CHAPITRE I
ee I. -— CARACTÈRES GÉNÉRAUX
Le moment est venu d'étudier de près et aussi exacte-
. ment que possible, les méthodes et procédés d'Alfred Binet afin de bien montrer leur originalité et leur valeur. Celle-ci comme celle-là apparaîtront bien mieux après un rapide aperçu, qui s'impose en toute justice, de ce qu'avait réalisé avant luila psycho-physique allemande.
La Psychophysique et ses méthodes
Puisque Binet accepte, dans ses grandes lignes, au dèébut de ses recherches psychologiques, la technique de la psychophysique, il ne sera pas inutile de résumer les directives principales de celle-ci,
Dans le tome IX de L’Année Psychologique, Binet rappelle que les méthodes en usage surtout depuis Fechner, le grand théoricien de cette science nouvelle, sont les suivantes :
4° La méthode des changements minima ou des plus petites différences perceptibles ;
2° La méthode des cas vrais ou faux;
3° La méthode des équivalents;
5° La méthode des variations irrégulières.
Caractérisons-les brièvement en renvoyant le lecteur, pour plus amples détails, à l’excellent ouvrage de M. Foucault (), comme à celui, également précieux, de M. Van Biervliet @).
Tout d'abord, Weber a recherché ce que l’on a nommé la loi du seuil de la perception et qui est le point d’origine du percept conscient. Elle consiste à appliquer le compas dit de Weber ou, mieux, l’esthésiomètre (V. appendice) de Binet qui en est l’heureux perfectionnement, sur le dos de la main cachée du sujet. On rapproche les pointes peu à peu, jusqu’au moment où celui-ci ne perçoit plus qu’un seul contact et on note soïigneusement l’écartement des pointes, chaque fois. Binet reproche à cette méthode de ne pas faciliter l'adaptation de la personne à l’expérience et il le prouve. Il a même réussi, dans son « Introduction à la psychologie expérimentale » (36) à découvrir une meilleure définition du seuil. « Il n'existe point, dit-il, une limite au-dessus de laquelle il y a sensation consciente et au-dessous de laquelle il n’existe pas de sensation, mais plutôt une zone, un passage régulier et progressif entre la sensation pleinement consciente, la sensation demi-consciente et l’absence de sensation. »
Cette sensation demi-consciente n’est autre, pour nous, que la subconsciente dont l'existence est bien affirmée
nt
(1) La Psycho-Physique (Alcan, édit., Paris.
(2) La Psychologie Quantitative (Alcan, édit., Paris).
ici. Les recherches remarquables de M. Henri Piéron sur les temps de latence &® contribueront puissamment à élucider ce problème des plus importants.
Voici le texte de la fameuse loi de Weber qui est la base même de la psychophysique. Nous la reproduisons d’après la traduction de Binet (An, Psych. IX, p. 82) :
« Pour que l’accroissement d'un excitant soit perçu exactement, il faut que cet accroissement ait une valeur particulière; cette valeur particulière varie avec la force
de l’excitant; elle est en rapport constant avec cet exci-
tant; elle est proportionnelle à cet excitant. Par exemple, si un accroissement de À ajouté à un excitant dont la force est 10 est perçu; il faudra ajouter un accroissement de 10 à un excitant dont la force est 100 pour provoquer une perception de ce nouvel accroissement ».
M. Foucault explique très bien que cette loi ainsi exprimée est trop mathématique comme l'ont prouvé les vérifications minutieuses de Fechner et de son école. Elle s’appliquerait seulement, telle quelle, à la sensibilité abstraite considérée en dehors de toute contingence et. de tout intermédiaire entre le sujet et l’objet, l'esprit et les choses, car la psychologie serait, selon Fechner, la science exacte des rapports de l’âme et du corps. (V. La Psychophysique p. 87.) A la page suivante, l’auteur donne la version que voici de la loi du seuil :
« Toute excitation ou différence d’excitation doit avoir atteint déjà une certaine grandeur finie avant de commencer à être perceptible. Inversement, l’excitation ou la différence d’excitation cesse d'être perceptible avant d'arriver à la valeur nulle ». Ceci a été prouvé d’ailleurs dans les expériences de la Salpétrière précédemment résumées.
