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IL. — Les Tests

Sens exact de ce terme

Les Anglo-Saxons ont poursuivi leurs recherches dans un sens bien différent de celui de la psycho-physique allemande en général. Ils ont eu plutôt le souci utilitaire du contrôle pédagogique de leurs méthodes éducatives, que celui de créer une psychologie nouvelle. Ils ont baptisé « mental tests » les examens de contrôle extrêmement nombreux et variés, qu'ils imaginaient et organisaient parmi leurs élèves. Ce mot anglais « test » qui . signifie littéralement épreuve ou témoignage (Cf. dans l’histoire d'Angleterre, le fameux « Bill du Test » dû à Shaftesbury, en 1673), est demeuré dans la langue de la psychologie expérimentale, C’est même le plus usité. Sa signification s’est beaucoup étendue et complétée avec les progrès de la Science psychologique. On lui attribue aujourd’hui le sens de vérification et de recherche.

Les tests d'Alfred Binet sont presque innombrables. Ils témoignent d'une puissance de travail et d’investigation méthodique rarement égalée. Le premier, il a su les agencer et les combiner de manière à obtenir des résultats plus sûrs. Pour s’en rendre compte, il faut entrer dans le détail de quelques-uns que nous avons choisis tout particulièrement afin de compléter le chapitre qui précède,

Les plus célèbres sont ceux qui ont pour but la détermination de l’âge psychologique que Binèt distingue de l’âge ordinaire ou chronologique. Ils ont servi de base à

l'établissement de i’écheille métrique de l'intelligence. Ce sont des tests de contrôle comme ceux des Anglo-Baxons en général. Binet a voulu fournir à la pédagogie, dit-il (An. Psy. XI, p. 72) un test d'intelligence et un critérium. Il explique avec soin, par ailleurs, le mot. échelle qui pouvait surprendre, car c'était bien la première fois, Croyons-nous, qu’on l’employait en psychologie : 3

« Nous entendons par échelle des indications d’un tesi, le rapport existant entre le maximum et le minimum des chiffres exprimant les résultats de ce test; plus ce rapport sera élevé, mieüx le sujet exprimera les différences individuelles et plus il sera avantageux par conséquent pour la psychologie individuelle, à condition, bien entendu, qu'il ne perde pas en précision ce qu'il donne en amplitude et en variabilité » (An. Psy. 1897, p. 137).

L'auteur a donc précisé le sens qu'il donne d’abord à ce mot « échelle », bien avant de songer à créer une échelle métrique de l'intelligence. Nous voyons, une fois de plus, comment naît, se transforme et se précise toujours davantage la terminologie de Binet. Elle évolue d'un état vague vers un état déterminé, comme il le dit de la pensée. C’est d'abord la méditation en partie subconsciente et nébuleuse, aux contours et domaine peu nets qui, sous l’action concomitante de l'attention et de la volonté, devient idée claire.

Tests de contrôle pédagogique et d'investigation psychologique

Binet a établi une série progressive des tests qui s'échelonnent de 4 à 13 ans. La distinction entre le test pédagogique qui contrôle surtout l'instruction, et le tesl psychologique proprement dit qui, seul, vérifie vraiment le degré mental, est bien aperçue et indiquée ici :

« Il faut préférer les tests qui n’exigent pas de connaissances scolaires : ce sont les plus sûrs. Exemples : ordination des poids, définition supérieure à l’usage, définitions abstraites, interprétation de gravures, Ce groupe de tests... est une expression plus adéquate de l’intelligence spontanée... Ils permettent de dégager de la gangue Scolaire la belle inteiligence native ». Toujours la sage préceupation de discriminer autant que possible, Pintelligence de la mémoire. Cette préoccupation domine actuellement, aux Etats-Unis, dans les « Army Tests »

. notamment.

