‹ Alfred de Curzon, peintreChapitre 51 sur 59 · LA VENDANGE, A PROCIDA · texte numérisé non relu

LA VENDANGE, A PROCIDA

Peinture. Salon de 186 î.

dix de chaque côté, debout sur les bancs. Elles ont une très belle tournure ainsi, et semblent devoir donner une idée des galères antiques. Elles sont décorées de peintures, et leurs rameurs sont vêtus de chemises et de caleçons blancs, flottants, avec des ceintures et des bonnets rouges.

A Capri, nous trouvâmes Harpignies ', et restâmes là jusqu'au 16 juillet. Bouchaud ne put même se décider à quitter un si bel endroit, quand nous voulûmes, Bouguereau et moi, gagner Pompéï pour rejoindre Garnier et Lebouteux qui nous avaient donné rendez-vous. Garnier" était allé cette année à Pouzzoles, près de Naples , pour relever les ruines d'un temple couvert d'un mètre par la mer, et Lebouteux l'aidait. Nous les y avions vus en passant.

Mais à Pompéï, nous ne les retrouvâmes pas. Garnier, toujours pressé et impatient, avait déjà entraîné plus loin son compagnon.

Nous visitâmes aussi Pœstum, mais en retournant coucher à Salerne. Pa;stum est si malsaine qu'on ne peut y coucher : l'aubergiste lui-même retourne tous les soirs dans la montagne.

De Salerne, nous partîmes en barque, au lever du soleil, pour gagner Amalfi en longeant la côte. Toute cette côte est délicieuse : on y rencontre toute une demi-douzaine de petites villes, Majori, Minori, Citlara, qui garnissent de leurs maisons blanches d'étroits ravins s'avançant jusqu'au bord de la mer. A notre arrivée en vue d'Amalfi, au moment où nous doublions le petit cap, une foule d'enfants, grimpés sur les rochers à l'entrée de la petite rade, se précipitèrent dans la mer en nageant autour de notre barque avec de grands éclats de rire : ce sont de remarquables nageurs...

...C'est ici que finissent les Souvenirs. La plume est tombée des mains de celle qui les écrivait sous la dictée de l'artiste, et celui-ci n'a pas eu le courage de la ramasser. Qui, moins que lui, eût pensé à rédiger des mémoires, à paraître entretenir des lecteurs de sa personne ? Il n'en avait pas même instruit son fils ! Seule en était cause l'occasion de satisfaire au désir de sa femme... Publions tout de suite, en commentaire naturel, les lettres qui ont survécu de cette période, et dont le tour d'allures

1 Henri Harpignies, de Valenciennes, né en 1819, élève d Achard.

2 Charles Garnier, de Saint-Calais (18^5-1898). Entré à l'Ecole des Beaux- Arts en 1842. Prix de Rome d'architecture en 1848. Membre de l'Institut en

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plein de vivacité donne un attrait de plus aux pages que Ton vient d'achever.

LETTRES [Suite)

A Georges Brillouin.

Rome, Villa Médicis, 18 janvier i85o.

Mon cher Brillouin, me voici enfin à Rome, à l'Académie de France, où j'ai été reçu on ne peut plus amicalement par les pensionnaires et M. Alaux1. On m'a logé dans une petite chambre turque que M. H. Vernet a fait arranger pour lui lorsqu'il était directeur. Les murs en sont entièrement lambrissés de faïences, bleues, blanches, jaunes et vertes, et du milieu de sa voûte décorée d'arabesques pend un lustre de cristal. Cette charmante petite chambre, dune forme parfaitement carrée, est placée immédiatement au-dessous d'une des deux loges ouvertes qui surmontent la Villa Médicis. Cette position élevée a ses inconvénients mais aussi ses avantages : j'y jouis d'une vue délicieuse.

J'ai éprouvé dans mon voyage toutes sortes de retards. La nuit même de mon départ de Saint-Jean2, il est tombé beaucoup de neige, qui nous a fait arriver à Blaye un peu tard. Toutefois, le temps s'étant élevé, nous avons fait une agréable navigation jusqu'à Bordeaux. J'ai laissé là le bon Bouchaud et je suis parti pour Toulouse le soir même, à 4 heures. Grâce encore à la neige, j'y suis arrivé le lendemain soir, trop tard pour pouvoir en repartir immédiatement : il a fallu coucher.

De Toulouse à Montpellier, les routes étant beaucoup plus mauvaises, le retard a été bien plus grand : nous avons mis trente-neuf heures pour faire quarante-deux lieues. Arrivés à Castres le soir, nous avons employé toute la nuit pour franchir la montagne Noire. Nous marchions au pas, sur des routes escarpées et glissantes, bordées de précipices. Après avoir traversé Saint-Pons au point du jour, et monté au pas encore une heure et demie, nous avons commencé à descendre rapidement. La route suivait toutes les sinuosités d'un ravin très pittoresque. Au fond, une petite rivière roulant de cascade en cascade, au travers des rochers qui encombraient son lit. De beaux chênes verts se penchaient sur ses bords et formaient de charmants motifs. La neige diminuait sensiblement; nous glissions rapidement sur une route unie fuyant le vent du nord. Bientôt le ravin s'élargit et nous aper-

1 Peintre et lithographe, de Bordeaux (1786-1864)- Directeur de l'Académie de 1847 à i85o, membre de l'Institut en i85i.

2 (D'Angély) chez Brillouin.

eûmes à nos pieds le feuillage gris des oliviers qui couvraient la plaine dorée par les premiers rayons du soleil : nous entrions dans le Midi.

Ce pays vaudrait la peine qu'on s'y arrêtât; il y a là la petite ville de Saint-Chinian où Ton pourrait très bien se loger. Toutelois, la position de Béziers est encore plus admirable, et aussi celle de Pézenas, entre Béziers et Montpellier. Nous ne sommes arrivés qu'à la nuit dans cette dernière ville, et nous avons pris le lendemain matin le chemin de fer pour Marseille. La hâte que j'avais d'arriver m'a fait renoncer au plaisir de m'arrêter à Nîmes. Le sacrifice que j'en faisais devait cependant être inutile : c'était le 3 et je suis arrivé trop tard h Marseille pour prendre le paquebot.

A Marseille, je trouvai une lettre de Lecointe qui m'annonçait leur arrivée pour le 5 ou le 6 : je les ai attendus inutilement jusqu'au 9.

