AVERTISSEMENT
Mais c'est avant tout dans les propres papiers de mon père que j'espérais trouver les éléments de sa vie d'artiste. Or les témoignages directs de la première partie de cette longue carrière, et la plus intéressante, les années « d'apprentissage » sont malheureusement restreints. Un incendie, dont je reparlerai, a dévoré, en 1871, la plupart de ces papiers. La collection notamment des lettres qu'il avait écrites à ses parents durant tout son séjour en Italie et en Grèce, pleines d'observations artistiques et d'un tour très personnel, lui avait été rendue après la mort de ceux à qui elles étaient adressées, et périt ainsi. Ce n'est pas un des moindres souvenirs que la Commune nous ait laissés de son aveugle rage de destruction.
Pour suppléer tant bien que mal à cette lacune, mon père avait dicté un jour à ma mère quelques souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Mais encore ici, nouvelle déception interrompue probablement par la dernière maladie de celle qui tenait la plume, ils s'arrêtent à 1 85 1 , c'est-à-dire avant le départ de l'artiste pour la Grèce. Pour ce voyage, quelques notes à peine nous renseignent, et il faudra chercher des souvenirs plus précis dans les œuvres mêmes qu'il y exécuta, aquarelles et dessins, tous datés jourparjour.
Une seule source est restée ouverte, mais celle-ci dans sa plénitude, c'est la collection des lettres qu'il écrivit à son plus ancien ami, au peintre Georges Brillouin. Religieusement conservée par celui-ci, elle m'a été remise en son intégralité comme un hommage à la mémoire de mon père, par sa veuve et son fils aîné, l'éminent professeur au Collège de France ; je ne saurais trop les en remercier et leur dire ici ma profonde reconnaissance. Car cette correspondance remonte à i843 et va jusqu'en 1893, etnulles lettres de mon père, à ma connaissance, ne dévoilent l'expression plus sincère et plus libre de sa pensée. Il n'aimait guère, en effet dire son avis et raconter ses idées : cet indépendant, si jaloux de sa liberté, était plutôt un silencieux. Mais avec Georges Brillouin les idées s'échangeaient sans réserve. Ces lettres constituent donc l'un de mes principaux documents, et je crois bien faire d'en citer la plupart.
J'y en joindrai quelques autres, adressées à des parents ou des amis. Les pertes ici, je l'ai dit, sont considérables.
Des lettres intimes, je garde seul le regret. Mais les lettres de jeunesse, celles du voyageur et du pensionnaire de Rome, toutes pleines de sa vision artistique, qu'il eût été précieux de les retrouver comme commentaire naturel de ces pages!
D'autant qu'Alfred de Curzon avait une réelle éloquence, et que pour s'exprimer par des mots, ses admirations trouvaient encore un peu de ce langage sobre et juste qu'elles savaient si bien employer pour se traduire par le crayon ou le pinceau. Très lettré, très sensible à toutes les beautés de la poésie comme à celles de l'art, c'était un poète, en vérité : on l'a dit bien des fois, et il était impossible de n'en être pas frappé devant la moindre de ses œuvres. A côté de ses aquarelles, de ses dessins, de ses études peintes, ses lettres, ses longues lettres d'Italie et de Grèce, nous en eussent dit beaucoup : ceux qui les lurent, et on se les passait de main en main, s'en souvinrent toujours.
Tels que se présentent aujourd'hui ces divers documents, je m'effacerai derrière eux le plus possible, soucieux, puisqu'il a fallu que je prisse la plume, de raconter plutôt que déjuger... Et si je m'attarde peut-être à l'un..., si parfois je ne recule pas devant l'autre..., on pensera que j'ai entre les mains plus d'éléments d'appréciation que quiconque, et l'on voudra bien, en me gardant quelque indulgence, m'accorler quelque crédit aussi.
Au surplus, un ami très cher, esprit d'élite et d'une autorité depuis longtemps appréciée de tous, a bien voulu, en manière de présentation de ce livre, — je lui en sais un gré infini, — suppléer mon effort en ce que je n'avais pas qualité pour faire, et formuler sur l'artiste l'expression d'un jugement personnel, indépendant et, je le crois, définitif.
