‹ Alfred de Curzon, peintreChapitre 49 sur 59 · EXTRAITS D'UN JOURNAL INTERROMPU · texte numérisé non relu

EXTRAITS D'UN JOURNAL INTERROMPU

10 février'. — Poitiers. — Beau motif de paysage trouvé près du pont Joubert : le pont, les roches couleur de fer, les petites fabriques de Montbernage s'échelonnent sur leur colline, derrière un groupe de peupliers dépouillés; effet d'hiver. L'air chargé de vapeurs donne aux fonds une teinte violette, les éloigne et les simplifie : ils ont ainsi plus de grandeur. Il est entre midi et 1 heure, le soleil est à la droite du spectateur, un peu en arrière...

1 Léon Bouchaud, de Nantes (1817), élève de Drolling et de Marilhat, peintre de genre.

2 Jules-Eugène Lenepveu, d'Angers (1819-1898), élève de Picot, prix de Rome de 1847. peintre d'histoire, membre de l'Institut en 1869.

12 février. — Songe d'une nuit d'été au pied du Vésuve. — Titre d'un tableau longtemps rêvé ! : quand l'exécuterai-je ? — Clair de lune. — Une terrasse avec un escalier à deux rampes sur le devant. — Groupe de musiciens, et danseuses de l'antiquité, centaures et centauresses, satyres et satyresses, grands et petits encombrant les escaliers, escaladant la terrasse. Groupes cachés dans les lauriers-roses, les oliviers et citronniers qui ombragent la terrasse. — Fonds : fabriques fantastiques des décorations de Pompeïa ; le Vésuve non encore volcan.

14 février. — Graziella, les délicieuses pages des Confidences m'enivrent : je brûle du désir de retourner à Naples. J'y suis resté trop peu de temps. Je voudrais étudier son peuple, ses mœurs, son costume, pour exprimer avec des contours et des couleurs ces ravissantes peintures.

Je relis aussi le Voyage en Orient. Tous ces récits m'enflamment du désir des voyages : j'ai besoin de mouvement, je voudrais voir d'autres cieux. Sans doute, les environs de Poitiers abondent en charmants motifs de toute sorte, de ceux, surtout, les plus intimes ; mais il lui manque la mer et les montagnes.

Le temps est magnifique ; je me promène la moitié du jour au soleil. J'ai gravi aujourd'hui le petit sentier qui mène au Porteau, où des escaliers pratiqués de distance en distance, aux points les plus escarpés, facilitent la montée. On pourrait placer là cette scène du Purgatoire où Dante endormi est porté par Lucie, que suit Virgile. Le puits du diable, des Sables, placé au sommet, figurerait bien l'entrée du Purgatoire et le rempart qui l'environne.

i5 février. — Encore une promenade au soleil. De légères vapeurs voilent le ciel rayé comme des plis dune gaze légère ; elles s'amassent dans les vallons et rendent les fonds plus bleus et plus lointains. — A4 heures 1/2 du soir, revu le motif entre Rochereuil et Montbernage. La pente gazonnée du coteau au delà des derniers rochers parait d'un gris violacé. En général, les lumières sont d'un rose doré, les ombres d'un violet glacé de vert; l'ombre des gazons est très verte. Le ciel est parsemé de légers nuages dorés ou d'un violet doré. Le bleu du ciel, quoique assez pâle, et participant des tons chauds des nuages, conserve encore sa couleur bleue d'une manière bien décidée : le bas de l'horizon est chargé de vapeurs dorées. Les murailles, les rochers, se détachent sur le bleu du ciel comme de l'or sur un cristal. — 5 heures. — Des vapeurs d'or et violettes se mêlent au couchant près de l'horizon comme des écheveaux de soie ; le ciel a perdu tout à fait sa couleur bleue ; il brille à travers les branches noires des arbres dépouillés comme dans leur treillis de plomb les vitraux des cathédrales. (Ce réseau de branches noires n'est pas aussi difficile à rendre en peinture que je l'imaginais, comme je viens d'en faire aujourd'hui l'expérience sur

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ma toile. Il se marie bien, sans dureté ni maigreur, avec les tons du ciel des fabriques, des montagnes, etc. Lorsque le fond est formé de tons de valeurs très diverses, il ne s'harmonise que mieux. De plus, il forme sur tous ces tons comme un glacis qui leur donne plus de finesse, les repousse et donne beaucoup d'air dans le paysage.) — A peine le soleil est couché, les légers nuages qui parsèment le ciel à une certaine hauteur deviennent d'un rose franc et se détachent sur un ciel bleu vert au Nord.

18 février. — Charmant point de vue près du petit bois audessus de Montbernage. Le joli groupe de fabriques sur le rocher à moitié caché par l'épaule de la colline ; au loin, sous ses roches sombres coupées à pic, Rochereuil présente au soleil ses maisons d'or et d'argent ; puis, par delà, la Cueille, que la brume couvre de son manteau blanc.

Au coucher du soleil, les ombres des lumières roses sont bien décidément violettes, mais glacées de vert... — Souvenir de Rome. — Un soir, revenant du Ponte -Lamentano, près des portes de Rome, nous vîmes passer un groupe de femmes, portant sur la tête divers fardeaux enveloppés pour la plupart dans des pièces d'étoffe. Le soleil les dorait de ses derniers rayons, les faisait ressortir sur le bleu foncé des montagnes de la Sabine comme des statues de bronze. Ces femmes levaient en haut leurs bras nus pour maintenir leur fardeau en équilibre : leur démarche grave et cadencée, leurs vêtements serrés autour des hanches et maintenus avec des cordes, leur donnaient cette grandeur étrange des divinités de l'Egypte.

5 mars. — En descendant la rue qui va jusqu'au pont de Rochereuil, vers 4 heures du soir, les rochers au-dessus des petites maisons paraissent d'une couleur délicieuse. Une portion de la lumière jaune de cadmium, l'autre d'un gris presque aussi éclatant. Les ombres, d'un violet bleu dans lequel entre de la malachite. Un peu plus loin, les rochers sont d'un jaune d'or; des maisons jettent sur leur base des ombres très fermes et très bleues ; l'ombre qui s'amasse dans les creux et les fentes, au contraire, est très jaune, presque cadmium. Le gazon sur les rochers est d'un gris violacé relevé de quelques taches très vertes. Les lierres sur les rochers paraissent très verts, leurs ombres bleues. — Le soir, les gazons, au lieu de perdre de leur couleur locale, paraissent plus verts qu'à aucune autre heure du jour. — A la tête du pont, petite fabrique d'or, au-dessous des rochers, qui baigne ses pieds dans l'eau du Clain qui la reflète; à ses pieds, un terrain violet, doré par le soleil. Buissons dépouillés sur les rochers, formant des taches très violettes.

y mars. — Une heure avant le coucher du soleil, la lumière, tout en laissant aux objets leur couleur propre bien distincte

les glace tous d'un ton doré ; les violets sont bien violets, mais violet chaud, doré, etc. Fuir ces oppositions de tons criards et communs ; chercher la distinction dans la couleur, qualité que possède au plus haut point Marilhat. Les ombres, bien que bleues, violettes et verdâtres, participent du ton chaud de l'air qui les euvironne.

