MES PREMIERS SOUVENIRS
<( Je suis né à Moulinet le 7 septembre 1820, un jour d'éclipsé de soleil, pendant qu'on battait le blé dans la métairie à côté de la chambre de ma mère. Celle-ci m'a raconté que tout d'un coup elle avait entendu les gens s'écrier qu'on n'y voyait plus, que le soleil disparaissait...
Mes premières années se passèrent, l'été à Moulinet, l'hiver dans la vieille maison de famille, la maison gothique, rue des Flageolles. On m'envoya au Collège de la Grand'Maison, avec mes frères, sachant à peine épeler (j'avais cinq ans environ). Le premier jour on m'avait donné une leçon à apprendre : je revins en larmes ne sachant comment la lire. Ma mère alors me fit asseoir sur le tabouret de bois, près du feu, où elle posait ses pieds, et se mit à me lire ma leçon phrase par phrase en me faisant répéter. Je retenais facilement; je l'appris vite, et la savais le lendemain sans l'avoir repassée. Pendant bien des années mon père me faisait apprendre mes leçons le soir, et je n'avais même plus besoin de les relire pour les répéter sans faute.
J'appris à écrire avec un ami de mon père, M. de Saint-Avit. Voici comment s'était faite leur connaissance. A la première révolution, mon père étant enfant, on voulut lui donner un précepteur. Il habitait alors Moulinet, dans la iamille de sa mère. Un M. l'abbé de Quennetin se présenta, qui, agréé, demanda et obtint que son neveu fût élevé avec mon père : c'était M. de Saint-Avit. Pendant la Terreur, l'abbé (ut obligé de se cacher. Mais M. de Saint-Avit resta très longtemps avec mon père, dont il fut l'ami intime. Après le mariage de mon père, il devint comme le régisseur d'Ayron. Plus tard on le revit dans notre maison, où il cherchait à se rendre utile, en donnant quelques leçons. Puis il retourna dans son pays, auprès de ses neveux. Je l'ai revu chez mon père quand j'avais dix-huit ans environ.
Le Collège de la Grand'Maison était dirigé par des Pères de la communauté de Picpus. Emmanuel et Tite y allaient. Quand on défendit aux Jésuites d'avoir des collèges, les Pères de Picpus furent enveloppés dans la même interdiction. A ce moment (18271, Emmanuel fut envoyé à Paris chez M. Poiloup, rue du Regard. Moi, j'entrai comme externe dans une pension tenue par Mmc Dollé.
En 1828, Tite rejoignit Emmanuel. Cette année-là mes parents furent invités par notre tante de Guilhermy à venir à Paris voir leurs enfants, et ils m'emmenèrent. Mais on s'arrêta à Orléans pour voir mon grand-oncle, M6r de Beauregard. Il y a à l'évêché
un grand modèle en bois de la façade de la cathédrale d'Orléans, refaite sous Louis XV... J'y entrais à quatre pattes et me tenais debout dans les tours. Ce modèle qui avait 3 ou 4 mètres de haut, remplissait le fond d'une grande galerie : je l'admirais beaucoup.
Ma tante de Guilhermy logeait au faubourg Saint-Germain, près de Saint-Thomas d'Aquin. Je trouvai chez elle ma cousine Amélie, depuis Mme de Raymond, que je n'ai, pas revue ! De ce voyage, je me rappelle une visite à Saint-Germain, chez le garde général, M. de Saint-Projet, qui habitait un petit pavillon. Je me souviens que je portais un petit pantalon à carreaux verdâtres que j'affectionnais fort. Il pleuvait, ce jour-là, et l'eau, entrant par la portière, venait inonder mon cher, pantalon, à mon grand déplaisir...
Nous fîmes aussi visite à ma grand'tante Matharel de Fiennes1. Elle vivait seule avec sa fille et m'imposa beaucoup. Elle s'était tout à fait entichée de la « Petite Eglise ».
Le jour de la Fête-Dieu, il y eut une grande cérémonie. Le Roi et toute la famille royale se rendirent à pied à Saint-Germain l'Auxerrois. Des soldats formaient la haie depuis les Tuileries jusqu'à l'église. On avait trouvé moyen de me glisser entre eux, de sorte que j'étais au premier rang. Je me souviens très bien de l'impression que me fit la duchesse de Berry, qui était vive et animée, et causait avec des officiers dont elle était accompagnée. Porté dans les bras de mon père, je pus voir toute la cérémonie dans l'église. A la sortie, la foule était telle, que mon père craignit que je ne fusse étouffé : il saisit les barreaux d'une porte grillée et me retint entre lui et la grille, résistant avec le dos à la pression de la foule. Il m'emporta ensuite dans ses bras.
En 1829, je vins à mon tour en pension chez l'abbé Poiloup, rue du Regard. C'est notre cousin, M. de Constant, qui m'y amena : il y était professeur. On me choyait un peu comme un petit enfant ; j'étais un des plus jeunes, et mes camarades m'appelaient « la fille », ce qui me vexait grandement. I.'abbé Georget, supérieur en second, me faisait venir souvent dans sa chambre, avec mon cousin : l'hiver était si rigoureux qu'on permettait cela pendant les récréations. Constant s'occupait beaucoup de tours, de jeux pyrrhiques, de fantasmagorie, de lanterne magique, et montrait tout cela aux élèves les jours de fête.
Au printemps, on envoya une trentaine des plus petits dans les bâtiments, nouvellement achetés, de Vaugirard. Nous y avons aidé, à notre grande joie, à démolir quelques masures ruinées.
