PREMIERES EXPOSITIONS. — PREMIER VOYAGE D ITALIE SOUVENIRS ET LETTRES
La suite des Souvenirs de l'artiste va nous le montrer décidément aux prises avec la nature, et nous allons commencer de suivre, dans ses œuvres mêmes, les leçons qu'il reçut d'elle et révolution du talent qu'il forma à son école. En même temps, par ce récit, si simple mais si vivant, conté, non écrit, nous surprendrons un peu, je crois , de son caractère , de son tour d'esprit , de sa personnalité enfin, qu'il s'agit avant tout de faire connaître.
« En 1843, j'accompagnai toute la maisonnée aux Sables d'Olonne. No* parents y sont allés deux ou trois ans de suite, pour faire une saison de bains, mais sans nous emmener tous. Cette année-là je fus du voyage avec Tite, Emeric et Léontine. Nous voyagions dans notre voiture, avec nos chevaux. On faisait une dizaine de lieues par jour, s'arrêtantde temps en temps dans la journée et couchant dans les petites villes qu'on traversait. Il fallait ainsi trois jours pour faire le trajet. Ce qui me frappa le plus est Parthenay, située sur une petite rivière et très pittoresque avec son vieux château ruiné, ses vieilles portes de ville, fortifiées1 ; puis aussi la Chateigneraie et ses grands bois.
Le paysage aux environs des Sables d'Olonne est assez plat, monotone, dénué de végétation ; mais il y aune très belle plage, avec des rochers peu élevés mais d'une très belle forme. Je me baignais le matin et dessinais le reste du jour. J'ai même couru là, en me baignant, un des grands dangers de ma vie.
C'était un jour de grande marée. La mer était extrêmement
1 II reste un dessin de cette vue.
forte et les vagues profondes. Mais comme elles ne déferlaient pas, je me laissais aller au plaisir d'être balancé par elles, sans songer que je m'éloignais peu à peu de la côte. Tout à coup, je me retournai, et m'aperçus que j'étais extrêmement loin : la marie descendante m'entraînait... Je me mis alors à nager vers le rivage ; mais il me semblait que tout ce que je pouvais faire était de rester en place... J'eus un moment de défaillance et comme de lassitude générale dans tous les membres, à l'angoisse que me causa la situation. Mais je me dis, en me dominant, que ma seule ressource était de nager de telle façon, calme et égale, que je pusse conserver longtemps mes forces ; car il fallait absolument nager longtemps...
Les vagues étaient alors très profondes; je n'apercevais le rivage que lorsque j'étais au sommet de l'une d'elles... et ce que je voyais, c'était les paisibles cabanes de la plage, les promeneurs insouciants, parmi lesquels mes parents, mes sœurs, Tite!... Lorsque le flot se retirait, tout ce que je pouvais faire était de ne pas me laisser entraîner, mais un nouveau flot, courant vers le rivage, me poussait heureusement en avant. Enfin... je fus sur le bord, à l'abri de la marée, et je pus me reposer en nageant encore quelque temps doucement le long du rivage.
On m'avait beaucoup parlé de Royat. En 1 844 j'y a^ai après un petit séjour à Nieul, chez mon oncle Du Boucheron... Plus tard je me suis dit que j'aurais bien mieux fait d'y rester alors, plutôt que d'aller à Royat, car le pays était encore plus beau et plus pittoresque. Je suis resté six semaines à Royat, travaillant beaucoup. Mais mes études d'alors étaient encore très médiocres : je n'étais pas maître de mes moyens,..
Ici se place mon premier voyage à Rome, qui se fit naturellement avec Brillouin (1846).
J'avais passé les vacances à Moulinet : je revins a Paris en septembre, prendre Brillouin. Nous voyageâmes en diligence jusqu'à Lyon, puis descendîmes le Rhône en bateau. Nous étions si émerveillés de la beauté de ces bords du Rhône, que nous restions sur le pont malgré un vent froid qui nous coupait la figure. A Avignon, nous prîmes la diligence pour Marseille, et de là un paquebot allant directement à Naples.
Nous passâmes pendant la nuit, par un très beau clair de lune, devant le Cap Circé, près de Terracine : cette montagne nous fit une vive impression, située à l'extrémité des marais Pontins et semblant une île, parce que les marais ne se voient pas. Notre entrée dans le golfe de Naples eut lieu le matin, avant le jour; le temps était très beau, la mer calme ; quantité de barques et de pêcheurs aux flambeaux la sillonnaient, tandis que le Vésuve, comme un phare intermittent, lançait toutes les deux ou trois secondes un jet rouge. Nous restions sur le pont à attendre le jour, et à mesure qu'il venait, les côtes de Procida, Ischia, le Pausilippe, tout le golfe se dessinaient à nos yeux émerveillés.
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Un Italien, dont nous avions fait la connaissance sur le vaisseau, prenait plaisir à nous nommer tous les endroits.
Nous louâmes à Naples une petite chambre dont les fenêtres, exposées au Midi, ouvraient sur le port, et après y avoir déposé notre bagage, nous sortîmes pour errer au hasard dans la ville et la campagne. Nous étions tout enivrés de cette magnifique nature ; et cependant, tout de suite, nous nous aperçûmes d'un des inconvénients de cette campagne de Naples : Nous avions beau monter toujours, dans l'espoir d'avoir de la vue, toujours nous nous trouvions entre deux murs trop élevés pour qu'il fût possible de voir par-dessus...
C'est du beau couvent des Camaldules qu'on a une vue superbe sur tout le golfe. Nous l'avons visité plus tard.
Le second jour, nous sortions pour aller au Musée, lorsque nous rencontrâmes M. Frappaz1, que j'avais autrefois connu chez M. Poiloup. 11 voyageait au compte du Magasin pittoresque, pour lequel il avait des dessins à faire. Il devint dès lors notre compagnon assez assidu...
Nous sommes restés un mois à Naples et dans les environs : Pompéi, Sorrente, Capri, etc. Les croquis faits pendant le voyage étaient dans des albums qui ont été brûlés dans l'incendie de mon appartement en 1871.
A la fin d'octobre nous partions pour Rome en voiturin, avec Frappaz, M. du Kosker (plus tardévèquej et M. de Saint-Fulgent, Lyonnais, élève des Flandrin, plus tard abbé, que nous avions trouvé à Capri. Nous arrivâmes à Rome pour la cérémonie du Possesso. Puis nous avons été à Albano et de là exploré tout le pays jusqu'au lac de Nemi. Frappaz y arriva quatre ou cinq jours, après. Il était malade et venait nous retrouver pour se faire soigner. Le temps étant devenu mauvais, Brillouin se décida à revenir a Rome, tandis que je restais avec Frappaz. Pendant tout un mois je me suis morfondu là, sans pouvoir rien faire, pendant que Brillouin m'écrivait des lettres pleines d'enthousiasme sur tout ce qu'il voyait à Rome.
Je vis là un homme intéressant, un M. Thérould, amateur passionné de sanscrit, qui avait fait un voyage aux Indes, et rapporté un excellent manuscrit du Mahabarata, qu'il avait donné à son professeur, M. Burnouf. Il s'était aperçu, dans ce voyage, que beaucoup de connaissances lui manquaient pour en profiter complètement. En voyageant chez les princes de Cachemire et de Lahore, son ignorance de l'art militaire et de l'équitation lui avait beaucoup nui dans l'estime du peuple. Puis, il regrettait de ne pouvoir dessiner. Il était revenu en Europe avec l'idée de compléter son éducation avant de retourner là-bas. A quarante ans, il s'était mis bravement à dessiner d'après nature, avec plus
1 François-Paul Frappaz, de Dunkerque (i8i3), élève d'Ingres, depuis i834; peintre d'histoire et de portrait.
de courage d'ailleurs que de succès. — Nous fîmes quelques promenades ensemble, entre autres au Monte Cavo.