SA FAMILLE. SON ENFANCE. SES PREMIERS SOUVENIRS. SES PREMIÈRES ÉTUDES D'ART
Marie-Paul-Alfred Parent de Curzon est né, le 7 septembre 1820, à Moulinet, commune de Migné, à 8 kilomètres de Poitiers. Ce n'est pourtant pas, à proprement parler, une famille poitevine que la sienne, ou plutôt c'est par occasion quelle lest devenue et depuis un siècle et demi, seulement. On en chercherait vainement les traces dans les annales des anciennes familles du Poitou. Les Parent ont toujours été surtout Parisiens, et c'est à Paris qu'il faut chercher la souche première qui a poussé les différents rameaux, dont actuellement les Parent du Ghâtelet et les Parent de Curzon paraissent être les plus importants.
Au surplus, n'est-ce pas le lieu ici de s'étendre sur la généalogie de cette nombreuse famille. On me permettra cependant de remonter à quelques générations, avant de parler de l'artiste dont je voudrais conter l'histoire, précisément parce qu'on y peut trouver des explications de cette vocation artistique qui se révéla chez lui dès son jeune âge, seul de toute sa famille. Alfred de Curzon, on le verra, a eu cette chance, assez rare en somme, de n'éprouver aucune entrave, aucune objection à ses idées de carrière artistique, à une époque où ce « métier » paraissait souvent presque aussi misérable que celui de poète.
Ce n'est pas que cette vocation un peu inusitée n'eut
eu de quoi surprendre les notaires-secrétaires du Roi, les auditeurs des Comptes, les échevins et conseillers de ville, les conseillers au Parlement et à la Chambre des Comptes, que Ton voit figurer parmi les Parent des siècles passés. (Le Pierre Parent qui, comme l'un des secrétaires particuliers de Louis XI, contresigna son serment d'avènement en 1462 et son testament en 1482, et fut par lui recommandé à Charles VIII, paraît un des ancêtres communs de toutes les branches.) Mais si nous descendons jusqu'aux quatre dernières générations qui ont précédé la venue au monde d'Alfred de Curzon, nous rencontrons d'abord un Charles Parent de Colombes, officier des Bâtiments du Roi, dont on sait qu'il fut appelé en Italie par le duc de Modène, à la fin du xvne siècle.
Puis ses deux fils, Jean-Baptiste Parent de la Brétinière et Jean-Jacques Parent de Curzon, tous deux ingénieurs du Roi et inspecteurs des Ponts et Chaussées en Poitou. Très unis, vivant ensemble, on ne les connaissait que sous le nom des Frères Parent, et une pièce curieuse, dont on a du moins la trace, prouve qu'ils avaient mis en commun leurs goûts pour les arts. Ayant dû quitter Paris, ils avaient pensé à sauvegarder une collection artistique par eux formée ; et ce qui nous l'apprend est la mention d'un « État détaillé des tableaux et figures en terre ou en plâtre appartenant aux sieurs Parent frères, mis en dépôt entre les mains de M. de la Roche, premier commis de M. Trudaine, contrôleur général des Finances, le 24 février 1747 ».
Dans une note retrouvée parmi ses papiers, Alfred de Curzon dit même, plus explicitement, de l'aîné des frères : « Mon grand-père peignait en amateur, et fut nommé membre de l'Académie de peinture de Poitiers à ce titre et pour son grand amour de Fart. Il avait une petite collection de tableaux. Quelques-uns sont restés dans la famille, qui ne sont pas sans valeur. Je les admirais beaucoup, étant enfant, et c'est, sans doute, à cette circonstance, que je dois ma vocation. »
Ce Jean-Baptiste Parent de la Brétinière quittait Paris pour se marier ; car c'est cette année 1747 qu'il épousait, à Poitiers, Madeleine-Thérèse de la Faye : et nous avons là en même temps la date de la naturalisation poitevine définitive de cette branche de la famille Parent. Jean- Baptiste demeura surtout à Poitiers, où il fut nommé, en 1771, inspecteur des Ponts et Chaussées, et était, d'ailleurs, membre de l'Académie ou Ecole académique royale des Beaux-Arts, qu'y avait fondée Louis XIV, en 1676. Quant à son frère Jean-Jacques, que son poste appelait en Vendée (Pérudit collectionneur, Benjamin Fillon, lorsqu'il était maire de Saint-Cyr-en-Talmondais, voulut conserver le souvenir de ses travaux d'ingénieur en donnant son nom à une grande rue de sa commune), il résida surtout dans sa a châtellenie royale » de Curzon1, qu'il avait acquise en 1760. Ce nom, qui devait rester le seul distinctif de notre famille, remonte donc à cette époque. Et comme Jean-Jacques mourut sans postérité (en 1778), c'est à son frère, et surtout au fils aîné de celui-ci, que revint le nom avec les biens.