1 La marquise de Matharel de Fiennes (Marie-Angéliquc-Louise-Gabrielle), fille d'Emmanuel-François de Lambertye et de sa seconde femme Louise- Antoinelte-Gabrielle de Lambertye (sa cousine) ; sœur de la comtesse de Beaucorps, de la comtesse de Raincourt et du marquis Emmanuel de Lambertye, grand-père d'Alfred de Curzon.
J'avais parmi mes camarades les deux de Madden : l'aîné, Augustin, était dans la classe supérieure, le second, Edouard, dans la mienne. — Quel souvenir riant m'a laissé cette maison ensoleillée !
Un jour, au repas de midi, le canon des Invalides fit vibrer les vitres : un professeur monta en chaire et lut une proclamation qui commençait ainsi : « Alger est pris ; le drapeau blanc flotte sur les murailles... »
Peu après, la Révolution de Juillet éclatait. Un jeudi, nous vîmes arriver les grands élèves, ceux qui étaient encore installés à Paris et venaient en promenade, le jeudi, à Yaugirard. Ils nous racontèrent ce qui se passait dans Paris. Les professeurs, de leur côté, recommandaient aux enfants de parler bas, d'éviter d'être vus, de nous tenir dans le fond du parc. On mit, pour garder la porte, M. Bessière, depuis vicaire à Saint-Eugène. Les émeutiers passaient alors dans les collèges, pour forcer les grands élèves à venir avec eux se battre. Ils arrivèrent à la porte, séparée de la maison par une partie du parc. M. Bessière montra beaucoup de courage, et de présence d'esprit : il les reçut, les fit boire et réussit à les renvoyer.
Vers le soir, pourtant, il y eut un moment de panique. Le bruit courut qu'ils étaient de nouveau à la porte, réclamant les grands, nous nous sauvâmes tous au fond du parc. Constant me prit par la main, avec Edmond Nicolas, et entr'ouvrit une petite porte pour sortir. Mais alors il s'aperçut que toute la pension le suivait, et réfléchissant aux inconvénients qui résulteraient d'une débandade générale, il se hâta de refermer la porte. Il faisait nuit à ce moment, et très doux : je crois que nous avons passé toute la nuit dans le parc.
Le lendemain matin on engagea les élèves à quitter le collège par groupes, sous la conduite de professeurs. Constant partit de grand matin avec l'aîné des Nicolas, un nommé Duval, dont la mère habitait Versailles, et moi. Nous déjeunâmes à l'entrée des bois de Clamart, chez le gardien de la porte, puis gagnâmes Versailles par les bois. Mais, arrivés près de la grille, devant le château, nous nous aperçûmes que des émeutiers la gardaient, et demandaient leurs papiers à ceux qui passaient. Cela donna de l'inquiétude à Constant, qui était un peu timide, et il nous fit rentrer dans les bois où nous rôdâmes jusqu'au soir.
Alors nous nous décidâmes à essayer de franchir l'entrée et ne fûmes point arrêtés. Nous nous rendîmes chez la mère de Duval, qui nous reçut avec grande joie, ayant été en peine de son fils, et qui nous logea chez elle. Le lendemain soir, nous partions pour Rambouillet dans un coucou. Charles X, avec les troupes qu'il avait pu faire sortir de Paris, y arriva en même temps que nous.
Toutes les troupes, peut-être 10.000 hommes, étaient campées dans le parc, les chevaux attachés aux arbres. Nous y rencon-
trames le frère aîné de Ferdinand de Guilhermy (fils d'une première femme de son père), garde du corps. Il était triste et n^ugurait pas bien de l'avenir.
On voyait transporter des matelas, des meubles, pour préparer à la hâte une habitation aux personnes de la cour. La réunion inopinée de tout ce monde, à Rambouillet, avait épuisé les boulangeries. Il nous fallut dîner avec du pain d'épice.
Vers le soir, nous allâmes dans le parc. Charles X et sa famille (le duc de Bordeaux y était) se présentèrent aux troupes et lurent acclamés avec enthousiasme : les soldats criaient qu'on les ramenât sur Paris.
Nous restâmes deux jours à Rambouillet. Mais Constant, voyant qu'il était impossible de trouver des places dans les voitures publiques, se décida à retourner à Paris pour y prendre la diligence de Poitiers. Nous y trouvâmes des barricades, les émeutiers partout et tout le monde portant des cocardes tricolores à la boutonnière. Cependant nous pûmes prendre la diligence.
Le voyage ne fut pas sans péripéties. Arrivés à Tours, nous apprîmes qu'on venait d'arrêter le ministre, M. de Peyronnet. On faisait aussi des perquisitions minutieuses sur les voyageurs, on exigeait leurs passeports, etc. Il fallut que tout le monde descendît de voiture. Je me souviens de mon horreur quand un garde national me prit dans ses bras pour me faire descendre : dans ce moment, il me paraissait une espèce de monstre.
Les papiers de Constant étant en règle, nous pûmes continuer notre voyage... Sur les diligences on avait mis de grands drapeaux tricolores et dans tous les villages on entendait crier : « Vive la Charte ! A bas Charles X ! » — A Poitiers, une vieille femme reçut notre diligence avec des cris forcenés et une telle violence qu'elle en était enrouée et comme défigurée.
A ce moment (i83o), la famille se retira à Ayron pour plusieurs années. Constant resta avec elle et fut chargé de l'éducation des garçons, qui se trouvaient alors tous rassemblés auprès de leurs parents. Ma tante de Guilhermy vint les rejoindre avec Clémentine et Elesban (depuis Jésuite et supérieur rue de Sèvres). Mon frère Emmanuel avait fini ses études.
