IL. — LES MÉTHODES PARTICULIÈRES DE BINET
Les variations de la méthode expérimentale
Nous désignerons, sous ce titre, les modifications, les perfectionnements et les découvertes de procédés qui constituent la partie la plus personnelle et la plus féconde de la technique de Binet,
Dans l’avant-propos du tome XV (1908) de L’Année psychologique, il préconise la méthode que les Allemands se sont empressés de baptiser du nom de Würz- : bourg mais qui s’est fondée, à la même époque, én Amérique, en Angleterre, en Suisse et en France. Il y a collaboré lui-même pour la plus large part. Aussi proposait-il — nous l’avons dit, — de la nommer plus équitablement : méthode de Paris. Cette méthode comporte un souci égal de l'introspection qui fouille le passé et de l'observation expérimentale du présent. Elle a déjà prouvé la complexité des états de conscience « presque indéfinissables » comme Binet le montre bien dans ces quelques lignes : « On verra de plus en plus combien l'inconscient se mêle au conscient, l'instinct à l’intelligence, le mécanisme à la logique, et tous les bas-fonds de la conscience vont se trouver peu à peu mieux éclairés. Nous attendons beaucoup de ces recherches ». (p. IX.) (C’est bien là cette préoccupation — malheureusement intermittente, — du subconscient, moyen terme indispensable, révélé par la psychiâtrie et déjà entrevu par Pletin (nous theoretikos) (),
Dès 1904, dans le tome XI de l’Année psychologique,
(1) V. ia thêse de Jules Simon sur Flotin et l'Ecole neo-platonicienne d'Alexandrie,
88 ALFRED BINET se à ;
Binet avait jeté les bases de trois méthodes personnelles et fondamentales qu'il nomme : la méthode psychologique, la méthode pédagogique et la méthode médicale. Ces méthodes peuvent et doivent servir à l'étude scientifique et expérimentale, complémentairement avec la psychiâtrie, de l'inconscient organique, du subconscient neuro-médullaire et du conscient cérébral, sorte de trinité physio-psychique une et indivisible, dont la découverte remonte à l’école néo-platonicienne d’Alexandrie (A).
+ ; * La méthode psychologique
La première méthode distingue l'intelligence de linstruction, car Binet songe déjà à établir son échellé métrique de l'intelligence. C’est celle-ci seule qu’il veut arriver à mesurer, par l'observation. La méthode psychologique doit donc mesurer l'intelligence Sans culture, c'est-à-dire native et spontanée, affirme-t-il. Est-ce possible ? C’est bien difficile ! Comme il ne peut mesurer toute l'intelligence, il suit lexemple de Marbe et cherche à évaluer le jugement. Nous voyons tout de suite la grosse lacune. Voici toutefois la longue série des épreuves pour ce seul aspect du problème. Ces épreuves, tout à fait pratiques, appartiennent au genre américain au début, mais se modifient ensuite et deviennent tout à fait personnelles ei caractéristiques de l’auteur, après la neuvième.
1. Le regard. — 2. La préhension provoquée par une sensation tactile. — 3. La préhension provoquée par une sensation visuelle. — 4. La connaissance de l’aliment., — 5. Recherche de l'aliment compliquée par une difficulté
(1) En relisant cette phrase, vieille de 5 ans, nous préférons dire aujourd'hui : l'inconscient neuro-médullaire, le subconscient mésencéphalique ou paléencéphalique, le conscient néencéphalique ou cortical. Mais qui donc continuera les travaux de lechsig pour mieux nous documenter ?
mécanique. — 6. Exécution d'ordres simples et imitation de gestes simples. — 7. Connaissance verbale des objets. — 8. Connaissance verbale des images. — 9. Nomination des objets désignés. — 10. Comparaison immédiate de deux lignes différentes. — 11. Répétition de 3 chiffres. — Comparaison de deux poids. — 13. Suggesübilité. — 14% Définition verbale d'objets connus. — 15. Répétition de phrases composées de 15 mots. — 16. Différence entre plusieurs objets connus, par souvenir. — 17. Expérience de mémoire sur les images. — 18. Dessin de mémoire. — 19. Répétition immédiate de chiffres. — 20. Ressemblance entre plusieurs objets connus, par souvenir, — 21. Comparaison de longueurs. — 22. Mise en-ordre de 5 poids. — 23. Lacune de poids. —
24- Exercice sur les rimes. — 25. Lacunes verbales à remplir. — 26. Synthèse de (rois mots dans une même phrase. — 27. Réponse à une question abstraite. — 28.
