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B. — L'’EDUCATION INTELLECTUELLE

Les travaux personnels de Binet et ceux de ses collaborateurs (surtout Victor Henri dont l'intelligence prompte le charmait et qui lui fut si dévoué) sur la fatigue intellectuelle et le surmenage, n’ont pas eu, nous l’avons dit, une conclusion bien nette. Mais ils valent beaucoup néanmoins comme première indication. Là comme dans ses vives et acerbes critiques des programmes, des examens officiels, Binet se préoccupe du juste équilibre psycho-physiologique et apporte des vues et des précisions nouvelles en la matière.

Bier qu’il n’ait pas fréquenté beaucoup les écoles maternelles, il a montré l'importance ou mieux, la réalité de la psychogénie. Maria Montessori le critique. Elle l’a donc étudié; et il a eu certainement sur elle, une influence qui les honore également l’un et l’autre,

ss Initiation sensorielle

Ce qui nous paraît nouveau, même après les grands pédagogues — Herbart en particulier — qui l'ont précédé, c'est la préoccupation, née de la psychogénie, d'une première éducation esthétique ou sensorielle qui est plutôt une initiation à la fois physique et mentale, parce que physio-psychologique. D’après Binet, l’enfant doit commencer d'apprendre maternellement à voir, à entendre, à sentir, en un mot, pour bien perce-

voir, Le stade élémentaire et inéluctable de la « sensation-percept » a été fort nettement établi par lui. À ce point de vue, il a eu, par la Société libre pour l'étude psychologique de l'enfant 4 qui groupe encore malheureusement un trop petit nombre d’éducateurs et manque d'appui officiel sérieux, une réelle influence.

Entrons maintenant plus avant dans le détail non pas de sa technique car il n’en a pas laissé ni peut-être voulu, mais de ses directions technologiques. Il nous suffira de rappeler tous les aperçus nouveaux que renferment ses théories des mémoires qu'il réhabilite, du raisonnement qu'il analyse si bien et de l'intelligence en général, pour que chaque éducateur aperçoive vite le parti qu'il peut en tirer dans sa mission. La meilleure pédagogie est œuvre personnelle, autant du maître que pour l'élève. Il suffit d’avoir quelques notions psychologiques très, claires et une bonne « orientation de pensée » ensuite, avec la volonté de bien faire. Dans les Idées modernes , Binet n'a-t-il pas écrit (143) :

« Ce qui importe pour se conduire de manière intelligente, ce n’est pas tant la force des facultés que la manière dont on s’en sert, c’est-à-dire l’art de l’intelligence et que cet art doit nécessairement s’affiner avec l'exercice ». Entendons par là exclusivement un exercice judicieux. Les exercices profitables à la mémoire seule, sont, selon son expression propre, sa bête noire. Il voudrait même des manipulations (c’est-à-dire de l'observation et des tests) en philosophie !

(1) Président : M. le Docteur Th. Simon, à Perray-Vauc par Epinay-sur-Orge (Seine-et-Oiïse). éruus

Les bonnes habitudes mentales

C'est fort bien, encore une fois, d'encourager les maitres à œuvrer dans ce sens; mais ce sens (ou cette direction) manque de précision. Nous savons que nous devons discriminer les anormaux par l'inspection médicale sévère et Sérieuse, pour les éduquer à part. Nous tâcherons de faire acquérir aux normaux de tout degré, de bonnes habitudes de travail, d'attention et d'effort (d° 146). Nous croyons, en effet, que l’un des résultats pratiques de la théorie dynamique de l'esprit, que nous devons bien à Binet, c’est de considérer à sa juste valeur l’habitude, potentiel subconscient précieux. L’éducation intellectuelle serait donc l’acquisition graduée, proportionnée à chaque âge, d’un solide faisceau de bonnes habitudes : habitudes de sentir, d'observer, de percevoir, de réfléchir, de concevoir, de comparer, de juger, de raisonner, de méditer pour permettre, comme par la réflexion mais à un degré supérieur, le travail d'élaboration subconsciente que le sommeil nous impose d’ailleurs; enfin de généraliser, d’äbstraire et d’idéaliser. L’idéation complète est alors une acquisition personnelle qui forme l'esprit et le libère, non un simple exercice de mémoire qui asservit, L'éducation la meilleure est bien suggestion, mais non contrainte ou hypnose, comme nous l’avons établi précédemment,

Binel a surtout préconisé cela (sauf quelques légers apports personnels qu'on nous permettra puisqu'ils suivent ses directives) pour les anormaux, mais cette réforme excellente vaut pour tous les enfants et elle a fait magnifiquement ses preuves dans les bonnes écoles maternelles françaises, depuis une quinzaine d'années surtout.

Aptitudes et orientation professionnelle

Nous avons vu que Binet désire que l’enfant acquière, le plus vite possible, l'habitude de percevoir congrüment, de sentir exactement, d’'idéaliser finement et par lui-même. C’est essentiel, cela, dans une démocratie où le temps scolaire n'est que l’aube d’une vie qui, tout entière, devrait être consacrée à s’instruire et s'éduquer toujours (1). Ê

Voilà donc le point capital, essentiel, de l’œuvre entière de Binet. Il veut une pédologie graduée, adéquate à chaque âge et basée sur une psychogénie scientifique ; non une pédagogie générale et vague comme l’est encore, à beaucoup d'égards, la pédagogie officielle qui se fonde sur les principes abstraits, plus établis par la tradition que par l’expérience, d’une psychologie d’adultes, Il se préoccupe, en outre et à cause même de cela, de la préparation professionnelle dont n’avaient cure les anciens pédagogues, férus d’innéité. N'oublions pas que, dès 1910, dans un ouvrage de vulgarisation qui s’adressait à tout le monde et qui eut d’ailleurs un beau suctès, Binet a posé le problème fondamental de toutes ces préoccupations sociales avec une clarté et une ampleur admirables &).

