‹ Alfred Binet et son œuvreChapitre 5 sur 55 · III. — BINET DANS LES ECOLES. — SA MATURITÉ · texte numérisé non relu

III. — BINET DANS LES ECOLES. — SA MATURITÉ

DA

En 1899, de nouvelles recherches sont entreprises sur l'attention et la distraction, cette énigme psychologique dont l'importance est capitale en éducation. Binet se décida alors à élargir son champ d'observation. Jusqu'en 1897, les rares visiteurs de son laboratoire de la Sorbonne, ses collaborateurs et les membres de sa famille ont été, à peu près, ses seuls sujets. L'organisation réelle des tests combinés, méthodiques, portant sur 30 ou 40 enfants sélectionnés, date de cette année-là, par conséquent de son retour de Bucarest. Ce voyage en Roumanie paraît l'avoir décidé à étudier les manifestations physio-psychologiques dans la masse même des écoliers.

Il ne fut pas encouragé au début. De formation secondaire, ignorant les écoles primaires, il s’adressa tout d’abord à des proviseurs de lycées de Paris qui l’éconduisirent poliment mais sans espoir. fl songea alors aux écoles communales dé la Seine où il fut fort bien accueilli. Tout de suite, il y trouva des collaborateurs déférents, dévoués, enthousiastes même, car nos instituteurs ont coutume — c’est un témoignage que nous pouvons et devons fournir sur eux —, de considérer leur tâche comme une mission, nous dirions même pour beaucoup : comme un véritable apostolat. Le Directeur de l'Enseignement primaire de l’époque, M. Ferdinand Buisson, pédagogue éminent et convaincu, Ss’intéressa vite aux recherches de Binet et fonda, en 1900, la Société libre pour l’élude psychologique de l’enfant, devenue la « Société Alfred Binet » après la mort de celui-ci. Un laboratoire de pédagogie expérimentale fut créé à l'école de là rue Grange-aux-Belles, par M. V. Vaney, le meilleur collaborateur pédagogique d'A. Binet. On y étudia très attentivement de nombreux élèves pa-

risiens. Pendant ses vacances annueiles à Sannois, Binet observait aussi des écoliers ruraux de Seine et Marne pour varier les contingences de milieu. On s’y occupa d'adultes également.

C’est ainsi que, pour se renseigner très exactement sur la dépopulation des campagnes et les conséquences de l'instruction pour l’avenir des jeunes gens, Binet confia une enquête très intéressante et précieuse à l’instituteur de Sannois qui exerçait depuis 25 ans dans ce même village.

A partir de ce moment-là, c’est-à-dire exactement au début du vingtième siècle, Alfred Binet, perfectionnant la méthode expérimentale des tests, d'origine anglo-saxonne comme nous le verrons plus loin, fait marcher et progresser de pair deux procédés d'investigation parallèles et complémentaires : celui de psychologie proprement dite et celui de pédagogie scientifique. Chacun profitera des découvertes de l’autre.

La Suggestibilité

La même année 1900 voit paraître un nouvel ouvrage de lui chez Schleicher : « La Suggestibilité ». C’est un gros volume in-8° de près de 400 pages, dédié à Jacques Passy, avec planches et nombreux tableaux, dont l’édi- ! tion originale ne paraît pas encore épuisée. IL porte le n° III de la « Bibliothèque de pédagogie et de psychologie publiée sous la direction d'Alfred Binet, docteur ès sciences, directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne ». Tels étaient ses titres exacts à cette époque.

Dans la préface, l’auteur indique l'importance, souvent insoupçonnée, de la suggestibilité, et recommande de s’en défier : « Certes, ce n’est pas seulement aux enfants que cette leçon serait salutaire, mais surtout aux

adultes qui, trop souvent. comme on l’a vu ces derniers temps () perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de se faire une opinion personnlle et raisonnée et se laissent servilement suggestionner par les polémiques de presse ! » (p. 2).

Les préoccupations éducatives, les fins sociales sont le souci constant de Binet. Et c’est même cette tournure généreuse, altruiste, de son esprit qui a fait de lui, outre le psychologue de iaboratoire, l'éducateur passionné,

Au cours de ses observations, de ses tests déjà nombreux dans les écoles et dont le compte-rendu scrupuleusement analytique n’est pas l’un des moindres attraits de « L’Année Psychologique » et des premiers bulletins de la « Société libre pour l’élude psychologique de l’enfant », Alfred Binet avait découvert — c’est bien le terme propre — le rôle et l'influence énormes de la suggestibilité en éducation. Ses anciennes études de psSychiâtrie l'avaient déjà orienté dans cette voie et lui servirent beaucoup. Aussi distingua-t-il vite les deux principales modalités de la suggestibilité : interne et externe, la première étant l’auto-suggestion. Cette suggestibilité apparaît, sans qu'on le veuille ou qu’on l’attende. Elle peut modifier complètement les résultats de l'expérience psychologique. Il faut donc bien la connaître afin de pouvoir observer ou éduquer en toute sûreté.