Une des choses qui sont restées dans mon souvenir, pendant ce séjour, c'est le passage de plusieurs régiments qui allaient pacifier la Vendée, où se trouvaient des bandes de réiraetaires. Comme mes parents étaient les principaux propriétaires de 1 endroit, ils reçurent chez eux les officiers et une douzaine de soldats. Avec laide d'Emmanuel et de Constant, je me mis à construire un fort en carton, avec des canons et toute une armée de soldats de carton. On me faisait étaler cela devant les officiers.
Il faut dire qu'à cette époque je lisais avec passion l'histoire ancienne de Rollin, qui m'avait si bien enflammé du désir de la gloire militaire que je ne rêvais que d'être un grand général. Je
lisais cela le soir, au coin du feu, m'isolant de toutes les conversations.
Cependant on faisait la lecture du journal... Le curé venait... On parlait politique, on se lamentait au sujet de toutes les nouvelles idées du temps... Emmanuel, qui était l'aîné, commençait à mêler son mot à la conversation, à dire son avis... Quant à Elesban, il lisait : il lisait beaucoup, avec une extrême rapidité, et retenait tout. Sa mémoire a toujours été prodigieuse. (Plus tard, il a retenu par cœur, en le lisant, son bréviaire entier, qui change chaque jour en partie.) Il était alors très avancé pour son âge.
Pendant une époque, c'est le curé qui nous donna des leçons, à Tite, Antonin et moi. Ce fut un temps à peu près perdu pour le travail. On courait surtout dans les champs, les bois et les prés. Le curé avait un petit cheval, qu'on faisait paître dans les prés de notre père, et c'était à qui d'entre les garçons se lèverait plus matin pour aller chercher le cheval du curé et sauter dessus. Il y avait aussi un taureau si doux qu'il se laissait monter par nous.
Evariste était alors à l'Ecole de Marine d'Angoulême.
Le second hiver (i83i) mes parents et mes sœurs allèrent à Poitiers pour l'éducation des filles. Mais les garçons restèrent à Ayron sous la garde d'Emmanuel et de Constant.
Ce séjour d' Ayron m'a laissé des souvenirs extrêmement agréables. Les soirs d'été, toute la famille allait voir ramasser le blé ou le foin et aider aux travailleurs. On se baignait dans un petit ruisseau, près d'un moulin en ruines. Il y avait des écluses, qu'on fermait pour que l'eau s'amassât un peu.
On faisait visite à notre oncle Babinet, à La Prairie, à deux lieues de là. L'endroit était aussi triste, aussilaid que possible, en rase campagne. Alexandre et sa sœur ne s'y plaisaient guère et se trouvaient fort heureux de venir rejoindre leurs cousins ; mais c'était rare.
Le jardin d' Ayron était rempli de fleurs et de fruits. Au-dessous de la fenêtre gothique de la chambre de ma mère, il y avait un énorme lilas tout couvert de fleurs... Nous récoltions les noisettes dans les bois ; Constant lui-même s'en mêlait. Dans un de ces bois il y avait des rochers, dont la vue me causait un plaisir extrême. On y trouvait aussi une grotte, où notre père avait installé un pauvre sans abri. Ce dernier finit par se dégoûter de ce logement : il avait peur, il croyait y voir des petites chandelles, la nuit... L'endroit me paraissait des plus pittoresques et me ravissait.
L'été (i832) ramena nos parents et nos sœurs à Ayron ; mais l'année qui vint, Evariste, Tite et moi, nous fûmes envoyés à Pontlevoy. Pour le voyage, on prit un voiturier nommé Filet, un grand gaillard robuste ; mais c'est Emmanuel qui conduisait. Nous couchâmes à La Haie-Descartes, où on nous montra la maison et la chambre de Descartes, avec sa grande cheminée
Louis XIII, en pierre. Les petits se couchèrent de bonne heure, mais Emmanuel resta dans la salle de l'auberge à soutenir une discussion politique très vive avec Filet, l'aubergiste et d'autres habitués.
Je suis resté un an à Pontlevoy (i832-33) assez heureux et bien classé. J'y ai fait ma première communion. Alexandre y était aussi, et y a fait toutes ses études. Il y avait de jolies promenades. Mais ce collège était si agité de troubles intérieurs que nos parents nous reprirent bientôt.
Les vacances se passèrent encore à Ayron ( 1 833) ; puis je fus envoyé, avec Antonin, à Vaugirard, toujours chez l'abbé Poiloup. J'y restai dès lors quatre ans, travaillant bien...
L'année 1 834-35, à Vaugirard, fut très douloureusement marquée pour moi par la mort, au printemps, du pauvre Antonin, dans une fièvre cérébrale. Je savais à peine la maladie de mon petit frère qu'il était déjà délirant. On l'enterra dans une tombe du cimetière de Vaugirard, qui appartenait au collège. Je me souviens de la sympathie et de la bonté que les élèves euxmêmes me témoignèrent à cette occasion.
Aux vacances (i835), je retournai à Ayron, pour la dernière fois. L'année suivante (i836), c'est à Moulinet qu'on me donna rendez-vous. Je me rappelle le plaisir avec lequel, allant à pied de Poitiers à Moulinet, je tâchai de me dérober aux regards et d'arriver par derrière pour surprendre tout le monde... Et quelle joie de revoir les moindres recoins.
En passant par Orléans, j'y avais trouvé Onésime, qui voulait entrer au Sacré-Cœur (où elle devint depuis vicaire général et pour l'Italie) et que Mer de Beauregard examinait h ce sujet. Ma sœur, en me voyant, fut frappée de ma maigreur, et s'écria : « 0 mon pauvre ami, comme tu est laid ! »
Pendant ces vacances, je fis aussi un petit séjour à La Planche, propriété de la femme d'Emmanuel (marié l'an passé, à Ayron).
