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XII. — LES « FRONTIÈRES » ET LES TYPES INTELLECTUELS

La discrimination des déficients psychiques

L'échelle métrique fixe déjà les séparations ou frontières des différents âges intellectuels ou psychologiques. Au cours de ses longues et patientes études menées en collaboration avec le docteur Th. Simon, psychiâtre et psychologue éminent, dont le nom est inséparable du sien, Alfred Binet avait été intrigué par un fait : nombre d'enfants hospitalisés comme anormaux ne sont que des débiles, des déficients ou des arriérés et non de véritables infirmes intellectuels. Or qu’en faisait-on ? On les gardait, on les surveillait, c’est-à-dire on les laissait croupir toute leur vie dans leur stade inférieur sans rien tenter pour les élever au-dessus. Binet, toujours généreux, s’en indignait justement. Il voulait traiter, guérir ou, du moins, améliorer en quelque mesure, tous les curables. Il fallait donc diagnostiquer aussi exactement que possible le point de départ initial d’abord et le résultat, même très médiocre, de chaque période d'essais ensuite, Celui qui, selon Larguier des Bancels, doit être appelé l'inventeur de la psychologie individuelle, apercevait nettement les différences profondes qui séparaient, en groupes et même en types très distincts, ce lamentable troupeau de déchets. C'est ainsi qu’il fut naturellement amené à imaginèr des tests Spéciaux qui permettent de distinguer rapidement et sûrement les différents types intellec-

tuels, du plus inférieur au « surnormal » que les Allemands et les Américains éduquent spécialement aujourd'hui grâce à ses travaux dont ils ont profité malheureusement plus que nous. Dans le tome XI de L’Année Psychologique (p. 298-299) nous voyons bien le point de départ de Binet en la matière

« Il seraït indispensable de suivre individuellement” bien des sujets dans leur évolution, pour arriver à savoir si ces états d’infériorité intellectuelle sont des arrêts de développement ou des évolutions très lentes, continues ou même saccadées, intermittentes, ou si -quelques facultés essentielles peuvent s’accroître pen: dant que les autres facultés restent stationnaires et endormies. On ne pourra pas, avant que les données soient acquises sur ces différents points, comparer âge par âge, année par année, détail par détail, ces sujets à des enfants normaux... Et aucune épreuve actuellement ne peut nous dire non plus si un idiot est ou non perfectible, et jusqu'à quel point il l’est, Cest, pitié que ces questions fondamentales de psychogénie, si faciles à étudier dans les asiles où l’on conserve les mêmes enfants débiles pendant dix et vingt ans, n'aient pas encore été étudiées autrement que dans de vagues stalistiques | »

Ces épreuves que souhaïtait Binet, sont très différentes selon qu'on les applique dans les asiles ou colonies d’anormaux qui abritent parfois de vrais idiots tout près de la démence, ou bien dans nos écoles qui ne sont guère exposées à recevoir que des débiles. Il faut ici, de toute nécessité, la collaboration du médecin et du maître qui tiendront compte, une fois de plus, du niveau intellectuel comparé à l’âge de chacun. Binet déclare méme que l’examen des véritables anormaux doit être exclusivement l’œuvre du médecin spécialiste ou psychiâtre; en l'occurrence, dit-il, l’instituteur est plutôt une gêne. Il songe certainement ici, non sans raison, à l’insfituteur qui n’a pas reçu l'éducation psychologique et

242 >» . ALFRED BINET scientifique indispensable. Poursuivant alors létude spéciale dont il vient d’entrevoir la nécessité urgente et dès 1908, dans le tome XIV de la revue précitée, 1l annonce une nouvelle méthode :

Nouvelle méthode dite psychogénique

« Cette méthode consiste à analyser les manifestations des phénomènes intellectuels chez les individus: arriérés qu'on désigne sous les noms d’idiots, d'imbéciles et de débiles » (p. 284).