9 mars. — Il est bon de distribuer dans son paysage des êtres dont la grandeur connue sert d'échelle de proportions pour les terrains, les rochers et les arbres : si désert que soit un paysage, on y peut toujours placer des animaux sauvages, tigres, lions, buffles, etc..

Sur les bords du Clain, au bas de Montbernage, un hangar reflète dans l'eau ses pilastres blancs. Un petit chemin le sépare d'un mur doré qui borde le Clain, ne laissant qu'une petite bordure de terre d'un violet doré, où viennent les femmes laver leur linge. L'eau, agitée par la chute qu'elle vient de faire de la chaussée qui sert à la machine qui fournit l'eau aux fontaines de la ville, reflète sur ses petites facettes mobiles l'or de la fabrique et du petit mur, et le bleu vif du mur. Derrière sont des maisons blanches aux toits violacés, et plus loin encore les rochers gris que colore le soleil du soir.

Ier avril. — Paris. — J'ai revu les maîtres du Louvre, et je voudrais déjà être de retour à Poitiers pour repeindre ma tête de Lorette. Dans le Giorgione, dans le Titien, dans le Corregio, le modèle a un velouté délicieux ; les lumières, les ombres, dune grande tranquillité ; nulle part de sécheresses, de duretés, de maigreurs. J'ai trop peur de faire vide et mou; de près, les œuvres de ces maîtres le paraissent, mais à la distance voulue, leur modelé a beaucoup de force et de solidité, bien que les ombres soient en général très légères. Dans les tableaux de ces maîtres, on ne trouve jamais de noirs: les tons les plus sombres sont des gris qui s'harmonisent parfaitement avec tout ce qui les entoure.

6 mars. — Je viens de revoir les Léopold Robert du Louvre. Malgré le vice de son exécution, Léopold Robert n'en est pas moins un grand peintre : ses défauts tiennent à son époque ; mais ses qualités sont bien à lui. La fête à la Madone, surtout, est une charmante chose : la femme qui tient élevé en l'air le tambouretto est délicieuse, ainsi que le vieux Napolitain pinçant de la guitare, dont la tête rappelle les faunes antiques ; tous les groupes sur le char sont charmants. Et comme il a bien su reproduire le beau type des îles du golfe de Naples ! Si, comme pâte, sa couleur laisse a désirer, sous le rapport des oppositions et des arrangements de tons elle est admirable. Il a disposé les tons de ses vêtements de manière à former : ici, une masse bleuâtre, là, une rougeâtre, plus loin, une blanchâtre, etc., et il a évité ainsi

cette marquetterie, en damier, qui eut résulté d'un grand nombre de vêtements qui n'auraient eu' aucune analogie de tons entre eux. — Ceux qui n'accordent à ce peintre que de la patience croient que l'on peut arriver à tout avec cela!... On n'arrive à rien ! Il n'est pas jusqu'à cet heureux agencement des lignes, dans lequel L. Robert excelle, qui ne demande plus que de la patience. Que sera-ce donc pour arriver à cette poésie dont ses tableaux sont remplis? — J'avoue, quant à moi, qu'il est peu de tableaux qui me fassent autant de plaisir.

10 avril. — Première frise. — Paysans italiens se rendant en troupe dans la campagne de Rome pour y faire la moisson. Le chef, un vieillard aux cheveux gris, à la barbe de huit jours, marche le premier, le manteau plié sur l'épaule : sa démarche est pleine de noblesse et de fierté. Viennent ensuite les femmes, portant sur leur tète, les unes leur enfant endormi dans sa corbeille, les autres divers fardeaux. Puis enfin, les hommes, les jeunes gens, qui ferment la marche, portant sur leurs épaules marmites, instruments de cuisine, faux, faucilles, etc. Parfois, un vieillard accompagne la troupe monté sur un âne et tenant en ses bras un enfant, comme une nourrice.

Deuxième frise. — Les Vendanges : vignes grimpant autour des troncs des jeunes arbres, et formant des festons d'un arbre à l'autre ; femmes cueillant les raisins dans des corbeilles et les vidant dans des basses en bois ; jeunes hommes emportant les basses pleines sur leur tête; d'autres les chargeant sur des ânes; enjants jouant, etc... Fond, la mer bleue et les côtes ou les îles, du golfe de Naples.

LETTRES (suite) A Georges Brillouin.

[Paris] 1848.

Mon cher Brillouin, me voici de nouveau casé à Paris. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu trouver un logement. J'ai arpenté les rues glissantes de Paris depuis la rue de l'Ouest jusqu'à la barrière Blanche.

... Je me suis logé rue Dauphine, 49- J'ai là un atelier trois fois plus grand, une petite chambre et un très petit cabinet, dans une maison très propre.

Je ne peindrai pas ma Sérénade ' de longtemps, je crois, car je ne veux pas l'entreprendre avant de savoir peindre, et je

1 Le dessin exposé au Salon de i8.}5, et lithographie depuis.

vois, mieux que jamais, que j'ai beaucoup à travailler pour en arriver là... J'ai été revoir au Luxembourg les peintures de Delacroix ; je ne crois pas avoir vu en Italie rien d'aussi merveilleux comme couleur.

J'ai assez peu travaillé chez moi ; les deux paysages commencés en grisaille ne sont pas encore achevés : je ne puis donc pas savoir ce que le système des glacis peut donner. Vous aurez essayé sans doute le même système ; écrivez-moi les résultats obtenus. Quand saurai-je peindre ? C'est bien difficile !

... J'ai retrouvé, par le plus grand des hasards, dans notre petit restaurant de l'Arbre Sec, un Suédois, que j'avais vu à Olevano. Ce soir, par son entremise, j'ai fait connaissance avec un Sicilien qui y mange aussi. J'espère, en parlant avec lui, me familiariser un peu avec cette langue italienne qu'un séjour d'un an en Italie n'a pas pu me fourrer dans la tête.

... Loncle a revu Decamps, qui l'a conduit dans les ateliers de ûupré et de Rousseau. A l'en croire, Cabat et Dupré ne seraient rien près du fameux inconnu l.

... M. Picot remplace M. Ingres à Saint-Vincent-de-Paul! !

Au même.

[Paris] 24 février 1848.

Mon cher ami, je vous écris sous l'impression de cette révolution si imprévue, si soudaine, dont les journaux vous auront appris la consommation avant que vous n'ayez reçu ma lettre... On nous promet une foule de libertés. A l'œuvre donc ! Espérons qu'ils se montreront plus sincères que les meneurs de i83o...

Vous saurez que je vais devenir électeur et éligible. J'ai été repris pour la Garde nationale; mais on m'a accordé jusqu'au mois de juin pour m' habiller.

11 faut espérer que la grande révolution en fera naître une autre plus petite, mais qui nous touche de plus près : je veux dire que le jury pour l'examen des tableaux présentés au Salon sera formé d'une manière plus libérale.

Pour moi, je n'ai envoyé qu'un seul2 des deux paysages que j'avais entrepris, l'autre n'étant pas terminé selon mon désir. J'y ai ajouté, pour servir de pâture à nos cerbères, mon dessin des Parques et mon pastel rond3...

1 Théodore Rousseau, le paysagiste (Paris, 1812-1867), exposait depuis i834, non sans nombreux refus du jury, mais resta tout à fait inconnu jusqu'à cette année 1848 qui fut une vraie révélation de son talent.