I! subsiste donc l’affirmation d’une relation constante mais qui ne s'exprime plus quäntitativement comme ci-
(1) V. « Journal de Role », (Alcan, édit., Raris). (XVIIe Année, N° 4, p, 289).
dessus, Ainsi assouplie, la loi de Weber est précieuse. Elle démontre les différences individuelles de finesse de perception, peut servir et sert de base à toute l’esthésiométrie. Elle s'applique, en outre, à toutes les perceptions.
La deuxième méthode, dite « des cas vrais ou faux » est acceptée, nous venons de le voir, par Binet qui l’a employée assez souvent. Elle a, sur la première, l’avantage appréciable d’être moins soumise à l’autosuggestion. Le sujet, dans le premier cas, sait qu'on lui applique en même temps, deux pointes de compas ou d’esthésiomètre sur la main. Dans le second, il ignore si on fera l'application d’une seule pointe ou des deux à la fois. C'est donc plus intéressant et plus probant aussi. On peut varier à l'infini le rythme de l'expérience. Binet trouve un perfectionnement avec la collaboration de Victor Henri qui avait suivi les travaux de Wundt, à Leipzig. Ils créèrent une méthode mixte qui synthétise ce qu’il y a de meilleur dans les deux que nous venons d'analyser.
La méthode des équivalents, due à Fechner et à Camerer, d'après M. Foucault, est peu employée et se confond même, semble-il, avec la suivante dont elle ne serait qu’une variante. L'ouvrage de M. Foucault ne nous fournit pas toutes les précisions souhaitables sur ce point, secondaire en somme. Nous pouvons donc la négliger, comme M. Van Biervliet qui n’en fait pas mention.
La méthode des erreurs moyennes qui est donc en réalité, la troisième de Fechner, consiste en ceci (Psychophysique, 43) : une certaine excitation provoquant une certaine sensation, il faut déterminer une autre excitation qui produise une sensation égale à la première. II nous semble que c’est tout à fait la méthode des équivalents que définit ici M. Foucault ? Elle correspond, en tout cas, à la méthode physique de la double pesée.
La méthode des variations irrégulières, enfin, dérive de la seconde, Elle se révèle supérieure par les résultats
puisque, sur 49 contacts avec pointe unique répartis sur 10 enfants, on ne rencontre qu'une réponse fausse, soit 2 % au lieu de 66 % avec l’autre méthode !…
Si les grandes lignes de la méthode psychophysique sont nettes, l’ensemble de certains tableaux interminables de mesures compliquées devient parfois nébuleux. Pour connaître Binet, il n’est pas indispensable de donner plus de détaifs. Les :ongs et minutieux travaux de Pécole allemande de psychologie expérimentale, science qui, d’après Van Biervliet, a été fondée par Weber, ont permis d'établir tout d’abord la loi dite logarithmique de Fechner, le fondateur de la psychophysique, loi que . Foucault traduit ainsi : « La sensation est égale au logarithme de Faclivité psychophysique correspondante ». Par les logarithmes, comme par les graphiques, il semble bien que nous nous élevons au-dessus de l’appréciation numérique, trop rigide et brutale dans le domaine psychique, pour nous rapprocher de l'évaluation qualitative qui est l’un des principaux apports d'Alfred Binet à la science psychologique.
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Défauts de la Psychophysique
L'école allemande de Weber, de 'Wundi et de Fechner surtout, avait bien créé la méthode numérique, étroitement mathématique, pour leur psychophysique, ainsi que le montre M. Foucault dans son ouvrage si intéressant. L’esthésiométrie avait donné de bons résultats, très encourageants. Le compas de Weber fut employé puis perfectionné par Binet, nous l’avons vu, pour étudier de plus près cette « loi du seuil » dont la découverte première remonte d’ailleurs à Herbart. Mais dès qu’il fallut passer du domaine sensoriel aux faits psychiques réels, des difficultés insurmontables surgirent. Les Allemands s’obstinèrent à faire de la psychométrie arithmétique, de ‘l'analyse strictement quantitative, sans s’a-
percevoir que les nombres qui n’expriment pas exactement toutes les relations matérielles
\(par exemple É — 3,1416)
peuvent encore moins exprimer toutes les modalités psychiques. Ils entassèrent expériences sur expériences, chiffres sur chiffres. Leurs travaux de plus en plus considérables, de plus en plus obscurs aussi, ressemblèrent parfois à ces tableaux considérables de statistique
météorologique, d’où rien ne se dégage comme rensei-
gnements clairs et pratiques.