Il faisait déjà froid ; il tomba de la neige pendant huit jours. Cependant je sortais toujours ; je me promenais dans les galeries d'Albano. J'admirais ces arbres aux feuilles toujours vertes, chargés de neiges et pliant jusqu'à terre sous ce poids inusité. Malgré le froid, comme ma fenêtre était au Midi, je pouvais l'ouvrir une partie du jour, car le soleil était chaud. Je m'enveloppais alors les jambes avec mon manteau et faisais des compositions au fusain. Le soir, avant de me coucher, pour me réchauffer les pieds, je me promenais de long en large sur la pointe des pieds en apprenant des vers de Dante... Il n'y avait aucun moyen de faire du feu.
Enfin je pus laisser Frappaz convalescent, et retourner à Rome. Je me logeai près de la place d'Espagne, et commençai à dessiner dans les musées. Quand le temps le permettait, j'allais travailler d'après nature dans la campagne autour de Rome1.
A ce moment est arrivé de Paris M. Richomme2, mon camarade de chez M. Drolling. Nous avons tous deux dessiné trois semaines environ dans la Chapelle Sixtine, sauf les interruptions de mauvais temps, où la chapelle devenait trop sombre.
Un Français d'origine irlandaise, M. Moor, avait récemment fondé un cercle où nous nous finies présenter et où nous avons fait des connaissances agréables et utiles. L'avantage pour les nouveaux venus était de retrouver là des Français établis depuis longtemps à Rome, qui pouvaient les renseigner sur tout ce qu'il y avait à voir dans la ville et aux environs. C'est là que j'ai fait la connaissance des deux Benouville3, de Cabanel4, de Bussons, Français6, Ricard7, Chevanard8, etc. Le cercle était constamment ouvert. Là cotisation était peu de chose, et pour
1 II reste de cette époque (Janvier-Mai 1847) : 9° feuilles de dessins de Rome et de la campagne de Rome, 3o fusains, i3 aquerelles et quelques études peintes (?) ; voy. le Catalogue.
2 Jules Richomme, de Paris (1818-1902), fils du graveur ; peintre de genre.
3 Achille Benouville, le paysagiste (1815-1891), et Léon, le peintre d'histoire (1821-39), tous deux élèves de Picot, depuis i83-, tous deux prix de Rome en 1843 dans les deux concours de peinture.
4 Alexandre Cabanel, de Montpellier (1824-1889), élève de Picot depuis 1840, prix de Rome de 184$, membre de l'Institut en i863.
5 Charles Busson, de Montoire (1822-1909), élève de Rémond, paysagiste.
6 Louis Français, de Plombières (1814-1896), élève de Gigoux et Corot, entré à l'Ecole des Beaux-Arts en i834, membre de l'Institut en 1S90.
7 L.-Gust. Ricard, de Marseille (1823-1872), élève de Cogniet, peintre de portraits.
8 P. -M. -Joseph Chenavard, de Lyon (1807-1895), élève d'Ingres, entré à l'Ecole des Beaux-Arts en 1825, peintre d'histoire.
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couvrir les frais, les artistes étaient invités à donner quelque œuvre dont on faisait une vente au cercle même. J'ai donné là un fusain, un motif de la villa Borghèse, où j'allais très souvent dessiner : il fut acheté par M. Bodinier. — Le duc Albert de Broglie, alors secrétaire d'ambassade, est venu à notre cercle, ainsi que M. de Mérode, plus tard évêque.
Nous eûmes quelques réunions musicales intéressantes, grâce à l'arrivée d'un violoniste, premier prix du Conservatoire, M. Briard1. Des amateurs l'accompagnaient. Nous invitâmes alors les Allemands, qui avaient aussi leur cercle ; ils nous invitèrent à leur tour à un concert chez eux, dont ils avaient prié M. Briard de faire aussi les (rais.
Au printemps, dès que le temps le permit, nous partîmes, Brillouin, Richomme et moi, pour Tivoli, où nous restâmes un mois. Notre intention était de faire ce que les Français appelaient « la tournée des montagnes », mais à la fin du mois, Brillouin, un peu fatigué, désira retourner h Rome. Richomme nous avait déjà quittés. Je partis donc seul pour Subiaco.
C'est pendant le court séjour que j'y fis qu'eut lieu l'installation du Pape comme évêque de Subiaco, et je pus assister aux fêtes. Depuis Tivoli jusqu'à Subiaco on ne voyait que des arcs de triomphe. De tous les villages voisins, bâtis sur les escarpements de la route, on descendait en foule, chacun d'eux voulant élever son arc... Le Pape avait choisi cet évêché très pauvre, afin de lui faire du bien. — Selon l'usage, il s'était logé dans le couvent de Sainte-Scholastique, pour ne prendre possession du palais épiscopal qu'après les cérémonies. Chaque matin, comme je dessinais dans les montagnes, j'apercevais le Saint-Père descendant du couvent, sur une mule blanche, et suivi de toute sa cour, pour se rendre à l'église, aux cérémonies. Le soir du troisième jour il monta au palais épiscopal, tout au sommet de Subiaco. Les rues étaient tendues de draps blancs et jonchées de fleurs. Un cortège de jeunes filles et d'hommes portant des flambeaux éclairait sa marche.
Quelques jours plus tard (le 3 juin) je partais à dos de mule pour Olevano. La route passe par Civitella, petite ville placée tout au sommet d'une montagne d'où l'on domine la vallée (la vallée de Valmontone, Frosinone, etc.) et d'où l'on aperçoit une superbe ligne de montagnes séparant cette vallée des Marais-Pontius. A ses pieds se voit Olevano, placé sur les derniers escarpements.
A Olevano, je demeurai chez de braves gens, de petits bourgeois, qui n'avaient que moi comme pensionnaire. Au bout de quinze jours, sur la proposition de mon hôte, qui s'offrit comme guide, j'entrepris un voyage dans les montagnes environnantes.
1 Briard, de Carpentras (i 823-1876) , premier prix de violon en i844-
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Nous partîmes a cheval, et le premier jour, allâmes coucher à Anagni, chez une parente de notre guide.
On célébrait, ce jour-la, la fête de Pie IX, et il y avait une séance littéraire h « l'Académie » de cette petite ville. Mon guide m v mena : on y récita des poèmes en italien et en patois en l'honneur du Saint-Père. Toute la ville était illuminée, et les maisons pavoisées : une foule de paysans la remplissait, dans leurs costumes pittoresques. Cependant mon guide, fatigué, était allé se coucher. Quand je voulus en faire autant et pénétrai dans la chambre qui m'était destinée, je le trouvai installé dans le lit et dormant profondément. Ce lit était un énorme meuble carré à colonnes, aussi large que long, et destiné, comme je l'appris plus tard, à contenir au besoin quatre personnes. Après un moment d'hésitation assez naturelle, je me décidai à prendre ma place, à distance respectueuse...
Le lendemain, levé de bonne heure, je sortis sur la place d'Anagni. Elle était encore toute remplie par les familles de montagnards, hommes, femmes et enfants, qui y avaient passé la nuit a la belle étoile, étendus sur des manteaux et des paquets. Les femmes faisaient un bout de toilette, les hommes allumaient leurs pipes, avec la tranquillité de gens habitués à vivre au dehors.
Ce jour-la nous fîmes tout d'une traite le trajet qui nous séparait du couvent de Trisulti. D'abord nous passâmes à Ferentino, à Latri, petites villes extrêmement anciennes, qui ont encore conservé leurs murailles dites cyclopéennes. Toutes ces villes datent du temps des Etrusques et sont perchées sur des hauteurs fort escarpées. — Puis nous nous arrêtâmes à Colepardo, où nous visitâmes une grotte ornée de belles stalactites. Les paysans qui nous conduisaient faisaient de grands feux de paille pour illuminer toute cette bizarre architecture naturelle : comme une église gothique à sveltes colonnes...
En sortant de Colepardo, sur le bord d'un immense ravin qui nous séparait des forêts voisines du couvent de Trisulti, nous aperçûmes sur le chemin serpentant au côté opposé, le Père Abbé supérieur du couvent, monté sur une mule, dans son beau vêtement blanc et son chapeau de cardinal noir : il rentrait accompagné d'un serviteur... Cette apparition ajoutait au caractère impressionnant du site, et l'on pouvait se croire transporté au moyen âge.
