement Binet et l’on constate qu'il fait appel, pour le résoudre, autant à ses lectures qu’à ses observations également abondantes.
Une sensation implique conscience et non forcément un sujet ayant conscience, distingue-t-il un peu obscurément, Qu'est-ce qu’une conscience sans sujet ?… Puis, par Rabier qu'il cite brusquement, il nous ramène à la fameuse théorie de Condillac qui permettrait de supprimer le dualisme. La notion du sujet sentant, c’est la réflexion qui l’ajuste, dit-il, et elle est parasite, D’accord avec Rabier, il considère donc la conscience comme un témoin qui constate mais ne crée pas. Puis, par une voie détournée qui prouve encore la souplesse de son argumentation, et comme l’avait fait Locke, il arriverait presque à justifier l’idéalisme absolu de Berkeley puisqu'il ne veut établir qu’une distinction idéologique entre étre et étre perçu. Mais il se reprend vite « Une conscience sans objet ne se conçoit pas : elle serait un zéro, un pur néant ». Il affirme donc toujours la même théorie métaphysique déjà résumée plus haut : l'esprit n’existe que par son union avec la matière. Les phénomènes de conscience ne sont, d’après lui, qu'un mode incomplet de l'existence. A tout prendre, cette
| } (1) Puisque ce mot ne se trouve pas dans la plupartt des dictionnaires, définissons le simplement ; l’ensemble des modifications psycho-physiolegiques produites par le passage de l'infiux nerveux d’un neurone à l’autre, On sait que les neurones ue sont pas toujours en contact.
conception est assez kantienne et justifierait en un sens le primat de la raison pratique.
Dans la conclusion des « Idées modernes sur les enfants », Binet, après avoir rendu justice à la métaphysique, énonce sa théorie personnelle, et complète ce qui précède. Les manifestations de la conscience sont conditionnées par le cerveau. Mais elle ignore complètement les phénomènes intra-cérébraux (), le redressement et le croisement des images rétiniennes par exemple. Entre l’influx nerveux qui déclenche la conscience et l’objet extérieur, il existe une relation de cause à effet et c’est l'effet seul qui parvient jusqu’à la conscience. Les propriétés des corps peuvent ne pas être toutes perçues, faute de finesse sensorielle suffisante (4). Il existe « une sorte de parenté entre les qualités des objets extérieurs et les vibrations de nos nerfs ». La nature de londulation nerveuse participe de deux causes l’objet et la nature de l’appareil nerveux. Ceci rappelle toute l’importance de la psychologie individuelle. Le facteur « système nerveux » s'ajoute donc au facteur « objet externe ». C’est ici qu'interviennent les images; et les attitudes, ajoutons-nous. La conscience agit « comme un dyaliseur » : elle élimine certains éléments et retient les autres. Binet s'appuie alors sur Spencer et Bain pour postuler très ingénieusement : « La conscience reste insensible aux propriétés nerveuses du courant, si souvent répétées qu’elles s’annulent: elle perçoit au contraire les propriétés variables et accidentelles qui expriment la nature de l’excitant:; par cette sensibilité partielle, là conscience met à nu ce qui, dans le courant nerveux, représente l’objet, c'est-à-dire une
(1 Elle les ignore. Mais n’en procède-t-elle point par le subconscient ? Nous croyons devoir poser cette question autant psychologique que philosophique.
2) Ici encore, Binet aurait pu améliorer sa théorie grâce à une nue plus nette d'un subconscient qui discrimine et « disille », )
connaissance; el cette opération équivaut à une transformation du courant en perception, en image, en idée » (255).
Binet précise donc fort bien ici les théories symboliques de William James et de Bergson. Nous comprenons bien mieux l’image très belle du fleuve qui coule puisque nous voyons maintenant comment peuvent se distinguer les notions qu’il entraîne confusément. Une précision utile s’ajoutera encore à ceci, dans le prochain chapitre, à propos de la conscience morale.
Après avoir dit que la sensation de l'effort correspond au courant centrifuge ; la sensation et la perception, au courant centripète ; que la loi de l’habitude a pu transformer, à la longue, les actes conscients (habituels et vitaux) en instincts, l’auteur aboutit, lui aussi, à un parallélisme, mais formant bloc et synthétique. Il s’en tient au déterminisme physique. Il n’établit pas de distinction spécifique entre le phénomène mental et le phénomène physique. « Cette loi de la conscience que Bain appelait la loi de la relativité, devient, en faisant corps avec notre théorie des rapports du physique et du moral, une explication de la distribution de la conscience dans les actions cérébrales » (261).