Ce serait méconnaître la valeur et la variété des tests d'Alfred Binet que de s’en tenir à ceux qui ont préparé l'échelle métrique de l'intelligence. D’autres ont servi beaucoup plus encore. à l’investigation psychologique et psychogénique. Si les premiers contrôlent les affirmations de la pédagogie, les seconds éprouvent les postulats de la psychologie dogmatique. Ils englobent l'étude du corps ou somatométrie que nous venons d'examiner au chapitre précédent, les relations psycho-physiologiques (fatigue musculaire ou intellectuelle, réflexe respiratoire etc.) et le contrôle du travail psychique comme, par exemple, l'expérience très curieuse sur les pianistes, décrite dans l’Année psychologique de 1895 et qui donne une représentation graphique originale de l'harmonie, même de l’art délicat de l'expression musicale.

Afin de bien préciser ce point essentiel, de bien se pénétrer non seulement des méthodes, mais des procédés ingénieusement variés d'Alfred Binet, il est nécessaire de lire de très près et plume en main, la série typique de tests relatifs à l'attention et à la distraction qui a été publiée dans l’année 1899 et à la page 248 de la revue précitée. On peut citer cette étude, telle celle de Pasteur sur les ferments, comme un modèle du genre technolo-

gique.

Quelques conseils pratiques

Voici le premier : « C’est une grande erreur de croire que la méthode scientifique s’apprend verbalement par la lecture ou par les cours; elle s’apprend par l'exercice et l'effort personnel Nous disions donc patiemment à tous ceux qui venaient à nous : nous sommes prêts à . vous donner des conseils, des directions, des indications bibliographiques; mais d’abord, faites preuve d’initiative en imaginant par vous-même un sujet d'études; dressez un plan, müûrissez-le, commencez par quelques petits essais, En un mot travaillez et le Bureau vous aidera » (Bul. de la Soc. Binet n° 19, p. 549).

Souvent, les adeptes, rares encore, de la psychologie expérimentale, attendent tout d'autrui (conférences, manuels) et manquent d'initiative courageuse et persévérante. Binet aborde donc bien ici ce qui reste la grosse difficulté pour les débutants.

Dans le torne IV des « Archives de Psychologie » (81), nous apprenons qu'il éclaira bien vite un professeur genêvois, M. Lemaïître, qui, pour le même test, n’obtenait pas les résultats de ses collègues de Paris. L'esprit de finesse de Binet lui févéla vite le défaut de l'expérience qui, individuelle à Paris, était devenue collective à Genève. Tout l’art des tests est fait de ces nuances et c’est ce qui le rend particulièrement délicat. Certaines investigations doivent être menées individuellement et par tests uniques. D’äutres peuvent l'être par enquête générale. Ordinairement ceci complète cela et réciproquement, mais doit rester différent.

Enfin et c’est capital, il ne faut pas tout attendre des tests, malgré la somme précieuse des renseignements qu'ils nous ont donnés et qu'ils nous procureront encore. Le plus puissant outil d'investigation psychologique reste encore l'observation qui suffisait aux anciens

LES MÉTHODES DE BINET iii

comme à Maine de Biran. L'opinion de Binet est catégorique et doit être retenue.

Voici ce qu’il écrit précisément à propos du procès intenté par certains magistrats à Münsterberg qui leur reprochaït justement d'ignorer la science du témoignage : « C’est la même erreur qu’on commet lorsqu'on prétend que les tests mentaux doivent seuls nous apprendre à connaître le caractère des enfants; en réalité, ils sont faits pour aider l'observation, la compléter, la contrôler et nullement la remplacer ».

Binet assigne donc prudemment des limites à l’investigation par les tests. Pour la discrimination morale, il faut encore et surtout, à son avis, l’ohseryation sagace, fine-et patiente.

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Critiques

Il convient d'examiner maintenant certaines critiques formulées contre les tests de Binet par des personnalités autorisées et connues.