Aussi Alfred Binet se rendait-il très bien compte de la nécessité d’une méthode plus exacte et plus souple. Voici comment il critique la psychophysique :
« Il est curieux de remarquer combien nos conceptions des phénomènes influent sur les méthodes auxquelles nous recourons pour les étudier, bien que souvent ces conceptions aient été acceptées a priori sans aucune critique préalable. La définition de la sensibilité, envisagée comme consistant simplement dans un ensemble de sensations, à conduit les physiologistes à faire abstraction, autant que possible, dans l’étude des sensations, de ce qui correspond au facteur intellectuel, au jugement; on n’a demandé au sujet aucune introspection délicate et soigneuse; on n’a pas recherché quelles étaient les causes d'erreurs psychologiques qui pouvaient se produire pendant l’examen de la sensibilité; on a tout réduit à automatisme; dans certaines recherches, on ne nous donne ni l’âge ni le sexe du sujet, on ne nous explique pas le sens qu'il attribuait à ses réponses, l’idée qu’il se faisait de la recherche : on le traite vraiment comme un chien de laboratoire ! Cette conséquence est tout à fait logique; du moment qu’on veut étudier seulement la sensation, et du moment qu’on croit que la sensation est un élément bien défini et isolable, ce n’est pas la peine de demander au sujet de longues explications :
qu'il dise sa sensation, c’est tout ce qu'on lui demande » (An. Psych. IX, 84).
Notons ce souci de la personnalité du sujet qui tient étroitement à une conception propre de la recherche sur l'être humain à caractères toujours particuliers. Van Biervliet apprécie, dans le même sens et peut-être plus sévèrement encore, tout en rendant justice à Fechner comme initiateur, le bilan de la psychophysique dans ses débuts. (Ouv. cit, 100.)
On voit combien Binet se rend exactement compte des imperfections de l’école allemande. Quant aux Américains, ils tombaient dans un autre excès. Ils avaient bien l’ingéniosité des enquêtes et des problèmes. Mais ils les faisaient porter sur des milliers d'individus et, comme l'avait bien remarqué Binet, sur des anonymes et des inconnus. Eux aussi par conséquent, s’égaraient dans la préoccupation aveuglante du nombre et de la quantité. Aussi rien de bien net ni de bien précis (sauf la mise en valeur du sens kinesthésique déjà signalé), ne résultait-il de leurs énormes recherches. Impartialement mais impitoyablement jugées par Binet lui-même, dans la si curieuse bibliographie de L’Année Psychologique, elles se réduisaient parfois à un bluff.
Voilà où en était la technique de la psychologie expérimentale avant les premiers essais de ce véritable fondateur de l’école françaïse. Le grand mérite de Binet, c’est d’avoir vu tout de suite ce qu’elle avait d'incomplet et de rigide, de matériel et d’impersonnel, de trop-étroitement mathématique surtout. ïl à compris que les phénomènes psychiques sont bien autrement difficiles à observer et analyser que les phénomènes physiques; car ce n’est plus de la matière seulement ni du mouvement, mais de la vie dans ses manifestations les plus complexes et les plus fugaces, qu'il s’agit de scruter. Cette vie psychique est aussi infiniment variée, non seulement dans l’espace et avec chaque individu, mais encore dans le temps et le même sujet qui peut n'être jamais deux
7e | ALFRED BINET
fois identique à soi, Ce sujet est donc un milieu homogène, permanent mais non absolument constant, Quelle source de difficultés !
Pour entreprendre cette étude sans trop de risques d'erreur, il est donc nécessaire de faire de longs et de nombreux emprunts à Binet, dans ses ouvrages, ses mémoires, ses tests et jusque ses critiques bibliographiques où, au contact des idées d'autrui, jaillit parfois le plus clair et le meilleur de ses pensées. Il faut donc se garder soigneusement de formuler un jugement sur lui après avoir lu simplement quelques-uns de ses livres ou de ses articles, comme on l'a fait-trop souvent jusqu'ici. Rien ne peut être négligé des manifestations d’un tel esprit qui pense et s'instruit constamment, qui évolue aussi très sensiblement de 1880 à 1911. Pour bien connaître ses travaux au moins essentiellement, il faut donc suivre, pas à pas, toutes ses recherches qui portent une méthode nouvelle en elles-mêmes, et ses succès comme ses erreurs. Gelles-ci sont parfois les plus fécondes pour la formation technique des disciples et des continuateurs. Le maître disait parfois fort justement : c’est quand j'échoue que je m'instruis. Nous tâcherons d’être aussi clairs et simples que possible dans cette synthèse délicate et laborieuse d'éléments cueillis parmi de nombreux ouvrages et des centaines d'articles ou de notes dont notre biblicgraphie témoigne.