La forêt qui entoure ce couvent est composée de magnifiques arbres séculaires, chênes et hêtres. Devant la porte s'étend une grande prairie, qui monte vers les plus hauts sommets de la montagne, sommets de roches nues, du plus beau caractère.
Nous fumes reçus par le Père Abbé avec beaucoup de bonté et d'amabilité. Il parlait le français, pour avoir été longtemps à la Grande-Chartreuse de Grenoble. Il nous fit conduire dans le couvent, la chapelle, les cloîtres, la pharmacie, etc., par un jeune frère. Ce couvent a été très riche autrefois, et bien que très
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dépouillé et appauvri par les guerres de la République, il a conservé encore une très belle apparence. — La chapelle est très ornée de marbres divers.
Nous dînâmes en compagnie d'un jeune religieux italien à la tête superbe, très aimable. Il nous faisait servir, mais ne mangeait pas avec nous. Le diner, maigre, était bon et abondant. On nous fit coucher dans de bons lits, dans de petites cellules très propres.
Le lendemain nous partions de très bonne heure. Nous traversâmes une partie de la forêt, pour descendre dans un ravin escarpé, profond, tout encombré de chênes séculaires, au fond duquel coule un torrent. Parvenus de l'autre côté, nous nous trouvâmes sur un plateau s'étendant à perte de vue. En nous retournant nous apercevions encore le couvent se détachant tout blanc sur la sombre verdure de la forêt, à mi-côte de la montagne qui termine ces roches d'un si beau style.
A midi, nous arrivâmes à Veroli et le soir nous couchions à Frosinone, une assez grande ville, bâtie sur un mamelon dans la plaine.
Avant de monter à Frosinone, on trouve une fontaine où les femmes de la ville viennent puiser de l'eau : nous en vîmes, qui lavaient des provisions d'herbe ramassées dans la campagne. Elles vont les vendre sur la place publique de Frosninone pour la nourriture des chevaux : on les appelle des fienarole.
Le jour suivant, nous traversâmes la plaine et montâmes à Piperno, petite ville à l'entrée des marais Pontins . Nous y dînâmes puis longeâmes le pied des montagnes, avec les marais à notre gauche . On y voyait des troupeaux de buffles, dont quelques-uns disparaissaient presque entièrement sous l'eau, ne laissant voir que leur museau, afin d'échapper à la piqûre des mouches...
Nous montâmes a Sezze pour la nuit. C'est une ville assez grande, placée à cinq cents mètres environ au-dessus de la route. La population y est très belle et les femmes portent le costume de celle que Léopold Robert a représentée, dans son fameux tableau, debout sur la charrette, avec une enfant entre les bras. Le lendemain nous redescendions par la même route, passant au-dessous de Sermoneta (encore pittoresquement bâtie sur des escarpements de la montagne) ; puis à Ninfa. Cette petite ville en ruine, et envahie par les eaux des marais, a l'aspect le plus pittoresque , mais est inhabitable... On y voit encore les anciennes murailles de la ville, avec des tours, le tout couvert de végétation.
De Ninfa, la route s'écarte des marais Pontins et tourne la montagne pour rester dans la vallé de Valmontone. Nous dinâmes à Cori. Des centaines de moissonneurs étaient là, coupant le blé avec leurs grandes faucilles. On les voyait descendre des montagnes et gagner les champs au son de la cornemuse.
Nous arrivâmes à Valmontone pour le coucher du soleil. Cette
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ville est située sur un mamelon au fond de la vallée. Mais nous n'y restâmes pas : nous continuâmes notre route, par un clair de lune superbe, et vers minuitnous étions de retour h Olevano. Cette nuit était si belle que nous rencontrions, chemin faisant, beaucoup de moissonneurs de la connaissance démon guide, qui profitaient du clair de lune pour continuer à moissonner, les épis s'égrenant moins à la fraîcheur de la nuit.
Le i juillet je rejoignis Brillouin à l'Ariccia : j'y trouvai aussi beaucoup d'artistes de tous pays, et logeai chez Martorelli. Je dessinais surtout au parc Chigi, et aux bords du lac de Némi. C'est là que je rencontrai Achille Bénouville, que je connaissais déjà, ainsi que Viollet-le-Duc \ par le cercle de Rome.
Brillouin se trouvait si bien là qu'il formait le projet de prolonger pour longtemps encore son séjour en Italie. Mais moi je tenais à revenir en France ; puis je voulais, en passant, aller voir à Lorette ma sœur Onésime, supérieure du couvent du Sacré- Cœur... Malgré l'ennui de ce retour solitaire, je me décidai à partir.
Mais comme je prenais place dans le voiturin, le soir du 24, je trouvai auprès de moi un compagnon déroute que, après de vains efforts, de part et d'autre, pour parler un bel italien, je reconnus français comme moi. C'était M. Desbuissons, architecte, pensionnaire de Rome 2 (je l'ai retrouvé deux ans plus tard à la Villa Médicis). Le lendemain, arrêtés à midi à Civitta Castellana, nous visitions ensemble l'église, qui est intéressante, et nous couchions le soir à Narni, M. Desbuissons me quitta là.
Ce pays est magnifique : je le connaissais un peu par les études et les dessins de M. Cabat. J'en fus si enthousiasmé que je fis part aussitôt de mes impressions à Brillouin, sans espérer toutefois lui faire changer ses projets, et elles l'enflammèrent si bien, qu'il vint me retrouver, avec Rousseau, cet artiste sourd, élève de M. Cabat, rencontré à Rome.
Nous sommes restés à Narni jusque vers le 12 août. Au départ, partis en voiturin le matin, nous traversâmes tout ce beau pays, passant à Spolète, pour arriver le soir à Foligno. Spolète est une ville très pittoresque, très bien située sur les derniers mamelons de la montagne, à l'entrée de la vallée qui aboutit à Foligno. Celle-ci, au bas des montagnes, est une des rares villes d'Italie bâtie en plaine. Elle est entourée d'une muraille en grès rose d'une très jolie couleur, et d'un large fossé plein d'eau. Nous y passâmes la nuit, et j'ai eu le temps d'en faire un croquis.
Le lendemain nous traversâmes les Apennins, lentement, par une montée très raide. Au milieu du jour, on s'arrêta dans
1 Etienne-Adolphe Viollet-le-Duc, peintre de paysage, frère aîné de l'architecte, né à Paris en 1817, mort en 1878.
2 Prosper Desbuissons, né à La Capclle en 18 16 ; prix de Rome de 1 S44-
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un petit village au centre de la montagne, un endroit désolé, tout ce qu'il y a de plus triste et laid. A Tolentino, ville très pittoresque, nous passâmes sans nous arrêter ; de même à Macerata. Nous arrivions enfin à Lorette le 14 au soir.
Nous sommes restés là trois jours, et j'ai pu voir plusieurs fois ma sœur, dans son couvent récemment fondé. Le i5 était la fête de l'Assomption, ce qui nous donna le plaisir de voir toutes les populations des environs accourues, dans leurs plus beaux costumes, des petites villes voisines. Cette race nous parut très belle et très fine. Une particularité frappante au visage des femmes, c'est la régularité de leurs sourcils, parfaitement dessinés en arc, et la pureté parfaite du front. Les coiffures sont très belles, ainsi que les pendants d'oreille, et toute la tête. Le reste du costume est moins bien. Nous visitâmes la Santa Casa, qui était constamment entourée d'une foule agenouillée.
Lorette, située sur une hauteur, n'est qu'à 2 kilomètres environ de la mer : nous sommes allés nous y baigner.
De là nous fûmes à Ancône, où il y avait foire aux bestiaux. Le coup d'oeil était très curieux : les bœufs gris clair, presque blancs, avaient des jougs et des colliers ornés de peintures, de rubans, de houppes de laine aux couleurs vives, rouges ou bleues. Les charrettes étaient aussi décorées : c'était d'un aspect très gai. Nous couchâmes une nuit, et partîmes le lendemain soir pour Trieste sur le bateau à vapeur, par un temps magnifique.