Voici donc un point initial à bien remarquer : ces , malheureux doivent être considérés a priori comme des arriérés, c'est-à-dire des curables, et non des condamnés. Binet ajoute, trois pages plus loin (287) :

« Voilà, à notre avis, le grand avantage de la méthode psychogénique appliquée à l’imbécile; elle permet de connaître, par une expérience aussi prolongée qu'on peut le désirer, tous les ressorts d’une intelligence, toutes ses capacités, toutes ses virtualités ».

Double profit qui prouve, une fois de plus, que la pitié active, charité ou solidarité, trouve bien vite sa récompense; comme à la Salpétrière pour les hystériques jadis, l’étude des déficients intellectuels va permettre l’analyse plus fine et complète de l'intelligence normale. « Nous allons montrer, écrit Binet, à la page 289, quel parti on peut tirer des imbéciles qui constituent jusqu’à un certain point, des enfants permanents ». El il relate l’histoire d’un sujet très curieux, Denise, à cheval sur la frontière de l’imbécilité et de l’idiotie, et qui « permet d'étudier la psychogénie du langage, la formation des premiers mots, les conditions psychologiques qui sont essentielles au début de la parole ». :

Le retard de Denise serait dû, selon Binet, à un retard de formation cérébrale, qui conditionnerait défavo-

rablement à la fois l'intelligence et le langage. Remarquons en passant l'importance considérable de ce diagnostic d’interdépendance psycho-physiologique. De nombreuses épreuves intéressantes à suivre dans le détail, semblent le confirmer. Pour passer de l'objet au nom, par exemple, Denise éprouve bien plus de difficuités que pour passer du nom à l’objet. L'acte délicat et Supérieur appartient donc à l’activité verbo-motrice. Et ceci explique la lenteur du premier langage chez le bébé normal. Or, même quand on lui présente l’objet déjà identifié et nommé, Denise éprouve beaucoup de difficulté à en retrouver le nom. Il lui manque donc « l'idée du sens » ou, si nous essayons de préciser davantage, ce phénomène subconscient qui déclenche lPactivité verbo-motrice par. synergie des mémorisations kinesthésique et auditive. Ce qui le prouve d’ailleurs, c'est la remarque de la page 311 sur la « phase ayant un caractère d'utilisation, un caractère dynamique ». Ce déclenchement est un effort d’abord instinctif ou subconscient puis conscient et qui provoque l’activité verbale : il suppose donc l'existence d’une sorte de potentiel psychique acquis par l’activité sensorielle musculaire ou auditive. Nous croyons, en effet que, avec les données actuelles dela physiologie, on peut considérer l’activité sensorielle afférente ou centripète comme un apport dynamique constituant une sorte de capital psychique élaboré continuellement et transformé par le subconscient, dans ce métabolisme fondamental dont nous avons déjà dit un mot. L'énergie efférente ou centrifuge (® qui se réalise extérieurement par l’action ou intérieurement par la pensée, en résulte.

Après Denise, Binet étudie Victor, imbécile d’un de-

() Que le Docteur Dide, psychiâtre de valeur, dans son « Introduction à la Psychogénèse » (Thèse de Philosophie, Toulouse, 1925), nomme « radiante », ce que lui a reproché justement M. le Doyen Abelous. La terminologie classique nous paraît assez précise sur ce point. ; :

gré moindre, et confronte les thèses du professeur Marie et de Déjerine sur les aphasiques. Il déclare que l’état mental de l’imbécile, conditionné par quelque atrophie, est « surtout un état de pauvre » (332). Mais ce pauvre peut être secouru, sinon jamais enrichi, par une éducation sensorielle spéciale, d'ordre kinesthésique surtout, puisque Binet et Simon réalisèrent de véritables résurrections mentales d’anormaux, grâce à des travaux manuels progressifs et appropriés. Nous connaissons, pour notre part, un jeune homme longtemps interné dans un asile départemental où, abandonné à lui-même, il ne faisait aucun progrès, et qui, rendu à la vie simple et active de la campagne, s’est, depuis dix ans, complètement transformé. On voit les services immenses rendus par les travaux généreux de Binet qui permettent la récupération, par la société, de nombreux travailleurs qui, tout en collaborant modestement mais utilement à l’œuvre commune, pourront goûter quelques joies sociales.

