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XI. — L’IDÉATION

Binet a consacré deux chapitres, le quatrième et le cinquième, de L’Etude expérimenatle de l’Intelligence à ce problème synthétique qui résume tout ce que nous venons de voir et qu’il intitule : « Comment la pensée se développe ». En d’autres termes, il y recherche les processus divers d'idéation. Car ces processus diffèrent selon les types intellectuels, comme il le constate avec Armande et Marguerite. Ils seront cependant soumis à une même règle qu’il a découverte en étudiant la vision mentale chez les hystériques et qui confirme son monisme mefñtal : « Les phénomènes de l’idéation sont absolument calqués sur ceux de la perception extérieure » (Rev. Phil. XXVII, 360).

:« En résumé écrit-il, dans « L’Etude expérimentale », l'idéation de Marguerite se compose de thèmes assez larges qui se développent par association de contiguïté spatiale; elle est régulière, peu variée et même monotone et très consciente; l’idéation d’'Armande, formée de thèmes courts, se développe par un mécanisme beaucoup plus compliqué et moins conscient : peu d'associations de contiguïté, mais des énumérations de classification, des associations logiques, des ressemblances de mots et surtout, ce qui paraît être le caractère dominant, un changement incessant dans l'orientation de la pensée, une marche en zigzag par petits jets brisés, du nouveau, de l’imprévu, de l'original » (67-68).

Nous voyons bien la parenté étroite de l'idéation avec

la direction, avec les attitudes et les thèmes psychiques, pour constituer, par synthèse homogène, chaque type intellectuel. Le caractère de celui-ci en dépend aussi. L'influence énorme de la suggestibilité est rappelée par cette image charmante : « L’idéation est un phénomène très délicat, très impressionnable : c’est comme un enfant qui, regardé, cesserait de jouer » (60). Or elle est très importante puisqu'il écrit : « Par idéations, j'entends largement tous les phénomènes de la pensée » (Et. exp. de l’int. 81).

Au chapitre V (Du mot à l’idée), Binet arrive à établir que l'opération totale d’idéation comprend quatre phases qui sont : 1° l’audition du mot; 2° la perception de nos sens; 3° un effort pour évoquer une image ou préciser une pensée; 4° l'apparition de l'image (73). Il est évident que ces différentes phases se pénètrent réciproquement parfois et peuvent alors ne pas se distinguer très nettement, Ici, le type de chaque fillette accuse son originalité, nous pourrions même dire : sa spécificité psychique. Ti faut encore ajouter au portrait de Marguerite, « un sentiment très vif de sa personne » qui étonne plutôt d’après ce que nous savons déjà d'elle et fait distinguer amour-propre de personnalité réelle. Chez Armande, apparaissent les images verbales, Elle est, moins observatrice, plus idéologique, pour ainsi dire, que sa sœur.

L'importance des images dans l’idéation du jeune âge et leur replacement graduel, progressif, par des schèmes abstraits, sont fort bien distingués à la page 204 des «Idées modernes ». Cette question si importante sur laquelle nous nous sommes arrêtés précédemment a bien été vue par Alfred Binet et dans le même sens que notre hypothèse. Ceci a besoin néanmoins d'être vérifié et mieux prouvé par des expériences ultérieures qui s'imposent. L'auteur a raison de dire qu’il faut connaîire les types différents d'élèves d’après leur mémorisation et leur idéation, mais qu’il n’y a pas lieu, pour le

moment, de faire des groupements sur une JR aussi équivoque » (209) (1).

Nous glanons, dans l’œuvre de Biñet les premiers éléments d'une psychogénie intéressante de l’idéation. Les éducateurs devraient en tirer déjà profit.