2 Les Ondines, paysage des bords de l'Auzance, avec ligures, actuellement au Musée de Poitiers.

3 Perdu ou détruit par l'artiste.

Au même.

[Paris] 6 avril 1848.

... J'ai eu quelque peine à me maintenir ici : mon père, fort inquiet, comme on l'est assez généralement dans les provinces, voulait me rappeler. J'ai obtenu de rester ici jusque dans les premiers jours de mai.

Que d'événements en si peu de temps ! Mais je ne veux pas parler de politique ; vous en entendez assez jaser ainsi que moi. Je vous dirai seulement qu'il faut être passablement patriote pour passer toutes ses soirées dans les clubs. Généralement on y fait un vacarme épouvantable, tout le monde voulant parler à la fois et interrompant à chaque instant l'orateur...

Parlons du Salon. Corot a une dizaine de délicieux petits tableaux. Les autres font de la peinture, mais lui, c'est la nature qu'il sait rendre avec toute sa poésie... Poésie si pure, si innocente, qu'elle délasse et rassérène l'esprit tourmenté par les poignantes réflexions que fait naître le présent. Je le place en première ligne.

M. Aligny ' a un très joli petit paysage d'Athènes. Malheureusement il en a d'autres fort grands, qui sont si découpés, si durs, si lourds, que c'est déplorable. Chaplin2, qui le connaît, m'a conduit chez lui il y a quelques jours. J'ai été étonné de ses études peintes. Elles sont généralement sur des toiles de 20, 3o, 4o, très faites, et infiniment mieux peintes que ses tableaux. Il en a une d'un grand fond de montagne d'Olevano, qui les rappelle parfaitement comme forme et comme ton. Il en a aussi de fort belles de Grèce, pays qu'il préfère à l'Italie : le pays y est, selon lui, plus fin et plus distingué. Il m'a montré aussi ses magnifiques et immenses dessins : il est fort aimable. Il faisait un petit paysage d'un motif d'Amalfi, qui, déjà fort avancé, était délicieux de forme et de ton ; mais il le gâtera.

En général, au Salon, je remarque un véritable progrès dans la facture des petites toiles ; mais elles sont rarement intéressantes : pas de sentiment. Français a envoyé une fort jolie vue du lac de Némi, quoique toujours dans sa manière trop habile. Meissonnier a quelques jolis tableaux et un portrait merveilleux. Flandrin a un très beau portrait de femme. Ses peintures de Saint-Germain-des-Prés seront découvertes dans une quinzaine.

1 Cl.-Fr.-Th. Caruelle d'Aligny, peintre et graveur (1 798-1871), élève de Watelet et Regnault, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon.

2 Charles Chaplin, des Andelys (1825-1891), élève de Drolling, peintre et graveur.

Le tableau de Gérome \ Anacréon, Bacchus et V Amour renferme de très bonnes qualités : le dessin en est pur et distingué ; mais il est trop étrusque et trop plat...

Au même.

[Paris] 19 avril 1848.

... Je vous parlerai d'abord du tableau de Couture que je viens de voir à l'instant. Il est fort mal placé dans cette galerie du Luxembourg, trop étroite pour lui ; on ne peut se reculer assez pour juger de l'ensemble. Ce tableau ne nous apprend rien de nouveau sur Couture : c'est la même manière que dans son improvisateur, mais plus lâchée ; la même couleur, mais plus tachée ; le dessin manque à la fois de naïveté et de mollesse : il est habile. L'abus du glacis rend les parties dans l'ombre sans solidité. Le contour de ces parties serait entièrement perdu s'il n'avait eu la précaution de l'indiquer par un trait noir, comme dans les fresques d'Italie. Toutes les lignes de son architecture sont ainsi tracées. Je me lasserais bien vite de cette peinture, qui n'est vraie ni dans le ton ni dans la forme. S'il n'y a pas décadence, je crois qu'il n'y a pas progrès. On le comparait à Delacroix. Quelle distance ! Il n'a même pas son imagination de la couleur. La lyre de Couture n'a que la corde d'airain ; Delacroix a les sept cordes, et les fait vibrer plus vigoureusement...

... Nous avons un concours pour la figure symbolique de la République, qui sera exposé le 23. J'ai concouru, pour appuyer ce principe du concours, le seul admissible maintenant'-.

Je m'occupe toujours un peu de la langue italienne qui a plus de charme pour moi à mesure que je l'étudié...

Au même.

[Poitiers] (Moulinet) 16 juillet 1848.

... Castan 3 m'annonce que dans le concours pour la figure de la République, j'ai été classé parmi les supplémentaires, destinés

1 Léon Gérome, de Vesoul (1824-1904), élève de Delaroche, à lEcole des Beaux-Arts depuis i84'i, membre de l'Institut en 1 865.

2 Ce concours, où l'on devait présenter une esquisse de 65 centimètres de hauteur, réunit plus de 400 toiles, dont a5 furent exposées à l'Ecole des Beaux-Arts (20 choisies pour un second jugement et 5 supplémentaires). Il n'y eut pas de résultat effectif.

3 Edmond Castan, de Toulouse (1817), peintre et graveur, élève de Drolling.

à faire, pour les départements, des copies de la figure qui aura remporté le prix...

Je suis allé passer quelques jours chez un cousin dont la propriété n'est pas éloignée du Clain. Là, j'ai fait quelques études peintes d'après nature. Je me propose, cette année, au lieu de dessiner comme par le passé, de beaucoup peindre d'après nature ; surtout lorsque l'automne aura donné à la nature plus de variété et d'éclat. Pour employer les mauvais jours, j'ai commencé quelques petites toiles.

Au même.

Moulinet, 23 septembre 1848.

Mon cher ami, je conçois votre désir de retourner à Paris voir un peu de bonne peinture après un si long jeûne. Outre le Louvre , vous aurez à admirer les peintures de Delacroix au Luxembourg et à la Chambre des Députés... Mon projet est d'y retourner à la fin de décembre et d'y passer l'hiver comme à l'ordinaire ; mais qui peut répondre de l'avenir?

A propos de peintures, vous avez lu, sans doute, les feuilletons de la Presse sur les peintures de M. Chenavard au Panthéon. Le thème en est magnifique, et le local, merveilleusement propice. N'ètes-vous pas jaloux ? et n'avez-vous pas senti se réveiller en vous, à cette lecture, l'ambition de faire de la grande peinture ?

La composition de cette décoration m'a semblé ingénieuse et grandiose : c'est un poème dans le genre de celui de Quinet. Rien ne prouve que M. Chenavard ne puisse l'exécuter convenablement. Au reste nous connaissons trop peu de choses de lui pour pouvoir le juger. Voici comment, au dire de Richomme, ce local, le plus magnifique qu'ait eu jamais peintre, lui aurait été donné à décorer. Ces grandes murailles du Panthéon lui avaient fait naître depuis longtemps l'idée du grand poème qu'il va y peindre, et il en avait fait tous les dessins. Quelques jours après la Révolution, il montra ses cartons au Ministre de llntérieur, et ces grands travaux lui furent donnés.

Je n'ai point quitté Moulinet, où je fais toujours des études peintes d après nature, autant que me permet le temps.

Au même.

[Paris] 14 octobre 1848.