(1) La sage conception hindoue prévoit une éducation spéciale

peus les enfants, les jeunes gens, les adultes et même les vieil- - lards.

(2) C’est la grande question actuelle cependant pour laquelle des organes économiques comme la Chambre de Commerce de Bordeaux, viennent de montrer la voie aux éducateurs professionnels. Nous avons pu la voir habilement résolue, en 1921, à l’ « Arbeits-

. nachweïss », de Cologne, sous l'impulsion d'un Hollandais que les Allemands ont appelé et naturalisé pour lui confier une organisation considèrable logée dans un immense et très confortable bâtiment de la Mauritiustrasse et qut est à la fois une Bourse du Travail, mais pacifique et laborieuse, — un office de placement et de secours de chômage Rous les ouvriers et employés des deux sexes, — une œuvre de relèvement pour les prostituées et les filles-mères ; - enfin un bureau d'orientation professionnelle qui examina un jeune homme et une jeune fille devant nous, grâce à

L'enseignement professionnel ou technique qui prend, à bon droit d'ailleurs, tant d'importance à l’heure actuelle procède donc aussi de Binet. Nous lisons ceci qui le prouve suffisamment dans le tome XIV de L’Année Psychologique (1908) :

« À quoi peut servir une mesure de l'intelligence ? Sans doute, on pourrait concevoir beaucoup d’applications possibles de ce procédé, en rêvant un avenir où le milieu social serait mieux organisé qué le nôtre, où

chacun travaillerait selon ses aptitudes reconnues, de

manière à ce qu'aucune parcelle de force psychique ne fût perdue pour la société. Ce serait la cité idéale. Elle est encore loin de nous » (83).

Rappelons brièvement que le même chercheur obstiné, par ses investigations fécondes en psychologie appliquée, est bien le fondateur scientifique de ce que l’on nomme aujourd’hui la méthode active ou l’école vivante. Par son dynamisme psychique et le rôle qu’il attribue à l'enfant, propre ouvrier de son progrès physique et intellectuel, il est le prédécesseur et le chef de tous les pédagogues, français ou étrangers, qui œuvrent aujourd’hui dans cetie voie riche d’avenir. N’a-t-il pas écrit : « L'enfant ne sait bien que ce qu'il a agi » et prouvé scientifiquement, le premier, l'importance de la kinesthésie en éducation ?

l’amabilité du Sous-Directeur. Et tout cela, qui rend des services incalculables en Rhénanie, est l’œuvre indirecte d'Alfred Binet... (Souhaitons que les efforts de EE bons Français, comme M. Mauvezin, l'auteur de la « Rose des Métiers », de Bordeaux, nous fassent rattraper un peu du temps perdu,

Valeur du maitre

Cette éducation est encore Suggestion, avons-nous répété avec lui. Mais il faut pour cela, que le maître soit vraiment l'esprit supérieur digne et capable d’éduquer, faute de quoi.il restera « l’enseigneur » mot brutal mais juste, forgé par Binet et qui mérite de durer car ce genre de pédagogue n'existe encore que trop. Nous nommerons ainsi tous ceux qui ne savent pas s'élever audessus du train-train habituel de leur cours ou de leur classe, qui parlent à leurs élèves sans les étudier com-. me le faisait Binet : avant, pendant et après la leçon. Bornons-nous à ceci pour ne pas nous répéter : un bon maître doit nécessairement être un bon psychologue et l’habileté pédagogique n'est que l'application pratique du sens psychologique.

« Toute l'œuvre éducative est suspendue à la personnalité du maître; elle vaut ce qu’il vaut, ajoute--il très justement (311). L’autorilé vient uniquement du caractère. Si l’on veut un autre mot, mettons volonté. Disons encore : force, puissance, coordination. Ce qu'il faut au maître, c'est une volonté qui ne soit ni impulsive ni débile, une volonté calme qui réfléchit, qui ne s’emporte pas, qui ne se.contredit pas, qui ne menace jamais en vain (#2). Les enfants sont malins; ils ont bien vite fait de juger leur homme » ({dées modernes) (313).

Rappelons enfin, car c’est essentiel en psychologie pédagogique, avec quel. soin et quelle maîtrise Binet a Su distinguer l'enfant de l'adulte et prouver l’évolution psychique ontogénique. C’est peut-être là l’idée fondamentale de toute pédologie nouvelle. M. F. Challaye n'y insiste pas assez dans son esquisse, pourtant récente

de la psychologie des âges ().

(1) G. Dumas, Traité de Psych. IL, 716,

Binet a donc raison de désavouer l’inutilité de nombreux ouvrages de pédagogie qu'il compare justement quelque part à.des manuels de recettes. Si on les comprend, à la rigueur, comme une nécessité pour les débutants, il ne faut jamais laisser croire qu'on peut s’en contenter et s’y figer. La technique pédagogique est idée, pensée, vie et non lettre morte, formule vide. C'est là, peut-être à tout prendre, le plus beau fleuron de l’œuvre pédagogique du Maître disparu.

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