Sans chercher à établir une philosophie d'Alfred Binet, il convient de rappeler ici son monisme, Pour lui, matière et conscience ont des droits égaux. Il identifie, nous l’avons vu, la sensation et la matière. La base de la psychologie, c'est cette portion de matière qui à la propriété de préadaptation (). I] l'explique ainsi :
-« À la lumière de toutes ces observations (déments et paralytiques généraux) cette faculté apparaît comme une des pièces les plus importantes du mécanisme intellectuel. Elle ne consiste pas seulement à réveiller un souvenir isolé, elle ne se réduit pas à un détail de la fonction mémoire, elle est en jeu dans toutes les opéra-
(1) « L’Ame et le Corps », 181,
tions intellectuelles ; elle leur fournit l'aliment nécessaire, car tout travail intellectuel se fait par des idées. et ces idées ont besoin d’être évoquées. Représentonsnous exactement ce qui se passe. Ce dont nous nous servons pour travailler, ce n’est point d’une idée unique qui s’allumerait pendant un court instant et s’éteindrait ensuite, comme quelqu'un qui n’aurait qu’un bec de gaz dont il ferait successivement l'allumage et l'extinction. En réalité, tout travail suppose un nombre considérable d'idées, ce qu'on a appelé quelquefois une constellation. Pendant un instant, nous avons besoin par exemple de idée 1; puis, pour continuer le travail commencé, il faut éclipser le 1, mais allumer brusquement les idées 2, 3, 4, 5, 6; puis on revient au 1, puis on a besoin du 7, du 8; puis on les éteint et on allume le 2, le 8, le 4, etc. Et ce travail continue ainsi par des extinctions et des allumages successifs, qui exigent que toute la rampe d'idées reste prête à ce service actif; c’est là ce qui assure la continuité du travail et ce qui nous donne l'impression de sa continuité, malgré la discontinuité de l’allumage; c’est là ce qui permet à une certaine direction d’être toujours suivie, à un thème d'être développé dans toutes ses ramifications; c’est là en somme le phénomène capital, dont les cas jusqu'ici étudiés par nous ne sont que de tout petits exemples. C’est ce sens large qu’il nous faut donner au phénomène de l'évocation des états de conscience » (An. Psych. XV, 211-212). Afin de compléter ces notions que la mort de l’auteur a laissées malheureusement incomplètes, glanons dans « Les Archives de psychologie » (T. VI, p. 14) ces auelques extraits d’une autre étude de Binet sur la conscience : « Elle n’est pas d'essence matérielle. Elle n’est soumise à aucune loi de la matière, Elle échappe à toutes nos déterminations » (14). « Tout se passe comme si l’action cérébrale déclanchait la conscience » (20). « Elle (la conscience) éclaire sans créer, comme une lumière... elle reste incluse dans le système nerveux ».
On voit donc les étapes principales de la pensée de Binet : d’abord considérée comme un épiphénomène (La Psych. du Raiïs.) la conscience lui apparaît ensuite, comme un miroir avec l’école anglaise, puis comme un foyer qui éclaire le courant continu de l'inconscient ou plutôt du subconscient. Enfin d'’inexistante, ou passive, ou simple témoin, elle devient élément dynamique et bien distinct : un dyaliseur dans son dernier livre. Il l'avait déjà pressenti auparavant. Voici la preuve. Cette évolution s'explique et nous paraît tout à fait remarquable. Encore -une fois, elle se rapproche beaucoup de Bergson.
*"x+ La pluralité des consciences
Mais revenons aux faits précis de l’expérimentation. Dès 1889, Binet publiait, dans La Revue Philosophique, (p. 135), le résultat de ses recherches avec Féré dans le laboratoire de Charcot et après l’autorisation de celui-ci. C'était, en somme, la première forme de l'ouvrage qui devait s'appeler plus tard : Les Altérations de la Personnalité. Le fait le plus important de cette étude absolument originale, c’est la constatation indéniable de la coexistence de deux et même de plusieurs consciences chez le même sujet. D’accord avec Taine, Binet propose de dire : « double conscience » ou « double personnalité » pour le conscient et l'inconscient ou plutôt, comme nous l'avons expliqué, le subconscient. Les
(1) Depuis 1919, au Cercle que nous avons fondé à Luchon, nous étudions les manifestations subconscientes dans la distraction et l'attention Dans plusieurs articles ou compte rendus, parus notammént dans le « Bulletin de la Société Binet » (1921 à 1926), nous nous sommes déclaré convaincu (expériences psychologiques et pédagogiques dûment faites), de la nécessité pressante d’une èducation nouvelle basée sur le rôle très important du subconscient normal Car on n'a étudié, jusqu'ici, le subconscient que chez les psychiâtres. Aussi approuvons-nous M. Wallon. (Traité de Psych,
de G. Dumas. Il, 503).
mouvements dits par lui inconscients, sont perfectibles et automatiques. Voici une contribution à la psychologie de l'habitude. La genèse de sa future conception dynamique de la psychologie se trouve peut-être dans ce travail : « Tout état psychique a pour corrélatif un état moteur particulier » (152) comme il l’a vérifié dans les expériences -curieuses qu’il relate et qui lui font découvrir, en même temps que l’école américaine, limportance du sens kinesthésique.
Il combat la théorie classique de l’infaillibilité de la conscience parce que d’essence divine. Il écrit : « Le témoignage de la conscience, si réputé par tant de philosophes, n'est pas plus infaillible que celui de la vue » (361). Que faut-il en conclure ? La nécessité de former et d'affiner la conscience elle-même par une éducation intellectuelle et morale à la fois, c’est-à-dire complète ei harmonieuse..
Nous en parlerons en détail au chapitre IV.
Il distingue enfin la conscience primaire et la consciènce secondaire qui la suggestionne. Elles sont coor- . données et non simplement associées. Elles collaborent constamment mais chacune reste maîtresse de son domaine propre, Et c’est ainsi qu’il propose de concevoir la limitaon des consciences (Les Alt. de la Pers. 194). Cette conception s’est rapidement vulgarisée par les romans dits psychologiques. L’un des plus curieux et devenu classique est celui de Stevenson : Doctor Jekyll Èand Mister Hyde. C'est la même personne Sous le double aspect du brave homme respectable et du vaurien, selon les heures. Intéressante surtout pour le psychiâtre et le magistrat, cette théorie doit être connue de tous les éducateurs. Elle est très proche. on le voit, de celle de la subconscience à laquelle nous nous sommes spécialement attaché parce qu’elle nous parait plus scientifique et plus explicative aussi, !