... Je pense souvent au plaisir que j'aurais à revoir avec vous ces magnifiques peintures de Delacroix à la Chambre des Députés : Orphée civilisant les hommes, attirant autour de sa lyre leurs

7 a ALFRED DE CURZON

hordes sauvages, les Centaures et les Naïades qui, attirées par cette harmonie divine, s'approchent en écartant les roseaux ; Hésiode dormant, et la Nymphe planant au-dessus de lui dans son sommeil, figure digne de Raphaël ; les bergers à genoux, dans la nuit, adorant les étoiles ; Hérodote, l'historien voyageur, entouré des prêtres de l'Egypte, visitant leurs temples symboliques, etc., etc.. — Je ne sais si je vous ai parlé du traité de la peinture à l'huile de Mérimée que j'ai acheté : c'est un livre dont je suis les préceptes. Je prépare toujours mes toiles, j'ébauche à la détrempe, et je peins avec le siccatif de Harlem... Dans mes études sur nature, j'ai trouvé qu'il était plus commode de chercher à arriver au ton du premier coup. Voici comment je m'y prends : je prépare mes toiles à la colle, j'ébauche h la détrempe en manière d'aquarelle ; je passe par-dessus une couche d'huile de lin qui traverse la toile, et je ne peins que sur un enduit de vernis qui s'incorpore avec la couleur, à laquelle il donne beaucoup de transparence, et qui empêche les embus. Ce procédé qui consiste à enduire de vernis la place que l'on veut repeindre est décrit par Gérard de Lairesse et par Cennino Cennini. C'était aussi le procédé de Marilhat.

Au même.

[Paris, octobre 1848J

Il n'y a guère que quelques mois que M. Drolling a entendu parler de Rousseau le paysagiste. L'Ecole à la tête de laquelle on a placé ce maître si longtemps inconnu a beaucoup d'influence en ce moment : (ce sont les républicains de l'art.) C'est elle qui m'a valu une mention honorable pour mon paysage de l'exposition dernière, paysage qui m'a fait regarder comme un peu de cette école. Loncle, qui s'est trouvé cet été a Fontainebleau avec Diaz, est devenu un chaud partisan de ce peintre et de toute l'Ecole. Chaplin lui-même, le froid Chaplin a abandonné l'Ecole pour se jeter entre les mains des Hédouin, Leleux, Diaz, etc. Il a fait une petite eau-forte d'après Leleux, fort bien faite l.

Je n'ai pas pu voir les peintures de Delacroix à la Bibliothèque du Luxembourg, n'ayant jamais pu rencontrer les bibliothécaires. Il y a quelques nouveaux tableaux de Prudhon au Louvre : une Assomption et un portrait ; charmante exécution, caractère un peu enfantin : le portrait sent l'Empire. Je vous envoie, parmi les lithographies que je vous ai achetées, une petite frise charmante de lui, représentant les Vendanges.

Je suis allé voir Macbeth ~, sur lafoi des journaux, qui vantaient

1 Bergers des Landes, probablement.

2 D'Emile Deschamps, à l'Odéon, joué pour la première fois le 23 octobre avec Ballande comme protagoniste.

fort la manière dont cette magnifique pièce était interprétée. Mauvais ! Mauvais !... Je suis sorti au troisième acte, avec la résolution de ne plus retourner au théâtre. J'ai peur que ces maudits acteurs, ces pitoyables décors, ne me restent dans la mémoire, et ne m'enlèvent une partie du plaisir que j'avais à lire ce drame sublime.

Au même.

[Moulinet] 29 octobre 1848.

Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre aujourd'hui comme vous le pensiez, et je vous réponds de Moulinet où je suis arrivé non sans avoir été baigné par la pluie du ciel. Ma famille ne revenant que demain dans la journée, fort peu désireux de rester en ville, j'ai pris le parti de regagner à pied ce que j'appelle mon atelier, avec son mur de tapisserie que vous lui connaissez et sa malpropreté dégoûtante. Mon atelier aurait besoin de quelques réparations ; le plancher surtout est dans un tel état, qu'il menace de m'engloutir à la manière des fantômes des vieux châteaux; et il pourrait fort bien m'arriver, au moment où je m'y attendrais le moins, de tomber sur le tas de pommes de terre qui encombre la cave. Mon père doit faire faire cet hiver les réparations indispensables ; on me propose même de me faire faire un atelier en ville pour l'hiver : le local est choisi, les plans arrêtés, le devis fait. Je ne m'y oppose pas, mais je ne le désire pas. J'ai peur d'être retenu a Poitiers, et je sens plus que jamais la nécessité de mon séjour à Paris. Je vous avouerai même que j'ai, cette année, quelques raisons de plus pour y retourner. Le gouvernement provisoire avait nommé une commission d'artistes, parmi lesquels Delacroix, Drolling etc.. pour reviser tout ce qui a rapport aux concours pour les prix de Rome : le personnel du jury devait être changé ou modifié. Espérant donc des jugements plus équitables, j'avais eu l'idée de concourir l'année prochaine pour le paysage ; et quoique je n'espère plus beaucoup dans la revision, je n'ai pas tout à fait abandonné ce projet. Qu'en pensez-vous ?...

A 11 même.

[Poitiers] 3o décembre 1848.

Mon cher ami, si je vous écrivais toutes les causeries que j'ai avec vous, en imagination, vous ne vous plaindriez pas de mon silence. Je babille ainsi avec vous plusieurs fois le jour, de littérature, philosophie, politique, d'art surtout.

Pour utiliser mon séjour à Poitiers, j'ai commencé un petit

paysage d'après un croquis fait à Poitiers même : le pont, déjà représenté par moi, pris d'un autre cô'é, m'en a fourni le motif. J'y fais un tour chaque jour après mon déjeuner, lorsque le temps est beau, en me rendant à ma maison déserte. Car je dois vous dire que, n'ayant pu trouver à la maison un local convenable pour travailler, je me suis logé dans une maison à louer, que j'occuperai seul jusqu'au milieu de mars, pour la somme de 3o francs. J'ai profité des journées si belles qui ont accompagné nos élections pour faire quelques promenades autour de Poitiers, et j'ai trouvé des motifs charmants, que de légères vapeurs répandues dans la vallée du Clain rendaient d'une délicieuse couleur...

Sans doute vous exposerez cette année la série de dessins que vous prépariez pour l'an dernier, et aussi quelques peintures. Pour moi, j'espère pouvoir terminer deux ou trois petits paysages, et peut-être une tète d'étude faite d'après une de mes sœurs, que j'ai coiffée tant bien que mal en femme de Loreto, bien contrarié de n'avoir pas rapporté les pendants d'oreille caractéristiques.

Je suis effrayé du peu que je fais, et de la marche du temps, si rapide. Mes rêves sont toujours des rêves, et je voudrais les fixer n'importe comment. Volontiers je reprendrais le crayon comme moyen plus expéditif. Mais il faut apprendre à peindre, et j'ai juré de ne plus quitter la brosse que je ne sois parvenu à un résultat qui, hélas ! se fait bien attendre.