Ce fils, Jean-Jacques-Amable, ne demeura pas dans la carrière de son père et de son grand-père, mais il en conserva les goûts, comme on va voir. Après un mariage à Poitiers (en 1779) avec Julie Brumauld de Beauregard, fille d'un conseiller au Présidial, on le voit nommé à un poste lointain de conseiller-secrétaire du Roi en la chancellerie près le Parlement de Besançon (1780). Les Assemblées électorales de 1789 le firent revenir en Poitou et il y prit même une part active comme président du district de Lusignan. Mais il n'en retourna pas moins dans l'Est, à Verdun cette fois. Il s'y trouvait encore en 1792, et cette proximité de la frontière le fit même suspecter et prévenir d'émigration, ce qui eut pour conséquence le
1 Curzon est un bourg de l'arrondissement des Sables-d'Olonne situé actuellement au-dessus du Marais-du-Lay et jadis au bord de la mer. La châtellenie royale dépendait de la principauté de Talmont. Philippe de Commines, entre autres, en fut jadis seigneur.
séquestre de tous les biens de la famille, ceux de son père y compris (qui ne mourut qu'en 1793). Le jugement était d'autant plus inique, que Jean-Jacques-Amable, sans avoir quitté Verdun, y mourut de maladie à l'hôpital en cette année 1792. Il fallut par la suite plus d'une démarche, d'ailleurs sans effet quant aux biens confisqués, pour faire radier son nom de la liste1. Or, pour en revenir à ses goûts naturels, on sait, par des lettres écrites de Verdun au moment de sa mort, qu'il fut très regretté dans toute la ville « à cause de son éducation et de ses talents. Il s'exerçait à la peinture, il cultivait les lettres, étudiait l'histoire naturelle. Il avait une belle collection d'objets curieux, qui a été vendue à vil prix ». On voit donc que le dilettantisme, appuyé d'études et de moyens sérieux, est en quelque sorte « de famille ». Nul doute qu'il ne fût resté aussi effectif chez le fils du conseiller du Roi, Jean-Baptiste-Emmanuel-Amable (le père d'Alfred de Curzon) s'il avait pu hériter aussi de la position sociale et de la fortune de ses parents. Mais non seulement la double mort de son père et de son grand-père le laissa chef de famille quand à peine il atteignait l'âge d'homme, et chef de la famille de sa femme en même temps, mais l'impitoyable pillage légal qui avait ruiné Tune et l'autre lui donnait le soin d'amortir par une sage administration les dettes considérables dont il avait fallu acheter la rentrée dans quelques-unes des anciennes propriétés. Il y mit le temps, mais il le fit : aussi fut-il surtout agriculteur, tout au plus maire et conseiller d'arrondissement. La terre patronymique n'avait pas été rachetée, et l'on s'était attaché uniquement à reconstituer celles des environs de Poitiers, notamment Moulinet, qu'avait apporté en dot Mlle Brumauld.
1 Le certificat (aux Archives Nationales) porte qu'il était « eu état de prévention, sans avoir reçu des puissances étrangères aucune place, titre, décoration, traitement, ni pension quelconques »... et que « les héritiers rentreront dans la jouissance de ceux de ces biens qui n'ont été ni vendus ni exceptés ».
Mais cet homme énergique et pratique avait conservé au fond de l'àme le goût passionné du beau et des arts, et l'on verra de quelle sympathie son fils Alfred fut accueilli quand il avoua son irrésistible et unique passion d'artiste. Si lesjournées s'écoulaient, pleines de travaux et d'études soigneusement réglées, dans ce foyer si nombreux et si uni, les soirées étaient volontiers consacrées à la musique, à la comédie, à la danse. « Notre père (raconte l'aîné de ses enfants), notre père, dont le caractère était vif et gai, provoquait des amusements et y prenait part. C'était lui qui jouait du violon pour nous faire danser. »
Mais revenons un peu en arrière : quelques mots de plus sur ces dernières générations de la famille ne seront pas inutiles ici, comme explication préalable des souvenirs et des lettres qui seront reproduits plus loin.