Au retour à Vaugirard, comme je voulais entrer à l'Ecole Polytechnique, on me fit sauter la troisième, et entrer en seconde, c'était M. Mabire (depuis directeur du petit séminaire de Caen), qui faisait la classe, et de la manière la plus intéressante. Il était très versé dans les littératures étrangères.
Parmi les meilleurs élèves et les plus attachants de cette classe, il y avait : Bourguignat (devenu depuis magistrat), très fort, et qui faisait très bien les vers ; deRozan, doué de beaucoup d'imagination et d'invention, sachant fort bien l'allemand, parce que son père avait été ambassadeur en Allemagne sous la Restauration ; Grondelarre, neveu du général ; Joseph de la Bouillerie, ministre depuis ; Auguste de Madden, un très bon ami, qui écrivait très bien, avec beaucoup de naturel et d'imagination, audacieux, imprudent, calculant peu, mais excellent et dévoué. Il faisait partie d'un petit commencement d'Ecole préparatoire qu'on avait formé là : il se préparait à Saint-Cyr.
Aux vacances de cette année (1837), 'a Moulinet, il fut décidé que j'entrerais à l'Ecole préparatoire de M. Laville, pour l'Ecole Polytechnique. — Je fis auparavant un petit séjour à Nieul, chez M. du Boucheron (qui avait épousé une Brumauld de Saint- Georges, cousine germaine de mon père). La campagne y était délicieuse. Cette famille était alors dans toute sa splendeur et jouissait d'une grande fortune.
En octobre (1837) j'entrai à l'Ecole préparatoire de M. Laville, rue d'Enfer. Cette époque ma laissé des impressions pénibles. Je me déplus là profondément. D'abord je me sentais peu d'aptitude pour les mathématiques, et il me fallait travailler la nuit pour me rattraper. Puis la discipline était tout autre que chez M. Poiloup, le contraste des professeurs avec lesquels on n'avait aucun rapport affectueux, et surtout des surveillants, était trop grand avec les ecclésiastiques distingués et bienveillants de Vaugirard !
Nous avions heureusement, de temps en temps, des narrations françaises et j'y disputais le premier rang à mon camarade d'Outrelaine (depuis général). Mais la première fois, le professeur ne voulut pas croire que la narration que je donnais fût de moi, parce qu'il ne me voyait pas fort en mathématiques. 11 fallut qu'un de mes camarades, La Boussinière, me défendît avec chaleur et racontât mes succès de classe... J'ai retrouvé là aussi les deux de Madden.
Je sortais de temps à autre chez M. de Saint-Projet (mort en 1847) (< Pasquier de Saint-Projet ». Sa mère était cousine germaine de ma grand'mère, et de la famille des Brumauld de Beauregard.
Ferdinand de Guilhermy, alors employé au ministère des Finances, me faisait aussi quelquefois sortir.
Cette année (1 838), j'allai pour la première fois au théâtre, à l'Odéon, en sortant de chez M. de Saint-Projet. On jouait un drame de V. Hugo : Angelo, qui m'impressionna vivement. Je vis alors aussi ma première exposition de peinture : elle se faisait au Louvre par-dessus les tableaux du musée. Je me souviens de la Mêdèe étouffant ses enfants de Delacroix.
C'est aux vacances à Moulinet (septembre 1 838) que je commençai à faire un peu de peinture et du pastel. J'avais achevé un portrait au pastel d'Antonine, et mon père en était content, bien qu'il fût très mauvais. Il invita un peintre de Poitiers, M. Deschamps, à venir le voir à Moulinet... Je désirais depuis longtemps peindre à l'huile, mais les premières dépenses m'arrêtaient. M. Deschamps s'offrit alors à venir me faire travailler chez moi et à me prêter des tètes d'enfants, copiées par lui d'après Van Dyck.
Je m'installai donc dans notre maison de la rue Saint-Cybard, où M. Deschamps avait promis de venir, et bientôt mon travail me passionna tellement, que je partais de Moulinet de grand matin, avec du pain et du fromage, pour passer la journée entière à peindre... Je n'eus toutefois qu'une seule visite de M. Deschamps.
Pendant ce temps, je parlais à mon père d'un désir qui m'était venu d'entrer comme Evariste dans la marine marchande. Mon père s'y était décidé et je devais partir avec mon frère, quand une circonstance imprévue vint tout changer : j'entrepris le portrait de mon père ; et pendant qu'il posait, causant avec moi de l'avenir, il me dit un jour à brûle-pourpoint : « Tu ferais peutêtre bien mieux, au lieu de t'embarquer, d'aller à Paris étudier la peinture... Un jour, peut-être, tu iras a Rome... »
Cette proposition changea immédiatement tout le cours de mes idées, et j'adoptai avec bonheur la voie nouvelle qui m'était ainsi ouverte.
Ce n'était pas la première fois qu'on y pensait pour moi. Mon grand-oncle, MB'' de Beauregard, voyant de mes dessins d'enfant, m'avait dit : « Hein, si tu devenais un grand peintre, un jour..., ce ne serait pas si sot ! » Mais à cette époque je ne rêvais que d'être un grand général ou un grand marin. C'est la lecture de l'histoire ancienne de Rollin, faite avec passion vers l'âge de neuf ans, qui avait allumé mon ambition. Plus tard, je rêvai surtout voyages et marine. C'est pourquoi, au sortir de cette école préparatoire, que j'avais prise en dégoût, j'avais pensé à m'embarquer sur un navire marchand où était Evariste. On faisait les préparatifs de mon départ quand je me mis a ce portrait de mon père.