[Poitiers, février 1849]-

Ne nous plaignons pas, mon cher ami, de ce que nos songes restent toujours des songes : ne font-ils pas ainsi nos jouissances les plus pures, les plus vraies ? Réalisés, ne perdraient-ils pas un peu de leur charme,

Je lis en ce moment M. de Lamartine. Ses descriptions délicieuses me transportent au temps si court de notre séjour à Naples : notre arrivée de nuit dans le golfe, les fanaux des barques de pêcheurs, les phares, le Vésuve, le Sicilien nous disant les noms si célèbres de ces golfes, de ces caps, de ces îles que nous entrevoyions dans l'ombre, et qui, peu à peu, à mesure que le jour montait, allaient se décorant de ces maisons blanches si propres, si gentilles... Et cette petite mosquée près du port, avec son dôme à écailles jaunes et vertes comme celles du lézard... Et l'ivresse de notre première promenade a travers les vignes ?

Ici je n'ai ni la mer bleue de Naples, ni ses montagnes, ni 1 odeur de ses citronniers ; mais je n'ai pas non plus la secature de ces mendiants et cicérones; je n'ai pas ses chemins, un lit de

SA VIE ET SON ŒUVRE y5

cendre entre deux murs. A peine aux portes de Poitiers, je trouve de solitaires sentiers qui rayent toutes les collines qui entourent la ville, ou longent les bords de l'eau. Aujourd'hui, suivant les bords de la Boivre, je me suis avancé dans une petite vallée qui s'enfonce vers le couchant. Je suivais lentement et avec délice le chemin que bordent les corps dépouillés de ces grands peupliers de la Virginie aux poses plus variées et pittoresques que ne le sont celles des peupliers d'Italie. Je ne rencontrais que quelque berger, ou quelque bûcheron en haut d'un arbre dont il abattait les branches. Marchant toujours en avant au hasard, j'ai remonté la colline, traversé un village, et redescendu par un chemin rapide tournant autour des blocs de rochers : je me suis retrouvé au bord de l'eau... Il tourne brusquement, présentant son bout le plus élevé au midi ; un moulin se cache dans les grands arbres , puis, à mi-côte, adossée contre des roches grises, une petite maison se chauffe au soleil : avec sa petite terrasse couverte d'un berceau de vignes, elle me rappelait l'Italie. J'en ai fait un petit croquis et je vais en faire un petit tableau : aux beaux jours de soleil elle sera le but de mes promenades.

Que sont, mon cher ami, la gloire et toutes ses joies, auprès d'une journée de soleil? Que n'étiez-vous là, aujourd'hui qu'il faisait si beau ?

6 février. — Aujourd'hui je suis sorti après le déjeuner pour faire ma promenade habituelle, mais le temps était si beau, les chauds rayons du soleil faisaient tant de bien, que je l'ai prolongée bien au delà de l'heure accoutumée. J'errais dans la campagne au-dessus des dunes qui entourent Poitiers; mais mes yeux ne voyaient que la mer de Naples, et Procida, et la barque peinte, et le vieux pêcheur et sa famille... Graziella ne vous rappelle-t-elle pas ces brunes filles de Loreto, au sourcil si fin, à genoux, dans leur riche costume, sur les degrés de la Santa Casa; ou celle aux cheveux noirs, au profil grec, debout sur son carretto, que nous rencontrâmes en revenant de la mer !

A E. de M acide a.

Poitiers, icr mars 1849.

Mon cher ami, j'ai encore recours à toi pour avoir des nouvelles de toi-même et de ton frère, car je ne vois plus personne qui puisse m'en donner.

Il y a déjà plus d'une année que je suis de retour d'Italie. J'ai rapporté de mon voyage environ 4oo croquis, un millier de souvenirs, et le désir d'y retourner le plus tôt possible. Naples surtout m'attire par son beau ciel, par sa mer bleue, par les barques peintes qui sillonnent son beau golfe, par l'odeur de ses bois

d'orangers et de citronniers. Je n'y suis resté qu'un mois, dont dix jours renfermé par la tempête dans la petite île de Capri. Ton frère t'aura sans doute décrit toutes ces merveilles, et bien d'autres encore qu'il a eu le bonheur de voir : Athènes, Constantinople, etc. A mon retour, en arrivant à Marseille, j'aperçus dans le port le Bastia en réparation. Tout joyeux, je vais au bureau du personnel m'informer du cher Augustin... Hélas! il venait de repartir sur le Ramsès, le même paquebot qui, un an auparavant, m'avait conduit à Naples. J'avais quelque chose de très important à lui dire ; c'était un million d'injures pour la paresse crasse, comme on disait chez Poiloup, qui l'empêche de m'écrire depuis je ne sais combien d'années. Ces injures, écrisles-lui de ma part : que ne puis-je les lui débiter de vive voix!

J'ai trouvé en Italie plusieurs de nos anciens camarades : Paul Frappaz d'abord, artiste comme moi, que j'ai rencontré à Naples le lendemain de mon arrivée. A Rome, j'ai rencontré Des Courtils de Montbertoin. Celui-ci est devenu un peu mystique, mais il est resté bon garçon. Il voyage pour sa santé : lorsque je l'ai quitté, il se disposait à partir pour la Terre-Sainte. J'ai aussi trouvé Lapoize, au nez de travers, qui était venu en Italie se guérir tout à fait d'une petite vérole dont il avait été fort maltraité.

Maintenant je suis à Poitiers, où j'ai passé tout l'hiver ; grâce à la bienheureuse République, à la naissance de laquelle j'ai assisté l'arme au bras. Toutefois, je retournerai probablement à Paris vers la fin du mois, emportant quelques tableaux pour l'exposition.

Réponds-moi, et donne-moi de tes nouvelles. Dis bien à ton frère qu'il n'a pas d'excuse pour sa paresse, je lui ai adressé deux lettres à Marseille, qui sont restées sans réponses. Il savait très bien qu'en m'adressant les siennes à Poitiers elles me parviendraient : ergo...

A Georges Brillouin.

[Poitiers] 19 mars 1849.

Mon cher ami, il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles : je pense que vous attendez pour m'écrire d'être fixé sur l'époque de votre voyage à Paris. Pour moi, je pars dimanche prochain dans la soirée, ou lundi.

J emporte avec moi quelques paysages : j'examinerai à Paris ceux qui mériteraient d'être exposés. Bien que j'aie fait quelques progrès dans l'exécution de détail je ne suis point satisfait. Mon défaut est de ne pas m'inquiéter assez de l'efFet : il est impossible de faire de la lumière en voulant en mettre partout. Mes paysages ont un aspect froid et monotone. En examinant les gra-

vures d'après Rubens, on voit avec quel art il savait faire valoir les clairs par l'ombre et les demi-teintes dont il les entourait. Je crains bien que l'erreur dans laquelle je suis tombé ne m'ait fait perdre mon temps, ou à peu près. J'ai fait quelques dessins de paysage au fusain, dans lesquels j'ai cherché davantage l'effet : j'ai mieux réussi... Voilà l'inconvénient d'être seul : on s'égare dans un mauvais sentier et l'on ne s'en aperçoit qu'après avoir perdu un temps trop regrettable.

Que dites-vous de Lamartine élevant la prose au-dessus des vers, traitant la rime d'enfantillage ? La philosophie de Dante est-elle moins élevée pour être exprimée dans des vers harmonieux? Et ne pourrait-on pas aussi reprocher à Dieu de s'être complu outre mesure à orner les fleurs qu'il a faites si belles ?

Au même.

[Paris] 4 mai 1849.