Marseille ne renferme rien de curieux, et je m'y serais ennuyé à mourir si je n'y avais trouvé un de mes plus chers amis, commissaire sur un paquebot-poste. Celui-ci m'a conduit chez un sculpteur marseillais, nommé Caiolle, homme bizarre mais d'un très grand talent. L'art étant fort peu encouragé à Marseille, il ne fait guère que des terres cuites, mais il y montre la science de l'anatomie la plus profonde. Sa sculpture pleine de vie et de mouvement rappelle celle de Puget, son compatriote, et même celle de Michel-Ange. Ce sculpteur a voyagé beaucoup en Orient. Il est resté quatre ou cinq ans au Caire, qu'il proclame la plus intéressante et la plus belle ville du monde pour un artiste. Ce titre de « Ville Sainte » que possède Le Caire parmi les musulmans,, y attire une innombrable quantité de dévots de tous les pays, costumés de la manière la plus variée et la plus pittoresque.

Comme je vous l'ai déjà dit, je suis donc parti de Marseille le 9, sur le Scamandre, mauvais marcheur qui, battu par une mauvaise mer. a eu douze heures de retard entre Marseille et Gênes. Nous sommes restés dans cette dernière ville presque toute la journée du 11, et j'y ai visité, en compagnie d'un jeune architecte anglais et de deux Américaines, un grand nombre d'églises et de palais. Nous ne nous sommes point arrêtés à Livourne. Arrivés à Civitta le i3 au matin, nous en sommes partis le soir pour Rome. A 4 heures 1/2 du matin, nous entrions par la porte Cavaleggieri, et nous pouvions contempler devant nous l'immense dôme de Saint-Pierre, se détachant en silhouette noire sur un ciel tout brillant d'étoiles.

Je ne voulais pas me présentera l'Académie d'aussi bonne heure. Je suis donc allé au Pincio, où j'ai fait, jusqu'au jour, une délicieuse promenade. J'étais enivré de bonheur de me sentir dans Rome, et je ne pouvais me rassasier du plaisir delà contempler ainsi endormie à mes pieds dans la demi-ombre du matin. Bientôt les premiers rayons du soleil ont illuminé le dôme de Saint-Pierre.

^ B13L10THEC

Je suis entré à la Villa Médicîs, où, comme je vous l'ai cjit, j'ai été reçu de la manière la plus agréable pour moi.

Bénouville, en particulier, s'est montré on ne peut meilleur garçon vis-à-vis de moi. Mais nous ne nous entendons pas toujours très bien en peinture. La vue de ses cartons, de ceux de Bénouville le jeune, et même ceux de Cabanel, a produit sur moi l'effet tout semblable qu'avaient produit sur nous les dessins de Biennoury1: habileté immense ; mais froideur désespérante. Je ne veux pas les suivre sur ce terrain.

Rome, 3o mars i85o.

... Nous avons eu ici un hiver des plus rigoureux. Il fait encore très froid : les montagnes sont couvertes de neige, dont il est tombé ici, il n'y a pas plus de huit jours, une bonne quantité. Malgré cela nous formons des projets de campagne pour le commencement de mai. Je pense aller d'abord à Tivoli, avec Lecointe, qui se conduit vis-à-vis de moi en homme d'esprit et en bon camarade. Nous chercherons à nous établir dans des chambres assez grandes pour nous servir d'atelier, de manière à pouvoir faire là des tableaux. Je pense prendre le motif du mien dans ce magnifique endroit où nous sommes allés une fois ensemble, sur ces coteaux boisés de grands chênes qui penchent sur l'Anio. C'est à ce même endroit que Bénouville a pris le motif de son dernier tableau, mais de l'autre côté du torrent. Ce tableau est comme tous ceux que vous avez vus de lui : fort bien fait, mais froid.

J'ai aussi le projet d'aller passer quelque temps à Subiaco et surtout à Cervara, pour y faire des études de mœurs et de costumes ; puis enfin, d'aller passer l'automne à Terracine, pour y faire costumes et paysages. Dans tous ces différents pays, la Révolution a passé sans laisser de traces, et vraiment, ici même, à l'Académie, ayant peu de relations extérieures, nous ne nous apercevons de rien.

En attendant le beau temps, pour être plus libre, j'ai commencé, avec l'approbation du directeur, un paysage qui pourra être mou envoi. J'en ai pris le motif près des aqueducs qui traversent la route de Frascati, endroit où je n'étais jamais allé lors de notre voyage. Il y a là un petit ruisseau, bordé de grands peupliers, qui coule entre les ruines des grands aqueducs et les nouveaux, qui forment en cet endroit deux lignes parallèles très rapprochées. J'en ai fait un paysage en hauteur, effet du soir, avec un Démocrite. Son défaut sera d'être trop simple, de n'être pas assez italien et de n'avoir point un ciel bleu.

1 Vict. -Franc. -Éloi Biennoury, de Bar-sur-Aube (1823-1893), élève de Drolling ; prix de Rome, de peinture, de 1842.

L'armée française nous a donné le spectacle de deux petites guerres dans la campagne de Rome. C'était fort beau, celle surtout qui s'est donnée du côté de la Storta, à l'endroit même où Constantin défit Maxence avec ses légions gauloises...

Leroy n a point encore fait tirer d épreuves de la dernière lithographie qu'il a faite d'après moi1.

Au même.

Rome, 5 mai i85o.

... Vous me parlez de notre projet de publication : il me sourit de plus en plus. Tout en m'occupant du paysage j'ai fait quelques fusains à son intention. Je vais de temps en temps me promener du côté de la place Montanara, mon album anglais dans la poche. Je vous conseille beaucoup cet album anglais si vous en trouvez à Paris : on y fait très rapidemennt un croquis.

J'ai fait une composition de deux figures pour celles qui sont exigées de nous. Ce sera Caïn et Abel sacrifiant à Dieu sur le sommet dune montagne au lever du soleil. La fumée du sacrifice d'Abel s'élève dans le ciel; celle de Caïn est repoussée contre terre2. Vous voyez que je ne songe pas seulement au paysage. Celui dont je vous ai parlé est assez avancé. Je l'ai porté il y a quelques jours à notre exposition des envois, qui vient d'avoir lieu : il m'a paru un peu sourd, ce qui fait que je l'ai entièrement repris.

Notre exposition n'était pas très brillante. Le grand tableau de Barrias3 a cependant de bonnes qualités de peinture; mais c'est un peu commun. Le sujet qu'il a choisi lui procurera les suffrages de gens qu'il estime assez peu : des émeutiers de Paris. C'est le Retour des exilés de Tibère. Le paysage de Bénouville a sept pieds de long, c'est un des plus faibles qu'il ait faits : mauvaise exécution, mauvaise composition ; point de style, point de sentiment ; rien d'antique : et il y a placé un Virgile rêvant au bord de l'eau !

Ce qu'il y avait de mieux, c'était un grand dessin de Léon Bénouville, avec des tons d'aquarelle, représentant les Chrétiens dans le cirque. Cabanel en avait deux assez médiocres...