De Trieste, au coucher du soleil, nous repartions pour Venise par une mer calme comme de l'huile. Tout le monde était sur le pont, installé comme dans un salon... On arriva en vue de Venise au lever du soleil : Nous apercevions les coupoles blanches de Saint-Marc éclairées par ses premiers rayons : Venise semblait une ile complètement entourée par l'eau. Bientôt le bateau à vapeur entrait dans le port et jetait l'ancre en face de la piazetta et du Palais Ducal.
Cette ville a si peu changé d'aspect depuis la Renaissance, que Ton aurait pu se croire transporté dans ce temps-là. Les souvenirs historiques et artistiques se pressaient dans notre mémoire et rien, sauf les costumes des habitants, ne nous rappelait l'époque actuelle. Mais c'est une ville qui s'est amoindrie, dont la population a diminué : il n'y a pas de quartiers neufs, et en revanche, des palais abandonnés et tout délabrés — Nous sommes restés là une huitaine de jours.
Le caractère particulier de cette ville singulière, où les voitures sont remplacées par des gondoles, frappe d'abord. Puis ces canaux et ces rues se croisent par de petits ponts en dos d'âne, avec escaliers. Les rues, très étroites et pavées de larges dalles ; les canaux étroits aussi, sauf le grand canal, si bien que deux gondoles seulement peuvent circuler de front. Celles-ci, toutes semblables, et noires, n'ont qu'un rameur, qui se tient à l'arrière : on les loue comme des fiacres. Le voyageur se met sous une
tente en cuir noir, semblable à une capote de voiture : elle est fort basse et l'on n'y peut tenir qu'assis.
De Venise nous sommes partis pour Padoue (août 1847)- ^ais nous n'y sommes restés que quelques heures et n'avons pu visiter que les principaux monuments. Puis à Ferrare, où nous avons vu la maison del'Arioste, petite, modeste, mais assez gaie. On nous montra l'écritoire dont il se servait. Nous visitâmes également, à l'hôpital, le cachot où le Tasse aurait été enfermé...
A Bologne nous restâmes assez longtemps pour bien voir le Musée et la ville : celle-ci est un peu triste, mais agréable. Nous prîmes là une diligence qui nous fit traverser les Apennins la nuit et arriver à Florence au matin. Malgré la fatigue du voyage, notre enthousiasme fut extrême, pour cette ville qui a si bien gardé son cachet du moyen âge et de la Renaissance. Nous sommes restés cinq ou six jours, et avons vu bien à notre aise églises, couvents et musées. Il y avait une fête patriotique à ce moment, où l'on criait beaucoup c< Viva Pio Nono ! »
Nous sommes restés un jour à Pise : ce temps est suffisant pour voir le baptistère, la tour penchée, l'église de la Spina et la cathédrale avec le campo Santo ; tous ces monuments se touchent. Ils sont entourés de terrains inhabités. Nous avons couché là, pour prendre le lendemain le bateau à Livourne, par un très gros temps. Arrivés le jour suivant, à midi, à Gènes, nous y restâmes une demi-journée : c'est une ville extrêmement pittoresque. Malheureusement Brillouin était trop malade de la traversée pour reprendre aussitôt sa route. Il nous engagea, Rousseau et moi, a partir sans lui. C'est ce que nous finies, malgré la mer épouvantable que nous eûmes jusqu'à Marseille, les lames couvrant à tout instant le pont, et les orages se succédant dans le ciel.
Brillouin put cependant quitter Gênes le lendemain, mais ne nous rejoignit pas. A Marseille, Rousseau me laissa pour retourner à Carpentras, et moi je fis route pour Poitiers.
Je pris la voie du canal, parce qu'elle était moins fatigante que quatre jours de diligence. Mais d'abord il fallait gagner Nîmes en voiture : j'y visitai la Maison carrée, les arènes, et une église construite par Questel et décorée par Hipp. Flanclrin. — De Nîmes à Montpellier, chemin de fer : là, je passai une demijournée. La jolie promenade du Pérou offre une belle vue sur la campagne, avec les montagnes et la mer dans le fond. Le soir, la diligence me conduisit à une écluse du Canal du Midi, mais il fallut attendre le bateau qui n'arriva que vers 4 heures du matin.
Le jour commençait à poindre à Cette. On passa devant Béziers, Carcassonne... Le voyage était assez monotone, mais peu fatigant, le bateau étant traîné par des chevaux qui trottaient tout le temps — A Castelnaudary, où l'on déjeuna le lendemain, je vis •dans la salle de l'auberge, au-dessus de la cheminée, le portrait
lithographie de mon oncle de Guilhermy, qui a été député de ce pays aux Etats Généraux, et parmi les plus marquants de l'endroit. — On coucha à Toulouse. A Agen ce fut un bateau à vapeur qui nous transporta jusqu'à Bordeaux et Blaye. J'y rencontrai la famille DefFès, qui s'en allait à Paris pour assister à la distribution des prix de Rome, où le jeune musicien, mon futur camarade, allait être couronné *.
Enfin j'arrivai à Poitiers par la diligence, en septembre, un tin environ après l'avoir quitté. Je n'avais pas dépensé beaucoup plus de 2.000 francs !
Avant de poursuivre ce récit, qui clôt ici, d'ailleurs, une période particulièrement décisive de la vie d'Alfred de Curzon, et en attendant de lui donner les quelques commentaires qu'il suggère, je crois intéressant de puiser à une autre source d'informations, qui va s'offrir désormais à nous pour quelque temps : sa correspondance. J'ai déjà dit que ce qu'elle devait nous apporter sans doute de plus complet et de plus attachant, les lettres adressées à son père, ont été détruites et manquent aujourd'hui. Mais celles qui ont survécu, et qui, pour la plupart, avaient Brillouin comme destinataire, n'en paraîtront que plus précieuses et plus dignes d'être recueillies.
LETTRES
Poitiers, 29 septembre [1 843].
Vous vous êtes enfin mis en campagne, mon cher ami, et vous allez sans doute, à votre retour, nous émerveiller des riches motifs que vous offrent les rives de la Dordogne. Mon butin à moi sera, cette année, très humble. Je n'ai pas quitté un seul instant le petit village qu'habite ma famille près Poitiers ; je n'ai pas même
1 Pierre-Louis DefFès, né à Toulouse en 18 19, prix de Rome en 1847, auteur des Petits violons du roi (Théâtre-Lyrique 1869), des Noces de Fernande (Opéra-Comique 1878}, de Shylock (Toulouse 1898) et d'autres opérascomiques, directeur du Conservatoir : de Toulouse depuis i883, est mort dans cette ville le 21 mai 1900.
été en Limousin ; et vous savez bien que depuis trois ans que j'exploite ce pays, peu riche en définitive, les motifs sont devenus très rares. J'en suis réduit à étudier minutieusement les feuillages des arbres et des plantes aquatiques ou grimpantes. Je ne rapporterai peut-être pas trente croquis, parmi lesquels trois ou quatre motifs de paysage, le reste seulement des morceaux.
J'ai commencé des portraits ; les découragements sans nombre sont venus m'assaillir : vous savez ce que c'est que l'isolement en pareil cas; il m'a fallu en supporter tout le poids, privé que j'étais de conseillers compétents. Malgré cela, j'ai persévéré et je m'entête ; ce n'est pas une raison pour réussir sans doute ; mais je ne crois pas qu'il y ait un autre moyen d'arriver au but.
Mais, mon Dieu! est-ce la gloire que nous cherchons? Nous méprisons trop le goût public pour cela. Si l'étude a laquelle nous nous livrons développe notre intelligence, nous procure une foule de jouissances et d'émotions, nous aide enfin à supporter la vie en endormant nos douleurs, que voulons-nous de plus? N'estce pas là le but véritable ? La vanité n'y trouve pas son compte, mais qu'importe?
Au même.
[28 janvier 18 {4].