Toujours fidèle à sa double méthode de documentation classique et de recherches expérimentales, Alfred Binet consacre tout d’abord 80 pages à un historique très sérieux de la question. Parmi tous les précurseurs, il cite Tissié, Lapouge, Bolton, le clinicien Grasset et méme Marion. Ensuite il s'appuie sur ses travaux poursuivis avec la collaboration de Vaschide et de Victor Henri. D’après lui, leurs recherches communes, « mon-

(1) Ailusion à l’Affaire Dreyfus,

trent qu'il existe un déterminisme de nos actes habituels, automatiques, c’est-à-dire des actes que nous exécutons avec une demi-conscience » (82).

Nous ne nous arrêterons pas davantage, pour le moment, sur cet ouvrage puisque nous avons cru devoir consacrer à la suggestibilité un chapitre spécial que l’on pourra lire plus loin.

Il est intéressant de savoir que Binet, réalisateur ingénieux, créa ou modifia plusieurs appareils de laboratoire.

Après avoir perfectionné le compas de Weber pour l’esthésiométrie, ce qui lui permit de compléter les recherches sur la position et les variations du seuil de la sensation il prouva, une fois de plus, son ingéniosité en imaginant un appareil à roues pour la mesure de la suggestibilité : Cet appareil, fort bien conçu et d’un emploi assez simple et pratique, est décrit dans le tome VII (1900) de « L’Année Psychologique » et dans « La Revue Philosophique » de 1902.

En même temps, il entreprenait d’autres recherches de laboratoire sur la céphalométrie avec comparaisons curieuses des mensurations d'enfants normaux ou anormaux. Cette grave question des enfants anormaux dont Binet est le principal promoteur (bien que certains auteurs ne le nomment pas dans des livres inspirés de ses travaux ) apparaît donc, dans son œuvre, en 1901, juste au début de ce siècle, et figurera bientôt au premier plan de ses préoccupations essentielles. Ici encore, l’influence de la Salpêtrière persiste, autant pour le choix du sujet que pour celui de la méthode d'investigation.

L'année 1903 voit continuer tous ces travaux avec, en plus, une étude nouvelle de psychologie individuelle : la création littéraire d’après le portrait psychologique de Paul Hervieu. Dans son laboratoire et surtout dans

les écoles qu’il visite de plus en plus, Binet poursuit, grâce au dynamomètre (dont il perfectionne encore l'emploi) la recherche de la mesure de la fatigue intellectuelle. De plus, la science du témoignage est établie dans le tome X de « L’Année Psychologique » qui publie également la première série de 4 études remarquables, entreprises avec le docteur Th. Simon, sur les enfants anormaux et arriérés.

FEUX “x

L'Etude expérimentale de Intelligence

La même année, paraît, toujours chez Schleicher, « L’Etude expérimentale de l'Intelligence » dédiée à Gaston Bonnier, de l’Institut (1). C’est la réunion dans un | même volume, de 7 questions déjà traitées, du moins en partie, dans diverses publications : Ce qu'on pense; L'observateur et l’imaginatif; La pensée sans image; La pensée abstraite; La mesure de l'attention et de la mémoire; La vie intérieure; La faculté maîtresse.

Dans le magistral éloge funèbre qu'il a écrit sur Binet, M. Larguier des Bancels (Année Psychologique, 1911) apprécie tout particulièrement cet ouvrage : « Si l’on veut bien se reporter au programme que Binet donnait en 1895, écrit-il, on verra qu'il est parvenu à explorer presque dans son entier, le domaine qu’il proposait aux recherches de ses contemporains. Maître de ses méthodes, il aborde enfin le problème de la pensée et, en 1903, couronne les travaux que nous venons de passer en revue, par un ouvrage capital. L’Etude expérimentale de l’Intelligence à fait époque dans l’histoire de la psychologie moderne. Ge livre marque l'origine d’un mouvement dont la puissance est loin d’être épuisée et

(1) Une nouvelle édition, très soignée, a paru chez Alfred Costes, successeur de Schleicher, à Paris, en 1922,

46 ALFRED BINET pa

qui ne représente, chez Binet, que le terme d’un long progrès » (24).

On comprendar, dès lors, que nous analysions attentivement cet ouvrage qui est peut-être son chef-d'œuvre.

Il débute par « l'application de la méthode expérimentale aux fonctions supérieures de l'esprit ». Cette déclaration nette préface aussi utilement ce livre que le « Discours de la méthode », les « Méditations métaphysiques » de Descartes. L'avenir montrera peut-être que ce rapprochement est logique. Dans l’une comme dans l’autre déclaration liminaire, nous voyons poindre l’aube d’une technique nouvelle basée sur la preuve rationnelle d’abord, puis sur celle des faits observés. Le but même de toute une vie pourrait se trouver dans cette phrase : « Je crois utile de montrer, dans cette introduction, comment l’étude expérimentale des formes supérieures de l'esprit peut être faite avec assez de précision et de contrôle pour avoir une valeur scientifique » (2). ; |

Il réagit contre l’étroitesse, la mécanistique des méthodes allemandes que Ribot vient d'exposer dans son livre « La psychologie allemande contemporaine », et traite ce problème avec autant de précision et beaucoup plus de finesse : à la française. Il remarque ce qui a échappé à Wundt et à son école : le rôle du passé dans le présent, les images mentales acquises « se collant » à toute sensation et perception nouvelles, l’acquis psychique s’amalgamant automatiquement au percept nouveau, comme pour mieux l’assimiler.