Les degrés du développement RUE

Lorsqu'il s’agit de déterminer l’âge Dsichoiügique ou, en d’autres termes ,le degré de développement psychique, il importe d'établir tout d’abord Ia gradation suivante : lé geste avant le mot, le mot avant la phrase, puis l'interprétation de gravure pour l’assemblage logique de quelques phrases. Le premier degré correspond à 3 ans : « On est à la reconnaissance, à l'identification des objets » (An. Psy. XIV, p. 12). Binet place donc à cet âge le fait fondamental de la perception extérieure le percept.

On nous permettra d’objecter tout de suite que c'est bien ‘tard. Sans partager la conviction de cette pédagogue américaine qui signale les premières manifestations d'intelligence chez un bébé de quelques semaines, nous avons pu procéder nous-même et faire procéder, dans nos écoles maternelles et classes enfantines, à des expériences qui prouvent que l'enfant est capable d’avoir des percepts avant 3 ans. Marc D. que j'ai observé de très près à de fréquents intervalles (ce qui est préférable parfois à l'observation continue qui s’'émousse) était capable d'attention visuelle soutenue à 41 mois et d'attention auditive à 13. A 17. mois,

(1) C'est ce que risquent de faire précisément les lecteurs de « La Revue de l'Enseignement Primaire et Primaire Supérieur », car les directions et conseils He donna M. Julien Fontègne, nous paraissent bien sommaires parfois. On ne devient pas psyeholg: gue si facilement,

il savait parfaitement identifier, dans n'importe quel ordre, quatre gravures représentant : une maison, un homme (papa), une femme (maman) et un objet familier. Ce petit garçon a commencé de parler, mais très rarement, vers 15 mois et, comme beaucoup d’autres, il a immédiatement exprimé et vérifié ses percepts par les noms adéquats. Ma petite fille, dès le 7° mois, était capable. d'attention visuelle qui durait souvent 80 secondes et d’une attention auditive également soutenue, Nous croyons donc que l’éducation intellectuelle, comme l’a très bien expliqué Bernard Pérez, doit commencer dès le berceau. Mais les tests critiques de Binet, basés sur des minima, n’en sont que plus solides comme critérium de base discriminative. Revenons à leur analyse critique,

Le 2° degré est marqué par l'accroissement du nombre d'objets identifiés; le 3°, par l’association : les mots ne sont plus séparés, mais reliés par des conjonctions; le 4°, est celui de la réponse par description et correspond au niveau de 7 ans; le 5° qui marqueraït « le niveau supérieur » d'après Binet, est caractérisé par l’interprétation de la gravure, ce qui demande du jugement quand l'épreuve est bien choisie et conduite.

Nous trouvons ici la base psychologique qui jusüfie la célèbre échelle métrique de l'intelligence. Je crains fort que tous ceux qui, dans le monde, ont adopté celle-ci, même avec enthousiasme, ne connaissent pas celle-là.

fi | Ne Schéma de la pensée

Il nous paraît nécessaire, pour conclure cette première partie des apports de Binet en psychologie générale et avant de passer à la discrimination des types anormaux, Surnormaux et normaux, de rappeler une étude fort curieuse publiée par lui dans le tome XV de

« L’Année Psychologique », en 1909, donc peu de temps avant sa mort. Ce travail, après études cliniques répétées de déments, menées en collaboration avec le docteur Th. Simon, offre une belle allure de réalisation Synthétique assez rare malheureusement chez Binet. I! fait prévoir ce qu’aurait pu être ce Traité de psychologie qu’il rêvait d'écrire dès cette époque et que la morts malheureusement empêché de paraître. Ici l’auteur juge trop artificielle la distinction psychique communément admise à l'époque : le psychisme inférieur ou l’automatisme (de Grasset, de Pierre Janet, etc.) et l’autre, supérieur, qu'il caractérise par ce mot bien trouvé de « synthèse ». D’après lui, on doit discriminer l’instruction et l'intelligence, celle-ci comprenant : l'attention, la mémoire, le jugement, le raisonnement, l’abstraction etc. qui sont solidaires. Il oublie encore une fois l’adaptation. Mais il comblera cette lacune quelques pages plus loin.