Mmversion des aiguilles d’une montré. — 29. Découpage. — 30. Définition de termes abstraits.
Nous n’insisterons pas sur ce qu’il y à d’un peu artificiel, d’inachevé daps ce lorïg tableau qui vise à une progression croissante et dans lequel les numéros 16 et 20, 27 et 30 devraient être plus près l’un de l’autre et non séparés par de véritables solutions de continuité. De plus, comme le remarquait M. Dwelshauvers dans une ‘conférence à Toulouse, certains enfants sont mieux préparés que d’autres, d'intelligence égale, à ces épreuves, à cause de la dittérence des milieux d’origine. Il convient d’en tenir compte.
Voyons maintenant les avantages de la méthode psy- chologique : « C’est la seule, dit Binet, qui soit mûre pour des essais pratiques un peu complets. Les autres méthodes ne pourraient donner encore que des indications accessoires; mais celle-ci permet déjà des déterminätions d'infériorité intellectuelle, Nous en avons la convictien, nous vénons d'en avoir la démonstration palpable. » (An. Psy. XI, 245.)
PPT |
Comment se réalise-l-elle ? La durée moyenne de chaque examen est de 30 à 40 minutes. On étudie successivement, avec l'échelle métrique déjà établie, d’abord des normaux, puis des anormaux hospitalisés, enfin des anormaux d'école primaire. À ce point de vue, Binet affirme avec raison l'originalité de son œuvre. Il préconise un nombre restreint de sujets : 10 élèves d’école maternelle et 15 d’école élémentaire d’abord, puis une cinquantaine en tout. Il arrive ainsi à déterminer assez exactement les stades suivants dans l’évolution psychogénique :
Etapes de l'évolution psychogénique et ontogénique
A 3 ans, l'enfant passe sans difficulté de la perception de l’image au nom ou du nom: à la recherche de l’image. Disons plus exactement qu'il est alors capable d'identifier deux images ou encore une image visuelle et un schème auditif. C’est pour nous, le stade du percept (1), Il est préférable d'employer ce terme précis. en pédologie, que de perétuer le barbarisme devenu officiel :.« [ntuition sensible ». Le mot intuition, comme le mot idée, doit conserver sa valeur particulière. Un enseignement ne doit pas être étrangement baptisé intuitif alors qu’il provoque simplement les jeux et phénomènes élémentaires de sensation et de perception souvent incomplètes et mimétiques. Ajoutons que l’enfant de 3 ans est étourdi, distrait, très suggestible et qu'il éprouve tout naturellement quelque difficulté à exprimer sa pensée dans une phrase. Il a simplement « la faculté de nommer les objets » (250). Il en est donc à : l’image et au substantif. Les recherches actuelles sur le langage puéril sont une confirmation (V. Journ. de
(A) Ajoutons, pour les pédagoguss, que le percept n’a de valeur éducative réelle que s’il est polysensoriel, sinon omuisensoriel,
Psych. 1924, 1° trim. — Art. de Delacroix, Bloch, Alice Descœudres et Piaget),
À 5 ans, « une étape énorme a été franchie » (251). La suggestibilité est encore très grande. L'enfant peut définir un objet par l’usage et comparer. Ce sont deux preuves de son aptitude à une première synthèse et à la proposition simple. Déjà la préoccupation utilitaire s’ébauche aussi. Nous ne reviendrons pas sur les autres détails déjà fournis dans l’échelle métrique.
De 7 à 11 ans, l'étape est encore plus considérable. Une première « ligne frontière » sépare 5 et 7 ans. Elle est fournie par l'épreuve de comparaison raisonnée de deux lignes (qui est facile) et de deux objets (qui est difficile à cause de la coïnpiexité de qualités à opposer dans le deuxième cas). On constate aussi une tendance à la répétition. Les jugements tactiles prédominent : dureté, grosseur, finesse, résistance. Cette même frontière de 5 à 7 ans pour les normaux, devient, à 12 ans celle de l’imbécillité. |
A noter cette remarque pour l'enfant de 9 ans quand on essaie encore, sur lui, la Comparaison raisonnée com-. me test : « L'enfant est dominé par l'esprit de différenciation. Peut-être les besoins de la vie pratique orientent-ils son attention vers la percepion des différences plutôt que vers celle des ressemblances qui ne devient: consciente que dans les études scientifiques. » (257). Nous avons consacré plusieurs expériences ultérieures à la vérification de ces résultats (V. notre Essai d’analyse psycho-sensorielle et de psychogénie scolaire).