La valeur de l’introspection trop négligée par la psycho-physique, est bien mise en lumière par lui. Le cadre des investigations psychologiques gagne en profondeur. Cette juste préoccupation de l’introspection que l’antiquité cultiva, non sans résultats remarquables, tels ceux de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, est une des dominantes de l'œuvre d'Alfred Binet. Elle lui permet

de discriminer de plus près. Elle aboutit à cette analyse qualitative des types intellectuels qui restera sa gloire. Ses deux filles, Armande et Marguerite, lui permettent d'établir, dans des pages émouvantes de sincérité, intéressantes comme un roman parfois, ses « thèmes psychiques », suite logique de l’idée directrice, grâce à l'emploi tantôt subjectif et tantôt objectif — nouveauté capitale — de cette introspection.

Intrigué par les liaisons qu'il dit inconscientes (et que nous croyons, nous, subconscientes, ce qui n’est pas du tout la même chose) par ces changements brusques, inexplicables tout d’abord, de l'orientation psychique, Binet postule l'existence de ces thèmes qui seraient des groupements particuliers, propres à chaque individu, caractéristiques même, spécifiques par conséquent, et dus à quelque mystérieuse Suggestion. C’est par eux que se distinguent les divers types intellectuels si proches et si différents à la fois comme ceux de ses deux filles : Armande, par exemple, est caractérisée par la prédominance des associations internes ou centrifuges. De là sa tendance à la contemplation et sa supériorité de personnalité qui a fait d'elle une artiste-peintre de talent. Marguerite agit, au contraire, par associations externes ou centripètes : elle est du type pratique et solide dit « observateur » pour employer la terminologie de - Wundt. C’est bien Ià le fait capital du livre. Kostyletf en a montré la nouveauté comme la grande valeur, dans son ouvrage « La crise de la psychologie expérimentale » (),

Nous verrons plus tard, comment le disciple enthousiaste de Taine au polypier d'images, en vient à affirmer ici l’existence de la pensée sans images. Glanons seulement cette confession de l’auteur qui est une contribution précieuse à son portrait psychologique : « Pau-

cm

(1) Chez Alcan. £ Paris. -V. surtout le dernier chapitre, epson ment remarquable, qui explique et complète Binet. :Æ (Y2585

vre visuel, me représentant avec un vague désespérant les choses auxquelles je pense, je suis incapable de comprendre comment on peut dire d’une représentation mentale évoquée, les yeux ouverts et par le seul effort de la volonté, qu’elle égale la sensation en intensité. » (117). Binet, paraît oublier ici ce qu'il disait de l’image dans « La Psychologie du raisonnement ». Il la considérait alors comme un « succédané » de laæ-sensation, bien moins intense que celle-ci. Il consacre d’ailleurs un grand nombre de pages à « l’image » qui méritera, plus loin, un paragraphe spécial à cause de son importance réelle. Nous procéderons de même pour l'attention et la distraction dont il reprend l'étude ici.

Le chapitre XIII est consacré tout entier à la mémoire: C’est celui, dit-il, qui lui a coûté le plus de peine. Avec le professeur Biervliet, il croit que la mémoire est conditionnée par l’âge et complémentaire, en quelque sorte, de l’attention qui croît avec les années pendant qu’ellemême diminue.

Le dernier chapitre, relatif à « la vie intérieure », revient à l’introspection que Binet, par souci de précision, veut distinguer de l’externospection, mot créé par lui, qui n’est pas sans utilité mais aujourd’hui abandonné. Et l’auteur termine très simplement, très modestement selon son habitude : « La meilleure conclusion qu'on puisse tirer de ce livre qui m’a coûté trois ans d’études, c’est une leçon de patience ». La patience nous paraît bien, en effet, l’une des qualités indispensables au psychologue espérimental comme à l’éducateur. Elle fut l’une des qualités maîtresses de Binet.

M. Claparède (Arch. de Psych. XI) juge ainsi cet ouvrage : « beau monument que Binet à élevé à la fois à la psychologie individuelle de l'intelligence et à . psychologie de la pensée ».

Les deux années suivantes, 1904 et 1905, sont marquées par la suite des recherches sur l’esthésiométrie, le seuil de la sensation double (qui ramène à sa pre-

mière étude sur la fusion des images semblables par une voie différente) et les premières études de pédagogie scientifique avec la double collaboration du docteur Th. Simon (qui était alors médecin-adjoint à l'asile de Rouen) ainsi que de V. Vaney.

Binet est alors désigné par le Ministre de l’Instruction publique pour faire partie de la Commission des enfants anormaux qui vient d’être créée en France, en 1905, après l'Allemagne, la Belgique, la Suisse. On ne pouvait faire un meilleur choix.

L'Ame et le Corps

En 1906, il publie « L’Ame et le Corps », œuvre absolument nouvelle que plusieurs philosophes, notamment M. Dwelshauwers, jugent peu digne de considération parce qu’elle sort du cadre des spéculations ordinaires de l’auteur et sur laquelle nous passerons rapidement. Alfred Binet s’est toujours défié des métaphysiciens; cependant il a voulu écrire un livre de métaphysique. Il a d’ailleurs toujours respecté celle-ci comme la forme la plus élevée de la discipline philosophique. C’est un nouvel hommage qu'il lui rend. Paru chez Flammarion, dédié à Maurice Donnay, son ami, « L’Ame et le Corps » a atteint, en 1918, son dixième mille, ce qui est très honorable pour un métaphysicien improvisé, à notre avis.