A l’hospice comme à l’école, deux questions sont done à résoudre : d’abord, l’enfant observé est-il un inférieur de l'intelligence ? Ceci peut être facilement établi par l'échelle métrique connue. Ensuite, il est important de savoir s’il est anormal dans le sens large et vulgaire du terme et quelle est l’importance de son anormalité: en d’autres termes, de combien de degrés il est inférieur à la normale. Ici le médecin-spécialiste est indispensable. %

Idiots, imbéciles et débiles

Ces premières recherches permirent vite à Binet de distinguer nettement l'idiot du débile. Le premier esb caractérisé par l’absence de vocabulaire (idios signifie exactement seul, isolé). Le débile, c'est celui qui est impuissant à manier l’abstraction verbale et qui reste,

par conséquent, au-dessous du niveau de 12 ans déjà fixé. À notre avis, comme il est strictement perceptif, le niveau de 8 ans paraît lui convenir. La grande difficulté consistait encore à séparer nettement l’imbécile du débile.

Il faut, en effet, distinguer prudemment les débiles dans plusieurs tests successifs et gradués : par exemple, la faculté de comparaison raisonnée, la sériation de 5 poids différents enfermés dans des boîtes identiques, enfin les rimes (qui soulignent l'importance, signalée par nous, tout à l’heure, de la mémorisation et de la Schématisation auditives pour l’accession à la vie conceptuelle).

On constate de la sorte que des sujets de 17 ans sont restés au niveau de 12. Dans le tome XI de la même revue (317) Binet nous donnait déjà une méthode d’investigation rapide et plus complète que la précédente, bien qu’elle ait paru trois ans plus tôt, dès 1905. Elle comprenait 4 tests : comparaison raisonnée (bois et verre, papillon et mouche, carton et papier); une épreuve de mémoire de phrases, d'images et de chiffres; un test d'intelligence sensorielle (comparaison de lignes, de poids, découpage); enfin un test d'intelligence abstraite et de langage.

C’est ce quatrième test qui marque souvent la distinction. Ceci contribue donc à prouver l’importance de la discrimination établie dans L’Etude expérimentale de l’Intelligence entre les deux aspects fondamentaux de celle-ci : sensoriel et abstrait-verbal.

La distinction entre l’idiot, l’imbécile et le débile est enfin réalisée complètement, en 1910, dans le tome XVI de la même publication. Elle a demandé cinq ans d'efforts continus.

L’idiot reste au stade de 0 à 2 ans. Il n’a de relation que par le geste; il ne sait que prendre un objet qu'on lui présente, marcher, s'asseoir et se lever. Il paraît rester au stade inférieur de l’activité subconsciente,

Il est rebelle à la suggestion, comme nous l’avons vu, parce qu'il est est incapable d’attention. Dans l’état actuel de la psychiâtrie, c’est bien un malheureux infirme à hospitaliser car nous sommes incapables de l'éduquer. On distingue cinq degrés d’idiotie sur lesquels nous n’avons pas à insister ici.

L'imbécile reste au stade de 3 à 7 ans. Il sait parler, manger seul, s'habiller, se laver les mains, tourner une roue, balayer, faire un lit, cirer les chaussures. On peut classer les imbéciles en trois catégories : ceux qui possèdent la facullé de nomination (comment s'appelle cétte chose ?); ceux qui possèdent la faculté de comparaison (ficelle, poids, etc.); enfin ceux qui peuvent répéter un « discours » selon le mot de Binet, ce qui se réduit à une phrase très simple de trois propositions coordonnées. Cette dernière épreuve, qui correspond à l’âge normal de 5 ans, s'applique à des imbéciles de 12 à 20 ans. En tout cas, ceux-ci peuvent se rendre utiles : ce sont des êtres inférieurs mais non des infirmes incurables. À défaut d'éducation proprement dite, ils sont susceptibles de quelque dressage professionnel comme le valet de ferme que nous citions tout à l'heure.

