AVERTISSEMENT
Je m'acquitte bien tard d'un devoir que je m'étais imposé à moi-même dès la première heure. Celui de faire connaître de mon père ce qu'il faut qu'on sache, ce qui est fait pour dépasser le cercle de l'intimité et de la famille, c'est-à-dire son œuvre et sa personnalité artistique. La vie d'un artiste appartient jusqu'à un certain point au public ; car s'il produit pour lui-même, d'abord, c'est ensuite pour contribuer, selon son talent, à la manifestation de l'Art qui l'a élu son interprète. Il n'est donc pas sans intérêt de savoir un peu les alentours de ses œuvres, dont quelques-unes seulement, ont été vraiment connues du public et ont retenu son souvenir, dont la grande majorité, et les plus remarquables, peut-être, sont demeurées constamment dans l'atelier de l'artiste, autour de lui et comme pour sa jouissance personnelle et jalouse. II ne l'est pas moins de fixer les traits essentiels de l'image et du caractère de cet artiste même, et d'y montrer comme la raison d'être et le foyer réflecteur de son œuvre.
Pour cette double tâche, et la première tout au moins, j'avais un peu compté aussi sur les promesses de plusieurs de ses amis et anciens camarades, plus autorisés que moi, à tant d'égards, dans leur témoignage ou leur jugement. J'espérais constituer à son souvenir comme un hommage collectif de quelques-uns de ceux qui l'avaient le mieux connu, me réservant seulement le côté documentaire et le catalogue détaillé de ses œuvres. Ce dessein s'est montré presque aussitôt irréalisable. Charles Marionneau, critique expert
et historien d'art à la plume alerte et bien disante, peintre
ALFRED DE CTJRZON
d'ailleurs, avait accepté d'écrire le fond principal du livre : il l'avait même annoncé déjà publiquement comme « en préparation » en 1895, quand une mort rapide et prématurée l'enleva avant qu'il eût pu donner aucune suite à la rédaction de ses souvenirs ou de ses appréciations. Charles Garnier à son tour, l'un des plus anciens et plus fidèles amis de mon père, son compagnon dans le vo}rage de Grèce qu'Edmond About raconta jadis avec tant de verve, eût rappelé, de son style original et coloré, ces mois d'intimité artistique et de communauté d'impressions, si la mort n'était venue aussi pour lui avant l'heure.
Eugène Guillaume, camarade de Rome, également, et ami de toute la vie, en communauté de pensée, plus que tout autre peut-être, avec mon père, m'avait promis une de ces études fermes et nourries qu'il excellait à écrire. L'excès de ses travaux à cette Académie de France où il retrouvait pourtant tant de souvenirs communs, l'a empêché de mettre à exécution un projet que sa vieille amitié, sa profonde estime s'étaient plu à former. Autant en dirai-je de M. Alfred Mézières, que mon père avait rencontré à l'Ecole d'Athènes, et qui l'avait tout de suite apprécié d'une façon toute particulière, qui lui avait voué dès lors une invariable et cordiale affection, dont j'ai connu pour ma part plus d'une fois les effets. Il eût aimé à réveiller, avec le charme de sa plume de grand écrivain, les vieux souvenirs de leur commune jeunesse. Mais son temps, entièrement consacré à son pays et à tant d'associations confraternelles, ne lui a pu accorder cette relâche.
Du moins un critique et historien d'art particulièrement compétent qui fut aussi, bien qu'un peu plus tard l'un des plus intimes amis de mon père, Emile Michel, a spontanément tenu, dès la première heure, à arrêter pour un moment les recherches auxquelles il se livrait alors sur Rubens, pour révéler, dans la Gazette des Beaux-Arts, quelques-uns des côtés les plus rares et les moins connus de son œuvre. Tandis que, de son côté, le peintre Jules Laurens, un camarade d'études, esprit enthousiaste et chaleureux entre tous, rédigeait spontanément et m'adressait quelques souvenirs d'atelier, quelques notes personnelles et inédites qu'il jugeait pouvoir m'être utiles...