Binet avait déjà publié la plus grande partie de cet ouvrage sous le titre : « Les premiers mots de la thèse idéaliste », dans « La Revue philosophique » de la méme année. Dès les premières lignes de l'introduction, nous apprenons que : « ce livre est un long effort pour établir une distinction entre ce qu’on appelle l’esprit et ce qu’on appelle la matière ». L'auteur montre tout de suite en quoi consiste l'originalité de sa méthode dite

d'inventaire et qu’il oppose à celle, classique, des concepts. Ce passage est à glaner pour le psychologue :

« L'opposition entre l'esprit et la matière nous paraît prendre un sens tout différent si, au lieu de répéter des formules toutes faites et de s’attarder à ce jeu qui consiste à entrechoquer des concepts, on prend la peine de revenir à une étude d’après nature, et si on commence par dresser un inventaire des phénomènes de l'esprit et des phénomènes de la matière, en examinant chaque fois, à propos de chacun de ces phénomènes, par quels caractères les premiers se distinguent des seconds. C’est cette seconde méthode, plus lente, mais plus sûre, que nous allons suivre » (7).

On ne peut done refuser à Binet, à défaut d’autre éloge comme philosophe, le mérite d’avoir essayé de trouver une solution à quelques énigmes métaphysiques en les transposant dans un autre domaine, moins orgueilleusement transcendantal, en essayant de les transformer, si l’on préfère, en problèmes scientifiques. Et c’est peut-être pour cela que son livre n’a pas plu à quelques métaphysiciens. Quoi qu’il en soit, nous croyons déceler, chez Binet, le développement d’une préoccupation déjà lointaine et d'autant plus tenace. Il a lu Kant. Les spéculations géniales du philosophe de Kænigsberg l’ont frappé. La distinction fondamentale des noumènes et des phénomènes le préoccupe. La vision admirable du schème dont on ne fait pas assez honneur à Kant parce qu’on n’en voit pas encore selon nous, l'importance capitale en psychologie (4), a été aperçue par Binet. Dans ce livre comme dans son article : « Qu'est-ce qu'une émotion ? Qu'est-ce qu'un acte intellectuel ? » päru dans « La Revue philosophique » à la veille de sa mort, il se révèle plus que psychologue et mieux que pédagogue : vraiment philosophe par l’é-

(1 Citons cependant M. Revault d’Allonnes (Traité de Psy. de G.'Dumas —I. 893) qui pose fort bien le probtème. Nous n'avons eu connaissance de son étude qu'après avoir écrit ceci,

me

ee LA VIE D'ALFRED BINET 51

tendue, la souplesse, la pénétration et la probité de son esprit.

Cela nous suffit : nous ne nous attacherons point à l'analyse de ce livre, trop particulier pour notre but actuel et dont les idées et théories sont reprises ailleurs. On voit cependant combien est nécessaire à la connaissance complète de Binet, cet ouvrage que l'on a eu la bonne idée de placer dans une bibliothèque de vulgarisation et qui, avec « Les Idées modernes », est la plus répandue et la seule populaire de ses œuvres, malheu-reusement.

M. Malapert, dans « L’Année psychologique » et M. E. Dugas, dans « La Revue philosophique » de la même année, en ont rendu compte. Le premier reproche à l’auteur d’avoir entrevu, en dehors de la sensation, un x de la matière dont il ne parle plus ensuite. Nous admettons cela, bien que le critique n’ignore pas qu’on ne peut pas tout expliquer en psychologie même expérimentale; il en fait lui-même souvent la preuve d’après les constatations de Binet, si j'en crois les notices bibliographiques de « L’Année psychologique ». M. Malapert ajoute, ce qui est plus surprenant pour nous, que Binet n’a pas distingué assez nettement la sensation ef la conscience, après avoir confondu la consciencereflet et la conscience-miroir ou foyer.

L'auteur se chargea de répondre vite à ces objections plutôt métaphysiques, dans « Les Archives de psychologie » (Tome VI-1906-1907). Il y affirme, de nouveau : «Concluons donc que quelque chose est changé aujourd’hui en métaphysique. Par les progrès de l’analyse, on s'est rendu comple de l’erreur contenue dans certaines manières de raisonner qui avaient cours il y à peu de temps encore. On n’a plus le droit de faire une opposition entre les phénomènes de pensée pris en bloc et le mouvement ou toute autre propriété considérée comme le représentant essentiel de la matière ». (8)

J1 donne ensuite sa définition de l’objet (11) : « Les

objets n'existent pas : ce sont de purs fantômes créés par nos imaginations pour expliquer la liaison ou la production de nos sensations, ces dernières étant seules des réalités perceptibles ». Et il ajoute (12) : « l’objet n’est que faisceau de sensâtions ». Le voilà donc tout près de David Hume qu’il cite d’ailleurs pour la relation de causalité et:même de Berkeley à qui, plusieurs fois, ïl fait allusion.

Enfin il revient sur cette théorie de la conscience à laquelle nous consacrerons un paragraphe spécial, plus loin, car elle est passionnante et elle l’a vraiment passionné.

La conclusion de M. L. Dugas sur cet ouvrage nous semble excellente; la voici : « L'intérêt de ce livre, écrit par un psychologue, est dans la diversité des problèmes psychologiques qu'il soulève plutôt que dans les conclusions qu'il apporte ». Et c’est déjà très méritoiré, à notre avis.