Nous avons fait dernièrement à Castel Fusano, près d'Ostie, la partie des Nouveaux, c'est-à-dire, aux frais des Nouveaux. Il y a là, à Castel Fusano, une forêt admirable de pins d'Italie et de chênes verts, située entre les marais et la mer. Il y a surtout un petit chemin que nous avons pris pour revenir de la mer, qui

1 Pour l'Artiste : Le Soir.

2 L esquisse au fusain eu a été conservée.

3 Félix Barrias, de Paris (1822-1907), élève de Cogniet ; prix de Rome de

circule au milieu des chênes verts vêtus de lianes de toute espèce, où l'on trouve a chaque pas de délicieux motifs : c'est aussi primitif, aussi sauvage qu'une forêt d'Amérique.

Malheureusement ce pays est des plus malsains. On ne peut guère y rester qu'en ce moment, et le temps est si détestable cette année, qu'il n'y a pas moyen d'y songer.

Je ne veux pas vous parler, mon cher ami, des peintures que nous avons admirées ensemble, des Chambres de Raphaël, de la Chapelle Sixtine, etc.. Que pourrais-je vous en dire, si ce n'est qu'elles sont toujours admirablement belles? Je vous parlerai de certaines galeries, que nous n'avons point visitées, et où il se trouve de magnifiques portraits, sorte de peinture que vous affectionnez beaucoup, ainsi que moi. Il y a, à la galerie Colonna, un très beau portrait de Titien, un très beau de Véronèze, un de Bronzino, plusieurs de Van Dyck et un magnifique d'Holbein ; ce dernier, de grandeur nature, a beaucoup plus de tournure que n'en ont habituellement ses portraits , et il est en même temps d'une peinture plus grasse; sa barbe, rousse, est admirable.

A la galerie Corsini, il y a aussi deux très beaux portraits de Titien, un de Giorgione, le plus beau peut-être que j'ai vu de lui, plusieurs de Van Dyck, et un d'Albert Durer, aussi beau qu'un Holbein. Il y a aussi plusieurs paysages du Guaspre, qui sont fort beaux et d'une meilleure exécution que d'habitude. J'ai vu aussi Y Aurore du Guide, c'est une jolie chose, mais il faut oublier les fresques de Raphaël.

Les pensionnaires de Rome sont beaucoup moins encroûtés qu'on ne le croit généralement. Ils ne me regardent point comme un hérétique, je crois même que je suis assez bien placé dans leur estime, grâce h mon dessin d'il y a trois ans1, que plusieurs ont vu, et à un nouveau dessin dont j'ai fait cadeau au musicien sortant2, comme chacun a fait selon l'usage.

A Mademoiselle Léontine de Curzon3.

Rome, 27 mai i85o.

Chère sœur, c'est un grand plaisir pour moi de te voir travailler avec tant d'ardeur. Moi aussi je travaille sans pourtant atteindre au souverain beau, quelques désirs que j'aie de m'en rendre maître. Je suis sur le point de partir pour Tivoli, et comme

1 Une vue de la Villa Borghèse, en 1847.

2 Gastinel probablement (prix de 1846), mais l'artiste n'en a pas conservé mention.

3 L'original de cette lettre et de la suivante est en italien.

SA VIE ET SON ŒUVRE io3

je ne sais pas si ma chambre turque me sera laissée, j'en fais une petite peinture. De plus, comme, de ma chambre, on peut monter aux campaniles de la Villa, j'y fais de toutes petites vues des montagnes, qui de là se voient admirablement. Il y a peu de temps, je suis retourné à la vallée Egérie, pleine en ce moment de fleurs et de nids. Notre Villa aussi est pleine de nids. Un roitelet a fait le sien sur la porte de mon atelier, dans le parc, et j'ai vu hier les petits s'échapper du nid. Il y a un petit jardin tout autour de mon atelier; mais la guerre la dévasté, et en a détruit les clôtures, si bien que les petits enfants qui viennent jouer dans la Villa me dérobent mes roses.

Adieu, chère. Ton frère.

A la même.

Tivoli. 1 5 juillet i85o.

... Je m'étais promis de faire à Tivoli quelque grand tableau ; mais il y a tant de beaux sites, que je ne puis rester à la maison quand le temps est beau. Et puis je n'espérais pas pouvoir faire des portraits de vieillards et d'enfants ; et ceci m'importe beaucoup puisque je veux faire des tableaux à figures. Il est vrai que je ne puis faire des portraits de jeunes filles ni de femmes, car à Tivoli elles sont trop timides pour poser; mais on dit qu'à Subiaco, où j'irai, elles sont un peu moins sauvages. Une autre scie, c'est que les petits garçons et les petites filles ne restent pas tranquilles. Cela me fait désirer l'arrivée de mon ami M. Bouchaud, pour les prendre au daguerréotype : c'est trop ennuyeux d'en faire seul.

Je suis vraiment heureux de réussir 1 aquarelle : je vois bien des choses à faire ainsi à Poitiers...

Voici déjà plusieurs semaines que vous vivez la vie tranquille de Moulinet. Pour moi, appuyé sur le bord de ma fenêtre, dans ma chambre de Tivoli, j'ai devant les yeux la campagne romaine, et les vapeurs des cascalelles montent et forment un voile diaphane à travers lequel apparaissent les collines couvertes d'oliviers. Cependant je ne vois qu'une petite colline, où passent, avec une chèvre blanche, deux jeunes filles accompagnées d'un robuste jeune homme brun aux yeux noirs, ou bien, une petite barque qui glisse à travers les roseaux chargée de nénuphars, et le jour meurt et les nénuphars plongent en s'endormant dans l'eau. Ou bien, sur le bord d'un étang, le père, la mère, la sœur, le frère s'assoient et par leurs plaisanteries font un doux babillage ; et le bouquet de feuillage va devenant de plus en plus noir sur le ciel qui s'embrume ; et voici qu'apparaît, à travers la bruyère brune et les noirs peupliers, la lune nouvelle, scintillante dans sa moitié d'anneau d'or, la lune, que je vois surgir derrière le dôme de Saint-Pierre. Et le doux père s'écrie : « L'air fraîchit, enfants :

rentrons à la maison. » Et les fenêtres s'illuminent, et le salon s'emplit d'une douce harmonie.

Adieu chère sœur. Ton frère qui t'aime.

Tivoli, 17 juillet i85o.

. . . Voilà plus d'un mois que je suis à Tivoli. J'y suis avec Lecointe et le graveur Deveaux. Nous prenons nos repas à la Sibyle ' mais nous avons trouvé moyen de nous loger dans une maison assez propre, située dans la même rue mais près de la place. Nous avons chacun notre chambre : un petit salon et une petite terrasse. Nos fenêtres donnent sur les oliviers de la campagne de Rome.