On a vu que Jean-Jacques, le grand-père d'Alfred de Curzon, avait épousé en 1779 une demoiselle Brumauld de Beauregard1. Cette famille était une des plus respectées et réputées de Poitiers. Elle avait alors pour chef l'aîné des frères, Jean-Emmanuel, qui avait succédé à son père, dès avant la mort de celui-ci (1770), dans ses charges de conseiller au Présidial et de subdélégué général de l'Intendant du Poitou. Il fut, comme tel, le véritable administrateur de la province sous MM. de Blossac et de Nanteuil, qui proclamèrent hautement tout ce que le pays lui devait. Ces facultés eurent bientôt à s'exercer au profit des siens et des enfants de sa sœur ; car c'est lui qui devint le chef et le protecteur naturel des deux familles, à la mort prématurée de M. de Curzon en 1792, jusqu'au jour où sa propre mort, en 1802, laissa cette lourde charge à son neveu de vingt ans à peine.
Parmi les autres frères Brumauld de Beauregard, le plus connu est l'évêque d'Orléans, Jean (1 749-1 841) grand vicaire de Luçon, avant la Révolution, déporté à Cayenne,
1 Qui lui apporta la terre de Moulinet, où devait naître Alfred de Curzon, un endroit charmant, situé au bord de l'Auzance, bien fait pour éveiller les goûts et affiner la vision d'un futur paysagiste.
puis grand vicaire de Poitiers à son retour, évêque de Montauban, enfin d'Orléans en 1821. C'était un esprit des plus vigoureux et dont l'influence considérable a laissé de durables traces. Il avait écrit l'histoire des évêques de Lucon, et ses souvenirs de déportation, publiés depuis par son petit-neveu Emmanuel de Gurzon, sont du plus vif intérêt. L'un des membres fondateurs de la Société des Antiquaires de l'Ouest, il lui adressa plus dune fois des mémoires et des notes1.
Un autre frère, André, d'abord grand vicaire de Luçon également, mena dans le bien et les œuvres une vie plus retirée et se contenta d'être, comme on l'appelait, « le saint homme ». — Puis, c'est Jean-Charles, capitaine au régiment d'Angoumois. — Puis Vincent, dit de Monfolon, dont la carrière exceptionnellement active, débuta dans les Fermes du Roi, dont il dirigea la liquidation en 1790, continua dans les Domaines, où il fut directeur à Ast puis à Parme, et finit dans l'administration générale, représentant, en 181 1, du département du Taro, puis, à son retour, en i8i5, conseiller de préfecture de la Vienne. — Enfin, Thomas, garde du corps puis lieutenant de cavalerie, qui trouva une mort prématurée à Quiberon.
De Julie Brumauld de Beauregard, M. de Curzon avait eu deux fils et trois filles. L'aînée de celles-ci, Julie, épousa M. Babinetde la Cour, capitaine de cavalerie, puis conseiller de préfecture de la Vienne. Elle eut pour fils M. Alexandre Babinet. administrateur de l'Enregistrement, dont les collections d'art (qu'il légua au musée de Poitiers) étaient bien connues à Paris. Il sera plus d'une fois question de lui dans ces pages. Intime ami de son cousin Alfred de Curzon, c'était un des esprits les plus distingués et les plus ornés qu'on pût voir.
Une autre fille épousa M. Charles de Genncs, d'une famille de robe également, non moins connue à Poitiers par une longue suite de conseillers au Présidial.
1 Un très beau portrait de lui a été lithographie par Léon Noël (d'après Duval-Le Camus),
Quant au fils aîné de M. de Curzon, que nous avons vu prendre en main, dès 1802, toute la fortune de la maison, il n'attendit pas d'avoir accompli jusqu'au bout ce mandat à si longue échéance, et sut trouver une compagne éprouvée comme lui et habituée à faire face aux pires événements. Il épousa, en 1809, Victorine de Lambertye, la dernière des trois filles du marquis Joseph-Emmanuel François de Lambertye, avec qui s'éteignit la branche poitevine de cette nombreuse famille. Cette jeune fille ne lui apportait que ses qualités rares : chassée du château de Saint-Martin-Lars, demeure de son père, quand il fut confisqué puis vendu, ainsi que presque toutes les terres dépendantes, elle avait passé toute la tourmente dans une ferme voisine, heureuse de savoir du moins son père et son grand-père en lieu sûr1.