Criminologie et Responsabilité

Cette même année 1906 voit naître « La Science du témoignage » dans un article de « La Revue philosophique ». Par ses tests et surtout ses travaux sur la suggesübilité, c’est bien Alfred Binet qui a créé cette science mouvelle. Les Allemands l’ont organisée en même temps à son insu sous le nom de méthode de Wurzbourg (#). Elle s'applique d’ailleurs plutôt au « questionnement » qu’à la science judiciaire, d’après M. Piéron. Binet prôteste contre la dénomination allemande, dans « L’Année Psychologique » et, en bon patriote personnellement désintéressé, propose de la baptiser : mé-

(1) Consulter, à ce sujet, le chapitre imvartial de Kostyleff, dans « La crise dejla psychologie expérimentale», (Alcan, Paris).

thode de Paris. M. Claparède reconnaît que les Allemands ont exploité la théorie du témoignage créée par lui (Arch. Psy. XI).

Il faut dire cependant que les laboratoires allemands avaient entrepris, en même temps que Binet, des recherches presque semblables avec Watt, Messer et Buhler. Mais l'orientation des travaux, juridique et pratique, est plus précise chez Binet Il semble bien qu'il ait vraiment créé le terme « témoignage » dans son acception psychologique actuelle. Voici comment il le précise lui-même (p. 136) :

« Le témoignage, c’est la psychologie du témoin. Il faudrait faire äussi la psychologie du juge, j'entends par là la psychologie des jugements, le tout formant une science appliquée d’une grande utilité . la science psycho-judiciaire ». Une sérieuse culture psychologique serait, en effet, bien nécessaire aux magistrats et notamment aux juges d'instruction. Elle éviterait des abus de pouvoir et des erreurs judiciaires également regrettables. Ù t

IL-est bon de rappeler à ce propos, afin de confirmer sa priorité, que sa quatrième contribution à « La Revue Philosophique » (tome XIX) « Hypnotisme et responsabilité » marque le début de ses recherches de criminologie, avec la collaboration de Charcot lui-même. Cette question primordiale et troublante de la responsabilité morale, revient souvent dans ses études de psychiâtrie et de psychologie. Il n’en est pas de plus émouvante ni de plus importante en sociologie.

re

Aboutissement pratique des travaux de psychiâtrie

Tout de suite après, en 1907, Binet publie, avec le docteur Simon, un livre sur « Les enfants anormaux ». Très remarquable, ce travail était préparé déjà depuis cinq

p4 ALFRED BINET

ans, par les articles de « L’Année Psychologique » doni nous avons parlé. La discrimination des types intellectuels, basée sur la nouvelle méthode psychométrique dite, assez improprement d’ailleurs comme on le verra plus loin : mesure de l’intelligence, est nouvelle et féconde. Les arriérés, les déficients sont distingués des anormaux. On ne confond plus débilité mentale et 1diotie. Les incurables sont éliminés des écoles où ils n’ont que faire. Lls sont d’ailleurs le petit nombre, heureusement. Les autres sont plus où moins susceptibles d'éducation pour se rendre utiles et subvenir à leurs besoins. C’est donc un véritable sauvetage de l’enfance dégénérée que nous devons à Alfred Binet.

N'oublions pas, à ce propos, de toujours joindre à son nom celui du docteur Th. Simon qui, devenu directeur d'une colonie du département de la Seine, expérimentait tests sur tests avec une inlassable patience et permettait de voir un peu plus clair dans ce mystère épouvantable de la démence, aussi complexe qu'obscur. Ici encore, les préoccupations altruistes et sociales s’affirment chez Binet qui poursuit, preuves cliniques en mains, la révision de la loi dangereuse de 1831 sur l’internement. A ce propos, il donne aussi des enseignements précieux aux magistrats dont le pouvoir et la responsabilité en la matière sont également redoutables, On doit encore à Binet les bases d’un diagnostic scientifique et d’une législation humaine, rationnelle, de la folie, suite logique des idées claires et généreuses d’Esquirol dont on ne saurait oublier le grand nom en pareille matière.

En 1908, rien ne paraît de Binet. Nous savons qu’une année complète de repos — celle-ci probablement, — lui fut ordonnée à la suite du surmenage excessif qu'il s’'imposait et qui devait hâter sa fin. Le tome XIII de « L’Année psychologique » correspondant à cette époque, ne renferme pas une seule ligne de lui.

L'année suivante, il organise une enquête sur l’évolution de l’enseignement de la philosophie qui se rattache

autant à ses recherches pédagogiques qu’à son « violon d'Ingres », la métaphysique, avec la philosophie générale ou dogmatique. Puis il continue ses essais de critique d’art. Après les auteurs dramatiques, il analyse les artistes. Après Rembrandt, il étudie le jeune peintre prodige Tade Styka avec la collaboration de sa fille aînée, artiste douée d’une puissance remarquable d’observation. Il se plaisait à étudier alors, avec la pseudo- Armande, une technique nouvelle de la peinture qu’enseigne aujourd'hui Mile Alice Binet, à Paris.

C’est parce qu'il a une très haute opinion de la critique et de sa mission pour le progrès des lettres et des arts, c’est parce qu’il voit cette mission trop étroitement subjective, impulsive même — quand elle n’est pas vénale, hélas ! — que Binet.essaie de lui donner des bases scientifiques. On a créé récemment je crois, à Paris, une école de journalisme. Les enseignements de Binet y seraient tout indiqués.