Les recherches de Binet
Les premières expériences de Binet, nous l'avons vu, eurent pour objet, à la Salpêtrière, des malades et des anormaux. Il débuta donc par la psychiâtrie. La psychologie proprement dite ou normale commence plus tard avec ses études sur Armande, Marguerite, des domestiques, quelques amis et même ses collaborateurs
immédiats du laboratoire de la Sorbonne ou de 1/Année psychologique. Tous, sauf une servante rebelle, s'y prêtent de fort bônne grâce. Il se plaint cependant du fait que les étudiants français n'aiment guère servir de sujet. [l leur cite en exemple les Américains qui, sous la direction de Münsterberg, de Teacher, de Mac-Dougall, etc. se passionnent pour la psychologie expérimentale et jouent alternativement le rôle d’observateur ou de sujet, selon la méthode allemande. Mais il ne réussit pas à se faire suffisamment comprendre et, heureusement au fond, il songe alors aux écoliers.
Il convient de signaler tout d’abord l'extrême simplicité des moyens qu’il emploie le plus souvent. Après avoir étudié la « machinerie » assez compliquée de la psycho-physique et amélioré ou inventé plusieurs appareils, il les laïsse volontiers dans son laboratoire. Au chapitre II (p. 9) de L’Etude expérimentale de l'intelligence il déclare même : « Toutes les expériences que j'ai faites sur l'idéation n’ont exigé, comme appareils, qu'une plume, un peu de papier et beaucoup de patience; elles ont été faites en dehors du laboratoire ».
Il importe donc de considérer chez lui dès maintenant deux catégories bien distinctes de recherches. Les premières, vraiment expérimentales, que nous pourrions nommer de « psychologie physiologique » comme son laboratoire, se font dans celui-ci. Les secondes, plutôt d'observation, dé plus en plus nombreuses et étendues, que nous pourrions noomer « de psychologie pédagogique » ou encore de « pédagogie expérimentale » sont surtout constituées par des enquêtes, des interrogations (méthode dite du « questionnement ») parmi les élèves, presque exclusivement du sexe masculin et d’un âge compris entre 6 et 18 ans. Les deux catégories se vérifient par recoupements et se complètent. C'est à tout cet ensenmble de recherches, sur enfants ou adultes, dont l’exemple et le nom sont venus de l’école nordaméricaine de psycho-physique, que l’on donne le nom
de lests. Ces tests caractérisent tout spécialement Binet. Regrettons simplement que celui-ci qui a si bien vu l'importance de la psychogénie, n'ait pas mis davantage à contribution nos si intéressantes écoles maternelles que Mme Kergomard qui partageait ses concepuons, rénovait déjà, à son époque, de la plus heureuse manière.
La préparation de l'expérience
Sans entrer dans le détail des {ests dont nous étudierons la technique, dans un chapitre spécial, nous devons donner déjà quelques renseignements à leur sujet afin d’apercevoir tout de suite l'originalité réelle de la méthode d'Alfred Binet. Voici ce que celui-ci dit, par exemple, de la préparation indispensable à toute Rs tation psychologique :
« Il est bon, dans ces sortes d'expériences, de commencer par se soumettre soi-même aux épreuves qu'on fait subir aux sujets: on peut ainsi se rendre compte des conditions mentales où l’hystérique se trouve placé » (Rev. phil. XXVNIII, 4888).
Il est à peine besoin d'ajouter que cette précaution s'impose aussi quand le sujet est normal. La préparation du test doit être encore là, méticuleuse et matérielle : « Autant que possible, il ne faut rien laisser au hasard. Quand on fait un travail pour lequel on a besoin d’un grand nombre de sujets, par exemple dans les études anthropologiques sur la taille, la force musculaire, les relations entre l'intelligence et certaines qualités physiques, il faut préférer les écoles nombreuses; pour les recherches dans lesquelles on a besoin d'expériences délicates, prolongées, sur un petit nombre de sujets bien connus, il faut aller dans les petites écoles ». (Sugges-. Hoi, 23).