Ceux-ci trouvaient en effet, dans l'exil ou la misère, la récompense naturelle de leurs services au Roi ou à la France. Le grand-père, Emmanuel-François (1 729-1814), maréchal de camp, illustré par de nombreux faits de guerre à Lutzberg, Minden, Clostercamp..., avaitréunià Saint-Martin-Lars d'importantes archives qu'il put voir brûlées par l'inconsciente manie des pillards nationaux. Il se cacha, fut pris cependant, mais rendu à la liberté au bout d'un an, et mourut à Paris, au moment où son fils, jadis maréchal de camp comme lui, puis, en 1789, député de la noblesse du Poitou à l'Assemblée Nationale, puis réfugié à Londres, était nommé finalement lieutenant général des armées du Roi. Ce fils ne devait pourtant pas survivre longtemps à son père, car il mourut à Paris
1 Ici, je ne puis m'empècher de citer un trait curieux, mais assurément point unique, car il a été porté sur la scène. Comme il arriva assez souvent, les anciens fermiers ou régisseurs des terres du marquis de Lambertye firent leur possible pour venir en aide aux filles de leur maître, à cette petite Victorine particulièrement, si abandonnée. L'une des terres fut même rachetée par le régisseur dans le but déclaré de la conserver à la famille. Mais il mourut avant le retour de M. de Lambertye et quand celui-ci demanda au fils de faire honneur à la parole de son père, ce-jeune homme répondit qu'il ne livrerait la terre qu'en échange de la main de Victorine. Celle-ci, qui n'avait rien d'une MUe de la Seiglière, préféra sa pauvreté à cette solution commode.
dès 1819, sans avoir profité le moins du monde du nouvel état de choses1. Il avait marié à Londres ses deux filles aînées : Tune au baron de Constant, colonel de dragons, l'autre au baron César de Guilhermy, conseiller du Roi et même député aux Etats Généraux (mort en 1829).
La première de ces filles n'eut qu'un fils, que nous retrouverons. La seconde en eut cinq, et quatre filles. L'aîné, Ferdinand (mort en 1878), est l'archéologue bien connu, en même temps conseiller à la Cour des Comptes. Le cadet fut capitaine de vaisseau, un autre supérieur de la résidence des Jésuites de la rue de Sèvres, le dernier est le colonel d'artillerie de marine à qui l'on doit l'histoire de son père. L'aînée des filles épousa M. de Raymond- Cahusac, de Toulouse.
M. de Curzon (Amable) était né à Luçon le 22 avril 1782. Il mourut, toujours plein d'activité et d'entrain, le 2 mars 1861, à Poitiers. Victorine de Lambertye, née le 12 juillet 1786, devait passer quelques années de plus sur cette terre: elle ne mourut que le 3o mars 1867. Mais lorsque les deux époux célébrèrent, en 1839, leurs noces d'or, 35 enfants et petits-enfants se pressaient autour d'eux. Encore y avait-il plus d'un manquant et ne compté-je ni les gendres ni les brus. Mais c'est à juste titre que les deux patriarches pouvaient redire à tous cette parole favorite du grand-oncle, l'évêque d'Orléans: « Dieu a toujours fait à notre famille trois grandes grâces : d'être nombreuse, d'être unie, de n'être ni riche ni trop pauvre. » Mais pour cette dernière grâce, nous avons vu qu'elle n'avait pas été obtenue sans peine.
M. de Curzon avait eu en tout i3 enfants, dont 9 vécurent leur vie normale : !\ fils et 5 filles. Parmi ceux-là, Alfred était le septième, et le dernier des fils. Emmanuel, l'aîné, qui survécut presque à tous, est l'écrivain, le philosophe et l'agronome, qui fut l'ami intime et le conseiller
1 En dépit de ses titres et de sa position, le marquis de Lambertye était tellement dénué de toute ressource que les frais de sa maladie et de ses obsèques durent être payés par ses gendres.