Maria Montessori dont nous avons loué la valeur s’est toujours montrée particulièrement âpre visà-vis de Binet qu’elle n’a connu peut-être, je le crains, que par des traductions plus ou moins complètes et fidèles. Dans le deuxième et magnifique volume de sa « Pédagogie Scientifique », à propos de l'éducation élémentaire (p. 64 el suiv.) elle déclare tout net que les tests de Binet et Simon sont arbitraires et superficiels. Elles les compare à des instantanés alors qu'il nous fäudrait une cinématographie, dit-elle, sans songer à considérer elle-même qu’un film n’est qu’une suite d’instantanés. Elle est surtout l'adversaire de l'échelle métrique de l'intelligence que tant de bons esprits ont admirée dans le monde entier et que nous analyserons plus loin en détail. Sa critique vise d’ailleurs tous les tests de Binet, comme on va le voir. D’après elle, une série de formules ne peut donner ni une mesure ni même une idée

approximative du niveau intellectuel selon l’âge, parce que le fait psychique est une somme de deux facteurs dont l’un est interne et l’autre externe. Ceci nous paraît peu exact et spécieux. La démonstration est un paralogisme. S

En revanche, elle montre justement que les différences d'acquisition entre deux enfants inégalement favorisés, ne sont pas « intrinsèques ». Soit; mais les recoupements des tests psychologiques et des tests pédagogiques peuvent remédier facilement à cela. C’est là le rôle de la valeur des tests combinés propres à Binet; c’est également le rôle de l'esprit de finesse chez le psychologue. Au contraire, si un hasard heureux nous fournissait demain un sujet primitif et brut comme le fameux homme du Gévaudan qui intrigua tant la Convention nationale, il nous serait précieux tant pour vérifier les rêveries de J.-J. Rousseau que comme terme initial de comparaison dans nos recherches psychologiques. Ce sera d’aileurs possible, peut-être un jour, grâce à la psychologie comparée des diverses races plus ou moins évoluées.

Nous sommes d’accord encore avec la célèbre doctoresse italienne lorsqu'elle déclare que l’homme est une fusion de sa personnalité et de son éducation et que pour s’approcher:de la connaissance directe de X, il faut connaître P et E (1). Mais que fait donc Binet par l’introspection objective et par l'interprétation du test, sinon l’étude de P et même de X ? Nous estimons que les critiques de Mlle Montessori sont trop sévères et trop hâtives. Accuser sérieusement Binet d’avoir voulu mesurer l'intelligence comme un objet concret, c’est encourir le reproche de l'avoir très peu lu ou pas compris ®). La

() Mr Montessori désigne par P le fait psychique et le considère, un peu sommairement, comme le produit de deux facteurs : Le Re (£) l’autre interne (1). Ce dernier reste toujours l’X,

it-elle.

(2) V. la fine remarque de M. Paul Lapie, dans sa préface d l'édition française du livre dont nous paribas, $

grande pédagogue romaine aurait dû s'en tenir — car elle y excelle, — à montrer tout le profit que la psychologie expérimentale, d’après Binet, peut tirer de l'étude at- tentive des petits élèves d'école maternelle ou, en d’auters termes, tout ce que la psychogénie peut faire dès maintenant, pour la psychologie. Empruntons-lui ce bon conseil avant de la quitter : « La liberté est la condition expérimentale pour étudier les phénomènes de l’attention chez l'enfant ». Binet avait fait la même remarque longtemps auparavant (op. cit. 92). Cétte condition indispensable vaut pour toutes les autres recherches. Cest dans les manifestations libres et charmantes de son éveil intellectuel, qu’il sera fécond d'observer l'enfant. Ce que Binet a tenté, a trouvé, grâce à Armande et Marguerite toutes petites encore, doit être poursuivi par ceux qui ont la grande joie de vivre avec des bébés dont l’âme s'ouvre comme un seuil fleuri, sous le soleil...

Parmi les autres appréciations, émises à l'étranger, sur les tests de Binet, nous citerons d’abord celle de deux éminents pédagogues belges, Mlle J. Degand et le docteur Decroly, critique publiée dans le tome VI des Archives de Psychologie (pp. 27-180). Les auteurs admettent comme test d'intelligence, la rapidité d’adaptation dont nous avons parlé. Ils voudraient donner plus d’ampleur à cette adaptation qu'ils placent dans le cadre phylogénique : le degré d'évolution d’une espèce est son degré d’adaptabilité. Binet, disent-ils, n’a pas poussé assez loin ses investigations à ce sujet; le psychologue l’a emporté sur le biologiste. Evidemment, il n’a jamais spéculé sur le néencéphale et le paléencéphale. Mais est-on encore bien d'accord entre anthropologistes, à ce sujet ?