Celui-ci qui, sans doute, goûtait peu cette carrière pour moi, s'empressa, sur mon assentiment, de prendre toutes les dispositions nécessaires à mon apprentissage d'artiste. Il écrivit à un M. Renoux, qui avait été mon professeur de dessin chez M. Poiloup, et élève d'Ingres. Il en reçut une réponse très satisfaisante. Cet artiste offrait de me louer une chambre dans un hôtel dont sa sœur était maîtresse, et de me conduire à l'atelier d'un des meilleurs maîtres. — C'est là en effet que je fis ma première étape dans cette vie bien nouvelle pour moi.
Le départ fut peu encourageant. Lorsque les amis de mon père entendirent parler de son projet, il n'y eut parmi eux qu'une voix pour le blâmer et tâcher de l'en détourner. Mais il avait confiance en moi et tint bon. De même, à Orléans, où je m'arrêtai en passant pour voir quelques membres de la famille, je ne reçus que de nouveaux blâmes. « Quelle carrière est-ce là, me disait-on?... Nous avons ici une Mm0 XXX. qui a un très
beau talent..., etc. Eh bien ! comment gagne-t-elle sa vie? En donnant des leçons ! A quoi cela mène-t-il?... etc. »
Moi je baissais tristement la tête, répondant humblement que j'espérais..., que je m'efforcerais du moins d'acquérir un talent sérieux. .. Enfin, j'arrivai à Paris et fus laissé maître de mes actions.
C'était au printemps de 1839. — M. Renoux s'était chargé de in indiquer un maître. « Ah ! s'écria-t-il d'abord, si M. Ingres n'était pas à Rome, s'il avait encore ici son atelier, je n'hésiterais pas à vous conduire chez lui ! » — Et combien de fois n'aije pas regretté depuis de n'être pas élève d'Ingres !..,
Je fus amené à M. Drolling1, peintre d'histoire, et admis dans son atelier... Je ne puis dire que la première impression fût bien agréable, ni gaie. L'atelier était fort grand, avec des murailles nues et sales, couvertes de raclures de palette. Une trentaine de chevalets le remplissaient. Les élèves me parurent d'une grossièreté ou d'une vulgarité dont je n'avais naturellement pas eu l'idée jusqu'alors. Les quolibets et les rebuffades ne me manquèrent pas; et comme j'étais fort timide, je commençai par me replier sur moi-même, sans me lancer dans aucune liaison avec mes camarades.
Pendant les premiers mois, d'ailleurs, je ne travaillais à l'atelier que dans la matinée et le soir, passant mes après-midi avec Auguste de Madden, qui fut malade assez longtemps de rhumatismes articulaires et que je soignais. — L'hôtel où je demeurais était au coin de la rue de Grenelle et de la rue du Bac. Je me logeai ensuite rue de Sèvres, près de l'atelier Drolling, mais dans une affreuse mansarde, si triste, si nue, que je l'avais en horreur.
Quand je revins à Moulinet, en septembre, je me mis au paysage d'après nature. Mais j'y perdis du temps et je le regrette. Mon père cherchait a se persuader que je pouvais étudier aussi bien là qu'à Paris, et mes séjours se prolongèrent trop longtemps.
Au retour à Paris, je concourus pour l'admission à l'Ecole des Beaux-Arts, et fus reçu le 7e. Mais je n'y ai pas beaucoup travaillé : les ateliers du soir étaient trop mal installés pour dessiner. J'allais travailler aussi aux Antiques, au Louvre, mais le public me gênait et j'aimais mieux dessiner chez moi.
J'habitais alors 21, rue du Dragon. C'est à cette époque que commença véritablement mon intimité avec Brillouin 8. Je l'avais
1 Michel-Martin Drolling (1 786-1851), élève de son père et de David, prix de Rome en 1810, et élu membre de l'Institut en i833.
* Georges Brillouin, de Saint-Jean-d'Angély (1817-1893), paysagiste poétique et peintre de genre pittoresque, de scènes d'intérieur ou de comédie, à costumes anciens, à accessoires curieux, toujours arrangés avec un goût parfait.
trouvé à l'atelier Drolling; mais, d'une nature très réservée, lui aussi, il ne frayait avec personne et ne m'avait d'abord pas même adressé la parole. Un jour pourtant, je le trouvai, ayant été, ainsi que moi, voir M. Drolling pour lui demander une carte de travail au Louvre : il revint avec moi, la conversation s'engagea, nous nous sentîmes tout de suite sur un terrain sympathique, et depuis ce jour-là nous nous rapprochâmes de plus en plus.
Quand je revins à Paris après les vacances, et demeurai rue du Dragon, Brillouin vint loger près de moi avec son ami M. Cardaillac. Nous eûmes un salon commun qui nous servait d'atelier. Ce M. Cardaillac avait terminé ses études de pharmacie, mais s'était tellememt passionné pour le paysage qu'il en avait presque abandonné son premier métier. Ses dispositions en peinture étaient remarquables. — Le charme de notre intérieur acheva de me dégoûter de l'atelier. Nous faisions là des projets de tableaux, des esquisses; nous parlions d'art sérieusement et avec passion, non en plaisantant toujours, comme à l'atelier...
Vers le mois d'avril i84i» à l'époque de l'exposition, on parla, à l'atelier, d'apprendre aussi le paysage, et un de nos camarades nous proposa d'entrer chez un M. Rémond1. Nous n'aimions pas sa peinture et nous hésitions. M. Cabat2, au contraire, avait, cette année, à l'exposition, de très jolis tableaux, dont l'un, un petit moulin, a été lithographie par Français. Seulement il ne dirigeait pas d'atelier d'élèves.
Mais comme j'exprimais un jour ce regret devant un de mes amis, M. de la Béraudière, qui faisait de la peinture en amateur chez Paul Delaroche, il me dit que bien que M. Cabat n'eût pas d'atelier, quelques élèves travaillaient avec lui, et il pensa qu'il ne refuserait pas de nous recevoir. Brillouin et Cardaillac adoptèrent aussitôt avec moi cette idée, et nous allâmes chez M. Cabat, rue de l'Ouest.