Il faut alors prévoir trois catégories d'épreuves dont une de mémoire, une d'intelligence verbale et une d’intelligence sensorielle. Remarquons tout de suite que ce sont les tests qui se rapportent à celle-ci qui nous paraissent les meilleurs. Si la discrimination entre l’intelligence et l'instruction est possible, il faut la chercher là. En d'autres termes, le critérium de l’éducation subconsgiente et consciente d'un élève doit être tenté, non par un
ses
yz ALFRED BINET
examen de connaissances seui, mais encore et peut-être surtout, par une évaluation quantitative et qualitative de ses aptitudes esthétiques, dans le sens étymologique du terme, c’est-à-dire sensorielles d'abord, puis conceptuelles et diseriminatives ensuite.
Alfred Binet a fait expérimentalement des découvertes précieuses ‘dans cette époque de la seconde enfance. De 7 à 9 ans, la mémoire ne progresse guère tandis que le jugement croît beaucoup (id. 261). Voici, à ce sujet, des conclusions très nettes :
« À 7 ans, un enfant retient exactement un nombre moyen de 3 phrases sur les 8 qu’on lui propose et il commet un nombre moyen de 3 erreurs par absurdités ou galimatias. À 9 ans, un enfant retient un nombre moyen de 4 phrases et ne commet qu'une erreur par absurdité ou galimatias. À 11 ans, un enfant retient un nombre moyen de 5 phrases et ne commet qu’une demi-erreur par absurdité ou galimatias. »
Pour la mémoire d’ailleurs, il faut préciser. S'il s’agit de celle des images, les aînés savent mieux mémoriser que les jeunes. Gelle des chiffres, qui est plus schématique, n’a pu être étudiée assez exactement et Binet conseille de poursuivre les recherches. Celle des idées ou mémoire abstraite, non plus, malgré le procédé ingé-
nieux d’interpolation de V. Henri, n’a pu être détermi-
née avec la précision souhaitable. Tout cela constitue encore aujourd’hui un bon programme de travail pour les adeptes de la psychologie expérimentale.
L'intelligence sensorielle dont nous avons souligné l'importance, a été scrutée par trois groupes d'épreuves portant toutes sur des comparaisons de lignes et de poids. C’est un peu trop restreindre le champ des invesgations, à notre avis. Une étude de l'intelligence sensorielle doit porternécessairement sur tous les sens. Néanmoins Binet a pu retirer un réel profit des tests correspondants : « Ces enfants de onze ans écrit-il, sont bien remarquables comme coup d'œil; quelques-uns, ceux qui
ne font que deux ou trois erreurs, sont plus habiles que les adultes intelligents. (268). probablement, c’est une de ces aptitudes qui font partie de la psychologie du sauvage ou du sauvageon » (269).
Les investigations relatives à l'intelligence sensorielle sont d'une grande utilité pour l’étude de l'intelligence en général. C’est ainsi qu'un simple test sur la comparaison de poids différents mais d'aspect semblable, révèle une faiblesse notoire de l'attention chez les sujets de 7 ans. Cette attention s'améliore et devient bonne de 9 à 11 ans. Nos expériences personnelles du Cercle de Luchon vérifient partiellement ces résultats (4),
Glanons un bon conseil pour terminer ce paragraphe : « Il ne faut pas confondre vivacité et intelligence. Laissons réfléchir l'enfant que nous observons. Il vaut mieux perdre inutilement un peu de temps que de bousculer un sujet lent » (276).
# : * Méthode psychogénique
La méthode psychogénique est une variante de la méthode psychologique appliquée surtout aux arriérés, aux débiles et aux anormaux. Elle est des plus fécondes et des plus révélatrices. Dans les écoles maternelles et les classes enfantines, il convient aussi de l’appliquer. On doit tenir compte surtout de l’âge du sujet et de son niveau intellectuel. Ajoutons qu’elle comporte logiquement des tests d'investigation sensorielle de préférence. Le dessin libre et le modelage libre peuvent aider beaucoup à analyser le subconscient de l’enfant du premier âge qui ne sait pas encore exprimer ce qu’il pense par la parole ou l'écriture. Cette préoccupation se retrouve
CE
(1, Bulletin de la Sociéte Binet. (Années 1924 et 1925).