Ils établissent ensuite la théorie du comportement (fondée par l'Anglais Mac Dougall, le successeur de Münsterberg aux Etats-Unis) par la méthode même qu’ils empioient : « Manière de se comporter avec les tests »,

Or, sauf pour 4 sourds, les résultats qu’ils ont obtenus, en Belgique, concordent suffisamment avec ceux de Binet et de Simon. Et voici leurs conclusions, très élogieuses en somme pour ceux-ci : 4° En général, les tests de Binet et Simon sont déjà suffisamment parfaits pour classer, du moins au point de vue intellectuel, la majorité des vrais intellectuels ;

2° Ils le sont moins quand 1l s’agit d'enfants qui sont à la limite entre les normaux et les irréguliers;

3° Ils sont insuffisants pour classer les enfants atteints de surdité ou de mutisme et, bien entendu, comme l'avouent d’ailleurs les auteurs, pour déceler les troubles moraux. Ils devraient être écourtés et perfectionnés. IIS peuvent rendre des services pour classer les élèves de ce qu’ils nomment l’enseignement spécial (classe de perfectionnement dite jadis d’anormaux en France).

Il nous semble donc, toute réflexion faite à la lumière même des travaux de Binet, que les tests peuvent et doivent jouer un rôle important mais non exclusif dans l’investigation psychologique. Ils ne sauraient certes pas remplacer les travaux de laboratoire, pour la physiologie des sensations, par exemple. Tout ce qui est loi précise demande des laboratoires en collaboration méthodique et mondiale aussi. Néanmoins, les tests scolaires, militaires et sociaux, fournissent d’utiles recoupements ainsi que des vérifications générales indispensables. N'oublions pas ce que Binet a dit de la méthode, ou plutôt des méthodes, un peu partout dans son œuvre et notamment dans la conclusion de l’Introduction à la psychologie expérimentale. L’expérimentation est excellente et c’est là le rôle du laboratoire, L'observation est non moins nécessaire. C'est ici, croyons-nous, le rôle spécial des éducateurs aidés de ces techniciens spécialistes dont parle justement M. Delvolvé. Plus modestement mais aussi utilement peut-être, ils collaborent au progrès de la psychologie scientifique. L'avenir de celle-c1 est attaché tout autant à la transformation de nombreu-

ses classes en laborätoires, qu’au perfectionnement d'instruments de mesure. Yves Delage a fait réaliser un progrès énorme à l’embryogénie quand il a-transporté ses études, des bocaux du Collège de France aux aquariums de Roscoff et de Banyuls, largement irrigués par la mer. Toute modification du milieu modifie complètement l'expérience, même en psychologie. La psychogénie devrait donc suivre l'exemple de celui qui complétait ses méditations de cabinet par des observations dans les écoles. Quand la masse des éducateurs saura vraiment observer l'enfant comme il convient, la tâche des savants deviendra vite et plus aisée et plus féconde aussi. Il suffit que la collaboration de toutes les compétences soit bien comprise et réglée à différents degrés ou modes complémentaires. Ceci suppose évidemment, en France comme ailleurs, une organisation qui n’a que trop tardé.

