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SU ALFRED BINET

b) L'étude expérimentale du sens esthétique des couleurs emprunte en partie sa technique à une étude sur la sensibilité différentielle des couleurs, le sujet changeant d’attitude;

c) L'étude expérimentale de la suggestion se fait chez un individu éveillé ;

d) L'étude expérimentale des types intellectuels (observateur, imagiratif, érudit, émotif, ete.) se fait Par la description d'objets ;

e) L'étude expérimentale du jugement emprunte sa méthode aux expériences classiques sur la physiologie des sens; c’est encore l'attitude du sujet qui fait la seule différence : au lieu de lui demander une réponse brève sur-la sensation qu'on lui fait éprouver, on lui demande une explication minutieuse sur l’excitant qui sert à provoquer cette sensation.

Il insiste donc avec raison sur l’introspection qui doit être replacée, dit-il, « en première ligne » puisqu'elle scrute et contrôle précisément l'attitude. Et, dans une note, il ajoute : « L'expérience ne demande pas tant un plus grand nombre de sujets qu’une étude plus approfondie sur chacun d’eux », nouvelle vérification de l’adage latin ‘bien connu, comme de ce que nous venons d'expliquer.

% * * La direction expérimentale

Cet empirisme scientifique, sorte de gestation pénible d'une science nouvelle, est-il la consécration absolue de l’a posteriori ? Non. Les postulats hardis nés de la spéculation qui précède souvent l'expérience et qui, par lente et sûre méditation subconsciente, procèdent et profitent des observations déjà faites au cours des essais antérieurs, conservent foute leur grande valeur. Cette part nécessaire de l’a priori dans l'expérience évite les

tâtonnements infinis et caractérise souvent les génies. - Binet met fort bien au point cette question délicate et primordiale qui explique ce que nous avons déjà cit de « la. forme de l'expérience » :

« On nous à quelquefois reproché d'être avec aveuglement les ennemis de la théorie de l’a priori. C’est un reproche injuste. Nous admettons les discussions de la théorie, avant les recherches expérimentales pour les préparer, et après pour les interpréter; ce que noûs repoussons de toutes nos forces, ce sont les discussions théoriques qui veulent remplacer l'exploration des faits ou qui s’établissent sur des faits obscurs, équivoques, légendaires, qu’on va recuëillir dans des lectures, car c’est là ce que certaines gens appellent observer : c’est lire. L'idéal de la méthode scientifique doit être, à notre avis, une collaboration de la théorie et de l’expérimentation, collaboration bien précisée dans la formule suivante une méditation prolongée sur des faits recueillis de première main. » (An. Psy. XIV, 1, note).

Ceci est assez clair et nel pour se passer de commentaire. Citons encore quelques lignes qui montrent que l'observation de Binet n’est pas cantonnée exclusivemént dans les tests :

« Il est essentiel qu’on ne s’enferme pas dans les laboratoires, mais qu’on s'inspire des observations de la vie journalière el surtout des faits qui se présentent si fréquemment devant les tribunaux. Les annales judiciaires, dans les comptes-rendus des procès, posent chaque jour des problèmes psychologiques intéressants. Ce sont surtout ces problèmes-là qu'il faut envisager, car cela est actuel et vivant, et on ne risque pas de se perdre dans des analyses inutiles (id. XI, 136).

Son souci constant et scrupuleux de la documentation historique autant que bibliographique, s'affirme ici :

« Nous considérons que le laboratoire n’est pas seulement un atelier où l’on expérimente, au moyen d'outils perfectionnés, sur des états de conscience, Un labora-

toire est aussi — ou plutôt il devrait être aussi — un centre de travail régulièrement organisé, où se trouveraient classés tous les documents psychologiques, quelle qu’en fût la provenance ». (Introd. à la psych. exp. 133-134.)

Mais il faut encore autre chose. L'’expérimentateur, pour être digne de la mission si délicate, qui lui incombe, doit se cultiver constamment, L’empirisme scientifique qu’il applique, lui défend d’être un empirique au sens ordinaire du mot. Il doit être un homme de science, prudent mais hardi et novateur aussi. Il acquiert ainsi d’abord et il affine ensuite, en dehors de toute métaphysique et de tout dogmatisme, un sens précieux : « C’est surtout par la culture des sciences d'observation que nous entretenons en nous le sens précieux de la preuve, parce que nous pouvons le contrôler à chaque instant, par la vérification expérimentale » (L’Ame et le Corps, 243.)

Ce sens précieux de la preuve, ne pourrait-il se nommer ici « sens psychologique » ?

Comment on conduit l'expérience

Parmi les grands problèmes de psycho-physiologie, celui de l'attention, dont l’importance est capitale, préoccupait Binet depuis longtemps. D’après Mile Degand et Decroly (Arch. de Psych. VI), il eut le mérite de le poser avec Boas et Griffing, avant Sharp, Titchener, Wagner, Biervliet et Consoni. À ce point de vue, il est peut-être le premier continuateur de Herbart.

Etudions donc, de près et avec lui, cette question particulièrement délicate, pour tâcher de préciser encore davantage les caractères essentiels de sa technique propre.

Toujours dans le tome XVII de L’Année psychologique, Binet montre, en prenant l'attention comme exem-

ple, que l'étude de tout acte intellectuel doit comprendre méthodiquement les diverses recherches suivantes :

1° Quelles sont les conditions où l'acte intellectuel s’exerce ? (Dans le cas choisi, on étudie spécialement l'intérêt).

2° Quels sont les effets d'un acte intellectuel ? (L’attention augmente surtout la clarté des représentations).