J'avais d'abord résolu de faire ici un grand tableau, mais il y a tant de motifs à récolter, que j'y ai tout à fait renoncé. D'autant plus que nous avons trouvé le moyen, le graveur et moi, de faire poser quelques ragazzi et ragazze, et aussi quelques vieillards et vieilles. Cela n'a pas été trop facile d'abord ; maintenant, nous en avons plus que nous ne pouvons en faire. Mais quant aux jeunes filles et aux femmes, il n'a pas été possible jusqu'à présent de les décider à se laisser portraire. Il en est de même des hommes. On me dit qu'à Subiaco les femmes sont moins sauvages qu'ici : espérons. Peut-être serait-il plus facile de les décider à se laisser daguerréotyper ; mais j'attends Bouchaud pour en essayer. Les prix sont d'un paolo pour les garçons et de deux pour les filles et les vieillards. J'espère que Bouchaud viendra me retrouver vers la fin de novembre ; tâchez donc de venir avec lui. Au printemps prochain nous nous acheminerions ensemble vers Naples, nous arrêtant à Terracine, Mola di Gaëte etc., faisant des études de paysages et de têtes : les femmes sont fort belles dans ces pays-là, et de plus, le costume ancien est assez bien conservé.

Je me livre en ce moment à l'aquarelle, et je vous engage bien d'en faire aussi : c'est si commode pour les voyages. J'ai fait ce que j'aurais dû faire tout d'abord ; j'ai acheté ce qu'il y a de meilleur en ce genre, une boîte d'aquarelle anglaise. A la Villa d'Esté, j'ai fait quelques-uns de ces charmants motifs d'escaliers et de fontaines, et j'ai réussi vraiment au delà de mon espoir, dégoûté que j'étais par les essais infructueux tentés avec les mauvaises couleurs que j'avais apportées de Paris. J'ai fait aussi quelques petites fabriques de la ville, qui en contient un si grand nombre de délicieuses. Pour ce qui est des arbres, je n'ai point encore réussi : je crois que c'est là la grande difficulté.

Je ne sais si je vous ai dit que Raffet était à Rome cet hiver. Nous l'avons vu quelquefois à l'Académie, où il connaît quelques

pensionnaires. Il est très lié avec de Lemud1, et nous disait que depuis plusieurs années Lemud s'occupait activement d'eau-forte, inventant toute sorte de procédés. Achille Bénouville en a fait quelques-unes assez réussies.

Pour moi je resterai encore ici jusqu'au 10 août; puis je me dirigerai vers Subiaco, pour de là monter à la Cervara J'espère y trouver, outre une infinité de petits motifs à figures, quelque grand paysage dans le genre de celui que M. Cabat y avait trouvé.

A Léon ii ne de Curzon.

[Tivoli, 19 août i85o].

Chère petite sœur,

Nous faisons en ce moment de belles promenades à âne. Nous sommes allés ainsi, a trois avec un guide et quatre ânes, dans un endroit qui s'appelle Treponti. Ce sont des aqueducs antiques, ravinés, traversant des gorges profondes et sauvages. Au pied de l'un de ces ponts, nous avons trouvé, dans la cave d'une maison antique en ruines, un petit moulin très pittoresque mais primitif et tout simple. J'en ai fait un petit dessin et, à la maison, un fusain2. Nous avons vu beaucoup de beaux sites, mais sans faire grand chose. Un autre jour, partis à 4 heures du matin, nous sommes allés à un endroit qui s'appelle Lunghezza, pays superbe, distant de Tivoli de 12 milles, mais doué d'un air détestable en été. C'est au mois de novembre que nous devons y demeurer. Ces endroits sont très beaux pour peindre, mais durs h habiter. La beauté de l'Italie est d'un genre un peu sévère, un peu âpre et sauvage...

A Georges Brillouin.

[Tivoli, 28 août 1850].

Mon cher Brillouin, votre lettre, que je viens de recevoir, m'a fait le plus grand plaisir ; d'autant plus que vous me les faites désirer longtemps, soit dit sans reproches. Elle est venue un peu égayer ma solitude : car mes deux compagnons sont retournés à Rome, et je suis resté seul et malade,

Un coup de soleil que j'ai reçu dans cette admirable vallée des aqueducs que vous connaissez, m'a donné la fièvre. Elle a été heureusement coupée au bout de deux jours par les soins du chi-

iAiiné de Lemud, de Thionville (1816-1886), si célèbre pour sa lithographie rehaussée d'eau forte, Maître Wolfram.

2 Un tableau de 1 856 a été peint d'après ce motif.

Io6 ALFRED DE CURZOX

rurgien français du régiment en garnison à Tivoli ; mais le système nerveux a été comme frappé d'inertie, et depuis vingt longs jours je garde la chambre, ne vivant que de tisanes, de bouillons et de purgatifs, choses peu nourrissantes. Dans les premiers jours, je n'avais pas la force de rien faire : j'ai lu et relu les quelques livres que j'avais apportés. J'ai pu ensuite faire quelques fusains; et enfin, demain, je fais ma première sortie: je vais avec le docteur, qui dessine un peu, faire un bout d'aquarelle dans le couvent des Capucins situé à la porte de Tivoli, sur la route de Rome. Dans quelques jours, j'espère être à Subiaco, d'où je monterai à la Cerbara. Mais il me faudrait manger de bons bifteacks pour recouvrir mes forces, et ce n'est pas à Tivoli qu'on en trouve.

Vous me parlez, mon cher ami, de nos années passées ensemble à Paris, de nos dessins, et de cette veine trop tôt abandonnée par nous. Ainsi que vous, j'y pense souvent, et toujours avec le désir de retrouver un jour ces années passées, avec la volonté de revenir à cette veine un moment négligée. Sans doute il y a des choses charmantes à faire avec les sujets italiens ; mais les personnages que nous cherchons à reproduire étant inconnus, nous n'avons à nous occuper que du type national. Au contraire, dans les sujets que nous traitions autrefois, nous avions des personnages connus à portraire : il fallait étudier leur caractère, ils devenaient pour nous comme des êtres ayant existé réellement et pour lesquels nous avions amour ou haine. Oui certes, j'y reviendrai, et j'illustrerai encore plus d'une circonstance de la vie de mon vieux tonnelier de Nuremberg. D'ailleurs, j'y rentrerai naturellement par l'illustration à' Ahasvérus , dont je n'ai pas abandonné l'idée l.

Cependant, étant en Italie, je crois qu'il est bon de l'étudier le plus possible. Mais ne craignez pas que j'y prenne racine. L'Italie me semble, comme les déserts de l'Egypte, un pays à mirage : on est brûlé par le soleil, les pieds sont meurtris par les sentiers pierreux, les jambes martyrisées par les chardons épineux qui. déparent l'herbe de ses prairies ; et toujours au loin un horizon splendide. C'est l'impression qu'a produite sur moi Ltuighezza, où nous sommes allés à âne de Tivoli.

