FRERES
L'aliénation mentale
Avec une curiosité émue et pitoyable, Binet s’est longuement penché sur les déments comme sur les arriérés. Il a consacré des centaines de pages de L’Année Psychologique, à de longues et patientes études, méticuleuses comme toutes les siennes, et qui lui ont permis d'établir, toujours avec la collaboration précieuse du docteur Th. Simon, une théorie nouvelle de la démence. On nous excusera de ne pas y insister car cette étude appartient au domaine de la psychiâtrie. Nous en retiendrons cependant quelques détails utiles aux psychologues comme aux éducateurs,
La discrimination du dément et du débile doit les in-
téresser. en effet. ile est établie d’ailleurs, nous lavons vu déjà, d'une manière pittoresque. Le premier est comparé à un riche qui à fait définitivement faillite ce n’est plus que du passé. L'arriéré, au contraire, est né dans la pauvreté et y restera toute sa vie. Le dément est en voie de dissolution, si l’on préfère, tandis que l'autre est en plein arrêt d'évolution. L’arriéré ressemble donc beaucoup. à un enfant. Mais l'enfant manifeste, par le jeu, une suractivité de-vie que M. Claparède a su mettre en valeur. Défions-nous donc des enfants trop passifs. La passivité chronique enfantine est un symptôme inquiétant.
Il faut maintenant distinguer l’aliéné du dément. Celui-ci a des lésions nerveuses incurables. Binet, à ce point de vue, a complété les travaux de Lombroso et de Kraepelin en faisant avec beaucoup de soin, dans le tome XVII de L’Année Psychologique, la distinction entre l’aliéné et le criminel qu’il ne faut pas toujours confondre. Il contrôle aussi les travaux du célèbre spécialiste français Magnan. Il étudie la loi du 30 juin 1838 relative aux aliénés et en montre les dangers. Un examen par un tribunal et un préfet, dit-il avec raison, n'offre aucune garantie scientifique. Binet s'attache enfin à rendre impossible l’internement injustifié, comme il a lutté, par sa science du témoignage, contre l’erreur judiciaire. La portée sociologique de son œuvre est donc considérable.
Ses longs travaux que la mort interrompit, se terminent par une classification de tous les malades atteints de psychoses en deux grands groupes :
1° Les organiques qui comprennent les arriérés, les déments, tous les troubles mentaux liés à des désordres organiques ou à des phénomènes d'intoxication ;
2° Les vésaniques : folie maniaque dépressive, folie systématisée, folie avec conscience et hystérie.
Pour ceux-ci, on n’a pu encore déterminer la cause pathologique précise. Certains travaux récents, ceux du
docteur Dide, de Toulouse, sur la dégénérescence des cellules du sympathique, par exemple, peuvent faire réviser bientôt cette discrimination.
{ % Ke % Les surnormaux
On peut dire que Binet à voulu scruter l'immense domaine de l’activité psychique dans toutes ses manifestations. Après les plus basses, voyons maintenant
les plus élevées, celles des esprits originaux, des cher- cheurs et des génies, sans oublier les types normaux d'Armande et de Marguerite, déjà si remarquables. Dans La Fatigue intellectuelle , — et c’est encore une jolie découverte, — il montre que les types intellectuels normaux peuvent être plus facilement discriminés grâce aux manifestations différentes pour chacun, de cette fatigue facile à mesurer,
Nous avons déjà vu que Charcot avait conseillé à Binet d'étudier de près deux calculateurs prodiges qui émerveillaient Paris à la fin du siècle dernier Inaudi que Barnum promena dans le monde;entier et Diamandi. D'autre part et presque en même temps, Taine lui recommande de tenter l'explication du jeu d'échecs dit « à l’aveugle ». Nous l’avons vu dans le premier chapitre de cette étude.
