CONCOURS POUR LE PRIX DE ROME SOUVENIRS ET LETTRES
En dépit de la récolte florissante de notations de nature qui bourrait son portefeuille, Alfred de Curzon ne rapportait pas d'Italie l'idée de se vouer au paysage. Dans cette lutte acharnée contre les difficultés de rendre la vision des choses, son seul instinct l'avait servi, non les procédés d'école ; et il semblait à peine remarquer les progrès pourtant considérables qu'il venait d'accomplir de ce côté. En se retrouvant dans l'isolement de son atelier, peuplé encore de ses rêves de compositions, il ne voyait plus que la maladresse qui l'empêchait de les transporter sur la toile. Et il reprenait, avec une ardeur nouvelle, les esquisses de figures et les scènes dessinées.
Ce sont maintenant des souvenirs d'Italie : Groupes de femmes au lavoir ou à la moisson, Episodes de la vie
populaire, Coin de rue ou de canal — ou de France,
comme Les Pèlerins de Sainte-Radegonde à Poitiers... Ce sont des paysages du genre dit historique comme Le Bon Samaritain, ou La Moisson ; ce sont des évocations antiques, Ondines surprises, Daphnis avec Chloé... C'est enfin une série de quatre scènes romantiques, inspirées dune poésie de Lamartine : Les quatre âges de la femme, où l'enfant, la fiancée, la mère, l'aïeule, a pour guide et soutien de ses pensées, un ange, qui la berce aux sons
d'un instrument différent. Ces vers, et les visions qu'ils font naître, ont toujours hanté, sous des aspects variés, l'imagination de l'artiste.
On sent toutefois que ces dessins, même composés en tableau, ne sont plus un but, mais un moyen d'atteindre plus haut : presque aucun n'est véritablement achevé. Et pourtant presque aucun non plus n'a fait naître par la suite, — sauf un petit groupe de Bouquetières napolitaines, — le tableau qu'il semblait annoncer.
L'artiste n'abandonnait d'ailleurs pas le paysage, sitôt que les circonstances le ramenaient en face de la nature. Quelques études du Poitou ou des bords de l'Auzance appartiennent à ces années-là. C'est aussi tout près du lieu de sa naissance qu'il puisa le motif de son tableau du Salon de 1848. Mais il résolut de s'essayer cette fois dans le genre illustré par Poussin, en peuplant de figures son paysage.
Et ce parti, du mélange de la figure et du paysage, qui devait dès lors lui être toujours particulièrement favorable, lui porta tout de suite bonheur. Les Ondines obtinrent une mention.
Le progrès y était manifeste, réalisé surtout par une couleur chaude et hardie, pleine de saveur. Il se montrait également, à la même époque, dans le portrait-étude, que peignit l'artiste, d'une de ses jeunes sœurs en costume de Napolitaine et le teint très bruni. Il fut sans doute remarqué aussi, dans certain concours ouvert après la Révolution de 1848, pour une figure symbolique de la République ; car ses lettres nous diront que son projet fut retenu et classé dans les 25 (sur 4oo) qu'on devait soumettre à une seconde épreuve, qui n'eut pas lieu.
Nous y constaterons par ailleurs la vivacité de ses goûts littéraires, qui jamais ne se démentirent; avec certains exclusivismes pourtant, le dédain du théâtre, entre autres, qu'il trouvera toujours trop réalisateur, trop matériel, trop impuissant à rendre la pensée ; — à moins qu'il ne s'agît, bien entendu, de chefs-d'œuvre de beauté
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artistique, comme les représentations de Rachel, pour lesquelles il fit des heures de queue tout comme un autre ; — avec, par contre, une vraie passion pour la poésie, celle de Lamartine ou de Dante, ou celle, en prose, d'Edgar Quinet, et un culte décidé pour la musique. Et c'est en termes vraiment délicats et poétiques qu'il en sait parler à son ami... Il y avait là bien du temps perdu, il faut le croire, puisqu'il le reconnaît, mais qui sait si l'indépendance d'impression et de conception de son talent ne trouva pas quelque avantage à cette lenteur de maturité ?