C'est, certes, un magnifique pays, et je compte y aller passer quelques semaines au mois de novembre ; mais le Teverone y est, comme partout, si creux, qu'à la plus petite distance il disparait ; et ses bords sont encombrés de saules qui s'étouffent et se cachent mutuellement. Puis les prairies sont encombrées de chardons, qui embarrassent les pieds et déchirent les jambes. Je pensais a mon Moulinet, à ses prairies si fraîches, a sa rivière qui coule à pleins bords sous les arbres qui la décorent sans la cacher, et je

1 Le poème symbolique, en prose, d'Edgar Quinet. L'idée n'a jamais reçu même un commencement d'exécution.

regrettais de ne pas y être, près des personnes qui me sont chères. Si belle que soit la nature qui nous entoure, elle n'est pas comparable à celle qu'embellissent les souvenirs dorés. Puis, dans cette nature si magnique, je suis sans ami.

... Vous me parlez, mon cher ami, avec envie, du calme inaltérable des vieux maîtres flamands et hollandais. Oui, c'est ce calme qu'il faudrait atteindre. Nous nous perdons en vains projets, notre ambition ne connaît pas de bornes : hé ! si ce que nous faisons est bien fait, nous en aurons toujours assez fait ! D'ailleurs, c'est en sachant se restreindre qu'on fait beaucoup. — Hélas ! oui, mais comment mettre un frein à cette imagination vagabonde ? Vous qui vous trouvez loin du fracas de Paris, vous vous tourmentez plus, peut-être, que si vous viviez au milieu du tumulte des concurrences ; et moi de même, je me reproche toujours de n'en pas faire assez, et de mal employer ces deux années que j'ai à rester ici.

Vous ne me parlez pas de l'eau-forte. La pointe n'est pas pourtant plus difficile à rencontrer sous la main que le crayon que vous affectionnez tant, et la cuisine de l'eau-forte est peu de chose. Pour moi, la main me démange. Mais je la réserve pour mon retour en France : ici je veux apprendre à peindre, et réunir des matériaux pour plus tard.

Au même.

Subiaco, 11 septembre i85o.

... Je vois avec plaisir, mon cher ami, que vous avez tout à fait repris du cœur au travail, et j'espère bien que l'impossibilité où je suis de pouvoir vous aider dans votre projet ne vous refroidira pas. Pour moi, je ne suis pas dans un état très satisfaisant : je suis encore très faible et tourmenté depuis-deux jours de coliques qui m'empêchent de manger et de reprendre des forces. Cela me contrarie d'autant plus que Subiaco me parait plus beau qu'il ne m'avait semblé la première fois, et que je suis certain de retrouver beaucoup a faire a Cerbara où je voudrais monter dans quinze jours au plus tard. Espérons que cela finira bientôt. Je suis ici avec les pensionnaires qui font ce que nous appelons la tournée académique : Tivoli, Subiaco, Cerbara, Olevano etc.. «te... Us reviendront à Rome par Frascati...

M. Roll m'écrit que M. Schnetz, qui est de retour à Paris, ne cesse de faire mon éloge dans leur réunion de la Soupe à l'oignon, et que M. H. Vernet, qui en fait partie, a été le premier à proposer de me faire obtenir deux autres années. Je ne sais franchement si je dois le désirer. Au reste, M. Roll croit si facilement ce qu'il désire, qu'il ne faudrait pas trop compter dessus.

I08 ALFRED DE GURZON

A Léontine de Curzon,

Subiaco, 7 octobre 1880.

Chère sœur, je suis encore à Subiaco; mais le vilain temps qu'il fait depuis quelques jours va me faire retourner demain à Tivoli, où je resterai un ou deux jours et puis j'irai à Rome.

Je pars avec bien de l'ennui de laisser ici tant d'études à faire ! sans savoir quand j'y pourrai revenir. J'ai toutefois travaillé beaucoup dans le petit couvent de San Benedetto, dont je vous ai parlé après mon premier voyage. Ce couvent est situé dans la montagne à une petite heure de chemin de Subiaco. Je restais là toute la journée, faisant à l'aquarelle des vues de ces si pittoresques et capricieuses chapelles. Assis dans la dernière et la plus basse, je voyais toute la matinée les pèlerins descendre et monter les escaliers, et à travers le labyrinthe de ces voûtes toutes peintes et décorées de figures de saints, de la chapelle la plus haute me venait le doux son des orgues qu'accompagnaient les chants des moines.

Vers le milieu de la journée on fermait le couvent, et toutes les chapelles commençaient à se vider. J'entendais le chœur des moines ; ils allaient ensuite au réfectoire, tout devenait silencieux et les rayons délicats du soleil, qui par les étroites fenêtres pénétraient dans l'église, n'éclairaient plus que des choses immobiles. Peu après, un bon vieillard de frère, avec la permission de ses supérieurs, m'apportait du vin et de l'eau, et sur le terre-plein, près des rosiers greffés par saint François, je prenais mon repas avec de la viande froide et d'autres aliments apportés de Subiaco dans mon sac. Dix jours j'ai vécu cette vie, et bien que solitaire, je puis dire qu'elle a été heureuse.

A Georges Brillouin.

Rome, 14 octobre i85o.

Mon cher Brillouin, vos vœux n'ont point été exaucés. La fatalité et le mauvais temps m'ont bientôt laissé seul a Subiaco. On fait peu de frais pour un seul : la nourriture est devenue tellement mauvaise, et mon estomac malade en a tellement souffert, que force m'a été de revenir à Rome, où je suis condamné au repos le plus absolu. Ainsi se sont brisés tous mes plans : je n'ai presque rien fait h Subiaco, où il y a tant à faire ; je ne suis point monté à Cerbara où, outre le costume à étudier, on trouve les plus beaux groupes d'arbres du monde ; je n'ai point été revoir Narni ni visiter Assise et tous les magnifiques pays qui sont sur cette route. Et qui sait si dans un mois je pourrai aller passer

huit jours à Lunghczza, où j'aurais à faire des études pour mon tableau ?

Vous voyez que je suis réellement très à plaindre. Je n'ai pas cependant complètement perdu mon temps à Subiaco : j'ai pu faire quelques croquis dans les rues pittoresques de la ville et quelques aquarelles dans le petit couvent de San Benedetto, dont vous vous rappelez un des intérieurs, fait par M. Granet, et qui est au Luxembourg.