dans certains tests américains actuels (4). Nous l'avons expérimentée au Cercle de psychologie de Luchon. Elle est des plus intéressantes. Voici comment Binet la définit en ne songeant qu'aux déficients : « Il nous suffira de mettre en série, dans l’ordre de leur développement d'intelligence, un certain nombre de ces arriérés et d'étudier à travers cette série, un phénomène particulier, par exemple la douleur ou l'attention, pour voir quelles sont les étapes nécessaires du développement que ce phénomène présente et comment il évolue. Envisagée à ce point de vue de la psychologie, l'étude de l’imbécile se rapproche de celle de l’enfant normal et même de celle des animaux; nous trouvons ici un moyen de renouveler, de développer et même de préciser des recherches déjà anciennes sur les enfants ». (An. Psy. XV, 2-3).
Tout en songeant surtout aux débiles mentaux, nous voyons que Binet n'oublie pas l'enfant normal. Na-t-il pas établi, avec la collaboration du docteur Th. Simon, cette thèse neuve, consolante et féconde, que l’anormal, le plus souvent, n’est qu’un raté dont l’âge psychologi- que, selon son expression même, ne correspond pas à. l’âge chronologique ? Il nous montre bien que l'esprit naît et se développe, même s’il ne meurt jamais, et qu’il faut l’étudier surtout à ses origines, à l’âge heureux où il se révèle dans toute sa fraîche spontanéité.
Grâce à ces études sur les imbéciles, par cette méthode nouvelle, on peut retracer l’évolution mentale du caractère, de l’attention, de l'effort, des mouvements et de l'écriture, de l'intelligence de perception (nom nouveau et peut-être plus exact de l'intelligence sensorielle), de la douleur, de l'association d'idées, de l’activité intellectuelle en général, de lä faculté arithmétique, du raisonnement, sans oublier la suggestibilité ni la do-
(1) Par exemple, dans celui du professeur d’Ecole Normale Pintner, admirateur et disciple de Binet,
cilité. Elle montre comment un débile peut avoir l’esprit faux, en quoi consiste le développement mental et ses degrés. Elle nous donne, en somme, un schéma nouveau de la pensée. Q
* v * La méthode pédagogique
Celle-ci se distingue nettement des précédentes puisqu’elle est basée sur la mesure du savoir acquis à l’école, notamment sur l'orthographe et le calcul qui sont plus faciles à juger. « La méthode pédagogique consiste à inventorier la somme de connaissances des sujets, puis à comparer cette somme à celle d’un sujet normal, à mesurer la différence et à rechercher si linfériorité des connaissances d’un candidat s'explique par une insuffisance de scolarité » (224), Bonne préoccupation; celle-ci; mais nous devons lui en ajouter une autre : la connaissance préalable du maître ou des maîtres, afin de tenir compte de leur valeur pédagogique dont l’importance est considérable en la matière. Ainsi à valeur égale et individuelle des élèves, celle du maître modifie les résultats.
Binet s'inspire des études remarquables faites à Bruxelles par le docteur Demoor, sur les arriérés pédagogiques. Il formule, une fois de plus, sa loi célèbre : « Est anormal tout enfant qui, malgré une scolarité régulière ou suffisante, est en retard de deux ans sur l'instruction des enfants du même âge (225). Il se base aussi sur les recherches précieuses de M. Lacabe, Inspecteur à Paris et de M. V. Vaney. Il distingue les connaissances scolaires et extra-scolaires qu'il ne faut pas négliger non plus. Un double bilan s'impose par conséquent : 1° physiopsychologique; 2° psycho-pédagogique. Celui-ci doit être à la fois, comme il l’a montré par l'exemple de plusieurs enquêtes, scolaire et post-scolaire (famille, milieu, destination sociale), :
La méthode pédagogique est une méthode indirecte parce qu’ « elle ne saisit l'intelligence qu'à travers la mémoire » (229). Elle reste précieuse pour nous cependant. Non seulement elle permet de vérifier utilement les résultats des autres méthodes par recoupement et en donnant la preuve a posteriori sur beaucoup de points délicats, mäis elle peut fournir aussi d’heureuses suggestions au psychologue et même au médecin, comme l’a prouvé, à Luchon, en 1923, le docteur Molinéry, dans une conférence remarquable (publiée par « l’Avenir Médical » d'août 1923).