Quelques pages d'un journal quotidien, tenu par lui dans les premiers mois de 1849, puis interrompu et peutêtre jamais repris, donnent une preuve assez intéressante, à la fois de son goût d'observateur et de sa justice, de son charme dans l'expression littéraire de ses observations, pour que je n'hésite pas à les publier, — entre la suite de ses Souvenirs et les Lettres qui nous restent de cette période, — comme un témoignage précieux de son état d'esprit à ce moment décisif de sa carrière. Ces trois documents nous apporteront des éclaircissements tels, qu'il ne me faudra plus ensuite que peu de lignes pour achever le récit.
SOUVENIRS [Suite).
Vers la fin du mois de septembre, j'étais de retour à Paris, reprenant mes études. J'avais, rue Dauphine l, un joli atelier avec une toute petite chambre, où je me trouvais fort bien. Ainsi se passa l'hiver, jusqu'à la révolution de février 1848, où je retournai à Poitiers. C'est là que j'entrepris le tableau des Ondines, exposé cette année; aussi quelques portraits, etc.
J'y travaillais encore tout l'hiver de 1848-1849, quand M. Drolling, qui avait vu mes paysages et mes dessins de voyage, me pressa de concourir pour le prix de paysage historique. Je n'y avais jamais songé, sérieusement, m'étant surtout occupé de figure, et ne croyant d'ailleurs pas pouvoir concourir. A vrai
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dire je ne savais rien de mes chances possibles, n'ayant jamais concouru avec d'autres.
À l'entrée en loge, je fus pourtant reçu second1 : Anastasi a était premier, Lecointe 3 troisième. Ce succès me fut fort utile, en ce qu'il me donna une certaine confiance en moi-môme qui me stimula dans mon travail. Cependant nous étions à peine en loge quand le choléra devint si violent à Paris. Mon père m'engageait avec inquiétude à abandonner mes chances de prix. Mais j'étais jeune et bien portant, je n'avais aucune crainte, et je continuai mon concours.
Vers le mois de juin, avant la fin du concours, mon tableau déjà très avancé, j'allai passer quelques jours à Fontainebleau pour me reposer et prendre l'air, pour me retremper dans la nature même... A Barbizon je trouvai plusieurs artistes, deux Anglais entre autres, dont l'un était peintre. Ils s'appelaient Armitage ; le dernier s'est fait depuis une certaine réputation et a acquis une haute position en Angleterre, où il est devenu professeur et membre de l'Académie 4.
Le concours terminé, on nous permit, selon l'usage, de nous visiter les uns les autres. On fit un examen et jugement des tableaux entre élèves, au scrutin secret. J'y obtins le prix à l'unanimité sauf ma voix et celle d'Anastasi qui avait voté pour luimême. Ce fut une grande joie et un grand espoir. Mais le jugement de l'Académie ne devant avoir lieu qu'en septembre, je partis pour Poitiers, prenant seulement mon frère Tite à Châteauroux, où il se trouvait chez Alexandre Babinet, alors premier commis du Directeur de l'Enregistrement, et où nous passâmes aussi quelques jours h parcourir les environs.
Je fus de retour à Paris à la fin août. Quand M. Drolling eut vu le concours, il me dit de son ton brusque : « Eh bien ! Vous êtes content? Il n'y a pas de doute à avoir, c'est vous qui avez le prix ! »
Mais quelques-uns de mes camarades, qui étaient aux aguets, commencèrent à s'inquiéter en voyant le père de Lecointe, architecte R, très lié avec plusieurs membres de l'Institut, se
1 Les souvenirs de l'artiste le trompent, comme on le verra dans une lettre : il fut reçu 3e et Lecointe 4e- Cet oubli vient sans doute de ce que l'élève reçu 2e semble avoir abandonné la partie ; les critiques du temps disent que son concours n'était qu' « une esquisse informe ».
! Aug. -P. -Charles Anastasi, de Paris (1820-1889), élève de Delaroche et Corot.
3 Charles-Joseph Lecointe, de Paris (1824), élève de Picot.
4 Edward Armitage, de Londres (1817-1896), fut élève de Delaroche, à Paris, dès i838, et collabora aux peintures de l'hémicycle de l'Ecole des Beaux-Arts. Peintre d'histoire et de batailles il fui élu en 1867 de l'Académie de Londres.