Quant au débile, il reste, nous l’avons vu, au stade de 12 ans. Il peut, d’après Binet : écrire, se coiffer, jardiner, laver, repasser, faire un ourlet, une reprise (ou un travail d'homme simple bien entendu) et même cuire un œuf. Ces discriminations très nettes permettent de réglementer l’admission des enfants dans les écoles publiques ou privées. Il est regrettable de constater que nous ne les appliquons pas encore légalement en

France.

Anormaux

Binet, comme conclusion logique de ces études, s'est occupé tout spécialement des classes d’anormaux que {

l'on a créées récemment mais en nombre très insuffisant et sans le nommer comme toujours. Le recrutement en est délicat parce que l’on n’a pas osé jusqu'ici appliquer médicalement et rigoureusement, chez nous, les discriminations que nous venons d'étudier, En voici une autre qui est également fort nette : « Un anormal est un enfant qui ne s'adapte pas à l’enseignement et à la discipline de l’école ordinaire. C’est là la condition suffisante et essentielle; peu importe qu'il ait des tares, une hérédité des plus lourdes, s’il s'adapte; peu importe qu'il ne présente aucun stigmate, aucune maladie, aucun antécédent s’il ne s’adapte pas » (An. Psy. XIV, 410). Ce concept d'adaptation qui a servi déjà à l'analyse de l'intelligence, dans l’étude de la suggestibilité, devient ici un critère important et fécond.

Afin d'éviter toute erreur, Binet propose l'exemple des précurseurs belges. Un enfant ne pourra être déclaré normal que s’il a d’abord fréquenté une école ordinaire et s’il y a fait preuve d'au moins 3 ans de retard d'instruction sans pouvoir alléguer l’irrégularité de la fréquentation. On voit donc, encore une fois, que la discrimination est faite, grâce à l'échelle métrique toujours, surtout si l’on appliquait enfin une bonne loi sur l'obligation scolaire de 6 à 14 ans.

Voici le tableau proposé dans le tome XVI de « TAnnée Psychologique » (p. 353) pour distinguer l’idiot, l'imbécile et le débile.

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Binet prévoyait déjà le mouvement d'opinion hostile aux classes d'anormaux sottement considérées comme infamantes et cherchait à y pallier en demandant que ces classes fassent partie intégrante d’une école ordinaire et communiquent avec elle pour la cantine (quand celle-ci existe) et les récréations, comme pour la gymnastique et le travail manuel qui seraient communs. On évitait de la sorte le cloisonnement intégral qui créerait fatalement de petits parias. Pour le dessin et le travail manuel, il arrive parfois que certains anormaux dépassent les normaux parce qu'un déficient dans l’idéation abstraite peut être très bien doué pour l'intelligence sensorielle, Binet l'a prouvé dans son analyse du type qu'il nomme praticien et dont nous parlerons dans le chapitre suivant.

Somatométrie des anormaux Il nous reste à étudier l'examen somatométrique des anormaux qui vient heureusement compléter les épreuves précédentes. Nous en devons les bases au docteur Th, Simon qui à continué ses travaux de collaboration

avec Alfred Binet après la mort de celui-vi. Il existe une frontière des anormaux et on peut la fixer déjà pour la taille. Par exemple, parmi un certain nombre d’enfanis de 14 ans ayant une taille inférieure à 4 m. 40, on à distingué 5 % de normaux et 60 % d’anormaux. Donc « une taille assez réduite constitue, sinon une preuve, du moins une présomption assez forte d’anormalie » (An. Psy. VI, 433). De même le poids et les mensurations Crâniennes, si On les compare aux normales de chaque âge, peuvent utilement nous guider. Il reste encore beaucoup à chercher et à déterminer dans ce domaine. Binet encourage tous ceux qui voudront bien sv livrer après lui et leur adresse, à l’avance, un merci cordial. Les maîtres d'élite et de grand cœur qui ont accepté la mission de diriger les classes d’anormaux de nos grandes villes, devraient être appelés spécialement, selon nous, à collaborer à ce travail. Si nous en jugeons d’après ce que La Revue Pédagogique à publié, en 1922 et 1923, sur les classes d'anormaux de Bordeaux et d’Alger, une ample moisson de faits nouveaux est déjà prête à cueillir.

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