J'ai passé vraiment de bons moments dans ces petites et capricieuses chapelles de San Benedetto. J'y restais tout le jour fort tranquille et nullement dérangé par les moines ou les pèlerins qui venaient faire leurs prières en montant à genoux les escaliers qui lient les divers étages de chapelles. — Je suis de plus en plus satisfait de l'aquarelle, pour tout ce qui est fabrique : on arrive au ton juste et au ton transparent avec énormément plus de facilité qu'avec l'huile.

Je viens de recevoir une lettre de Bouchaud qui m'annonce son arrivée vers le milieu du mois de novembre. D'après ce que vous me dites, vous ne pourrez venir nous joindre que vers le printemps. Mais venez le plus tôt que vous pourrez, car, pour rattraper le temps perdu, j'ai l'intention de me remettre en campagne fort de bonne heure. Mon plan est daller à Terracine dès le mois d'avril, car les chaleurs sont très précoces en cet endroit ; de plus, en partant de bonne heure pour le voyage de Naples, je pourrais revenir assez tôt pour retourner à Subiaco et à la Cerbara, et peut-être aussi à Narni et Assise.

Je viens de recevoir aussi une lettre de Leray : il me dit qu'il a fait tirer cent épreuves de la deuxième lithographie : Le soir. Il me donne un compte rendu des envois passablement sévère mais assez vrai : il loue beaucoup le jeune Bénouville, et il a raison ; mais il trouve très faibles les paysages de son frère, et il n'a peut-être pas tort. Et pourtant, ici à Rome, parmi les artistes italiens et autres, il jouit d'une grande réputation, et je l'ai entendu citer comme le plus fort de notre Ecole française. Leray me parle aussi des dessins que vous faites en ce moment, qui ont été vus par un de ses amis, qu'il ne me nomme pas, à son passage à Saint-Jean. Il paraît qu'il en a été enchanté.

Je puis vous rassurer sur les chances dune prolongation de temps pour moi. On a donné deux prix de peinture ', comme je m'y attendais, et le second occupe la place, sans doute, qui eût pu m'ètre donnée. J'en suis très content, car, comme je vous l'ai écrit, j'ai toujours l'intention d'aller passer quelques mois au Caire ; et si j'étais resté ici plus longtemps, je n'aurais pu prolonger encore mon absence par un tel voyage.

1 Baudry et Bouguereau.

Au même.

Rome, 19 novembre i85o.

... J'ai le plaisir de vous annoncer que je suis complètement rétabli. J'ai même commencé à travailler ; seulement, comme mon atelier est fort humide, je travaille dans ma chambre. Je me dispose a y faire un petit tableau de figures. J'avais fait pour cela une petite composition à' Hylas puisant de Veau à la fontaine... J'ai été obligé d'y renoncer : le modèle que j'avais, magnifique dans toute autre position, n'a jamais pu me donner ce que je désirais. J'ai été obligé de faire une autre composition exprès pour lui. Quelle sècature que les modèles! Pourtant celui-ci, jeune homme de quinze à seize ans, est beau comme le petit Mercure de bronze de Naples, et de cette couleur simple et dorée du Titien.

... Langlois1 était ici, il y a huit jours, avec sa douce et timide moitié. 11 est allé passer quinze jours à Naples, et reviendra dans quelques jours pour rester ici tout le mois de décembre. Il est venu par la Suisse, et a parcouru tout le Nord de l'Italie. Il est resté six semaines à Venise, où sa femme se plaisait beaucoup. Il y a travaillé avec ardeur au Musée : il a fait une copie d'après une Madone de Bellini qu'il affectionne, avec raison, extrêmement, et quelques esquisses d'après Véronèse. Mon paysage a paru lui faire plaisir; mais il l'a trouvé, avec raison, un peu noir et monotone ; c'est mon défaut, je tâcherai d'y remédier.

M. Alaux, qui a de fort bonnes idées, me racontait il y a quelques jours que Bonington, qu'il avait connu, avait son atelier entièrement blanchi à la chaux, avec bordures rouges en bas et en haut : il avait plusieurs draperies de couleurs diverses pour mettre derrière ses modèles. Vous pensez bien qu'un tableau qui paraissait brillant dans un semblable atelier l'était dans tout autre local. C'est une chose que je veux essayer à mon retour en France. Nos ateliers, avec leur ton rompu et sombre, font valoir les tableaux, mais n'en font pas faire de bons.

Dimanche dernier, M. Alaux a pris dans sa voiture la section de paysage, c'est-à-dire Lecointe et moi, et nous a transportés à deux milles au delà du Pont Salara : il va là des fonds et des terrains magnifiques. C'est l'emplacement de l'ancienne Fidène. Le même jour, une dizaine de nos camarades sont allés à l'Isola Farnese, près la Storta. Ils nous en ont fait des récits merveilleux. Les beaux endroits abondent tout autour de nous ; mais il faudrait du beau temps, et il est atroce.

1 Polyclès Langlois, paysagiste, de Pont-de-1'Arche, élève de son père Hyacinthe Langlois.

Cabanel me parle quelquefois de Laurens1, l'ami de Rousseau (le sourd) ; vous verrez sans doule à l'Exposition quelques-uns des dessins qu'il a rapportés de son voyage en Orient. On lui propose de l'y renvoyer, dessiner les ruines de Ninive.

Je suis allé, il y a quelques jours, visiter la villa Albani, à quelque distance en dehors de la porte de Salara. Il y a là le plus beau Musée de bas-reliefs antiques que j'aie vu. Il y a aussi deux dessins de Jules Romain, de petites dimensions, qui sont magnifiques et dignes de Raphaël...

Au même.

Rome, 3o décembre i85o.

... Castan, dont j'ai reçu la lettre il y a quelques jours, me parle de vos causeries le soir, et cela me rappelle des temps qui ne sont plus, mais qui reviendront, j'espère. Pendant ce tempslà, moi, je parcourais les galeries et les villas de Rome avec Langlois, et j'étais heureux de trouver chez lui un goût vif de l'art, concordant entièrement avec le mien, et un désir de voir presque insatiable. J'ai vu avec lui bien des choses que nous avons négligées à notre premier voyage : entre autres, la villa Ludovisi, près notre Académie, où il y a de fort belles sculptures, YAiwore du Guercino et des vues de Rome et la campagne, admirables ; puis la galerie Campana, si riche en étrusques et terres cuites. Mais lui-même vous parlera de toutes ces choses, ainsi que de la villa Albano, qui mériterait seule le voyage de Rome...

Le deuil de M. Alaux vient de suspendre les fêtes brillantes qu'il donnait tous les dimanches : on y dansait et on y faisait de la musique. J'ai fait, dans ces réunions, la connaissance de M. Edouard Bertin 2. C'est un homme gros et grand, d'une cinquantaine d'années, avec une belle tête, très semblable à celle de son père peint par M. Ingres. Il a voyagé en Grèce, dans le Levant et en Egypte. Il m'a donné de précieux renseignements sur ce dernier pays : ils me confirment dans la résolution que j'ai d'y aller. Il paraît qu'on y peut vivre et voyager à meilleur marché qu'en Italie...