Il ne faut, ni lutter avec colère, ni tomber dans le découragement et l'inaction lorsqu'un incident imprévu renverse nos projets; mais plutôt faire comme la fourmi, qui, arrêtée dans son chemin creux par un éboulement, tourne autour de l'obstacle et reprend sa route. Ha ! mon cher ami, qu'est-ce que toutes ces petites contrariétés? Donnez-moi la confiance en moi-même, et je brave tout; aucun obstacle ne saurait m'arrêter, les entreprises les plus hardies ne m'étonneront pas. Donnez-moi la foi, et je suis lort ; sans elle je ne suis rien. Voulez-vous que nu et sans armes je m'élance dans ce brillant tournois, pour y être renversé dans la poussière, aux yeux de la gloire, cette reine de beauté, qui distribue les lauriers aux vainqueurs? peut-être que de l'absence de cette confiance il faudrait conclure l'absence de la force ? — Mais non, la force ne produit pas nécessairement la confiance ; combien qui possèdent cette dernière et manquent de la première ; combien qui ont la force et n'ont pas la conscience d'euxmêmes !
Conclusion de tout ceci : nous n'avons pas fait grand' chose... Nos tableaux sont arrivés de Boulogne... Moi, j'ai donné le mien ... Je terminerai tant bien que mal mes Houblons, qui commencent à m'ennuyer terriblement, et un autre petit paysage aussi gai que celui de l'année passée...
Au même.
[Royat], 14 juillet [1844].
... Me voilà depuis quelques jours en Auvergne, à Royat, à 3 kilomètres de Clermont... La gorge au milieu de laquelle est situé le petit village de Royat, et qui domine le Puy de Dôme, a ses deux flancs ombragés de châtaigniers qui certainement ne le cèdent en beauté ni aux chênes de Fontainebleau, ni aux ormes de Saint-Cloud...
... Il a fait beau depuis que je suis ici. Une seule chose m'a contrarié, c'est le vent qui règne dans ces montagnes. J'ai été obligé d'abandonner mon chevalet et de me servir de ma pique que je plante comme un mât, la consolidant, ainsi que ma toile, par un grand nombre de ficelles que je tends tout autour. Ainsi paré, je me ris des hurlements de la tempête...
[Paris], 21 [1845].
Mon cher Brillouin, me voici de retour h Paris. Je vous ai dit les raisons qui m'ont déterminé à y retourner si promptement. Je suis arrivé le dernier jour de l'exposition des paysages1. Ce pauvre Teytaud s'y est enfoncé de la manière la plus déplorable : son tableau est un chaos de tons crus, de formes grêles, de petites intentions plus ou moins obscures ; c'est une confusion dont vous ne pouvez pas vous faire d'idée. Ainsi ce malheureux aura passé trois mois avec la fièvre que donne un concours, pour produire le plus méchant tableau qu'il ait jamais fait.
Parmi les autres, deux seulement se sont écartés de la routine de l'école : Bellel et un autre dont j'ignore le nom. Le tableau de Bel >1 ressemble à celui qu'il a exposé; seulement, il est
1 Le concours pour le prix de Rome : paysage historique. C'est Achille Bénouville qui obtint le prix. — Jean-Joseph-François Bellel, né à Paris en 1816, était entré cette même année 1845 à l'Ecole des Beaux-Arts. Dans un amusant volume du peintre-lithographe Jules Laurens, paru au lendemain de sa mort, en 1902, sous le titre La légende des ateliers, nous trouvons quelques notes curieuses sur ce concours auquel il prit part et fut reçu troisième en loge. « Bellel (écrit-il) était certainement le plus fort du concours, mais sa toile ne put être à beaucoup près débrouillée, achevée. Teytaud, original, violent, apportait des plantes, des pierres, des branches, comme modèles: résultat aveuglant. Achille Bénouville était déjà un homme et un artiste fait, de talent et d'expérience tout prouvés. Il avait obtenu un second prix au concours précédent, et touchait à la limite d'âge... » Le concours mettait encore en ligne Laugée, Lecointe et deux autres élèves.
46 ALFRED DE CURZO?sT
d'une composition plus simple, mais moins bien exécutée; l'autre ressemble aux compositions de Corot, mais d'un ton moins fin, plus ferme et aussi plus dur. Il en est encore un autre, exécuté très habilement, mais d'un ton roux et lourd. Je le trouve trop composé et surtout trop imité du Guaspre et du Poussin... Mais vous ignorez peut-être quel était le sujet ? « Ulysse, arrêté près d'un bois de hauts peupliers, tandis que Xausicaa continue son chemin vers la ville. » Le premier reçu en loge, que vous connaissez bien, mais dont le nom m'échappe, nous a fait la plus belle rangée de peupliers qui se puisse voir. Bénouville aura probablement le prix. Du reste, j'irai m'en informer avant^de vous envoyer une lettre. Combien je me réjouis d'avoir renoncé au concours !
Au même.
[Sables d'Olonné], 26 août 1845.
...Voilà près d'un mois que je suis aux Sables, où je n'ai guère d'autre occupation que de me baigner dans la vaste mer. J'ai, cependant, trouvé sur les bords de la mer de petits rochers dont j'ai fait quelques fusains, genre de croquis dont je vous conseille d'essaver : c'est très prompt et très bon pour des motils à terrains et à seconds plans.
... Et l'Italie! Et l'Italie! Quand irons-nous nous plonger dans les flots de l'Adriatique ou dans l'onde bleue du beau golfe de Naples? Je m'ennuie du grand Océan: ses bords sont trop tristes, son ciel est trop gris ; ses flots trop sombres se détachent trop durement sur le ciel...
Au même.
... Pour moi, je n'ai commencé que trois nouveaux dessins, qui m'ont été inspirés par le conte d'Hoffmann le Tonnelier de Nuremberg. Je m'en tiens là, car je pense qu'il faudra que nos juges soient de bien bonne humeur pour qu'ils reçoivent un si grand nombre de petits objets que vous et moi leur enverrons.
Le beau poème d'Ahasvérus, de Quinet, me cause une sorte de délire, toutes les fois que je le relis, et j'arrange déjà dans ma tête une suite de dessins que je veux faire pour l'année prochaine. Mais il me vient de temps en temps un désir immodéré de faire de la grande peinture, de la peinture de décoration. Dernièrement, j'ai acheté trois de ces gravures du Bologna qui rappellent le Primatice ; en les regardant, tout ce que je fais me semble une misère !..,
[Paris] ier janvier [1846].
...Vous m'accusez de ne pas vous donner de détails sur mes travaux; je vais vous satisfaire. Mes paysages sont au nombre de cinq1. Vous en connaissez quatre; le cinquième est un motif pris à Poitiers même. Je ne dis pas qu'ils soient terminés (nous sommes de ces gens qui n'ont jamais fini), mais enfin encore quelques jours et je les abandonnerai a leur sort.
Quant à mes dessins vous les connaissez également ; ce sont mes deux vieux peintres italiens2, les deux petits que j'ai lithographies3, et trois nouveaux, dont le plus considérable renferme quatre personnages et le moindre deux. Bien que peu importants, ces travaux m'ont cependant passablement fatigué, et je suis, je vous l'avoue, un peu éreinté. Pour me reposer, j'ai lu le Génie des Religions de Quinet. Ce livre m'a fait le plus grand plaisir, et a rendu clairs pour moi bien des passages à' Ahasvérus qui me semblaient obscurs. J'ai retenu chez Mmo Cardinal son livre du Christianisme dont vous m'avez parlé. Mais je n'ai pu encore l'avoir ; car depuis qu'on ne peut plus l'entendre, on le lit prodigieusement. Un nouvel ouvrage de lui parait en ce moment, ce sont Mes vacances en Espagne.
. . Je lis en ce moment un ouvrage de Herder sur la Poésie des Hébreux, qui vient de paraître.
M. Delacroix a enfin terminé ses peintures à la Chambre des Pairs. On dit que c'est fort beau ; je vous attends pour y aller. Castan a envoyé son dessin des Buffles à l'exposition de l'Odéon4: il n'y a été reçu qu'en considération de son père ; car M. Bocage, qui forme à lui seul, je crois, tout le jury, ne veut recevoir que les œuvres qui n'ont point été exposées.