La méthode médicale
Celle-ci est étudiée également dans le tome XI de l'Année psychologique. Encore une fois, Binet a changé sa terminologie, sans amour-propre d'auteur, pour tâcher d’obtenir une précision plus grande. Il avait nommé tout d’abord cette méthode : « anatomique » car elle est faite de mensurations. Elle est aussi celle des symptômes somatiques que le médecin peut utiliser pour baser un diagnostic d'infériorité mentale. Elle est surtout précieuse pour reconnaître les débiles que l’on accable souvent à tort dans les classes ordinaires, parce qu'on les considère comme des paresseux ou de mauvais esprits, que l’on confond avec les anormaux : « … C’est le débile qui constitue le nombre; c’est le débile qu'il faut savoir reconnaître à l’école, quand il est confondu avec les normaux; c’est lui qui offre le plus de ressources au travail de l’éducation. Le diagnostic du débile est à la fois le plus important de tous et le plus difficile de tous » (231). Les premiers résultats de l'inspection médicale dans plusieurs centaines de nos classes primaires sont concordants.
Bien entendu, les connaissances psychologiques peu-
vent aider beaucoup dans ces recherches. Rien de complet à attendre de l'inspection médicale scolaire, répétons-nous souvent autour de nous, si le médecin n’est pas un peu psychologue et si l’instituteur ou le professeur ignorent tout de la médecine. Une collaboration féconde exige quelques connaissances communes. L’examen complet du sujet doit comprendre : les antécédents héréditaires, le développement, l'examen anatomique, l’examen physiologique, mais dans un but éducatif et - non seulement thérapeutique. Ce but ne paraît pas du tout envisagé, et c’est fort regrettable, dans le livret médical scolaire du Syndicat des médecins de France (1),
L'examen anatomique comporte : d’abord les mesures (taille, poids, dimensions de tête, envergure, diamétre biacromial, périmètre thoracique, capacité vitale); ensuite la recherche des tares pathologiques ou stigmates de dégénérescence, La taille peut permettre parfois d'établir une « frontière » moyenne entre leS normaux ebles anormaux. Tous les stigmates que Binet dénombre (adénoïdiens, tuberculeux, rachitisme, syphilis, nutrition défectueuse, déformations crâniennes, palais élevé et étroit, dents, oreilles, cheveux) doivent être notés avec soin, L’examen physiologique embrasse : la vision, le toucher, les autres sens (sens de la douleur) la respiration et les fonctions circulatoires (y compris l’analyse du sang), les fonctions motrices (y compris la parole) et même l’expression de physionomie, pourtant discutable d’après Voisin, bien que Demoor croie devoir en tenir compte. Binet conclut sévèrement par ces quelques mots que nous livrons à la méditation des médecins-inspecteurs d'écoles : « Tout diagnostic médical qui ne peut pas se prouver comme on prouve une justesse d’addition, est à rejeter » (243).
(i) Regrettons à ce sujet, encore, que l’on ait cru pouvoir organiser l'inspection médicale dans certains départements, sans consulter les inspecteurs, professeurs et instituteurs. Nous souhaitons l4 collaboration du médecin, mais non son autocratie : chacua à sa place,
JS ALFRED BINET
Somatométrie
Il faut donc se baser sur des faits objectifs, constatables voire mesurables. Les stigmates auront un coefficient. Par exemple, celui qui se rencontre toujours chez les anormaux et jamais chez les normaux, à une valeur de 100 %. Tout ceci constitue la somatométrie infantile et pédagogique qui à été vraiment fondée, en France, par Alfred Binet êt qui se réalise peu à peu en ce moment. |
La somatométrie comprend aussi les mesures indiquées ci-dessus à propos de la méthode médicale. Binet insiste surtout sur l'importance des deux tailles (assise et debout) mesurées à la toise et mensuellement comparées au poids. Les conseils de révision et de réforme, en France, appliquent un indice qui procède des mêmes relations. La capacité respiratoire ou vitale que l’on devrait évaluer exactement avec un spiromètre facile à fabriquer partout (bocal plein d'eau avec trop-plein et tube) ou, tout au moins, par le diamètre biacromial (d'un sommet d'épaule à l’autre) est aussi très importante comme facteur de l'indice. On voit ici l'influence de la routine, jusque dans certaines recherches scientifiques. Alfred Binet s’est évertué à démontrer que la mesure du tour de poitrine, particulièrement chez la femme et surtout prise avec un ruban toujours extensible, manquait absolument de préci$ion. Et c’est pour cela qu'il préfèr> et recommande la mesure facile du diamètre biacromial. On continue néanmoins de mesurer le tour de poitrine presque partout. Ajoutons encore aux bases de la somatométrie, la mesure du développement musculaire par le dynamomètre qu’il a perfectionné et pour lequel il indique une méthode d'adaptation, puis l'examen du cœur et du pouls capillaire. On trouve, dans l'Année psychologique, surtout dañs les premiers tomes, des ar-
ticles extrêmement documentés sur la circulation et l’innervation vaso-motrice étudiées en collaboration avec Courtier, Vaschide et Féré.