1II. — IMPORTANCE PRIMORDIALE DE L'INTROSPECTION SUBJECTIVE ET SURTOUT OBJECTIVE

Les méthodes de Binet offrent de nombreuses nouveautés et précisions caractéristiques qui les distinguent de toutes celles qui les ont précédées en psychophysique et même en psychologie expérimentale angloaméricaine. Insistons encore sur le souci louable de traiter le sujet en être vivant et non en machine à penser ou à sentir, le goût raisonnable d'’investigations moins nombreuses mais plus fouillées et suivies. Ainsi on trouve de nouveaux procédés sinon des méthodes nouvelles dans et par les variations ou les inconnus de l’expérience. L'examen attentif du sujet fait étudier l'influence, à peine soupçonnée auparavant, de la suggestibilité et conduit à seruter le mystère du subconscient (nommé trop souvent l'inconscient) par l’introspection complète, objective et subjective, préalable, concomitante et même rétrospective. Un retour sur l’introspection dont nous avons indiqué simplement les grandes lignes ci-dessus, s'impose donc maintenant pour traiter cette question capitale à fond.

eo. Se

L'Introspection

Dès 1897, dans l’Année psychologique (p. 281) Binet déclare que l’introspection n’est pas aussi simple qu’on paraît le croire et qu’elle doit avoir sa technique propre. Il expose cette technique, dans ses grandes lignes, qua-

tre ans plus tard, et dans la même revue, à propos de l'ouvrage de E. B. Titchener : « Elementary Psychology » :

« Ce guide est surtout bon pour les sensations, écrit Binet; je le trouve moins sûr pour les études sur les processus mentaux plus élevés. L'auteur est resté le disciple de l'Ecole allemande qui étudie les phénomènes de la psychologie selon les méthodes physiologiques, en portant le meilleur de l'attention sur les appareils, les méthodes d’excitation et en attachant beaucoup moins d'importance à l’introspection. C’est cette tradition allemande qui a si longtemps dominé la psychologie expérimentale ; elle s’est longtemps imposée en Amérique; mais 1l y a lieu de prévoir aujourd’hui qu’elle ne vivra pas-indéfiniment. L’introspection sera mise à sa vraie place qui est la première, et toutes les expériences seront considérées simplement comme des prétextes à lintrospection. Ce point de vue nouveau donnera un tout autre sens aux expériences anciennes; si on les conserve, on les fera autrement. On ne se contentera pas d'obtenir du sujet de brèves réponses; on se contentera encore moins de prendre des temps de réaction sans rien demander au sujet; on ne mettra pas d’un côté les études sur les sensations et, de l’autre, les études sur les perceptions comme s’il était possible de faire la distinction entre les deux; on ne traitera pas en deux pages les expériences sur les associations d'idées qui sont les plus difficiles à faire; on recommandera à l’expérimentateur d'écrire tout ce qui Se dit dans une séance; et pardessus tout, comme premier exercice, on dressera les étudiants à l’introspection en les habituant soit à interroger, soit à répondre, sans faire de suggestions, et en augmentant la conscience des processus mentaux, ce qui est véritablement Les b c de la psychologie expérimentale ».

On voit combien l’idée de Binet, parfois nébuleuse encore en conclusion d’une série de tests ou d’expérimen-

tations personnelles, jaillit, lumineuse, précise et même prophétique, lorsqu'il étudie les œuvres étrangères. C’est pour cela qu’il ne faut pas négliger ses notes bibliographiques. Elles sont une révélation de lui autant qu’une documentation objective par ailleurs. .

Dans La Suggestibilité (p. 123) il est encore plein d’espoir. À propos de l’idée directrice, il écrit : « Il est possible de provoquer lintrospection, même chez les enfants de 8 à 10 ans, à la condition, bien entendu, qu'on évite plusieurs causes d'erreurs comme : 1° la timidité de l'enfant, laquelle provoque souvent le mutisme; 2° la difficulté pour l’enfant de comprendre des termes qui n’appartiennent pas à son langage ordinaire; 3° sa suggestibilité qui lui fait varier ses réponses suivant les questions qu’on lui pose; 4° ses mensonges; 5° ses erreurs d'imagination et de jugement ».