Au même.

Rome, 8 février i85i.

... Je travaille à force à mes envois, qui sont toujours « à peu près terminés », excepté mon petit tableau de figures, que j'ai

* Jules Laurens, peintre et lithographe, de Carpentras (1825-1901). 2 Edouard Bertin, peintre de paysage, de Paris (1797-1871), élève deGirodet, entré à l'Ecole des Beaux-Arts en 18 1 5.

peur de faire très mauvais. Décidément, si le paysage est difficile, le tableau de figures ne l'est pas moins : il demande une certaine expérience dont je suis tout à fait dépourvu. — Lecointe a presque terminé son paysage qui représente la vallée des aqueducs près de Tivoli. Le motif est très beau, et il l'a bien arrangé. Le ton manque un peu de distinction, mais c'est assez solide et fin de dessin : cela me semble beaucoup mieux que tout ce que j'ai vu de lui. — Boulanger a terminé son envoi : c'est une femme nue, une Phryné. C'est d'une exécution assez fine et distinguée, mais un peu vide et maniéré. Je trouve que la jeune école, dont il fait partie, ne sépare pas assez, dans son admiration pour M. Ingres, les qualités des défauts. ..

Vous me demandez, mon cher, ce qui me fait projeter un voyage en Egypte. C'est un voyage que j'ai toujours désiré faire ; et rencontrant des gens qui l'ont fait, qui le disent très facile et point très coûteux, je forme naturellement le projet de le faire aussi... Mon projet (projet fort peu arrêté encore), est de partir d'ici au mois de janvier, d'aller passer quelques jours à Athènes, où je trouverai l'architecte qui m'accompagnera dans le reste du voyage. Nous resterons quelques semaines à Constantinople, puis nous nous dirigerons vers l'Egypte où je compte rester jusqu'à l'été. Les chaleurs devenant alors insupportables, nous reviendrons en France à travers la Sicile et l'Italie. Voilà mon petit projet, qui sera sans doute modifié par les circonstances. J'espère pouvoir réunir pour l'exécuter une somme de trois mille francs, que je crois plus que suffisante : l'architecte Thomas, qui revient d'Athènes, qui a vu Constantinople et Smyrne, et est resté un an en voyage, a dépensé trois mille cinq cents francs, et je crois que l'on peut dépenser moins, surtout quand on voyage plusieurs ensemble.

Il paraît qu'au Caire la vie est fort bon marché et les logements aussi. Pour remonter le Nil et visiter les merveilles qui sont sur ses bords : Louxor, Thèbes, les îles de Phila>, etc., on loue une barque avec cinq ou six indigènes d'équipage, lesquels se chargent de vous nourrir. La barque est votre maison, votre auberge, vous y revenez coucher chaque soir. On peut avoir une bonne barque pour quatre cents francs par mois, tout compris, ce qui n'est pas cher lorsqu'on est plusieurs. On fait bien de remonter le Nil d'abord assez rapidement, en visitant tout; puis, en redescendant, on s'arrête dans les endroits que l'on a trouvés les plus beaux...

... A propos de M. Bertin, je vous dirai que je me lance dans le monde : j'ai dîné chez lui et je vais à ses petites soirées. On n'y trouve guère que des artistes et des gens de connaissance : M. et Mme Alaux, les Balzc, Dumas, etc.. On y cause, et fort agréablement, car M. et Mme Bertin sont très aimables.

SA VIE ET SOIS ŒUVRE ll3

Au même.

Rome, i3 février i85i.

... Je vous dirai que, ni les influences de l'Académie, ni la vue des magnifiques peintures décoratives des vieux maîtres n'ont pu me décider à choisir un des mille sentiers de l'art, et que je suis bien décidé à ne jamais me décider, et à faire tout ce qui me passera par la tète. Il est bien vrai que probablement je ne ferai jamais de grandes peintures décoratives, j'en prends facilement mon parti; mais je ne vois pas ce qui m'empêcherait de faire des dessins ou des esquisses de peintures décoratives.

Je lis un poète ; mille tableaux divers me passent devant les yeux : les uns représentent des scènes familières et feront des tableaux de genre, les autres ne peuvent être traités que par la peinture du genre héroïque. C'est ainsi qu'a fait Decamp. Mon intention n'est pas d'imiter sa peinture, mais de m'abandonner comme lui a mes instincts. Il y a une chose que je regrette : c'est que vous et moi nous n'ayons pas commencé un peu plus tôt la peinture, ou que nous n'ayons pas eu le courage de faire des études élémentaires plus fortes. Je le regrette en voyant combien ces jeunes pensionnaires de Rome, qui n'étaient que des enfants lorsque nous avons commencé, sont devenus habiles : ils ont une adresse de main qui leur permet d'exécuter tout ce qu'ils imaginent...

Au même.

Rome, 22 avril i85i.

Mon cher Brillouin, nos tableaux sont exposés depuis hier. Il y en a un qui écrase tous les autres, c'est celui de Cabanel. La surprise a été générale, car personne ne le connaissait, et quelque estime que l'on ait pour Cabanel, personne ne pouvait espérer pour lui un si beau succès. C'est un tableau hors ligne. 11 représente la mort de Moïse. La scène se passe sur le sommet d'une montagne : Dieu, porté par des anges, apparaît à son prophète ; dune main il lui montre la Terre promise, où il ne doit pas entrer, de l'autre, il lui ordonne de mourir. Moïse tombe renversé entre les bras des anges, qui le soutiennent; l'un d'eux lève le linceul qui doit l'ensevelir. Les deux figures de Dieu et de Moïse sont pleines de puissance sans exagération : les figures d'anges, plus Raphaëlesques, sont pleines de style et de grâce. C'est un effet du soir parfaitement rendu. La couleur en est charmante, la peinture solide, le dessin très beau, ferme et plein d'ampleur. En somme, c'est un tableau réussi de tout point. Les lignes sont on ne peut plus heureuses et hardies : c'est saisissant

ïl/j ALFRED DE CURZON

d'aspect. — L'effort énorme qu'il a dû faire ne se voit nulle part, et c'est de la peinture si bien réussie, que chacun, à leur aspect, croit pouvoir en faire autant. C'est un tableau qui, si vous le voyiez, serait peu propre à faire cesser vos hésitations. On ne songe pas a lutter avec les grands maîtres, de quelque enthousiasme que Ion soit rempli à l'aspect de chefs-d'œuvre tels que la Chapelle Sixtine et les Stances ; mais quand on voit produire à côté de soi, l'orgueil, ou peut-être le sentimentvrai de sa propre valeur, vous fait croire que l'on aurait atteint à ces hauteurs si les circonstances ou la volonté n'avaient pas fait défaut.