Nous frappons à la porte : un tout jeune homme, blond et de figure distinguée nous ouvre. Nous exprimons le désir de parler à M. Cabat : à notre grande surprise, le jeune homme répond que c'est lui-même. Il avait alors vingt-neuf ans et en paraissait bien moins. Son atelier était fort nu : à peine quelques études accrochées aux murs. Nous y trouvâmes deux élèves : Emile Loncle, de Troyes, et Rousseau, de Carpentras, pauvre jeune homme sourd. M. Cabat nous ayant acceptés, nous commençâmes à venir chez lui copier ses dessins, ses études d'après nature.
1 Joseph Rémond, de Paris (i -795-1875), élève de Regnault et Bertin ; prix de Rome, de paysage, en 1821.
2 Louis Cabat, de Paris (i8i2-i8g3), élève de Fiers; membre de l'Institut en 1867.
SA VIE ET SON ŒUVRE l5
Pour moi, je me trouvais si bien avec cet homme distingué et qui parlait de son art avec tant d'enthousiasme, que je n'avais plus le courage de retourner à l'atelier Drolling. Brillouin ne fut guère plus obstiné que moi.
Bientôt, M. Cabat nous proposa de l'accompagner à Saint- Cloud, pour travailler d'après nature. Nous voilà donc partis avec d'immenses cartons. Mais pour nous installer, tous les sujets nous semblaient trop compliqués, et nous fûmes bien désappointés de nous trouver si empruntés.
Trois mois se passèrent dans ces essais assez peu fructueux. En juin, nous tâchâmes de nous en tirer tout seuls : nous nous installâmes h Sèvres, en face la grille du parc, pleins d'ardeur, sinon d'expérience. Que de soirées passées sur la terrasse, à causer d'art! Brillouin parlait d'une manière si attachante... Au bout du mois, Cardaillac dut nous quitter, et nous fûmes rejoindre M. Cabat, qui était installé à Chailly et travaillait dans la forêt de Fontainebleau.
Un séjour de quelques semaines nous mena au moment du retour dans nos familles. Nous partîmes ensemble, cette fois, Brillouin et moi. Notre dessein était, après avoir gagné Orléans en diligence et descendu la Loire en bateau à vapeur jusqu'à Saumur, de partir à pied, le sac sur le dos, de traverser la Vendée en faisant des études et de regagner ainsi, moi Poitiers, lui Saint-Jean-d'Angély, son pays. Mais le temps, qui était fort beau sur la Loire, se gâta si bien que nous primes simplement la diligence pour rentrer chez nous.
Comme les vacances précédentes, mon temps se passa à aller voir mes frères et sœurs, en Limousin, à La Planche, etc. Je dessinais partout, mais je suis persuadé que cette manière de travailler seul m'a fait perdre beaucoup de temps...
De même à Paris. — Quand j'y revins, je louai rue de l'Abbaye ' un petit atelier avec une chambre au prix de 4oo francs par an, qui me paraissait bien lourd. J'y suis resté jusqu'en septembre 1846. De ma fenêtre, je pouvais suivre la messe de Saint-Germain-des-Prés à travers le vitrail du transept. Brillouin loua un atelier à côté de moi peu de mois après. Cardaillac avait son appartement à part, mais nous voyait souvent. Nous travaillions beaucoup là, mais sans grande méthode. Les compositions, les études de toute sorte se succédaient; mais il nous eût été plus profitable en somme d'être restés plus longtemps à l'atelier : nous aurions appris notre métier plus vite... »
Je ne vois que peu de choses à ajouter à cette pre-
1 La maison a été démolie il y a quelques années et remplacée par un petit square.
mière partie des souvenirs d'Alfred de Curzon, sinon sur son physique et sur son caractère. Né à sept mois, par suite d'un accident de voiture arrivé à sa mère, il eut une enfance relativement délicate, mais qui se fortifia peu à peu à un degré plus qu'ordinaire. D'une constitution sèche et maigre, bien pris, souple et agile, il fut un nageur intrépide, un marcheur infatigable, aux jambes de fer, aux épaules solides, et d'une sobriété qui prouvait un estomac à toute épreuve. En dépit de quelques maladies, parfois graves, ce sont des qualités d'endurance qu'il ne perdit jamais.
De fait, il montra de bonne heure un double caractère : une vivacité extrême à l'occasion, avec une vraie passion pour les exercices du corps, où il excellait ; et en même temps, un besoin d'isolement, une habitude de repli sur lui-même, une concentration de travail, qu'il garda toute sa vie et dont nous retrouverons plus d'une trace dans ses lettres.
Et d'autre part : une impétuosité de sentiments et d'impressions qui eût été jusqu'à la colère, mais aussi une volonté énergique pour mater ces élans et les renfermer en lui-même, un esprit de suite poussé jusqu'à l'absorption de tout autre souci. Causeur plein de verve s'il fallait parler, il restait de préférence contemplateur et silencieux.