3° Qu'est-ce que l’acte intellectuel, pris en lui-même, comme processus, cComma acte, comme opération ? De quelle substance, de quelle étoffe mentale est-il fait ? A quels éléments psychiques se ramène-t-il ? (20-21).

Disons tout de suite, après avoir approuvé ce qui précède, qu’un quatrième point paraît s'imposer pour compléter l'étude de l’atténtion et de tout acte intellectuel. Il faut étudier aussi, croyons-nous, le processus psycho-physiologique qui explique l’acte psychique et les circonstances subjectives ou objectives qui peuvent le conditionner. C’est un simple oubli, car Binet a constamment agi d'après cette méthode psycho-physiologique ou plutôt physio-psychoïogique souvent.

Quelles doivent être encore les préoccupations de l’expérimentateur ? D'abord celle-ci qui prouve bien que la préparation et la spéculation a priori sont nécessaires : « se proposer de chercher ce qu’on perçoit d’un acte intellectuel, à mesure qu'il se déroule, c’est-à-dire avoir en tête un très beau problème qu’on conçoit clairement et y-appliquer des méthodes courantes, voilà l’essentiel. » (An. Psy. XVII, 7).

C'est d’ailleurs plus difficile qu'il ne le semble tout d’abord, car « nous n’avons pas de théorie de l’acte intellectuel et l’ensemble de l'esprit ne nous donne pas une sensation d'unité » déclare-t-il, en s’élevant jusqu'aux plus hautes discussions métaphysiques, un peu plus loin (22).

Il faut aussi beaucoup de patience et de douceur : « Devant ces erreurs et ces contradictions, l'expérimenfateur qui est novice a une tendance à s’impatienter; on

a envie d’accuser l’imbécile, de le gourmander et de lui reprocher son manque d'attention; il semble en effet que s’il se donnait la peine d’un petit effort, il pourrait répondre juste; ce n’est là qu'une préoccupation de pédagogue et elle est ici tout à fait déplacée; l'important est de déterminer avec précision cet état mental singulier, grâce auquel notre déficient se contente de la première réponse venue qui lui vient à l'esprit ». (An. Psych. XV, 136). Voici donc l’un des avantages précieux de l'introspection. Elle ne se contente pas d'enregistrer le fait mental; elle en recherche les causes.

Soyons donc très prudents et ne cherchons pas à échafauder vite des théories complètes ni des systèmes. Comme la pyramide antique dont la pointe ne s’érige en plein ciel que grâce à l’entassement formidable. des blocs agencés par plusieurs générations, toute science durable doit s’élaborer lentement d’un ensemble harmonieux de faits innombrables. C’es bien l’avis de celui que nous étudions :

« Ce que demande la psychologie contemporaine, ce ne sont point des théories et des poèmes, ce sont des petits faits bien nets, bien précis, à conditions déterminées, faciles à reproduire et à contrôler », (Rev. Phil. XXXII, 622.)

Ainsi averti, le psychologue peut espérer découvrir peu à peu la vérité. Avec quel soin Binet le fait-il ! Chronomètre en main, le crayon et le papier prêts, son | regard clair et doux passant souvent par-dessus son lorgnon pour scruter de plus près, tel nous le révèlent ses collaborateurs intimes et nous le montrent ses portrais de laboratoire. Pour bien voir le maître en action, il faut lire Année Psychologique depuis sa fondation jusqu’en 1911. Les nombreux tableaux numériques publiés, prouvent l'étendue et l'intensité d'un labeur vraiment méticuleux et extraordinaire, Mais tous ces nombres alignés en colonnes multiples et compactes, ne risquent-ils pas de noyer, en quelque sorte, comme nous

l'avons dit pour la psychophysique, les constantes qui traduisent ou. suggèrent les résultats ? Binet souligne donc les constantes ef les bases qu#” sont toujours imprimées, dans ses tableaux, en caractères gras. De plus, il complète les tableaux par des graphiques plus suggestifs.

Nous reviendrons. plus loin, sur la valeur du graphique dans les calculs de psychologie expérimentale, Pour l'instant, soulignons ce caractère pratique et réalisateur de Binet qui ‘apparaît tout particulièrement dans une de ses notes bibliographiques si curieusement révélatrices de ses tendances intimes. Dans « L'Année psychologique » de 1897 (p. 511), il analyse l'ouvrage de L. M. Salomons, intitulé : « Détermination des sensations cutanées » et il apprécie cette œuvre nouvelle d’un élève de W. James . « Le but de Ia recherche n'était pas une inutile description, mais une tentative d'explication. Nous encourageons cette manière de travailler car elle est seule vraiment philosophique. »

Il convient de rappeler maintenant, avec preuves suffisantes à l’appui, le souci constant de contrôle de Binet qui fut toujours sagement sceptique et se posait souvent des objections à lui-même. Il a surtout procédé à la recherche de la preuve par le recoupement des tests associés ou combinés. C’est là son œuvre personnelle. Nous en trouvons le meilléur exemple, peut-être, dans le tome IX de « L’Année psychologique » qui renferme la suite remarquable des tests originaux sur l'attention.

Contrôle

D'accord avec Sharp, ‘l’auteur profond de « Une étude de méthode psychologique pour la psychologie … individuelle », Binet déclare qu’un test isolé ne prouve

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rien. De même qu'une loi physique ne peut être logiquement induite que d’un certain nombre d'expériences, de même uñhe loi psychologique ou un principe pédagogique ne peuvent s’ériger que sur un nombre suffisant d'observations, Il le répète à la page 299 de l’Etude expérimentale de l'Intelligence et ajoute : « L'âme de la méthode expérimentale, c'est le contrôle. »

Nous préciserons cette partie de notre étude à propos de la psychométrie,

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