Mon cher ami, vous êtes sans doute étonné de ne pas recevoir de réponse à votre lettre ; les concours d'essai en ont été la cause. Enfin les voici terminés. J'ai été reçu le troisième à l'esquisse ; puis pour le second concours d'essai, qui se jugera samedi, nous avons fait un orme, sur une toile de 4o, une figure, sur une toile de 10, et une épure de perspective, qui, grâce à Dieu, était assez facile. Je ne me suis pas mal tiré de ces différents concours, et mes concurrents ne doutent pas que je ne sois reçu dans les premiers. Ils ont en général une opinion de moi exagérée ; ils me regardent comme le plus fort, mais ils croient généralement que Lecointe aura le prix. Ce Lecointe, dont vous avez entendu parler par Loncle, est en effet un terrible concurrent, parce qu'il est très appuyé, et qu'il est tout à fait dans la voie de l'Ecole, étant à peu près la doublure de Bénouville.

Un autre concurrent redoutable, c'est Anastasi. Vous avez vu de ses grands tableaux autrefois ; depuis, il en a fait de très petits, fort bien exécutés et très nature. Mais cette exécution charmante lui nuira peut-être en grand : c'est ce que me fait croire son concours d'arbre.

Ainsi nous serons trois lutteurs ; car le reste est très faible, ou se trouve dans une voie trop différente de celle de l'Ecole.

Anastasi est un charmant garçon, et je ne regretterais pas d'avoir concouru, ne serait-ce que pour avoir fait sa connaissance. Il peut du reste nous être fort utile : il fait très bien la lithographie dans le genre de Mouilleron et Leroux; il en connaît tous les secrets, tous les moyens, qui sont nombreux, et il m'a promis de me donner des leçons.

Ceci irait très bien avec la proposition que vous me faites et que j'accepte avec grand plaisir : nous pourrions faire une publi-

cation à nous deux de dessins d'Italie. Mais vous êtes terriblement en avance sur moi : votre collection est faite, la mienne est toute à faire...

A u même.

[Paris, i-i mai 1849].

... Le sujet du tableau de concours est Milon de Crotone dévoré par les loups, dans une forêt près de Crotone. Je ne suis pas mécontent du sujet. J'ai placé dans le fond la ville et les rochers de Capri. Je veux tâcher de me distinguer par une grande simplicité. Je cherche aussi beaucoup l'effet : peu de lumière, beaucoup d'ombre.

Lecointe a eu un grand dessous ; il n'est reçu que le quatrième en loge; moi le troisième; Anastasi le premier. J'ai plus de chances que je ne le croyais moi-même.

Au même.

Barbison, 10 juin 1849.

Mon cher Brillouin, la date de ma lettre vous apprend que je suis à Barbison. J'y suis venu il y a trois jours, pour faire quelques dessins de détails qui me seront fort utiles pour achever mon tableau : il est assez avancé pour me permettre cette petite absence.

Le jour même de mon départ de Paris, un orage très violent a changé le temps, qui est devenu presque froid. J'espère que ce changement de temps fera diminuer le choléra, qui a fait ces jours derniers des ravages effrayants. Les hommes sont d'une imprudence extrême et le choléra ne pardonne pas. Mon propriétaire, pour avoir bu immodérément des boissons rafraîchissantes, est mort en moins de dix heures.

J'ai revu avec bien du plaisir cette magnifique forêt de Fontainebleau, où nous avons fait ensemble nos premières études. Les terrains surtout sont d'un ton charmant, et donnent une foule de premiers plans très heureux et très riches : je les avais presque oubliés et ne les avais jamais vus comme je les vois. Avec quel plaisir j'y passerais quelques mois de l'année avec vous! Je commence à m'ennuyer terriblement de la solitude où je suis : serons-nous donc toujours séparés?

J'ai ici pour compagnon M. Armitage, Anglais, auteur d'un Prométhée tout rouge, ainsi qu'un peintre de ses amis. M. Armitage a vu Français à Rome, il y a quelques mois. 11 avait entrepris un paysage de style : La fuite en Egypte.

Au même.

[Poitiers, 9 septembre 1849].

... Je désirerais fort vous voir à Paris à l'époque du jugement : votre présence rendrait moins rude pour moi le soufflet que je pourrai bien recevoir, quoi que vous en disiez. M. Roll, dont j'espérais l'appui en cette circonstance, et qui m'a promis que l'on ne me ferait pas d'injustice, est malade en ce moment et ne pourra guère s'occuper de moi.

Je ne sais si je vous ai dit que j'essayais la peinture à la cire1. J'en suis assez content. Je montrerai cela à Paris.

Au Ministre de l'Intérieur (F. Barrot).

Paris, 49, rue Dauphine, 3 octobre 1849.

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous exposer que dans l'année 1848 il n'a pas été décerné de prix pour la peinture historique. Cette circonstance m'encourage à venir solliciter auprès de vous la faveur de remplir la place laissée vacante à l'Académie de France à Rome, et de jouir des privilèges attachés au titre de pensionnaire de Rome.

De nombreux antécédents m'enhardissent à vous adresser cette demande : plusieurs personnes, occupant aujourd'hui un rang distingué dans les arts, ont obtenu autrefois la même faveur.

L'Académie des Beaux-Arts, il est vrai, ne m'a décerné que le second prix de paysage ; mais la Commission de peinture m'avait accordé le premier à une forte majorité, et ce jugement sans me donner des droits, pourra, je l'espère, me faire juger digne d'occuper la place que je sollicite.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mon respectueux dévouement,

Votre très humble serviteur,

[Membres de l'Institut qui ont signé] :

Drolling, Hersent, Garnier, Ingres, Hem, Picot, Abel de Pujol, Brascassat, de Turpin de Crissé, Nanteuil, Dumont, Petitot, David, Blondel, Forster, Desnoyers, Lebas, Raoul-Rochette.

1 II s'agit sans doute de deux paysages à figures, Le Départ et Le Soir, dessinés au fusain et retouchés à la cire, tous deux lithographies et publiés dans Y Artiste.

8o ALFRED DE CURZON

Georges Brillouin.

[Paris] 5 novembre 1849.

J'ai du nouveau à vous apprendre. L'Académie, consultée parle Ministre, a jugé que je méritais bien que Ton m'accordât le reste de la vacance de 1846, c'est-à-dire deux ans. Encore cela n'est-il point passé sans lutte. M. de Turpin, qui était descendu m'avertir du résultat dans la cour, me dit tout ému : c'est une vraie bataille. M. H. Vernet, malgré une lettre de recommandation que lui avait envoyée M. Roll, est resté fidèle à son premier vote, et a crié comme un diable pour que l'on ne m'accordât rien. Il a été le seul peintre de son avis. Quatre autres faisaient chorus avec lui : MM. Ramey, Lemaire, Leclerc, l'architecte, et Fontaine1 : 5 sur 33. M. Ingres, au contraire, a été tout à fait pour moi; il m'avait dit, la veille, <\\\ il ferait des pieds et des mains pour que mon affaire réussît.

J'ai su, par M. Chenavard, que M. Ch. Blanc, en écrivant à l'Académie, pensait que non seulement j'obtiendrais ce que je demandais, mais encore que je serais pensionnaire de l'Ecole de Rome dans toute l'étendue du mot. Quant au reste, il est encore incertain si je serai jouissant des bénéfices de l'exposition des envois de Rome. M. Nanteuil 2 croit que cela était dans la pensée de l'Académie. M. Drolling en doute, et veut que je fasse tout mon possible pour que cela soit : vous comprenez pourquoi. Quant à moi, je ne ferais pas un pas pour l'obtenir, l'assujettissement augmentant en proportion des privilèges.