Mais ses expériences, à cause des difficultés nombreuses que soulève l'insuffisance d’aptitudes et d’entraînement, chez les sujets plus que chez l'observateur, provoquent d’amères désillusions. Dans le tome suivant de la même publicätion, Binet juge l’introspection faible et courte (38), même impuissante (40), ce qui est exagéré. Dans l’avant-propos du tome XVI, il écrit : « On éprouve le sentiment que l’introspection donne très peu de chose, que ce que nous pouvons saisir en nous, se réduit pour ainsi dire à rien; l'esprit, pour celui qui le regarde par le dedans, n’est point du tout une machine dont on pourrait voir et démonter les organes. Voilà pour le premier sentiment que l’on éprouve, un sentiment d’étonnement devant tant d’indigence... Il n’y a rien de conlinu, de complet, de logique, même dans le plus petit fragment de conscience qu’on saisit; c'est plutôt une apparition successive de points lumineux séparés par du noir » (11).

Dans « L’Introduction à la psychologie expérimentale », il met au point le rôle de l’introspection. Il reconnait qu'elle est sujette à bien des erreurs; mais

elle est néanmoins précieuse. Il ne faut jamais se contenter de la lumière de sa propre conscience. Il faut compléter par la méthode d’introspection collective ou comparée. L’introspection comparée comprend : 1° les confidences ou confessions; 2° les chservations de personnes connues et de confiance; 3° les autres (84, 85 et 134). Ceci justifie les tests par enquêtes soigneusement établies, et combinés par recoupement pour se vérifier.

Il complète encore cette mise au point dans sa critique de la psychanalyse de Freud dont on parle tant aujourd'hui (V. An. Psy. XVI, 94). Il juge hasardée l'hypothèse première du psychologiste viennois qui postulait que sa méthode nouvelle lui redonnait le passé conscient et vivant. Le scrutateur sagace des images mentales avait bien des raisons de s’en défier. Il préfère alors la méthode d’introspection de Yung qu’il résume ainsi : demander au sujet d’associer un mot nouveau à chaque mot prononcé par l’expérimentateur; noter la vitesse d’association, la nature desAnots associés et pousser l’interrogatoire à fond. Il approuve aussi le nouveau procédé de Freud qui consiste à enregisirer simplement ce œue dit le sujet à qui on laisse alors toute spontanéité. Les deux méthodes, ou plutôt les deux procédés de cette méthode d'introspection, doivent fournir des recoupements utiles.

Dans la magistrale préface de « L’Etude expérimentale » il écrit : « L'ancienne technique sera suffisante à condition qu’on l’élargisse, qu'on entende par excitation, non seulement la sensation proprement dite, mais la perception complexe et même la parole; à la condition aussi qu’on eñtende, par réponse du sujet, non seulement ses mouvements simples ou son témoignage sur la sensation éprouvée, mais tout l’ensemble des réactions dont il est le théâtre; à la condition enfin qu'on donne, dans ces recherches, la première place à l'introspection attentive, détaillée et approfondie » (4).

Cette préoccupation de l’introspection est donc une des

dominantes de son œuvre. Elle doit conduire, d’après lui, à une connaissance plus complète des types et des individus, par l’analyse subjective ou objective (externospection) du subconscient. C’est donc une voie sinon nouvelle (car elle remonterait à l’extase de Plotin et aux pratiques religieuses antiques), du moins des plus fécondes. ;

Enfin, dans l’'Ame et le Corps, il regrette d’avoir dit que la psychologie est la science de l'introspection. Après une longue discussion,.il conclut : « Tous ces exemples montrent que les caractères tranchés par lésquels on voudrait séparer l’extrospection (qu’il appelait jadis externospection) et l’introspection n'existent pas » (151).