En 1910, finissent de paraître les travaux remarquables (dont nous venons de parler) sur les différentes folies, et une contribution nouvelle à la criminologie : « Le diagnostic judiciaire fondé sur la méthode des associations » publié dans le tome XVI de « L’Année Psychologique ». Enfin son « testament » : Les Idées modernes, tout entier consacré aux enfants et à ce grand problème, social autant que philosophique, de l’éducation auquel il a voué toutes ses forces qui faiblissent, toute sa vie qui, trop tôt, va s’éteindre, est édité. En même temps on publie sa dernière méthode de mesure de l'intelligence. Examinons maintenant son œuvre suprême, la plus connue du grand public, bien qu’elle soit loin de révéler toute sa valeur.

50 ALFRED BINET LR Les Idées modernes sur les Enfants

Annoncé dans « La Revue philosophique » de 1910, ce livre parut en 1911, l’année même de la mort de son auteur. Chaque éducateur devrait le connaître car il résume tous les. travaux psychologiques de Binet avec leurs applications à la pédagogie nouvelle qu'il souhaitait, comme E. Blum, dès ses premiers articles. C'est le bilan, dit-il, de 30 années de recherches expérimentales en Amérique, en Allemagne et en France.

Après avoir rappelé les formules qui définissent l’idéal moderne d'éducation, il nous met en garde contre le danger des grands mots, des belles phrases. Il souhaïite une pédagogie sociologique qui tienne compte dc la race et des milieux, selon le bon conseil que lui donnait jadis Rouma, et qu’il n’a pas oublié. Il affirme ce qu'on pourrait appeler le primat de l'éducation, trop négligée encore au profit abusif d’une instruction mal dosée dont il critique faeilement les programmes artificiels, voire malfaisants.

Très rationalisie, résolument utilitaire, précccupé d'une instruction à la fois pratique et puissamment éducative, Binet condamne tout verbalisme, bien qu'il se déclare peu compétent pour cela. Il conclut son réquisitoire par cette phrase typique, imitée d’ailleurs de Claparède (1). « Nous examinerons donc la pédagogie dans ses rapports immédiats avec les enfants et les écoliers (particulièrement avec les garçons écoliers de 6 à 14 ans) nous chercherons à savoir ce qu’ils sont, en quoi consiste l’art de les connaître; nous montrerons… qu'il s’agit de dégager leurs aptitudes réelles, afin de couper à leur mesure l’enseignement qu’ils reçoivent » (7).

La préoccupation de discriminer les aptitudes indivi-

(1) À la suite d'un article de nous sur Binet et daus lequel nous faisions honneur à celui-ci de l'expression heureuse « l’enseignemont sur mesure », M. Claparède nous a aimablement écrit, tout en rendant hommage à Binet, qu'il l'avait employée dès 1981,

duelles par une méthode rigoureuse et d'en tenir compte dans un enseignement assez assoupli pour convenir à chaque type d'élève, a bien été vue par M. Claparède. Mais elle a été scrutée, analysée et mise au point par Alfred Binet.

Après avoir montré que cette pédagogie individuelle est la conséquence logique de toute sa psychologie dont la caractéristique est d’être aussi individuelle, l’auteur s'étend sur les aptitudes. Et c’est de cette partie de ses travaux que sont nées les tentatives actuelles d'orientation professionnelle de Bordeaux, de Cologne et d’ailleurs.

C’est bien sous l'influence directe de Binet — et nous y reviendrons plus loin, — que vient de se créer, au Ministère de l’Instruction publique, mais au seul bénéfice de l’enseignement technique, on ne sait pourquoi, une direction administrative de l'orientation professionnelle qui devrait S’exercer bien avant et ailleurs. Peut-on douter du rôle de Binet après avoir lu ceci ? « Quant à moi, après une expérience déjà longue, — il y a vingtcinq ans que je fais des recherches dans les écoles, — je crois que la détermination des aptitudes des enfants est la plus grosse affaire de l’enseignement et de l’éducation ; c’est d’après leurs aptitudes qu’on doit les instruire et aussi les diriger vers une profession. La pédagogie doit avoir, comme préliminaire, une étude de psychologie individuelle » (11).

Nous soulignons le passage qui justifie amplement notre critique précédente.

Quoi de plus utile également que la distinction que Binet établit entre les « enseigneurs » encore trop nombreux, et les vrais « éducateurs » encore trop rares. Pour guider, instruire les maîtres, pour les tenir toujours à la fois documentés et en éveil, Binet préconise la création de laboratoires pédagogiques comme celui qu’il a créé avec V. Vaney, dans l’école de garçons de la rue Grangeaux-Belles, à Paris. Ge vœu légitime n’a pas encore été

suffisamment exaucé. Une seule école-laboratoire existe officiellement à Paris. En est-il ailleurs ?:. Est-ce parce que Binet, franc et courageux, s’est montré sévère pour l’enseignement officiel en France ? Craignait-on de lui donner, en haut lieu, une sorte d'approbation officielle en appliquant, dès 1911, ses bons conseils ? Il à fallu attendre dix ans, — il est vrai que nous avons eu la grande guerre dans l'intervalle, — pour que le Ministère de l’Instruction pubique fasse connaître Binet dans les écoles normales, non sans quelques résistances incompréhensibles d’ailleurs, Ces mises au point indispensables faites, reprenons l’analyse de cet intéressant ouvrage. Ô