Il ne manque, en somme, à la somatométrie de Binet qui profita beaucoup de ses longues études médicales et cliniques, que l’apport tout nouveau des recherches actuelles sur le système neuro-glandulaire, le grand sympathique et le nerf vague. Cet ensemble, plus facile à étudier aujourd’hui, permettra peut-être de rechercher les conditions physiologiques de certains caractères, d'éclairer les bases cénesthésiques du subconscient par le rôle curieux des hormones ou hormozones de la nouvelle théorie endocrinienne, riche de conséquences pour nous, et due à M. le professeur Gley, du Collège de France, après Starling.
Céphalométrie
Cette dernière étude est des plus délicates car les différences de mesures sont de l'ordre du millimètre; Binet l'explique dans l'Afnée psychologique de 1900 (p. 368). Tout se ramène à des proportions qu’il faut noter très exactement et impartialement, en se défiant méme de cette auto-suggestion finaliste dont il fit l’expérience curieuse en pareille matière, comme nous l’indiquerons à propos de la suggéstibilité. Il faut savoir aussi et peut-être surtout interpréter. « La vérité semblerait être, écrit-il après réflexion et observations multiples, que la meilleure intelligence est logée dans une tête dont les dimensions se rapprochent de la moyenne » (373).
Binet sait mettre tous ces calculs au point avec une minutie et une précision admirables. Il se sert des travaux de Broca, de Féré, etc., sans tomber dans les exagérations de la phrénologie. Il ne croit pas d’ailleurs que
la céphalométrie, sauf technique nouvelle à découvrir, puisse rendre de grands services à la psychologie individuelle. Mais elle est toutefois utile, nous le verrons, pour l'étude des anormaux. Certaines hypothèses méritent d’être retenues, au moins à titre d'indication, par exemple : le développement de la Yête (crâne et face) se fait transversalement de préférence chez l'individu intelligent; l’allongement de la distance sous-naso mentonnière paraît caractéristique chez les inintelligents (confirmé par les recherches postérieures du docteur Th. Simon); la puberté est surtout caractérisée par le développement de la mâchoire; les aveugles ont le même crâne notablement plus réduit (en longueur) que les voyants, par suite de l’atrophie des centres optiques postérieurs; les sourds-muets présentent une prédominance du diamètre bi-auriculaire sur l’antéro-postérieur, avec brachycéphalie dans la première partie et microcéphalie dans la seconde. Voilà donc déjà quelques renseignements de valeur et absolument nouveaux.
Il propose même, mais avec réserves toutefois, un {otal-indice-d’âge qui serait la somme de cinq mesures céphaliques : 4 diamètres (antéro-postérieur, transversal, frontal et bi-auriculaire) ajoutés à la hauteur du crâne, doivent donner, comme sommes en millimètres : 661 pour 9 ans; 667 pour 10 ans et 673 pour 11 ans. Nous n’avons pas besoin d'ajouter que ces mesures exigent des appareils très précis et un personnel spécialisé. Nous pouvons tirer parti encore de quelques traits caractéristiques et qui paraissent bien établis, tels que le: développement céphalique légèrement supérieur à la moyenne qui est indice à peu près certain d’une intelligence d'élite.
En résumé, « si la céphalométrie ne peut servir à la découverte du véritable diagnostic d'intelligence, elle peut servir du moins à sa confirmation ». Elle aide également à la fixation des frontières entre normaux et anormaux. C’est ainsi qu'un retard de développement
er
céphalique égal ou supérieur à 6 ans, surtout s’il coïncide avec une face normale, devient caractéristique à . cet égard.
La conclusion immédiate et pratique de ce que nous venons d'étudier, c’est que le bon éducateur doit mesurer le développement physique et physiologique de ses élèves comme l’acuité de leur vision et de leur audition. Autant que possible, il faut évaluer chaque détail de l’ensemble sensoriel que constitue notre corps. Il faut conserver toutes ces mesures, car c’est de leur confrontation répétée, soit pour le même individu pris isolé- . ment, soit pour un groupe, soit encore pour plusieurs groupes différents, que peuvent jaillir les suggestions fécondes autant que les diagnostics sérieux.