Entre le déficient et le normal, il ne voit pas d'autre différence que celle de degré. Nous préciserons cette opinion à propos des « frontières », ci-après.

Il revient aux normaux pour rappeler qu’il a insisté sur la pensée sans images avec W. James. On a exagéré, selon lui, le rôle des images pour réduire la pensée à un rôle contemplatif. Et voici sa définition de la pensée :

« La pensée, à notre avis, se compose de trois éléments distincts : une direction, une adaptation et une critique. Ces trois éléments caractérisent une pensée complète, mais ils peuvent manquer dans une pensée incomplète » (128).

C’est donc sa conception seconde et devenue dynamique, comme nous l’avons vu, qui l’a poussé à cette sorte d’iconoclastie psychologique. Mais affirmons bien vite que la théorie de l’image mentale n’est pas forcément statique et passive.

Nous avons déjà parlé de la direction à propos de l'orientation psychique. Binet croit que celle-là se donne

des ordres à elle-même; il la considère donc comme consciente au début, puis elle devient inconsciente pour lui, c’est-à-dire subconsciente pour nous. Cette direction .se manifeste de deux manières : Sa complexité et sa persistance (131). Elle constitue un « état régisseur », une «coordination qui donne au courant des idées une direction définie » et sans laquelle il n’y a point d’attention possible : fait très important et gros de conséquence en éducation. Nous le rattachons, comme origine première, à ce jeu automatique si bien signalé par Binet, des images antérieurement acquises et qui viennent « se coller » à toute perception.

Que faut-il entendre maintenant par « l'adaptation de la pensée » ? Un progrès et un choix : penser, c’est choisir (autant que se retenir d’agir selon « La psychologie du raisonnement »). Binet voit très bien l’évolution de l’idée qui, embryonnaire au début et manquant d’individualisation (153) s’individualise ensuite. Gette fonction vitale, l'adaptation au milieu, doit, aussi bien qu’une clé, ajuster les moyens aux fins. Là est l’œuvre propre de lintelligénce.

Reste le « contrôle » ou jugement qu’il nomme aussi « la correction ». Sans sa sélection constante et attentive, aucune adaptation ne réussirait (141), À remarquer que ce contrôlé n’est pas toujours conscient. Binet rappelle donc ici, — et nous sommes absolument d’accord sur ce point avec lui, — le rôle considérable du contrôle subconscient qui se manifeste notamment par le tact et par l'instinct.

Contrôle et direction peuvent se faire enfin sous la forme de sentiments (165). Ceci montre l'importance, déjà soulignée par nous plusieurs fois, de la cénesthésie et de l’affectivité, par l'intérêt et la volonté surtout, même dans le plan intellectuel strict.

Le jugement d'ensemble montre enfin toute l’importance de cette conception originale : « L'essentiel de la théorie nouvelle est de considérer la pensée comme une

LES APPORTS DE BINET 239 action consistant à s'adapter; c’est autour de cétte conception que tout gravite; or le principe de l'adaptation n’est contenu dans aucune de nos facultés intellectuelles ; il y a là une idée qui la dépasse... » (144).

* Nous voici donc à la racine même de la question : c’est la clé d'adaptation dont il a déjà parlé symboliquement. Mais l’auteur reste encore dans le domaine symbolique et mystérieux.

Sa théorie, dit-il, appartient à un plan différent de celui des études précédentes. Son schéma de pensée a une fonction. Ce dernier mot traduit l'originalité de cette psychologie que les Américains ont déjà qualifiée de « fonctionnelle ». Elle est capable d'ouvrir des perspectives nouvelles, ajoute son auteur; et nous partageons sa confiance dans l'avenir. Il est nécessaire toutefois que les psychologues investigateurs sachent désormais, dans leurs observations et leurs tests, distinguer l'intelligence prise au sens classique du terme, de cette « adaptation » qui paraît être la forme spontanée et essentielle de la faculté de concevoir.

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