... Voici encore une année, mon cher ami, passée à gravir le rude sentier des arts, qui va se perdre dans l'infini qu'habite la Beauté souveraine. Ainsi s'écoulera pour nous cette nouvelle année qui commence, et celles qui la suivront, sans que nous puissions jamais atteindre cet idéal que nous poursuivons avec tant d'efforts ! Que les écrits qui nous représentent l'artiste, seul, dans le secret de l'atelier, saisi d'enthousiasme a la vue de son
1 L'arliste n'en a pas conservé mention ; quatre d'entre eux pourtant ont été exposés au Salon de 1846.
2 Paolo Ucello et Brunelleschi.
3 Pour le Tonnelier de Xurembevg ainsi que les trois autres.
4 Bocage, nommé directeur de l'Odéon (en i845), avait organisé dans le foyer une exposition permanente et renouvelable, où parurent quelques-unes des meilleures toiles de l'époque.
œuvre achevée, sont loin de la vérité! En comparant son œuvre à d'autres œuvres, il peut être ému d'un sentiment d'orgueil ; mais l'enthousiasme n'a pu exister pour lui que lorsque, pour la première fois, son idéal s'est placé clairement devant les yeux de son imagination. Au contraire, en luttant avec la matière, il arrive infailliblement au dégoût et au désespoir ; car son œuvre est finie, et son idéal est la beauté absolue. C'est ce qui explique pourquoi Michel-Ange n'a terminé aucun des marbres de sa vieillesse, et qu'il en a même brisé plusieurs.
Telle est la situation d'esprit dans laquelle je me trouve présentement. Heureusement que l'esprit, vingt fois déçu, n'en poursuit pas moins avec ardeur cette colonne lumineuse qui le conduit... dans le désert. J'achève machinalement ce que j'ai commencé, mais mon esprit est bien loin, sur le chemin de la terre sainte, compagnon de l'éternel voyageur.
.4m même.
[Paris] i3 mai [1846].
... J'ai reçu ces jours derniers une lettre de M. Rimbaut qui m'avertissait que l'exposition de l'Odéon allait être renouvelée à l'occasion d'une nouvelle pièce : La belle Duchesse1 ... Mes Parques étaient à peu près terminées et je me suis hâté de les faire encadrer et de les y porter. Vos personnages de Victor Hugo y seront exposés...
Mon grand paysage seul a été changé de place au Salon : il a été mis dans les catacombes, en face d'une fenêtre. Grâce à cette circonstance, il y brille d'un tel éclat, qu'il est impossible de le voir.
M. Cabat nous engage beaucoup à aller promptementen Italie : c'est, dit-il, dans les dispositions où nous nous trouvons que ce voyage peut nous être le plus utile. Je vous avoue que je suis fort de son avis ; tant de circonstances peuvent nous empêcher d'exécuter ce voyage, si nous attendons plus tard ! Ni vous ni moi ne sommes très pressés de nous marier ; mais il n'est pas impossible que nous changions d'avis l'un ou l'autre, et alors!...
... Je lis et je médite Zimmermann " comme vous me lavez conseillé. Il n'a fait qu'augmenter, si c'est possible, mon aversion pour le monde ; ou du moins il l'a confirmée et renforcée. Nous savons du reste ce qu'il exige pour rendre la solitude agréable et utile : une occupation sérieuse...
1 II s'agit à' Echec et mat, d'Octave Feuillet et Bocage.
Médecin et philosophe suisse . Il s'agit de son traité De la Solitude
A Al. de Curzon.
Albano [1846].
Mon cher père, je vous écris d' Albano, où, comme je vous lavais annoncé, je suis venu me fixer pour un mois et plus. Albano est une petite ville située à i5 milles de Rome, sur le penchant de la montagne, dont Monte-Cavo est le point le plus élevé. Elle est célèbre par son lac, que borde une allée de magnifiques chênes verts, aussi grands que nos plus grands chênes. De là on aperçoit la vaste mer pétrifiée au milieu de laquelle est située la grande ville. La position d' Albano est délicieuse, et elle est entourée de sites plus charmants encore : l'Ariccia, Castle- Gandolfo, Marino, sont autant de petites villes, de la situation la plus heureuse et à une très courte distance. Il y a aussi
« Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride ».
A mon arrivée, j'ai été favorisé de plusieurs jours de très beau temps ; mais cela ne pouvait pas durer toujours. Actuellement il fait assez mauvais; mais je trouve toujours moyen de m'occuper utilement dans ma chambre. J'ai déjà un certain nombre de dessins, et je pense bien ne pas rentrer en France les mains vides.
Je reprends le récit de mon voyage de Naples :
Nous y sommes restés une douzaine de jours pour connaître la ville et ses environs ; le Musée, pauvre en peintures, riche en statues de bronze ; la Chiaja, longue allée de chênes verts que le vent de la mer a rendus nains, charmante promenade par la vue de la mer et des côtes de Pausilippe ; les rues pleines de bruit et de mouvement, de chevaux et de voitures ; les églises, pauvre architecture, décorées avec un luxe splendide.
Un petit chemin de fer conduit de Naples à Portici, Torre del Greco, Torre Annunziata et Castellamare : c'est de ce côté que nous avons dirigé, le plus souvent, nos excursions. Nous avons visité en détail les ruines de Pompéia, ville romaine engloutie sous les cendres du Vésuve, dont le Musée des Familles donne une description et une vue. Nous sommes descendus dans la ville souterraine d'Herculanum, sur laquelle est bâtie Portici, et nous avons fait quelques croquis aux environs de ces petites villes. Enfin nous sommes montés au Vésuve.
Partis de Portici à deux heures de l'après-midi, un bâton à la main, arrivés à l'hermitage, nous nous voyons entourés de braves gens qui nous offrent du Lacrima Christi plus ou moins bon et des fruits. Nous les remercions; et sur ce que notre guide leur dit, que nous ne sommes pas des Excellences, ils nous laissent tranquilles. Dans ce pays de mendiants et de fainéants, on
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méprise fort l'étranger qui n'a pas toujours l'argent à la main.
Notre guide nous faisait marcher très vite, et nous avions la sottise de le suivre du même pas; en sorte que, arrivés au pied du grand cône, nous étions, sinon fatigués, du moins fort essoufflés. Là nous attendaient des hommes qui font leur métier de faire parvenir les étrangers, en les tirant et les poussant, jusqu'au sommet du grand cône : un homme se place devant vous et vous donne a tenir une espèce de harnais au moyen duquel il vous tire ; un autre se place derrière et vous pousse ; ainsi clopin-clopant vous arrivez jusqu'au haut. On peut venir à cheval, ou à âne, ou à mule; mais de là en haut, il n'y a pas d'autre moyen de transport, si ce n'est une chaise à porteurs, pour la somme de 4 piastres : c'est de cette dernière manière que les dames, désireuses de voir de près le volcan, font leur ascension.
Notre guide nous avait fait essouffler, sans doute, avec intention. Pour moi, j'ai refusé les services de ces braves gens, et je suis monté aidé de mon seul bâton : nous entendions déjà l'haleine du volcan et nous voyions tournoyer la fumée au-dessus de nos tètes ; des nuages, de temps à autre, voilaient entièrement sa tète immense, mais loin de nuire à la beauté du spectacle, ils y ajoutaient encore. D'ailleurs ils s'écartèrent à notre approche. Après trois quarts d'heure de marche, nous étions en haut. Je ne parlerai pas de la vue magnifique que l'on a de Naples et de son golfe, nous ne regardions que le volcan ; il lançait, avec une épaisse fumée, une gerbe de ces fragments de lave, rouges et presque en fusion, qui, après avoir atteint une prodigieuse hauteur, retombent autour de lui et ont fini par former le petit cône au pied duquel nous sommes arrivés, en toussaillant des vapeurs de soufre, très abondantes. Le volcan avait augmenté de force depuis quelques jours, et il n'était pas possible d'aller plus loin. Nous nous étions même tellement avancés, que les pierres qu'il lançait tombaient fort loin derrière nous et tout autour. Il y avait un moment effrayant : lorsque ces pierres, lancées avec un bruit terrible, semblaient paver le ciel au-dessus de nos têtes, la distance les faisait paraître très rapprochées, on pouvait croire impossible d'y échapper ; mais elles étaient réellement très distantes les unes des autres, et comme on les voyait venir, on pouvait facilement les éviter. Ces pierres, au moment où elles tombent, sont rouges et presque en fusion, au point que je les perçais avec mon bâton ; refroidies, elles sont exactement semblables à cette petite pierre que j'ai rapportée d'Auvergne. Elles ont en général un demi-pied de diamètre ; quelques-unes ont jusqu'à deux pieds de long.