Le livret médical scolaire
De là, l'importance très grande du livret médical scolaire ou, tout au moins, de la fiche individuelle qui commence heureusement d’être connue et employée dans quelques écoles de province après un usage à peu près constant depuis une vingtaine d'années à Paris. Nous trouvons des modèles de livret et de fiches (d’après le prototype de Legendre et Mathieu revu par Binet dans le tome XII et à la page 1 de L’Année Psychologique.
On y recommande d'observer et de noter :
4° Les antécédents personnels (rougeole, coqueluche. oreillons, scarlatine, épilepsie, tuberculose, fièvre typhoïde, aliénation mentale, syphilis) plus les vaccinations et revaccinations; (précisons maintenant : toutes les vaccinations antidiphtériques, antiténatiques, etc. car elles ont toutes des conséquences).
2° Le résultat des deux examens formant le bulletin sanitaire de chaque année :
a) un examen annuel plutôt médical (aspect général,
squelette, poumons, cœur, peau et cuir chevelu, nez et gorge, audition, vision, dentition, appareils urinaire, génital, digestif et nerveux);
b) un examen semestriel anthropologique ou de croissance avant le 1* janvier et après Pâques (poids, taille, mesures thoraciques).
Nous noùs permettons d'ajouter, dans l’esprit même des recherches de Binet, un troisième paragraphe. Il sera consacré aux observations spéciales psycho-physiologiques, aux explications que donnera le médecin quand il le pourra, aux questions posées par les maîtres sur tel caractère ou tel défaut du sujet. C’est ici que se réalisera vraiment, pour une éducation plus süre et meilleure, la collaboration du médecin et des éducateurs. Nous complèterons d’ailleurs ce point dans le chapitre IV.
Dans toutes ces mesures, et annotations précieuses, ce qui importe, répétons-le car c’est très important, c’est la comparaison. Alfred Binet l’a si bien compris que, au lieu de noter simplement la taille ou le poids en regard du nom du sujet, il les compare aux nombres-bases qui, à chaque âge et d’après des mensurations méthodiques, caractérisent le type normal. Celui-ci est désigné par le signe =; le déficient par — X et l’avancé par + X. Comme les graphiques, ces signes suggestifs permettent de s'élever au-dessus de l'évaluation strictement quantitative ou mathématique.
Rappelons enfin, avant de finir ce paragraphe, que Bi- net a innové sur deux points précis et importants de la somatométrie. Pour la taille, il demande que l’on note et compare toujours la taille debout et celle du sujet assis, La différence est nécessaire pour l'indice de croissance du buste et des organes. Il insiste également sur la nécessité de mesurer le développement de la poitrine par le diamètre bi-acromial qui est plus facilement mesurable comme nous l’avons dit,
À ces quatre formes principales de la méthode générale qui s'impose en psychologie expérimentale, nous allons en ajouter deux autres qui ont trait à l’interprétation des résultats et qui ont rendu le nom de Binet célèbre dans les laboratoires étrangers alors qu'il était encore peu connu dans sa patrie. À vrai dire, ce sont plutôt deux procédés de calcul auxquels on a donné !e nom de méthodes.