J'attends ma nomination définitive et officielle pour me préparer au départ. Je prendrai probablement un cabinet pour y déposer mes meubles, et je viendrai passer quelque temps dans ma famille. Je pense que je ne pourrai accompagner les autres prix, qui veulent partir à la fin du mois et parcourir une partie de la Toscane que je ne désire pas revoir en courant. J'espère vous voir avant mon départ, et convenir avec vous de l'époque où nous devrons nous retrouver a Sorrente ou Ischia.

Au même.

[Paris], 19 novembre 1849-

Mon cher Brillouin, tout est enfin terminé et j'ai reçu la lettre du Ministre qui me nomme pensionnaire de Rome, jouissant de tous les privilèges attachés à ce titre, pour deux ans. L'Académie

1 Les deux premiers, sculpteurs, les deux autres, architectes.

2 Le sculpteur (1772-1865), membre de l'Institut depuis i83i.

Ecco Fioril... bouquetières napolitaines Peinture. Salon de 1861.

SA VIE ET SON ŒUVRE 8x

a décidé que je serais tenu à faire les travaux des deux premières. Cela me contrarie : je crains d'être obligé à ne pas m'écarter trop des environs de Rome, au moins la première année. D'un autre côté, M. Drolling me dit que cela est plus avantageux pour moi, parce qu'il sera plus facile d'obtenir pour moi, plus tard, une prolongation...

Bouchaud, dont je viens de recevoir une lettre, désirerait fort m'attirer chez lui, pour me montrer les peintures à fresque dont il a décoré trois pendentifs dans une chapelle particulière près de Mantes. Il espère avoir d'autres peintures à faire dans cette même chapelle, et il compte venir me faire les cartons à Rome cet hiver. Il a le désir de passer vous voir en se rendant en Italie par Bordeaux. Je vais lui écrire pour l'engager à venir vous trouver a Poitiers a l'époque où vous pourrez y venir : nous irions ensuite vous reconduire chez vous, et nous nous dirigerions ensemble vers Rome. Malheureusement je ne suis pas tout à fait libre, désirant arriver à Rome en même temps que les autres prix : les anciens font une petite fête à l'arrivée, et il est bon d'être tous réunis. Du reste, ils ont abandonné l'idée d'aller à Florence, et veulent se diriger droit vers Rome, vers le 20 décembre...

Il faut voir dans ce concours imprévu pour le Prix de Rome, et le succès qui, malgré tout, renvoya Alfred de Gurzon en Italie, le coup de barre décisif de sa marche encore incertaine et le véritable salut de sa vocation artistique. Il avait pénétré dans le domaine où ses aspirations vers le beau pouvaient le mieux trouver à se satisfaire , ses facultés d'artiste à se développer. Avidement, il avait essayé ses forces, et déjà éprouvé leur souplesse et leur indépendance. Il en était au point où il ne faut plus qu'un dernier effort pour apercevoir le but, pour y toucher bientôt. Ce dernier pas, le franchirait-il ? Il se débattait, pour l'instant, dans un labeur presque stérile, contemplant, observant, rêvant, et n'ayant comme guides que ses impressions, son goût et sa volonté.

Mais cette sorte d'impressionnisme, qui lui faisait chercher sur la toile, sinon avec adresse et sûreté, du moins sans procédés d'école, sans ficelles de métier, la 1. 6

82 ALFRED DE CURZ0N

réalisation de ses visions ou de ses conceptions, le préparait peut-être mieux que tout apprentissage régulier à surprendre enfin, au contact de la nature même, les secrets de la couleur et de la vie qui lui échappaient encore.

Les sites italiens étaient sans doute précisément les plus propres à agir sur son tempérament. Depuis son premier enthousiasme à en nourrir son imagination, à en remplir sa mémoire, un travail latent se faisait en lui, presque à son insu, lui apprenait à choisir entre ses impressions, assurait ce choix, en dégageait la vision, en assouplissait l'expression... Quand cette même nature se présenta une seconde fois devant lui, tout s'éclaircit soudain à ses yeux affermis, tout devint aisé à sa main plus légère et plus Spontanée. L'artiste sut enfin ce qu'il pouvait être et où il allait.

Drolling en avait peut-être eu l'intuition quand, après avoir examiné les dessins rapportés d'Italie par son élève, si peu son élève, après avoir apprécié ce qu'ils comportaient d'heureuses promesses et déjà d'acquit, il le pressa de prendre part au concours de paysage historique qui allait s'ouvrir II escomptait l'effet que ne pouvait manquer de faire ce jeune artiste au goût déjà si personnel et dont le Salon venait de souligner les qualités d'indépendance et de sincérité. Il le patronnait hautement en attendant de le défendre et de le soutenir.

Alfred de Curzon cependant hésitait, ignorant des concours académiques et persuadé qu'il était trop peu « dans la voie de l'Ecole ». Il se rassura pourtant, il prit confiance, dès le premier contact avec ses camarades, qui d'ailleurs lui firent bonne mine et déjà le jugeaient très fort. Aussi bien était-il plus mûr que la plupart d'entre eux, et mieux préparé, par des visions et des études directes, à ce travail de cellule où la nature doit être rendue de mémoire.

Voici en quoi consistait ce concours de paysage historique qui ne reparaissait que tous les quatre ans, et qui.

fondé en 1817, devait se voir supprimé en 1864. Quatre épreuves précédaient le tableau définitif: i° une esquisse de paysage à sujet, avec indication d'effet ; on avait, pour l'exécuter, la journée seulement, depuis 9 heures du matin, sans sortir, bien entendu; — i° une étude d'arbre, au milieu d'un site et avec quelques figures; on commençait par un dessin, dont le calque, livré à l'administration, était revêtu du timbre officiel; — 3° une « académie », une étude de nu ; — 4° une « perspective » : dresser, par exemple, sur un plan géométral donné, toute une entrée de ville antique.

Ces concours successifs donnaient lieu à deux expositions avec jugement éliminatoire, l'une après le premier, l'autre après le quatrième. Ce dernier ne laissait « en loge » que 8 candidats, qui, dans un atelier clos pour trois mois, avaient à exécuter sur une toile de « 80 » (i.5o X 1.20) le paysage historique proprement dit du concours. Au bout du temps fixé, la commission de l'Institut venait reconnaître les tableaux, les sceller ; un mois se passait encore, puis, exposition publique et double jugement, de la section de peinture et de l'Académie des Beaux-Arts au complet.

On a vu les noms des principaux concurrents de 1849. Les 8 « logistes » étaient, par ordre : Anastasi, Grenet, de Curzon, Lecointe, Thiollet, Chaigneau, Leray et Hanoteau. Charles Marionneau, autre élève de Drolling, s'était présenté aussi, mais sans pouvoir monter en loge. Les autres concours de cette année avaient mis en ligne : les peintres Pils, Lévy, Baudry, Bouguereau, Boulanger, Chifflard..., les sculpteurs Gumery, Crauk, Roguet..., les architectes Ginain, Davioud, Louvet...