'" J.-Fr. -Joseph Lecointe, d'Abbeville (1783-1858) .
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remuer beaucoup pour son fils, les aller voir tous, les mener à l'Exposition, les presser vivement... Le jour du jugement j'étais devenu fort inquiet... Brillouin alla s'informer du résultat... La section de peinture m'avait donné le prix, presque à l'unanimité..., mais tous les architectes avaient voté pour le fils de leur confrère, en avaient entraîné d'autres des autres sections... et je n'avais que le second prix ! Et il s'en était fallu d'une voix ! Plusieurs membres absents, tels que Schnetz et David d'Angers, auraient voté pour moi, je l'ai su. M. Picot s'était abstenu, parce qu'il était le maître de Lecointe et, sans vouloir voter contre lui, sentait qu'il ne méritait pas le prix. Des deux paysagistes de l'Institut, M. Brascassat1, peintre d'animaux, avait voté pour moi, mais M. Turpin de Crissé2, en qualité de membre libre, n'avait pas droit de vote et n'avait pu qu'opiner en ma faveur.
A l'issue du jugement, M. Drolling se mit dans une colère épouvantable, et loin de m'abandonner, m'engagea vivement à solliciter pour obtenir du moins une des deux places qui se trouvaient alors vacantes. J'allai voir M. Chenavard, dont j'avais fait connaissance h Rome et qui était très lié avec Charles Blanc3. M. Chenavard me dit qu'il avait vu le concours et blâmait le jugement, qu'il en parlerait à M. Blanc. C'est bien grâce à son appui que j'ai été envoyé à Rome.
Cependant, poussé par M. Drolling, je fis une pétition que j'allai faire signer aux membres de l'Institut. Mon maître m'accompagna au Ministère, et Charles Blanc écrivit à l'Institut qu'il accordait une des places vacantes. Malheureusement, l'une des deux se trouvait en suspens depuis deux ans, et la pension ne comprenait plus qu'un séjour de deux ans, et c'est celle-là qui me fut donnée. L'autre bourse de quatre ans, réservée, fut donnée l'année suivante à Bouguereau *.
C'est M. Turpin de Crissé qui vint m'annoncer ma nomination dans la cour de l'Institut où j'attendais, tout anxieux. Il avait dit à M. Brascassat qu'il serait bien aise de me connaître, et je l'avais été voir. J'en fus extrêmement bien reçu : c'était un
1 Jacques-Raymond Brascassat, de Bordeaux (1804-1867), membre de l'Institut depuis 1846.
2 Le comte Théodore de Turpin de Crissé, né à Paris, en 1781, mort en 1859, membre de l'Institut depuis 1816, inspecteur général des Beaux-Arts en 1824» peintre de paysage surtout.
3 Charles Blanc, de Castres (1813-1882), qui fonda la Gazette des Beaux- Arts cette même année 1849, «tait alors directeur des Beaux-Arts (1848i85o).
4 Ad. -William Bouguereau, de la Rochelle (1825-1905), élève de Picot, eut en i85o le deuxième premier grand prix de ligure, avec Baudry qui eut le premier, et profita ainsi de la bourse vacante ; mais on remarquera qu'à force d'avoir été réservée ainsi, celle-ci s'en trouva réduite à trois années au lieu de cinq.
homme très distingué et qui avait du talent. Il m'a écrit depuis, quand j'étais en Italie, plusieurs excellentes lettres. Ce jour-là il me dit que M. Drolling était vraiment si furieux, si emporté au sujet de l'injustice qui avait été commise, qu'il en indisposait plusieurs de ses confrères et avait failli compromettre le succès de la pétition qu'il soutenait trop chaudement.