Dans son chapitre III, l’auteur étudie le corps de l’enfant. Ses très nombreuses études de céphalométrie, de somatométrie, lui ont permis d'établir, comme nous le verrons plus loin en détail, une véritable science nouvelle : l'anthropologie enfantine. Cette anthropologie spéciale est indispensable. Binet est l’un des premiers qui ont démontré d’une manière irréfutable, que l'enfant n’est pas un « homunculus » mais un être spécifique aux points de vue physique et intellectuel (4). Il doit donc recevoir des soins spéciaux, une éducation Spéciale. Cela doit être basé sur une physiologie et sur une psychologie vraiment enfantine, non, comme on l’a fait jusqu’à présent, Sur des observations subjectives d'adultes. Ajoutons à ce sujet que l’auteur se livra, à plusieurs reprises dans ses dernières années, à de sérieuses études de médecine, dans le but de scruter les bases physiologiques de cette psychogénie féconde.

De tout ceci résulte naturellement la demande d’une inspection médicale sagace et régulière des écoles, surtout des écoliers: la constitution de carnets individuels et de fiches particulières (et confidentielles, bien enten-

(1) Toutes les découvertes récentes, notamment les études de J. Piaget, de Genève (Journ. de Psy., 1924), confirment cette gonstatation.

du) d'anthropologie scolaire. Ces notes physiologiques sûres sont complétées par les épreuves judicieuses (ou tests) relatives à la mesure de l'intelligence. Il définit originalement celle-ci : « Compréhension, invention, direction et censure, l'intelligence tient dans ces quatre mots » (117-118). Suivent des conseils pratiques dont le Syndicat des médecins de France pourrait tirer parti pour la révision indispensable de son livret scolaire.

La direction psychique, à l'étude de laquelle, nous l’avons déjà vu, il s’est attaché, est enfin reprise dans ce Chapitre qui se termine par l'échelle métrique de l'intelligence dont nous parlerons plus tard.

L'heure est vénue, pour l’auteur, d'exposer les principes nouveaux de l'éducation intellectuelle à laquelle nous consacrerons notre dernier chapitre. Il se base sur les bons résultats obtenus déjà dans les classes d’anormaux créés, grâce à lui, dans quelques rares grandes villes. Encore une fois donc, la psychiâtrie éclaire la pédologie. Il faut, dit-il, en songeant aux « enseigneurs » chez qui, selon lui, « l'ignorance de la pédagogie atteint des proportions fantastiques » (148) apprendre à apprendre, ou mieux, croyons-nous : aprendre à enseigner. « Vouloir, dit-il encore, c’est la clef de toute éducation » (154).

Vient ensuite l'exposé lumineux, prophétique, de ce que nous nommons maintenant la méthode active : « Un enseignement est mauvais, s’il laisse l’élève immobile et inerte; il faut que l’enseignement soit une chaîne de réflexes intelligents partant du maître, allant à l'élève et revenant au maître; il faut que l’enseignement soit un excitant déterminant l’élève à agir et créant en lui une activité raisonnable; car il ne sait que ce qui a passé non seulement par ses organes des sens et par son cerveau, mais encore par ses muscles; il ne sait que ce qu'il a agi » (156-157). Nous dirions : ce qu’il a su réaliser.

On comprendra, je l'espère maintenant, pourquoi j'ai

regretté, en lisant, l'été de 1924, le compte-rendu des discussions pédagogiques entre instituteurs de la Suisse romande sur l’école vivante et la méthode active, devant des représentants qualifiés de l’Institut J.-J. Rousseau, de Genève, de ne pas lire une seule fois le nom du véritable initiateur : Alfred Binet.

Celui-ci cependant a toujours su justifier de ses sources. Il adopte, sans se l’attribuer, la formule anglo-saxonne du « Learning by doing » (apprendre en agissant). [Il se plaît à rendre hommage à tous ceux qu'il a consultés : Rousseau, Spencer, Fræbel, Belot (qui eut le mérite de l'aider, comme inspecteur, à pénétrer dans les écoles), Quénioux, Laisant et Le Bon, sans oublier Dewey et Stanley Hall.

La mémoire, qui l’a tant retenu dans « L'Etude expérimentale de l'intelligence » est encore analysée dans le chapitre VI. Il examine ici les perversions de la mémoire, parallèlement avec Ribot dont il s'inspire, on le sait, volontiers. C’est encore une contribution précieuse à la science du témoignage qu'il a fondée. Sa théorie, dont il attribue la paternité à Charcot, est celle des mémoires partielles. Il considère ici la mémoire plutôt comme schématique et faite d’articulations, qu’'imagée. Puis il indique des procédés pour la cultiver comme elle le mérite. La mémoire, en effet, n’est plus une fin unique mais reste un moyen indispensable en éducation. Binet à su, là comme dans d’autres études que nous analyserons plus loin, faire à la mémoire sa juste part.

L'étude des aptitudes, des types intellectuels (Henri Poincaré, F. de Curel) le ramène à celle des anormaux, par contraste et suite logique de classification aussi.