Ce travail .méticuleux est d'autant plus nécessaire qu’il n’y à pas, encore une fois, des différences de méthode mais simplement de procédés, comme il l’explique à la page 152 de l’Ame et le Corps. Les résultats, même avec la même méthode, peuvent varier. Il faut donc serrer de très près les détails du test. La méthode inductive, celle qu'il a étudiée dans Hamilton et Stuart Mill, convient fort bien à la psychologie expérimentale comme à toute science d’observation, tout au moins dans les directions essentielles. Il suffit de l’y adapter, en tenant compte d’abord des différences de sujets :
Sa méthode fondamentale pour l’esthésiométrie, il nous la définit dans « L’Année Psychologique » (1900, p. 240). Elle est : « Une combinaison heureuse de deux méthodes psycho-physiques distinctes : la méthode des variations minima et la méthode des cas vrais et faux. Pratiquement, cette méthode synthétique consiste à appliquer successivement des aiguilles avec des écarts différents, ces écarts ne se suivant pas avec régularité, et chaque écart se reproduisant plusieurs fois dans la série totale. »
Cependant, pour que les contingences soient toujours identiques, il faut adopter à l’avance un ordre de succession uniforme. Voilà un détail de technologie qui importe. C’est ainsi que, dans le même but de précision rigoureuse, Binet imagina un esthésiomètre à masse constante qui perfectionne le compas de Weber en égalisant la pression des aiguilles sur la peau. Les variabilités de cette pression influent naturellement beaucoup sur les résultats. Weber ni ses disciples ne s’en étaieni souciés. Ceci montre bien le souci méticuleux et précis de Binet dans l’expérimentation.
La question des procédés suffisament élucidée, croyons nous, revenons à celle des méthodes : « L'expérimentateur est obligé, jusqu’à un certain point, de changer de méthode suivant les sujets auquel il s'adresse : il y a
certaines régies à suivre quand on expérimente sur un enfant; il y a d’autres règles pour les personnes adultes, il y en a d'autres aussi pour les hystériques; il y en a d'autres enfin pour les aliénés. Ces règles ne sont écrites nulle part, chacun les apprend de lui-même et en grande partie à ses dépens; c’est en se trompant et en s’expliquant ensuite la cause de l’erreur commise, qu’on apprend à ne pas se tromper une seconde fois. En ce qui concerne les enfants, les deux principales causes d’erreur dont il convient de se défier, me paraissent être la suggestion et le défaut d'attention, Ce n’est pas ici le moment de parler du premier point. Quant au second, le défaut d'attention, il présente une si grande importance qu’il faut toujours le suspecter quand on obtient un résultat négatif. On doit alors suspendre les expériences et les reprendre plus tard, à un moment plus favorable, et les recommencer ainsi 10 fois, 20 fois avec une grande patience. » (Rev. phil. 1890, 70.)
Ajoutons encore ceci qui importe. « Au risque de me répéter à satiété, je dirai encore une fois que la première condition de ces expériences, est de bien fixer l’attention de l’enfant. Je préfère être seul avec lui dans sa chambre afin qu'aucune personne étrangère ne le distraise. Je cherche surtout à l’intéresser aux expériences et je veille à ce qu’il ne s'ennuie pas. » (Rev. Phil., XXX, T0).
Dans L’Année psychologique (XIV, 154) enfin, Binet nous explique très bien comment l’expérimentateur profite de chaque expérience pour progresser :
« On dit quelquefois que c’est au moment où l’er finit un travail que l’on s’aperçoit comment on aurait dû le faire. Et c’est assez juste. À mesure qu’on travaille, on domine davantage son sujet; c’est comme si on faisait une ascension; et il faut être parvenu tout à fait en haut pour avoir une vue d'ensemble ».
Petit nombre de sujets bien connus pour un même but
Binet eut le grand mérite d'éviter les écueils que nous avons signalés à propos des Américains comme des Allemands : trop ou trop peu de sujets d'expérience. Tout d’abord, il limita à 20, 30 au plus, le nombre d'élèves à observer dans un même test. Encore les partageait-il souvent en plusieurs groupes, d'après l’âgé par exemple.
« … Le nombre tout seul, sans l'exactitude de la précision, ce n’est qu’un mirage. L'étude détaillée de 30 enfants par des personnes qu'on connaît, qu'on sait attentives, consciencieuses, intelligentes, instruites, vaut infiniment mieux, c’est incontestable, que des observations vagues, souvent équivoques, recueillies par des inconnus sur 83.000 enfants ». (Bulletin n° 14, p. 841.)