Nous sommes, à ce point de vue, de l'avis de Binet. Il a consacré à la distinction de l’introspection objective ou subjective, du temps et des efforts à peu près inutiles. La difficulté n’était pas là. Si nous possédons les directions générales de l'introspection, elles vaudront à la fois pour le sujet et pour l'observateur, pour le maître comme pour l'élève. De quoi s'agit-il en réalité ? Du passage du conscient au subconscient et inversement, C’est donc le problème du subconscient qui se pose une fois de plus et que Binet n’a malheureusement qu'’entrevu, sans avoir le temps de le scruter complètement, Nous croyons pouvoir affirmer que l’introspecton, telle que la conçoit Binet, suppose nécessairement l'hypothèse du subconscient normal, tel que nous l’avons déjà esquissé (4),

Voilà donc, en somme, un échec partiel. I] paraîtrait assez grave, à première vue, puisqu'il s'applique à un point capital,-voire essentiel de la méthodologie de cet auteur. Tout bien considéré, cet échec, cependant, n'est qu’apparent. Malgré l'excellente, la savante organisation

(1) Nous l’étudions expérimentalement dans notre i d’ani lyse psycho-sensorielle, à à you

de l'Année psychologique, Binet a voulu trop faire par lui-même. Son œuvre immense est telle qu’il a été parfois débordé au point de ne plus pouvoir utiliser tout l’acquis réalisé antérieurement dans telle œuvre synthétique. Le temps lui a manqué pour s'arrêter, considérer le chemin parcouru, inventorier, réfléchir et conclure.

Nous le défendrons done au besoin contre luimême. Un grand nombre de ses lesis, on l’a prouvé déjà, — sont plus intéressants encore par l’interrogation qui les accompagne, par leur interprétation et leur commentaire, vivant, familier, que par leurs résultats bruts et numériques. Toute son étude des types intellectuels et notamment cette.très délicate analyse parallèle et qualitative d’ Armaände et de Marguerite, n’est-elle pas le résultat de l’introspection ? Et son œuvre tout entière sur La Suggestibilité ?

Mais l’introspection, essentiellement délicate, difficile, changeante et nuancée, nécessite des sujets et des observateurs de choix. Malgré leur intelligence, la sympathie qui les unit à leur père et qui aide tant à lire dans les pensées d'autrui, Armande et Marguerite errent souvent et font errer, à propos du rôle de l’image mentale par exemple. Encore est-ce plus difficile avec des étrangers, des inconnus. Cette timidité, ce mensonge volontaire ou non, que Binet dénonce comme ses pires obstacles, il les a rencontrés, presque toujours, chez des élèves qui ne le connaissaient pas assez et qu’une méthode inconnue effrayait ou angoissait, Il faut ne pas avoir vécu avec des enfants pour ignorer COmbien ils réagissent différemment selon la personne qui les interroge ou les observe, selon aussi le temps et le lieu. C'est donc grâce à l’introspection double et bien comprise, que l’expérimentateur en psychologie se connaît et se discipline lui-même tout d’abord; puis observe mieux, avec plus de souplesse, de profondeur, d’étendue et de maîtrise; bref, sait obtenir le maximum de rendement du sujet qu’il dirige et scrute en même temps,

au point de vue du conscient comme du subconscient.

Titchener ne dit-il pas, dans la préface de son manueï de psychologie expérimentale : « La psychologie domine le laboratoire; nous employons nos instruments de précision non. pour eux-mêmes, mais seulement parc? qu'ils nous aident à affiner et aiguiser l’introspection ». N'est-ce point là une confirmation remarquable de Ia méthode essentielle de Binet ?

Nous estimons, après expériences faites sur les autres et sur nous-mêmes, que l’introspection peut et doit donner de bons résultats, mais à la condition d’être appliquée par un expérimentateur connaissant aussi bien les élèves qu’il est connu d'eux. Nous voyons tout de suite le rôle que peut jouer ainsi un bon instituteur ou une bonne institutrice. Après une expérience de vingt années de collaboration avec eux, nous croyons que ceuxci sont des mieux placés pour faire œuvre de psychologue et pour sonder les âmes afin de mieux former les esprits. Il suffirait, pour cela, de leur donner la préparation indispensable dans les Facultés qui resteraient leurs guides toujours. On pourrait faire collaborer aussi les pères et les mères, à la condition toutefois qu'ils soient aptes à observer et interroger leurs enfants. La psychologie expérimentale demande donc actuellement, pour être répandue et complétée, la collaboration des maîtres et des familles sous la direction de psychologues spécialisés appartenant à l’enseignement supérieur.

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