Méthode du rang
Ce moyen d'investigation et d'interprétation de résultats fut imaginé avec la collaboration de Victor Henri et du mathématicien Sée pour tirer parti des tests relatifs au degré d'instruction. Il est exposé dans le tome XI de l'Année psychologique et à la page 74 :
« On veut savoir si 10 enfants ont le même rang äans une composition d'histoire et une autre de géographie. On les ordonne d’après leur rang en histoire et ensuite on place, vis-à-vis de leur nom, leur rang en géographie; les chiffres des rangs se trouvent ainsi vis-à-vis. Si les rangs sont absolument les mêmes dans les deux compositions, les chiffres du rang sont identiques et leur différence totale est égale à 0; le O0 est donc le signe du parallélisme parfait entre les deux séries. Si l’ordre est inverse, si le dernier en histoire est le premier en géographie et ainsi de suite, la difrérence totale entre les rangs atteindra un chiffre maximum; ce maximum varie suivant le nombre des élèves; dans le cas où ils sont 10, il atteint 50. Ce nombre 50 exprime donc une relation inverse des deux séries. Entre 0 et 50, s’échelonnent les chiffres intermédiaires qui montrent que les valeurs présentent des relations directes ou indirectes plus ou moins nettes. I1 restait à fixer le chiffre qui indique que les
deux séries ne présentent aucune relation ni directe ni inverse: en d’autres termes, la rencontre du hasard. C’est là ce que M. Sée a calculé et il a obtenu une formule qui permet de trouver si la Corcelamon existe ou non; la voici :
n est le nombre d'éléments comprenant chaque série; pour n = 10, la moyenne M est 33; cela signifie que lorsque la somme des différences des rangs sera égale à 33, ce sera la preuve qu'il n’y a aucune corrélation. Il faut donc, à chaque expérience nouvelle, calculer cette moyenne et voir si la somme des différences s’en rapproche. Il est clair que, dans le cas où cette somme est 20, elle indique une corrélation; à c2 celle-ci devient très faible, etc »,
Voici encore un perfectionnement de cette méthode et un moyen de la vérifier : on peut employer le procédé de la moyenne des différences individuelles pour contrôler le procédé de la moyenne des différences de groupes. Le premier procédé donne, en quelque sorte, la variation moyenne et le second procédé donne la moyenne. On voit alors que moyenne et variation moyenne présentent presque constamment le même genre de modification. Ajoutons que, selon M. H. Piéron, la seule méthode du rang qui compte actuellement est celle de Spearmann, auteur d’une critique des tests de Binet (American journal of Psychol. 1904).
ER SRE URE ER ; ss. 5 | Méthode des majorités
Encore plus ingénieuse, la méthode des majorités a été inspirée surtout par la difficulté de tirer parti de certaines recherches sur la physionomie et sur la main,
Toujours soucieux de se documenter le plus possible, Alfred Binet n'a négligé ni la physiognomonie ni le chiromancie, mais interprétées scientifiquement. Elles ne lui. t pas procuré d’ailleurs de grandes satisfactions. Noui. rouvons l'exposé critique de la méthode des majorités dans l'Année psychologique (tome XVI, p. 28 et suiv.).
« Adoptons la fiction suivante : considérons tout le groupe comme formant un individu unique, une sorte de personnalité morale à vingt têtes; les jugements de cette personnalité-hydre seront représentés par la majorité des réponses données sur chaque portrait; si la majorité est exacte, nous dirons que la personnalité collective a vu juste; nous inscrirons une erreur à son compte dans le cas contraire. Ce mode de calcul ne ressemble nullement à la méthode des moyennes et, pour l’en distinguer, nous l’avons appelé la méthode des majorités. Il y à là come une application du régime parlementaire car, dans les assemblées, c'est toujours la majorité qui l'emporte et la minorité ne compte pas.
« Ainsi appliquée, cette méthode des majorités donne des résultats d’une justesse surprenante. Deux chiffres suffiront à le montrer. Pour les physionomies des portraits, alors que la moyenne est de 73 % de réponses justes, la personnalité-majorité est de 89 %, c'est-à-dire qu’elle est bien voisine de l’infaillibilité; pour juger les mains, même différence : réponses justes à la moyenne, 63 %; réponses justes de la majorité, 76, 5 % ».
D'autres avantages très sérieux caractérisent cette méthode et expliquent la faveur dont elle jouit surtout à l'étranger. Si elle offre un point commun avec celle des moyennes qui fait éliminer le variable et maintenir le constant par la répétition de l'expérience, il faut remarquer que la méthode des moyennes est « aveuglement niveleuse et. met l’éteignoir sur l'éclat de l’expérience instructive ». En d’autres termes, elle méconnaît les cas les plus typiques et les plus topiques, les
« privilégiés » dont il faut tenir compte et qui sont souvent les plus suggestifs pour les progrès et le perfectionnement.
« Au contraire, la métlfode des majorités met en relief l'influence de chaque image sur la totalité des suffrages; c'est à la personnalité du sujet étudié ef non à celle du sujet qui étudie, qu’elle donne la première place ».
Elle est donc scientifique parce que des plus objecti-
ves, Comme le postule Binet, « elle permettra peut-être un jour, de voir clair dans des questions complexes ». .En attendant, elle montre bien comment la technique lumineuse et souple de ce psychologue lui a permis, en perfectionnant les procédés d'investigation collective et d'études du groupe, de les faire concourir à une étude plus fine et précise de chaque individu.
Au fond, comme il le dit lui-même (L'âme el le corgs. 452), il n’y à pas de différence de méthode, car celle-ci reste toujours la même, mais des différences de procédés ou de technique.