Pour le prix de paysage, le plus désigné d'avance par l'opinion commune était Charles Lecointe, parce qu'il était déjà monté en loge quatre ans auparavant et qu'il suivait rigoureusement la voie de l'Ecole, celle qui avait fait triompher à ce concours-là Achille Bénouville. Il est vrai que cette opinion changea, parmi les élèves,

quand on sut qu'Alfred de Gurzon se présentait à son tour, et surtout quand on l'eut vu à l'œuvre ; mais non dans le monde académique, où d'ailleurs Lecointe, par son père l'architecte, comptait de nombreux appuis.

Il n'y a du reste que peu de chose à ajouter au récit très exact et très simplement courageux qu'Alfred de Curzon fait de ses espérances et de ses déboires, soit dans son journal, soit dans ses lettres. Si jamais jugement fut le résultat d'une cabale, c'est bien celui-là, qui d'ailleurs ne fut prononcé qu'à une voix de majorité. Il est toujours rare, bien que l'aventure se présente de temps à autre, surtout pour le concours de musique, où la section, très restreinte, se partage assez facilement, il est toujours rare de voir l'Académie en corps casser le jugement de la section compétente. Dans le cas d'Alfred de Gurzon, dont le succès semblait si assuré que le père de son concurrent s'était aussitôt livré aux plus actives démarches, la section de peinture, presque à l'unanimité, s'était prononcée pour lui : Picot même, le maître de Lecointe, avait renoncé, par esprit de justice, à soutenir son élève ; il s'était abstenu. Quel que pût être le vote définitif, un fait était acquis : le jeune artiste était l'élu de ses juges naturels.

Aussi trouva-t-il, dès le jugement rendu, non seulement, dans le public et surtout les élèves de l'Ecole, une sympathie universelle, qui se traduisit par des manifestations très franches, mais, parmi les peintres et les maîtres, un appui immédiat pour chercher remède à un aussi injuste échec. La section, malheureusement, ne l'avait pas prévu ; autrement, elle se fût inquiétée tout de suite, quand il en était temps encore, d'obtenir l'emploi de l'une des bourses vacantes pour un « second premier grand prix » , comme on fait ordinairement lorsque le prix n'a pas été décerné au concours précédent, et comme on fit l'année d'après pour Bouguereau. Le jugement étant acquis, il restait du moins à obtenir du Ministre des Beaux-Arts l'emploi de la bourse et le titre de pen-

sionnaire de Rome pour un simple « second grand prix ».

Faite dans ces conditions, presque au nom de l'Institut, et appuyée avec énergie par Chenavard, la demande de l'artiste ne pouvait que recevoir un accueil favorable. Ce n'est pas sans quelque lutte, nous l'avons vu, que l'Académie s'entendit pour lui accorder la plénitude de ses droits, mais le rapport du secrétaire perpétuel, Raoul Rochette, dont les termes furent repris ensuite par le directeur des Beaux-Arts, Charles Blanc, porte la très nette déclaration suivante :

« Il est du plus grand intérêt pour ce jeune lauréat, et aussi pour l'Art qu'il cultive déjà avec tant de succès, qu'il jouisse, au moins à la faveur de son second grand prix, d'une partie de la pension de Rome. L'Académie a été unanime sur ce point. »

Et la décision ministérielle, réservant la bourse vacante du concours de 1848, attribue à Alfred de Curzon celle de 1846, pour les deux années à courir encore, plus 600 francs de frais de route. "

Le cas est resté unique dans les annales du Prix de Rome. Cependant, comme si ce concours de paysage devait spécialement amener de ces étranges conflits, un fait un peu analogue s'était produit déjà, en 1823, suivi de manifestations semblables, et au sujet d'un élève qui se trouvait, en 1849, parmi les juges du concours. Brascassat n'avait obtenu que le second prix, au concours où il s'était présenté, et le scandale avait été tel, dans le public et la presse, que le Roi avait tranché la question en envoyant le jeune artiste à Rome avec une pension spéciale. Il fut pourtant moins heureux qu'Alfred de Curzon ; car d'abord la section de peinture ne l'avait pas nommé, ce n'est pas l'Académie qui prit l'initiative d'une réparation, et surtout cette pension royale ne lui donna nul accès à la Villa Médicis : elle l'empêcha tout juste de mourir de faim. Il est à peine besoin de dire, qu'en 1849, le grand animalier fut de ceux qui votèrent pour le jeune paysagiste.

La manifestation qui souligna, à la séance de proclamation des prix, l'opinion de l'Ecole sur le concours, se réduisit, on l'a vu, à un silence glacial, au nom de Lecointe, et à des ovations enthousiastes à celui de de Gurzon. Très correcte, mais très décisive, cette façon de procéder est restée (je le sais) dans le souvenir de toutes les personnes qui ont assisté à la séance, et d'ailleurs les journaux, le Moniteur notamment, pourtant avare de ces notes-là, en ont gardé le témoignage. - — Charles Lecointe n'était d'ailleurs pas personnellement visé. C'était un garçon de bon sens et de goût, qui avait voté pour son camarade dans le petit jugement particulier des candidats entre eux, et dont Alfred de Curzon n'eut jamais à se plaindre d'aucune manière.

Jules Laurens , dans ses souvenirs posthumes La légende des ateliers , parle de lui en ces termes, à propos du précédent concours, auquel lui-même avait pris part : « Lecointe, gentil de sa personne, passablement gommeux, mondain, coureur de ruelles avant tout, traitait sceptiquement sa carrière artistique de simple prétexte social. Il passa le plus net de son temps de pension, quatre années, à cultiver l'ambassade de France sous les Rayneval, y figurant en sigisbée de cour, bien plus, sinon mieux, qu'en disciple absorbé dans ses travaux. »

Pour Alfred de Curzon, qui eût fait un usage si fécond de ses moindres moments de séjour, il n'avait en somme que deux années devant lui, puisqu' entre les deux bourses on avait préféré réserver pour une meilleure occasion la moins incomplète, et attendre qu'elle se trouvât naturellement écornée davantage, lorsqu'elle échut à Bouguereau. Il n'en fit pas moins ses préparatifs de départ avec une joie profonde et cette calme décision que donnent la certitude du but aperçu et la foi dans l'avenir. Aussi bien s'était-il senti vraiment soutenu dans l'épreuve par l'estime et la confiance générales.

La critique avait été particulièrement flatteuse pour

son tableau de concours. Elle y avait applaudi des qualités peu ordinaires en pareil cas, de lumière et d'air, de légèreté et de goût; elle avait remarqué la perfection du rendu des masses d'arbres, fruit manifeste d'une observation personnelle ; elle avait su deviner enfin que l'artiste devait avoir déjà vu d'autres cieux, car son site évoquait des impressions frappantes de réalité... Plus tard, il lui arrivera de traiter Alfred de Gurzon d' « académique », parce qu'il aura passé par Rome et aimé l'Italie. Mais pour l'instant (il faut lire l'article de V Illustration ^ que l'on trouvera reproduit au catalogue des œuvres), elle accusait durement le parti pris et les préventions de l'Académie, pour avoir condamné un artiste coupable de s'être affranchi de cette routine qui fait du paysage, tel qu'on l'exige, une sorte de spécialité fondée en dehors de la nature, sur des conventions traditionnelles...

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