« Etant petit (écrivait un jour l'une de ses sœurs), il était vif au possible. Lorsqu'il était excité, rien ni personne ne pouvait l'arrêter; mais lorsqu'il était sur un livre, il lisait avec tant d'ardeur, que ses frères s'amusaient à le taquiner, à lui tirer les cheveux pour essayer de le distraire, sans y parvenir. »
Ces premières pages ne laissent pas encore deviner si les instincts artistiques d'Alfred de Curzon s'étaient éveillés de bonne heure. Qu'il eût du goût pour le beau et les choses d'art, on peut le supposer de confiance. Il est constant d'ailleurs, et nous le verrons plus loin, que ses dessins d'écolier étaient de ceux dont on dit qu'ils
dénotent des dispositions. Mais rien de plus vague que l'avenir qui se laissait voir encore à ses yeux. Facilement influencé sans doute par les avis de ceux qui le dirigeaient sans bien le connaître, il se laissait mener avec docilité vers les carrières les moins faites pour ses aptitudes réelles. Une seule chose apparaît déjà, sur laquelle je dois insister : sa facilité et son intelligence littéraires. Il n'est guère, pour s'en être douté par la suite, que ceux qui l'ont pratiqué de très près, mais à coup sûr, s'il n'eût été peintre, il fût devenu écrivain. Doué d'une mémoire rare, qui lui rendit pour son art des services extraordinaires, — car on peut dire qu'un paysage vu une seule fois, mais comme il les savait voir, restait à tout jamais gravé dans son souvenir avec ses formes et ses tons, comme en une chambre claire toujours facile, à consulter, — grand lecteur d'ailleurs, et passionnément épris des poètes et des prosateurs au style harmonieux et coloré, — il avait retenu beaucoup et jugeait avec un goût dont la finesse repoussait tout sacrifice au banal et au vulgaire.
C'est ce qui donnait un prix particulier à ses conservations intimes ; car cet esprit très informé, très courtois, mais très décidé dans sa pensée, était alimenté, en plus de cette vision toute artistique des choses, d'une mémoire littéraire et surtout poétique vraiment charmante.
Aussi bien, disons-le dès à présent, plus d'un grand écrivain de notre temps, plus d'un poète, le reconnut-il comme frère, non seulement pour l'avoir fréquenté, mais pour avoir vu sa peinture. « C'est un poète ! » : il n'est pas d'éloge qui ait été plus souvent répété à son endroit, tout le long de sa carrière et après sa mort. C'est qu'il avait, nous le verrons, résolu ce problème que tant d'impuissants imaginent insoluble, de peindre la nature avec une scrupuleuse exactitude, et d'y mettre pourtant de la pensée. Mais cette pensée, il ne la mettait pas en somme, il la conservait, — quand d'autres l'annihilent ou y substituent la leur propre : la nature n'est pas le
réalisme et l'impressionisme que certains veulent, elle n'est pas la reproduction brute de l'image perçue par la rétine humaine ; elle vit, et surprendre cette vie, et la fixer sur la toile, c'est la poésie même de l'œuvre d'art.
On l'a dit, en ceci, oui, Alfred de Gurzon fut impressioniste, et même avant l'heure.
Lorsqu'il était entré à l'École des Beaux-Arts et à l'atelier Drolling, il avait trouvé parmi ses camarades, — pour ne citer que ceux avec lesquels il resta lié, — Biennourry, Chaplin, Brillouin... Puis vinrent Castan, Richomme, Bouchaud, Lechevallier-Chevignard, Charles Merson, Roberts, Galland; plus tard (i845) Paul Baudry et le graveur Bertinot, puis Ulmann et Charles Marionneau, enfin (1847), Jules Breton et Henner. Dans les autres ateliers (mais surtout quand il les rejoignit à Rome, pour la plupart), il compta comme amis les frères Bénouville, Achille et Léon (qui devaient avoir ensemble les deux prix de peinture, histoire et paysage, en i845), Cabanel, Laugée, Emile Lévy, Lenepveu ; puis Saintin, Bouguereau (1846), Sain, tous élèves de Picot; Félix Barrias, Ricard, Chifflard, élèves de Cogniet ; Landelle, Jalabert, Gustave Boulanger, Gérôme, Hamon, Jules Laurens, élèves de Delaroche... Parmi les sculpteurs, graveurs ou architectes, que d'excellents compagnons encore : Eugène Guillaume et Jules Thomas (184 1), Perraud, Chabaud, Gumery, Chevalier, sculpteurs ; Tourny, Aubert, Deveaux, graveurs ; André, Desbuissons, Louvet, Lebouteux, Félix Thomas, Charles Garnier (1842), Ginain, Ancelet, Normand, architectes... Les noms de tous ces artistes reparaîtront au cours de mon récit.
Alfred de Curzon regretta toujours de n'avoir pas été élève d'Ingres, dont il admirait profondément le génie, et dont il partageait la plupart des idées. Nous jugeons superflu d'examiner si sa personnalité se fût orientée d'une autre façon '. Cependant, il y eût au moins gagné
1 A quelqu'un qui exprimait devant lui le regret d'Alfred de Curzon, un
de prendre plus tôt conscience de lui-même et de ne pas perdre autant de temps en tâtonnements, en travaux acharnés mais mal conduits. L'atelier d'Ingres eût mieux convenu à sa distinction native, facilement effarouchée ; au contact de ses élèves il se fût moins replié sur luimême, et, l'admiration pour le maître aidant, il eût facilement passé par-dessus ces premiers froissements, ces premières promiscuités vulgaires, qui devaient tout naturellement répugner à son âme délicate.
Cette répugnance instinctive pour les joies bruyantes, le bagout professionnel, les paradoxes incessants, le dénigrement sans conviction des chefs-d'œuvre mêmes qu'on est censé admirer, ne firent pourtant jamais de lui un sauvage, encore moins un misanthrope: ce fut un réservé, riant très volontiers, d'une bonne humeur inaltérable, mais plaisantant peu, surtout aux dépens des autres, ne faisant jamais écho aux histoires grasses, aux propos décolletés, préférant d'ailleurs le silence au bavardage, et, s'il fallait juger, d'un goût difficile mais qui ne tranchait jamais.