11 voulait donc connaître à fond aussi bien ses sujets que ses collaborateurs et ce dernier point est à noter, Il:
consultait en effet ceux-ci, mais vérifiait toujours leurs appréciations avee soin et en fonction, pour ainsi dire, de leur caractère propre. Il savait causer familièrement, paternellement avec l’élève-sujet, pour le mettre en confiance, pour tracer. aussi, au préalable, son portrait physique et mental. La photographie du visage, de la main même dans certains cas, le tableau des mensurations crâniennes, de la taille, du poids, constituaient la somalométrie qu’il exigeait à la base de toute investigation psychologique. Ses recherches antérieures, nous l’avons, constaté, lui avaient montré l'importance de la physiologie dans le domaine psychologique. Rien n'échappait au regard doux, clair, très enveloppant et pénétrant à la fois, du Maître.
ALFRED BINET real
La Forme de l'expérience
Il cherche d’abord ce qu'il nomme : La forme de l’expérience, ce que nous appellerons volontiers le nouveau schéma expérimental. C’est encore une question importante de technique. Il écrit excellement à ce sujet : « De même que,.pour résoudre une question d’algèbre, on commence par mettre le problème en équation, de même, eñ psychologie, il est nécessaire de donner à une question sa forme expérimentale avant d'aborder l'expérimentation » (Bulletin n° 14, p. 357). Il ajoute qu'il ne suffit pas d’avoir trouvé le titre d’une étude. « On ne tient son programme, que lorsqu'on sait exactement ce qu’on cherche, lorsqu'on peut formuler en termes précis, la question qu’on veut, par l’expérience ou l'observation, poser à la nature, lorsqu’enfin on a trouvé la méthode, le procédé, la technique qui sont capables de nous donner, avec un minimum d'erreur, la solution cherchée. Cette partie purement préparatoire de mise au point représente souvent, en tant qu’effort à dépenser et difficultés à vaincre, la moitié du travail total » (id.).
Souplesse de la méthode
Il ne se contentait pas de préparer très soigneusement foute expérience, chaque test, par ce qu’il appelle très Justement l’adaptation mentale de l’expérimentateur comme du sujet. Il conduisait habilement l'expérience, s'observant lui-même autant qu'il observait les autres, pas à pas, toujours prêt à profiter d’un incident imprévu pour modifier, compléter, affiner toujours davantage sa technique. Celle-ci se modifie donc souvent grâce à l’observation et à l’introspection. Il faut lire dans le détail de « L’Année psychologique », les nombreux comptesrendus sténographiés sur le vif par l’auteur, pour s’en
convaincre. L'ordre mystérieux révélé soudain par des faits inattendus exerçait aussitôt une influence sur la nouvelle marche à suivre, pour progresser encore. N’estce point la véritable méthode d'investigation scientifique, celle qui fait de Binet le digne disciple des théoriciens anglais de l'induction ? Elle n'est certes pas codifiée, résumée en règles dogmatiques. Elle reste un peu vague parce qu'elle est individuelle et souple, directrice seulement et jamais impérative. Binet a toujours eu la contrainte en horreur, Comment s'étonner, dès lors, d'entendre l’un de ses meilleurs collaborateurs, M. Larguier des Bancels, déclarer qu’il avait vraiment le génic de l’expérience ? Mais cette expérience, il faut, encore une fois, se donner la peine — ou le plaisir — de la chercher dans sôn œuvre tout entière.
L'étude sérieuse de tout ce travail est considérable et fort délicate. Il faut voir de très près plus de 30 articles ou chapitres qui traitent spécialement de la méthode. Il faut surtout glaner, épi par épi, souvent même grain à grain, dans la narration, la description et le commentaire de ses innombrables tests. Si l’on veut cependant acquérir une conception suffisamment exacte sans pour cela Ss’astreindre à une étude qui demande plusieurs années, il suffit de lire attentivement la première partie de L’Etude expérimentale de l’'Intelligence, intitulée : « Questions de méthode. Dégageons les directives essentielles ».
En principe, Binet ne veut pas créer de technique nouvelle. La méthode inductive appliquée déjà, par les psychophysiciens à l'étude de la sensation, suffit, dit-il, mais à la condition d’être complétée par l’introspection. Nous expliquerons ce terme un peu plus loin, car il est capital et profond.
Par des exemples précis, Binet montre que :
a) L'étude expérimentale de la mémoire se fait en introduisant une petite modification dans la technique de la physiologie des sens ;