La paresse qui lui apparaît, 98 fois sur cent précise-:il, comme une maladie ou une déficience psycho-physiologique, lui sert de transition vers l'éducation morale. L'érthopédie mentale dont il est l’un des créateurs, fait songer à l’orthopédie morale, surtout d’après les recherches de Lombroso qu'il connaît bien. L'éducation morale

serait donc souvent plutôt une véritable cure physiologique, relevant de la thérapeutique qu’une œuvre scolaire. Expérience faite après 20 ans d'observations dans plus de 500 classes urbaines et rurales, de l'Ouest et du Midi, nous pensons ainsi. Les moyens répressifs s’expliquent mais non seuls, mais non au début et sans examen attentif préalable : héréditaire, somatométrique et psychométrique. Voilà encore l’une des découvertes précieuses de Binet.

Ainsi que le remarque fort bien André Lalande, dans le préambule historique du nouveau « Traité de psychologie » de Georges Dumas (4), Binet a évolué vers une conception plus philosophique que physique de la psychologie. Ceci pourraït surprendre ceux qui ne voient en lui qu'un expérimentateur habile.

L’éducateur-né qu’il a été vraiment, l’homme qui a fait de la psychologie et de la pédagogie, non par profession ou besoin matériel, mais par vocation pure et admirable, se révèle tout entier dans ce mot suprême, conclusion de l’ouvrage et aussi de sa vie laborieuse :

« C’est la force morale qui mène le monde ».

T1 devrait être gravé, ce mot sublime, dans toutes les écoles. Le maréchal Foch n'a jamais parlé autrement dans ses cours de l'Ecole supérieure de guerre. Ce fut l'acte de foi de Joffre pour la première Marne et de Pétain à Verdun. Il nous émeut profondément, ce cri de Binet, car on y sent palpiter l'âme même de la France libératrice par le glaive quand il le faut, hélas ! mais mieux par la pensée.

cum neserereesee se sors oeeer een sceseteoerevececessee

Quelques mois après, Alfred Binet s’alitait, exténué par cet effort ininterrompu. It déclarait lui-même : Je travaille comme une poule pond des œufs ». Il atteignait tout juste 54 ans. Bientôt relevé, sinon guéri, il assistait, comme il le faisait toujours et très activement, à

une réunion mensuelle de la « Société libre pour l'étude psychologique de l’enfant ». Le lendemain, il retombait, terrassé par une apoplexie cérébrale, déjà perdu pour ses amis; et quelques semaines après, son corps n'était plus...

Il nous reste son œuvre qui renferme le meilleur de son âme indépendante, hardie et fine, probe et laborieuse., J’ose ajouter sincèrement, pieusement, après l’avoir cherchée dans toutes ses pages : sublime...

Arrachons-nous à la stupeur que provoque toute mort, surtout inattendue, et cherchons maintenant le vrai visage d'Alfred Binet. :

J'ai pu voir plusieurs portraits du Maître. Dans l’un, il regarde un cylindre enregistreur, la main droite affectueusement posée sur l’épaule du garçonnet qu'il observe. Le front haut et clair, les paupières à demi baissées derrière le lorgnon, les lèvres closes et comme contractées pour augmenter la puissance d'attention, il est alors le savant dans son laboratoire, Dans un second cliché, aux'côtés d'André de Lorde, il sourit bonnement à la lecture d’un scénario. Dans une troisième photographie, Binet est de profil. Il médite. C’est ici, je crois, l’aspect du philosophe, celui que sa fille à choisi pour l’un de ses meilleurs portraits. Le regard clair, profond et très doux, est perdu dans une contemplation profonde Le pli de la bouche à quelque chose d’ironique qui exprime peut-être un doute, une objection comme il savait s’en poser lui-même : contrôle d’une raison exigeante mais souriante, à la française. Le penseur hardi et prudent tout à la fois, revit dans cette figure dont le front luit, bien développé, dans la pleine lumière, décélant l'imagination puissante et sagace que sait réfréner le « contrôle », comme il disait, ce qu’expriment les lignes solides du bas du visage. Enfin un dernier portrait, également peint par Mlle Alice Binet, un peu à la manière des visages cstompés et nimbés de Carrière, mais avec plus de couleur cependant, fait revivre

le penseur obsédé par sa recherche, front baissé, yeux mi-clos, air soucieux. Nous en donnons un autre encore, en hors-texte, qui est peut-être plus familier et vivant à la fois.

Laissons maintenant parler sa fille aînée qui sait aussi bien décrire que peindre, pour finir de bien connaître ce caractère élevé, cet esprit vigoureux et clair, cette belle âme ardente au labeur et désintéressée.

« Mon père était avant tout un être gai, souriant, souvent très ironique, doux de manières, prudent dans ‘ses jugements, sceptique un peu, bien entendu, plein de mesure, d’ingéniosité, d'esprit et de fantaisie. Pas phraseur, simple, et sous une bonhomie très réelle, un dédain très réel aussi pour la médiocrité sous toutes ses formes. Aimable et accueillant aux gens de science, impitoyable pour tout importun qui lui faisait perdre son temps et menaçait son travail. L'expression de son visage était tour à tour méditative et souriante. Il semblai:

toujours réfléchir ».

La vie d'Alfred Binet fut bien toute de pensée pro-

fonde et généreuse, d’un seul mot : exemplaire.

Page 1