Il y a quelques années, le volcan semblait éteint, et l'on y descendait. Aujourd'hui, le cratère est rempli, et, quelques jours avant notre arrivée, une rivière de lave sortait du pied du petit cône et descendant les flancs de la montagne, envahissait des
SA VIE ET SON ŒUVRE 5l
terres cultivées. Après être restés une heure au sommet, nous sommes descendus en dix minutes ce que nous avions mis trois quarts d'heure à monter. On ne se laisse point glisser comme sur la neige, mais on saute sur une pente de cendre dans laquelle on entre jusqu'au genou.
Nous nous sommes retrouvés à Portici, à 7 heures du soir. Le dernier convoi du chemin de fer venait de partir ; craignant de nous refroidir en voiture, nous nous sommes déterminés à retourner à Naples à pied ; nous y sommes arrivés à 8 heures 1/2.
Rome? [nov. ou déc. 1846].
Monsieur et cher parent,
Voilà bientôt trois mois que je vous ai quitté, et depuis, je ne suis guère resté un moment en repos. Voici quelques jours, cependant, que je me vois consigné dans ma chambre. La neige s'amoncelle dans l'angle de ma fenêtre et le vent siffle sa chanson mélancolique en passant par les joints de ma fenêtre mal fermée, tandis qu'enveloppé dans mon manteau j'essaie de fixer sur la toile ou le papier mes souvenirs du golfe de Naples. Car, malheureusement, je n'en ai rapporté que des souvenirs : il y avait tant à voir! et nous avions si peu de temps !
Nous avons tout visité ; mais un seul point a réalisé pour nous tout ce que notre imagination, excitée par les nuits des poètes et des romanciers, avait rêvé : c'est Sorrente, la patrie du Tasse. Nous nous y sommes rendus de Capri dans une frêle embarcation conduite par quatre rameurs. La mer, qui avait été très mauvaise au point de nous tenir plusieurs jours enfermés dans l'île, était encore fort agitée ; mais à peine eûmes-nous dépassé le cap de Massa que nous entrâmes dans des eaux aussi tranquilles que celles d'un lac. De grandes barques, peintes de couleurs brillantes, les sillonnaient en tous sens, et au fond, sur une bordure de rochers à pic sur la mer, Sorrente nous montrait ses maisons blanches qu'éclairait le soleil levant. Une forêt d'orangers et de citronniers, voilant une partie de la ville, remplissait toute la vallée, qu'abritent de hautes montagnes couvertes d'oliviers et de châtaigniers. Nous abordâmes à la marine, où le pêcheur, à son retour, tire sa barque sur le sable et l'abrite contre le mauvais temps, pour la confier à la mer à chaque course nouvelle; et tout le jour nous errâmes, enivrés de l'air embaumé, éblouis des brillantes perspectives qui de tous côtés s'ouvraient sous nos yeux.
A travers le léger voile des oliviers, nous apercevions la mer bleue, le ciel limpide, et entre le ciel et la mer, sur un coteau aux contours harmonieux, Naples étalait en amphithéâtre ses mai-
sons blanches et roses, et ses petits dômes en faïences jaunes et vertes comme les écailles du lézard. Plus près, le Vésuve montrait, au-dessus des arbres, sa tête grise que la mince fumée blanche de son volcan surmontait comme un panache. La journée fut superbe, et nous rentrâmes à l'osterie pleins de projets pour le lendemain. Nous avions vu le soleil donner à cette nature si belle un aspect encore plus splendide ; nous l'avions vu descendre derrière Ischia dans un ciel sans nuages, et nous espérions une longue suite de beaux jours. Malheureusement il n'en fut point ainsi. Le temps se mit à la pluie, et il fallut nous décider à regagner Naples pour de là partir pour Rome, où nous sommes arrivés le Ier novembre...
A Ferdinand de Guilhermy.
[Borne, 12 janvier 1847 ].
Mon cher Ferdinand, si j'ai tant tardé à te faire part de mes impressions, c'est que je voulais auparavant connaître Rome d'une manière un peu complète. Différentes circonstances m'ont retenu à Albano, et je ne suis enfin casé définitivement à Rome que depuis quelques jours.
La seconde fois que j'ai vu cette ville étonnante, elle m'a paru bien plus belle. La première impression ne lui est pas favorable : le mauvais goût blesse partout la vue ; le beau se fait chercher. Quel mal de cœur n'en ai-je pas éprouvé en voyant à Saint- Pierre ces horribles statues se tortiller dans leurs niches. Quand ce ne sera plus qu'un entassement de ruines, comme est maintenant le Colisée, ce sera bien plus beau. Mais près de là sont des chefs-d'œuvre dont les gravures ne peuvent donner une idée. En entrant dans la chapelle Sixtine j'ai été stupéfait. Je m'attendais bien à voir le vieux Florentin savant, puissant, énergique ; mais je ne m'attendais pas à le voir coloriste. La plupart de ceux qui ont parlé de Michel-Ange l'ont représenté comme un homme ennemi de la couleur, ne s'inquiétant nullement de ce qui peut charmer la vue, ne s'occupant que de la science, qui le conduisait à un dessin tourmenté et exagéré ; à mon avis, il n'en est rien. Ses peintures et son plafond sont dignes, pour la couleur, du plus grand des Vénitiens ; le dessin en est puissant mais simple, tranquille autant que celui de Raphaël, et bien plus savant. Il est telle de ses sibylles dans laquelle il a su unir à la grandeur du caractère beaucoup de jeunesse et de grâce, et même dans son Jugement dernier, où les ombres sont généralement un peu lourdes et noires, il est cependant certaines parties dans lesquelles ses hommes sont aussi vivants, aussi palpitants que s'ils eussent été peints par l'Espagnolet. Il va sans dire que le dessin en est bien autrement beau. Son Christ foudrovant les méchants
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ne ressemble pas plus à l'Apollon des Grecs que le Dieu de Raphaël ne ressemble à Jupiter. Il n'a pas non plus, comme on Fa dit, l'air d'un furieux. Son visage est grave, impassible, et son geste est exactement le geste traditionnel que lui ont prêté l'Orcagna et tant d'autres.
J'ai été également émerveillé des chambres du Vatican : celle surtout où on voit l'Ecole d'Athènes et ces magnifiques femmes, la Justice, la Théologie, etc., renferme ce qui a été fait de plus beau en ce genre. La Transfiguration, malgré son immense valeur, parait bien noire quand on a vu ces fresques, d'une couleur qui a tant de charme. Malheureusement, on n'en peut pas dire autant de la Farnésine ; à l'exception de la Galathée, les autres fresques, exécutées par les élèves de Raphaël et d'ailleurs indignement retouchées, sont d'une couleur repoussante : c'est de la magnifique décoration, mais c'est de la décoration.
Quant aux galeries de tableaux de l'Etat et des Princes, quoiqu'elles renferment de beaux morceaux, elles ne valent certainement pas, toutes réunies, celle de Paris.
Je reviendrai d'Italie pleinement convaincu que le Dominiquin et le Guerchin ne sont que deux hommes parfaitement médiocres. La Sainte Pètronille est un tableau d'un goût ignoble, et la Communion de saint Jérôme ne vaut guère mieux.