La veille de la distribution des prix, M. Gatteaux1, qui était président de l'Académie, me fit venir et me dit qu'on parlait d'une manifestation des élèves en ma faveur : ma pétition n'étant pas encore examinée alors, cet éclat serait fâcheux et pourrait nuire h son succès ; il m'engageait à faire mon possible pour l'empêcher. Je lui répondis que je ne connaissais aucun de ces jeunes gens et n'étais même au courant de rien... Le jour de la proclamation du prix, la manifestation annoncée se réduisit à ceci : un silence absolu à l'appel du nom de Lecointe pour le premier prix, et les plus chauds et unanimes applaudissements pour mon second prix. Après la séance, M. Schnetz 2 me dit : « Eh bien! vous avez eu une ovation!... » Mon chagrin fut extrême, malgré tout. Ma joie et mon espérance avaient été si vives d'abord, et la compensation obtenue avait ensuite été payée de tant d'ennuis, que le séjour à la villa Médicis perdait une partie de son prestige à mes yeux.
Je retournai d'abord à Poitiers. L'habitude est que tous les prix de Rome partent ensemble, mais mon passage a Poitiers me sépara de mes camarades, quitte à les retrouver à Marseille, où nous nous étions donné rendez-vous. Je ne pus répondre ainsi à la gracieuse invitation (que je ne sus que plus tard) à nous faite par M. Froment, d'Autun 3, de nous arrêter chez lui. Je ne le connaissais pas alors. Roguet ', le prix de sculpture, étant souffrant, ne put quitter Paris sur le moment, mais les trois autres, Boulanger R, le prix de peinture, Lebouteux6, le prix d'architecture, et Lecointe, s'arrêtèrent à Autun.
On devait prendre le paquebot de Marseille dans les premiers jours de janvier i85o. Après un bon séjour dans la famille, je m'acheminai d'abord sur Saint-Jean-d'Angely, pour voir Brillouin. Depuis son retour de Rome, il s'était dégoûté de Paris et
1 J.-Ed. Gatteaux, graveur en médailles et sculpteur (Gis du graveur), né à Paris en 1788, mort en 1881, membre de l'Institut depuis 1846.
2 Victor Schnetz, de Versailles (1787-1870), membre de l'Institut depuis 18.37.
3 Eugène Froment, peintre de genre et décorateur, élève d'Amaurv-Duval (Paris 1820-1901), plus tard un des plus intimes amis d'Alfred de Curzon.
4 Louis Roguet, né à Saint-Junien en 1824, devait mourir à l'Académie, à peine arrivé (i85o).
5 Gustave Boulanger, de Paris (1 824-1 888), élève de Delaroche, membre de l'Institut.
6 Denis Lebouteux, de Paris (1819).
fixé dans sa famille, où il avait fait construire un magnifique atelier, orné d'une quantité de plâtres. Il pensait y rester toujours : sa sœur venait d'entrer au couvent et un de ses frères était juge suppléant à Melle, où il s'était marié. Je trouvai chez lui M. Bouchaud1, un de nos camarades d'atelier. Celui-ci était très fort sur les procédés en peinture : il avait fait une fresque dans un des ateliers de Brillouin, pour lui montrer sa façon d'opérer. Il était fort inventif; pas très habile du reste, ayant commencé tard ses études de peinture, mais avec un bon sentiment.
Le père de Brillouin était alors administrateur de l'hôpital. Ses fonctions étaient gratuites : on le décora en récompense, vers la fin de sa vie. Il avait une tête superbe, avec de beaux cheveux blancs abondants, une allure grave, silencieuse.
Après quelques jours passés, par un temps froid et peu agréable, dans ce pays qui n'avait rien de pittoresque, nous sommes partis ensemble, M. Bouchaud et moi, pour prendre le bateau de Blaye. A Bordeaux je repartis seul, par la diligence, trouvant partout la neige et le froid jusqu'à Marseille. Le voyage fut très pénible. Une curieuse rencontre, dans la voiture, fut celle que je fis d'un médecin, frère de M. Lenepveu 2, alors à Rome.
Je retrouvai à Marseille mon ami Augustin de Madden, qui était employé des postes sur le paquebot qui faisait le trajet de Marseille en Corse. Je restai deux jours avec lui, à attendre les camarades. Il me fit faire la connaissance d'un sculpteur marseillais nommé Cayol, très original, qui avait voyagé en Orient et en Egypte, poussé par une humeur fort aventureuse. Il était très habile à modeler de mémoire des animaux de toute espèce : chiens, chèvres, etc. Ce qu'il faisait n'était pas d'un goût excellent, mais extrêmement adroit.