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CHAPITRE II

L'EDUCATEUR

Le mot pédagogie conserve toujours un certain caractère dogmätique et vétuste, tout au moins de métier qui, réflexion faite, ne nous paraît pas convenir à Alfred Binet. Peut-on nommer pédagogue ou même auteur pédagogique, l’homme qui n’a pas écrit un seul livre de technique, un seul traité doctrinal ? Le causeur, l’explicateur remarquable, mais qui n’a jamais enseigné, sauf à Bucarest, pendant quelques mois, et qui oubliait même, nous disait Mlle Alice Binet, l’unique leçon hebdomadaire qu'il donnait à ses filles, dans la salle à manger ? Il fallait un coup de sonnette — que les deux fillettes oubliaient d’ailleurs volontiers —, pour le tirer de ses recherches psychologiques et le ramener au terre à terre pédagogique.

Il convient donc, selon nous, de qualifier d’éducateur celui qui a vraiment découvert les bases psycho-physiologiques d’une ‘éducation plus moderne et scientifique, très française aussi, car son rationalisme l’apparente à Descartes, père de la précision philosophique, et unit, dans une sorte de monisme pédologique remarquable,

l'éducation et l'instruction, le déveleppement harmeonieux de l’esprit et du cœur.

Dans son livre le plus répandu : Les Idées modernes sur les enfants , Binet a cependant bien montré l'influence primordiale du milieu social et familial sur le développement physique et intellectuel. Dans 24 cas sur 30, il à pu reconnaître des retardés parce qu'ils étaient malingres ou déficients au point de vue physiologique. L'influence déprimante des milieux Sociaux inférieurs apparaît alors et navre Binet dont le cœur est généreux. La misère déforme souvent l'esprit parce qu'elle étiole et déforme le’ corps. Quelle suggestion pour des gouvernants !… La toise et la bascule qui existent déjà dans quelques écoles (nous le faisions constater, en 1924, à St-Bertrand de Comminges, aux élèves de 4 année de l'Ecole normale d'instituteurs de Toulouse), devraient être partout employées à période fixe : si possible chaque mois ou tout au moins deux fois par an, d’après M. T, Jonkheere (op. cit.) à cause des transformations rapides, surtout de 3 à 6 ans. Il n’est pas seulement nécessaire de peser régulièrement l'enfant du premier âge. Il importe de continuer à surveiller de très près sa croissance. On le fait maintenant, dans certains départements; la Haute-Garonne par exemple dont le Conseil général a créé l'inspection médicale scolaire. | \

L'anthropologie scolaire

Binet fournit des précisions, dans le même ouvrage. sur la mesure du développement physique dans ce qu'il nomme très justement l'anthropologie scolaire. Les attitudes, la mesure de la capacité respiratoire par le spiromètre et le diamètre bi-acromial (bien supérieur comme exactitude à là mensuration du périmètre thoracique), l'emploi judicieux du dynamomètre, instrument précis

mais délicat à manier, dont il a perfectionné beaucoup la technique (V. L’Année psychologique) dans son laboratoire, tout est bien expliqué en quelques pages. Comme les vrais savants, l’auteur excelle à dire beaucoup en peu de mots. Quelques chiffres et tableaux viennent préciser encore tout cela qui est le résumé très clair de plusieurs études, de plus de cent pages parfois cependant, parues également dans L’Année Psychologique.

Le chapitre IV deS Idées modernes rappelle l’importance de la vision et de l'audition pour l’écolier. Binet a remarqué que, dans certaines classes, on place très loin du tableau et du maître, des myopes, des sourds ou des durs d’oreilie qui perdent ainsi leur temps malgré leur bonne volonté. Je revois, parmi les documents de la rue Grange-aux-Belles, deux tableaux frappants d’une classe parisienne avant et après l’examen optométrique et acoumétrique des élèves. Près du quart. d’entre eux étaient mal placés avant cet examen qui devrait être obligatoire partout et que nous avons introduit dans un grand nombre de nos écoles, Il est facilité par l'emploi de léchelle optométrique Binet, petit tableau très bon marché. Avec une montre ou mieux par le chuchotement qui s'adresse à l'enfant ayant le dos tourné, on mesure fort bien l’acuité auditive. Ces mensurations ne prennent toute leur valeur que si elles sont régulièrement inscrites dans un carnet à la fois anthropoômétrique, physiologique et psychologique analogue à celui que Binet voulait faire adopter dans les écoles de la ville de Paris ou, mieux encore pour les suggestions d'ordre psychologique, à celui de notre excellent collaborateur, M. François Sarrieu, instituteur à Juzet près Luchon. Répétons que le livret scolaire du syndicat des médecins de France est déplorablement touffu et incomplet à la fois 4).

(1) Ainsi, pour l'étude endocrinienne, il ne vise que le corps thyroïde.

On peut ainsi contrôler de très près les résultats d’une éducation physique complète qui englobe à la fois logement, nourriture, développement par la gymnastique rationnelle et même, quand c’est nécéssaire, par la cure médicale ou l’orthopédie,

On a raison de dire, surtout après la guerre longue et terrible dont nous supporterons longtemps les conséquences, qu’il faut régénérer, sauver peut-être même la race, Mais il importe de voir toute l'étendue du problème qui ne comprend pas seulement des exhibitions de boys-scouts ou des matches de foot-ball. Binet ne s’est pas intéressé à cette forme superficielle et tapageuse de l'éducation physique qui, trop souvent d’ailleurs, tourne, par excès unilatéral, à une déformation. Celui qui organise une cantine scolaire, un établissement de bains-douches populaires, une colonie de vacances, fait beaucoup plus pour l’avenir du Pays, et œuvre véritablement dans le sens indiqué par Alfred Binet. Les trois quarts des enfants des classes populaires françaises sont encore mal nourris et insuffisamment bien tenus, surtout avec la vie chère actuelle. Voilà, selon nous, comme pour M. l’Inspecteur général Pécaut qui nous en parlait tout récemment, au cours de sa tournée de 1926, le premier mal à combattre par des œuvres sociales qui devraient grouper tous les partis.

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