Au milieu de tant de vieux maîtres anciens, je n'ai pas oublié les modernes. Delacroix, Decamps, Marilhat, d'autres encore, ont des qualités qui n'appartiennent qu'à eux et que je n'ai trouvées nulle part ici, si ce n'est dans la nature.
Cette nature, autour de Rome, est si riche et si belle, elle offre à l'artiste de si nombreux matériaux à choisir, que je ne sais vraiment pas quand je partirai d'ici. Probablement je ne reviendrai en France que vers le mois d'octobre. Aujourd'hui, 12 janvier, je suis allé dessiner sur natu,re du côté de la villa Panfili, à l'abri du vent et au soleil, où il fait très bon. Mais vous, vous grelottez dans votre froid climat du Nord. Si la terre y est froide, le cœur n'y est pas, comme ici, sans chaleur, et ce sera avec bonheur et orgueil que je saluerai cette terre sacrée et ses villes toutes remplies d'hommes vaillants.
A Georges Brillouin.
[Narni, 26 juillet 1847].
Xarni est un pays magnifique de l'autre côté des montagnes que vous avez devant vous en sortant de Népi. Elle est située audessus d'un ravin profond qui s'ouvre sur une plaine immense fermée de tous côtés par de superbes fonds de montagnes. La Nera, rivière plus grande que le Teverone, serpente dans la plaine et vient s'engouffrer dans le ravin. C'est h l'ouverture du
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ravin que se trouve le pont brisé dont M. Cabat a fait une grande étude. Mais le pays qui l'entoure est bien plus beau. C'est aussi la que se trouve le motif d'un dessin que nous avons tous copié : une colline décorée d'arbres et d'une petite tour ronde. C'est bien plus beau que son dessin ne le ferait croire. Enfin je suis tellement enchanté de ce pays que je le crois le plus beau de l'Italie. Dans le ravin, que j'ai parcouru ce matin, il y a des motifs magnifiques et des morceaux délicieux...
Mes projets sont toujours les mêmes : après être resté dix ou douze jours ici, je partirai pour Loreto. Tâchez de venir ici avant mon départ...
Les pages qu'on vient de lire, lettres ou souvenirs, renseignent assez explicitement sur la variété des voies dans lesquelles Alfred de Curzon cherchait, dès ses premiers pas, avec une ardeur chaque jour fortifiée, à conquérir la pleine possession de son art, la sûreté de son talent. Pour se mieux rendre compte de l'effet qu'il pouvait espérer du peu qu'il savait encore, il n'attendit pas : il présenta au Salon de i843 une petite toile, qui fut reçue, un motif pris à La Planche, ce domaine familial, voisin de Vivonne. Telle est la première étape d'une carrière de plus de cinquante années d'expositions publiques.
C'était un paysage, comme encore les autres toiles qui parurent aux Salons suivants, en i845 et 1846, l'une notamment, inspirée des environs de Royat, l'autre de Poitiers même. Quelle valeur peut-on reconnaître à ces essais, je l'ignore. A cette époque, les dessins de l'artiste, devant la nature, étaient fort loin d'atteindre à la perfection : ils apparaissent lourds, appuyés, et témoignent surtout d'une volonté acharnée de réaliser la vision choisie. Le pinceau, ici, offrait, dans une certaine mesure, des facilités ignorées du crayon.
Dans la figure au contraire, celui-ci reprenait alors tous ses avantages. L'étude du modèle, l'émulation d'artistes poétiques et somptueux comme A. de Lemud, et tant de jours passés à l'atelier (nous l'avons vu) dans l'évocation passionnée de tout un monde d'images romantiques, avaient singulièrement affiné et assuré le faire de
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l'artiste. Si tous les essais antérieurs ont disparu, cette Sérénade sur le grand canal de Venise, qui, au salon de i845, lui valut pour la première fois l'attention de la critique, est non seulement une composition très heureuse et d'un grand charme, d'une élégance pleine de style, mais un excellent dessin. Et les sept nouvelles scènes qu'il exposait, enhardi, l'année suivante, une sorte d illustration du Tonnelier de Nuremberg d'Hoffmann, en cinq pages, et deux scènes inspirées de la Vie des Peintres de Vasari, Paolo Ucello et Brunnelleschi avec Masaccio, témoignent de même d'une réelle maîtrise de facture.
C'est encore de cette époque que date une intéressante composition inspirée d'un couplet de Béranger : Les Parques s' enivrant, qui figura, deux ans plus tard, au salon de 1848. D'autres pages sont restées en portefeuille, ou à l'état d'esquisse : deux scènes tirées de Walter Scott, notamment.
Alfred de Curzon ne fut pas sans réussir aussi dans le portrait, un genre qui avait été l'objet de ses premiers essais, les modèles ne manquant pas autour de lui. La plus importante des toiles qu'il peignit alors (i844)> groupe ses deux plus jeunes sœurs, — vues un peu plus qu'à mi-corps et de grandeur naturelle — dans une pose dont la grâce originale rachète heureusement ce que la peinture a de froid et d'un peu plat.
En même temps, il s'essayait à la lithographie, peutêtre aussi déjà à Teau-forte. Il transposa ainsi sur la pierre lithographique, avec beaucoup de souplesse et de charme, son tableau poitevin de i845, Les Houblons, et deux scènes du Tonnelier de Nuremberg formant pendant : Rosa rêvant, assise près de sa fenêtre, et Frédéric contemplant avec souci son mystérieux chef-d'œuvre d'orfèvre. On regrette qu'il n'ait pas poursuivi alors cette voie, où il eût pu facilement obtenir de vrais succès, et qu'il ait par exemple laissé à d'autres le soin de répandre par la lithographie sa séduisante Sérénade, si flatteusement accueillie.
Mais le voyage d'Italie devait, pour longtemps, concentrer surtout ses aspirations sur l'étude de la nature, dont il sentait l'abord particulièrement redoutable et décevant. Nous l'avons vu s'essayer à quelques vraies campagnes de paysagiste, aux Sables-d'Olonne et à Royat. Dès les premiers pas sur la terre italienne, son enthousiasme et sa ferme volonté de profiter de la leçon qu'il est venu chercher, enhardissent son crayon, développent sa sûreté de vision. Dans une lettre qu'on verra plus loin, il déclare avoir rapporté de ces quelques mois 4io dessins environ. Bien qu'il en manque, à ce compte, plus d'un tiers, nous pouvons encore, presque dès le début, suivre l'artiste pas à pas dans son voyage à la découverte. Des environs de Rome, pendant les derniers mois de 1840, de l'Ariccia, Marino, Albano, Castel-Gandolfo, le lac de Nemi, il reste 21 dessins. De Rome même, entre janvier et mai 1847, c'est-à-dire des villas Borghèse et Pamfili, des ponts sur le Tibre, des grottes de Cervaro, de la vallée Egérie et de celle dite du Poussin, des ruines antiques éparses dans et hors les murs, voici plus de i3o feuilles encore. Tivoli et la villa d'Hadrien, en mai, nous apportent 3o dessins de plus ; Subiaco, puis surtout Olevano et Civitella, 32, en juin ; en juillet enfin, et jusqu'au 11 août, l'Ariccia, Albano, Nemi, Narni surtout, figurent pour 43 dessins.
Quelques études peintes, d'un faire hardi et vif, doivent être aussi comptées, prises à Tivoli et Olevano, et quelques aquarelles exécutées dans la chapelle Sixtine. Du reste du voyage, c'est-à-dire de la course d'ailleurs rapide qui, après Narni, emporta l'artiste, par Spolète, Foligno, les Apennins, Tolentino, Macerata, Lorette, jusqu'à Ancône, Trieste et Venise, puis le ramena par Padoue, Ferrare, Bologne, les Apennins encore, Florence, Pise et Livourne, jusqu'à Gènes et Marseille, il ne reste rien; rien, sinon, de Venise, un petit croquis teinté, une vue de rue avec pont, et une dizaine de petites copies à l'aquarelle de diverses peintures de Carpaccio.