SA VIE ET SON ŒUVRE i3
des dernières années de Le Play, et le correspondant particulier du comte de Chambord en Poitou ; dont les articles d'agriculture, d'histoire, d'économie sociale, étaient aussi solides que hautement pensés ; qui fut conseiller général de la Vienne en 1842 et qui dirigea, six ans durant (1 846-1 85 j), un journal, l Abeille de l'Ouest, dont on n'a pas oublié l'action énergique. Il faut lire les lettres de Le Play pour apprécier toute sa valeur originale et la profondeur de ses informations. Le Play qui lui écrivait dès le début: « J'attache un très grand prix à vos critiques », redisait, peu avant sa mort: « Chaque jour je rends grâce à Dieu de m'avoir assuré votre amitié ; vos lettres exhalent un parfum de paix qui, dans ce temps de discorde, est d'un prix inestimable... Vous êtes un sage et un saint. » — En dehors de sa collaboration assidue (une soixantaine d'études importantes) aux publications de la Société d'Agriculture de Poitiers, ou de celle d'Economie Sociale, à la Réforme sociale, à la Revue de France. . . il faut citer, parmi ses œuvres, la Vie et les Mémoires (sur la Révolution) de MQT de Beauregard, évêque d'Orléans (1842, 2 vol.), son histoire de Le Play (1899, 1 vol.), d'importants travaux sur la Chine et des Mémoires inédits l.
Si je me suis un peu plus étendu sur cet homme éminent à tant d'égards, comme facultés et comme caractère, c'est qu'il fut particulièrement lié, malgré la différence d'âge, avec son frère cadet. Au surplus, l'esprit de famille était une tradition que les enfants de M. deCurzon n'avaient garde d'oublier, et Alfred ne fut pas uni dune affection moins profonde avec ses autres frères et ses sœurs. Nommons-en ici quelques-uns, car nous les retrouverons.
1 Parmi les 22 enfants qu'il eut dans sa longue vie, il faut au moins mentionner l'aîné, qui fut longtemps conseiller d'arrondissement et maire de Vivonne, un autre, officier supérieur très distingué, d'infanterie de marine, d'autres plus spécialement agriculteurs, enfin celui qui hérita le plus des goûts et des facultés littéraires de son père, Hilaire de Curzon, avocat à Poitiers, à qui nous devons la publication de plusieurs de ses écrits posthumes.
i/j ALFRED DE CURZON
C'est Onésime, la sœur aînée, religieuse du Sacré-Cœur, d'une valeur intellectuelle remarquable, fondatrice et supérieure de plusieurs maisons en Italie, où, intime amie de la duchesse de Parme, elle reçut aussi la visite du comte de Chambord, enfin, vicaire de l'Ordre pour l'Italie; elle mourut en 1879, dans la maison de Portici, qu'elle avait fondée.
C'est Antonine, qui fut Mm0 de Gouttepagnon, et mourut à 8G ans, en 19001. Célinie qui fut Mmc de Clisson, et atteignit un âge presque aussi avancé... Les deux frères, Evariste et Tite, celui-ci, le seul fixé à Paris avec Alfred, après un assez long séjour au Texas, et qui lui ressemblait assez pour qu'on les prît facilement Tun pour l'autre. Enfin deux sœurs encore, presque du même âge, Émérie et Léontine, toutes deux religieuses du Sacré- Cœur comme leur aînée, et la dernière, la plus chère à son frère Alfred. — A tous ces noms, peu habituels, qui reconnaîtrait une famille jadis parisienne?
Tous, frères et sœurs, avaient le goût des lettres et des arts, et le transmirent à la génération suivante: ceci encore était de famille. Mais le père y tenait la main et nous avons déjà vu qu'il savait varier par des soirées attrayantes et propres à éveiller les aptitudes naturelles, les journées laborieuses auxquelles Mme de Curzon s'était vouée toute, et qu'elle dirigeait avec une intelligente fermeté.
Au surplus laissons ici parler Alfred lui-même. Quelques pages de ses souvenirs nous le montrent au milieu des siens, à cette insoucieuse époque de son enfance.
1 L'art et l'agriculture se sont unis aussi dans sa nombreuse famille, à la tète de laquelle je compte MM. Emmanuel et Maurice de Gouttepagnon. Deux autres frères appartinrent à la Compagnie de Jésus : l'un fut supérieur, l'autre professeur de physique au Collège de la rue des Postes. L'aînée de& sœurs a épousé M. Mousnier-Buisson, de Limoges.