Il est à remarquer que cette réserve même le faisait plus apprécier de ses camarades que la cordialité la plus exubérante. On respectait ses instincts peu communicatifs et l'on considérait sa valeur naissante, on admirait sa force de travail et de volonté. Bref, comme nous le verrons tout à l'heure, dans les ateliers, où il fréquentait peu d'abord, il ne compta bientôt que des amis. — Aussi bien nul homme ne leur fut plus fidèle et ne leur demanda moins, plus soucieux de leur succès et moins précautionneux de ménager le sien propre. Il était d'autant plus goûté qu'il ne gênait personne.
Cette habitude de se replier et de s'effacer volontiers avait encore une cause : une modestie des plus rares. Il n'est pas un seul de ceux qui ont connu Alfred de
élève d'Ingres bien connu, le peintre Lehmann répondit un jour : « Elève d'Ingres ? Il l'est par le fait : il a vu, il a compris, il s'est approprié ce qu'il pouvait prendre sans perdre de son originalité : il n'a rien à regretter. »
3o ALFRED DE CURZON
Curzon, durant sa longue carrière, qui n'ait été frappé de cette qualité assez peu fréquente chez les artistes. Combien en trouve-t-on qui, loin de parler de ce qu'ils font, à moins que ce ne soit pour demander un conseil1, s'inquiètent des travaux de leurs camarades, vont voir leurs œuvres, applaudissent à leurs succès ? Seulement, il en subit les conséquences : d'honneurs ou de satisfactions d'amour-propre, il n'eut que ce qui vint le chercher. Il ignora toujours l'art de se pousser et de faire agir l'influence de ses amis, d'ailleurs tout prêts à le servir, s'il eût voulu.
Deux exemples peuvent être choisis au hasard pour montrer le peu de cas qu'il faisait de la camaraderie ou de la mode, ces deux appuis sans l'un desquels, tout au moins, il est si malaisé d'arriver. Quand sa Psyché eut remporté, en i85g, ce succès presque populaire (car il est peu de tableaux de cette époque qui soient aussi souvent reproduits sous toutes les formes, encore de nos jours), que consacra un achat immédiat du gouvernement et le placement du tableau au Luxembourg, il ne tenait qu'à lui de poursuivre dans cette voie poétique et élégante, et d'ajouter de nouvelles et gracieuses figures à celle qui avait été accueillie par une aussi unanime sympathie. Il n'en fit rien cependant. — De même, une aubaine enviable s'était présentée à lui quelque temps après son retour de Grèce, à la suite du voyage qu'il y avait fait en compagnie d'Edmond About, quand ce brillant et spirituel conteur s'enquit d'un illustrateur pour son Roi des Montagnes. About était un ami cordial et un fin critique, qui avait vu à l'œuvre son compagnon de route et appréciait fort son talent. Mais il s'était déjà déclaré, d'une façon si tranchée, le champion d idées si opposées à celles de la famille d'Alfred de Curzon , de son père en particulier, que, pour ne pas contrister celui-ci, le jeune artiste refusa l'offre si avantageuse qui
1 Les carnets journaliers d'Alfred de Curzon en font foi.
SA VIE ET SON ŒUVRE 3l
lui était faite, et dont l'équivalent ne se présenta plus.
Pour en revenir aux premières années d'apprentissage, si elles furent très laborieuses et pénétrées dune inlassable passion pour l'art, elles n'en restèrent pas moins un peu vides au point de vue de la formation de l'artiste : pour mieux dire, elles ne comptent pas encore, et la vraie carrière n'a pas encore commencé. Des nombreux essais de la première heure, des mille compositions de figures imaginées à Fenvi par les deux camarades, Brillouin et lui, sous le toit sommaire de leur atelier, ou des sites péniblement évoqués dans la nature suburbaine, et, plus heureusement, dans la forêt de Fontainebleau (avec Chailly comme point d'attache), il n'est d'ailleurs rien demeuré qui nous puisse renseigner aujourd'hui.
En art, le danger d'une vie intellectuelle tout alimen tée de rêves, c'est l'éparpillement, l'incertitude. On a beau viser haut, on ne peut pas se passer du métier. Alfred de Gurzon devait le reconnaître fort bien quelques années plus tard, et il nous le dit lui-même : à ignorer l'a b c de ce métier, il perdit de précieuses années. — C'est qu'aussi bien il n'avait pas rencontré le maître qui lui eût ouvert les yeux. Nous verrons la joie qui le saisit soudain dès qu'il l'eut reconnu, dès qu'il se fut éperdument confié à lui. Nous suivrons les bonds extraordinaires avec lesquels il rattrapa le temps perdu, une fois tombés les liens qui le paralysaient, le voile qui l'étouffait. Ce maître... c'est la nature même.
Oui, il s'est fait tout seul, et s'il y a mis le temps, ce temps, qui mûrissait sa personnalité même, ne doit pas être considéré comme perdu. Que doit-il, en somme, à ceux qu'il avait interrogés ? Rien ou peu s'en faut : des conseils, des encouragements, des indications, point d'enseignement. Ce que Cabat, dont le caractère était d'ailleurs si bien fait pour l'attirer, et dont il devait rester toute sa vie l'ami dévoué, dont il devait même, par une déférence reconnaissante et en dépit des apparences, se dire toujours l'ancien élève, ce que Cabat lui apprit de
meilleur, c'est de faire comme il faisait, Lui aussi, il était un isolé, un travailleur acharné que les réflexions personnelles et le goût instinctif du beau dirigeaient plus que les traditions de métier. Quand Alfred de Gurzon vint, presque son contemporain, lui demander un enseignement de maître, Cabat lui montra la nature, et l'engagea à s'y plonger comme il avait fait lui-même : il ne lui dit pas les moyens de ne pas se noyer.
coin EN I lil. C VIMCINS, A TI\ 01 I Peinture, i85o.