Les calculateurs prodiges, aussi bien qu'’Armande et Marguerite, sont deux types bien distincts. A peu près également virtuoses en calcul mental, Inaudi est un auditif et Diamandi, un visuel. Le premier « entend comme répétés par sa propre voix » les nombres qu’on lui propose. Diamandi est un visuel extraordinaire chez qui les images des nombres prennent la forme halluci- ‘ natoire et s’extériorisent curieusement. Son schème totalisateur qui lui apparaît nettement, est des plus curieux, et constitue une belle contribution à l'étude des
synthèses subconscientes et automatiques d'images. L'analyse comparative des procédés montre qu'Inaudi peul fixer 4 fois plus vite que son rival une certaine quantité de chiffres dans sa mémoire. Mais Diamandi est capable de répéter plus vite ces chiffres dans un ordre différent. Ceci est à rapprocher de la théorie ingénieuse de l'idée directrice qui se révèlerait ici plutôt d'essence auditive par sa persistance. On voit encore que le type auditif est surtout synthétique et le typé visuel plus apte à l'analyse. Le premier paraît plus évolué.
Les curieux portraits esquissés par Binet d’après sa méthode psychologique, d'écrivains comme Alphonse Daudet, Emile Zola et François de Curel, ou d’artistes tels que les deux peintres Styka, père et fils, sont extrémement utiles également pour l'étude du génie et du surnormal. Il est impossible de les résumer et nous y renvoyons le lecteur qui veut connaître le talent remarquable de Binet comme peintre de caractère. Il convient de noter ici qu’il a eu comme excellente collaboratrice de critique d’art, dans ses dernières années, sa fille aînée, Mlle Alice Binet (Armande), dont nous avons déjà reconnu le grand talent artistique ().
La portée la plus grande de ces recherches qui le documentaient sur foute la gamme des modes d'activité psychique, c’est encore l'indication, sinon la véritable découverte, du rôle du subconscient aussi bien chez Tadé Styka que chez les grands calculateurs ou les joueurs célèbres d'échecs. Il existe chez tous ces esprits surnormaux, une activité logique, merveilleusement lucide et cependant mystérieuse, qui agit même pendant la récréation ou le sommeil et hors du contrôle de la volonté, au-dessous du seuil de la conscience. La part
(1) Bes initiales AB: qui signent le portrait remarquable de Tadé Styka, däns « L'Année Psychologique » (XV 316), sont les siennes.
d'hérédité est souvent considérable (Styka, Diamandi, Inaudi). Binet ne la voit pas très bien pour ce dernier : elle existe cependant. Ces esquisses incomplètes mais très poussées dans le détail, tels certains cartons d’Ingres, seront probablement considérées plus tard comme une première initiation à l'analyse introspective et objective qui reste, pour M. Emile Thouverez comme pour nous, la principale découverte de Binet, surtout pour la technologie psychologique, avec son souci, également nouveau, de la discrimination qualitative.
Dès maintenant il est facile de voir l'importance considérable de ces analyses individuelles. Tous ces types apparaissent comme les preuves irréfutables de sa nécessité. Sharp avait donc raison d'écrire, dans son étude d'une méthode pour la psychologie individuelle, cette conclusion qui confirme tout ce que nous avons vu à propos de la méthodologie et de la psychométrie bien comprises
« En définitive, nous sommes d'accord avec MM. Binet et Henri pour croire que les différences psychiques individuelle doivent être recherchées plutôt dans les processus complexes que dans les modes élémentaires de la pensée ».
Ces deux mots « processus complexes » s'appliquent aussi bien aux thèmes et aux attitudes psychiques qu’à l'orientation et à la direction de la pensée.
La psychologie générale, même expérimentale et scientifique ne peut nous donner, en effet, que le canevas rigide mais large des normes de l’activité psycho-physiologique. Cest sur cette trame rudimentaire que viennent se fixer, en broderies de plus en plus fines et délicates, les mille degrés de l’idéation, les mille aspects particuliers de chaque moi. Tirons-en cette conclusion pratique qui vient s'ajouter aux conseils précieux du Maître que nous étudions : « On spécule sur le général, on n’expérimente que sur du partiel » (An. Psy. IX, 86).