Le pauvre Léon Benouville n'avait pas besoin de ce voisinage redoutable pour paraître faible : c'est du Picot, je ne saurais dire autre chose. — Lenepveu a un tableau un peu commun, mais d'une assez bonne peinture. — Boulanger a une figure de femme assez maniérée, mais il a en outre une étude de jeune enfant de quatorze ans d'un beau dessin. — Le paysage de Lecointe n'a pas gagné dans les derniers temps : c'est d'un ton .un peu commun, et pourtant beaucoup mieux que son prix...

Pour moi, mon tableau est tout noir. Vous savez que je tombe assez facilement dans ce défaut. J y ai été entraîné encore davantage par les circonstances. Craignant, pour ma santé trop fortement compromise l'été passé, l'humidité de mon atelier, j'ai travaillé dans ma chambre, dont la fenêtre n'a pas quatre pieds de haut. Pour y voir j'étais obligé d'approcher mon tableau très près de la fenêtre, en sorte que la partie à laquelle je travaillais était très éclairée et le reste dans l'ombre, ce qui me faisait croire que ce que je faisais était très lumineux. Je ne suis pas très affligé de ce défaut qui ne peut pas avoir beaucoup d'influence sur mon avenir; seulement, c'est un tableau manqué l. Pour mes figures, elles sont tout à fait insignifiantes.

Nous partons pour Naples, Bouchaud et moi, vendredi prochain : nous y allons à pied, en passant par Lunghezza, Zacarola, Valmontone, Cori, Norma, etc., séjournant quelques jours dans tous ces endroits. Nous avons le projet de nous arrêter à Terracine trois semaines, et aussi à Mola di Gaëte, dont vous aurez conservé sans doute un charmant souvenir. Nous serons vraisemblablement à Naples vers la fin de juin, et nous espérons bien que vous viendrez nous y trouver.

Pour nous aguerrir, nous avons fait quelques courses aux environs de Rome. Nous sommes allés à Fiumicino par le bateau à vapeur, puis de là à Ostie, où nous sommes restés plusieurs jours, par un temps peu favorable. Il y a, tout près, la forèl de Castel Fusano, dont je vous ai déjà parlé et qui est magnifique. Nous avons fait quelques croquis à la chambre claire, et quelques aquarelles ; puis nous sommes revenus à pied à Rome avec armes

1 Impression excessive, car, comme on le verra, le rapport de l'Académie fut très flatteur, et le tableau acheté par l'Etat. Il est au musée de Rouen.

SA VIE ET SON ŒUVRE Il5

et bagages, nos épaules un peu coupées. — Nous sommes allés aussi à llsola Farnese, près la Storta. C'est un fort bel endroit, que l'on a beaucoup gâté, cet hiver, par de nombreux abatis de bois. Après y être restés quelques jours, logés à l'osteria del Fosso, sur la route de Florence, nous sommes revenus |en longeant une petite rivière qui nous a conduits sur les bords du Tibre, loin derrière les rochers des Nasons. La vallée qu'arrose cette rivière serait un Paradis Terrestre sans le mauvais air.

Toutes ces courses, nous les avons faites très vaillamment; seulement nos épaules se trouvaient assez mal du poids qu'elles portaient. Pour aller à Naples, notre bagage devant augmenter, nous aurons soin de nous faire accompagner d'un guide et d'un âne pour le porter...

Je n'ai encore rien d'arrêté sur mon envoi de l'année prochaine. Je n'ai point encore ce calme, si désirable pour produire. Le peu de temps que j'ai à rester ici ne fait qu'augmenter mon impatience. Je voudrais tout voir, aller partout... Il y a cette magnifique route de Florence, Nepi, Civitta Castellana, Borguetto, etc.. Et je ne sais quand je pourrai y aller.

Au même.

Sorrente, 5 juin i85i.

Mon cher Brillouin, nous sommes enfin à Sorrente depuis une douzaine de jours, et dans les douze jours nous avons assez bien travaillé. Jusque-là nous n'avions pas fait grand'chose, excepté à Lunghezza, où nous sommes restés six jours. Le temps, pendant tout le mois de mai, a été très variable et l'est encore ; puis, bien des endroits très vantés nous ont semblé mériter peu leur réputation. Valmontone entre autres, dépouillé de ses arbres qui ont été coupés il y a quelques années, est devenu un site assez peu riche en motifs. Nous ne sommes point allés à Norma et Ninfa, grâce au mauvais temps. A Terracine, l'air était déjà peu sain, il a fallu, à mon grand regret, nous décider à ne point y rester. Nous sommes restés à Mola di Gaëte six jours, plus pour nous reposer que pour y travailler ; car ce délicieux pays, qui nous avait si fort impressionnés la première fois que nous le vîmes ensemble, offre peu de choses à faire pour le paysagiste ; mais la ville est peuplée de belles femmes bien coiffées.

Entre Mola et Santa Agatha, toute la population des campagnes a conservé l'ancien costume, assez semblable à celui d'Alvito. Je ne doute pas, que si nous suivons notre premier projet de retourner à Rome par San Germano, nous ne trouvions beaucoup de costumes sur notre chemin.

Nous sommes restés dix jours à Naples et nous avons travaillé quelques jours au Musée de Naples, salles de Pompeïa. Mainte-

Il6 ALFRED DE CURZON

nant, nous sommes à Sorrente. C'est un vrai Paradis Terrestre, que nous n'avons pas eu le temps de voir la première lois que nous y sommes passés. Les bords de la mer sont magnifiques. Au pied de ces rochers perpendiculaires dont vous vous souvenez, il y a de petites plages étroites qui permettent de circuler. De là, il y a des paysages côte marine extrêmement beaux : ils rappellent les marines de Savaltore et aussi, en mieux, celles de Vernet. Nous avons lapas mal travaillé, et j'y ai fait des dessins et motifs dune espèce tout autre que ceux que je possède. C'est un plaisir de travailler là, tout en respirant la fraîche brise de la mer et en voyant passer, de temps en temps, les pêcheurs de Sorrente sur leurs galères antiques si belles de forme et de couleur. En beaucoup d'endroits les rochers tombent perpendiculaires dans la mer, qui y a creusé des grottes magnifiques. Nous louons, trois carlins la demi-journée, un canot et un marinier, qui nous conduisent admirer toutes ces belles choses. Nous faisons jeter l'ancre là où il nous plaît, et nous dessinons ces beaux rochers couronnés d'arbres et de villas. Nous avons dessiné par des temps presque mauvais et nous avons fait des dessins très passables. Je crois qu'on peut se faire au mouvement de la barque et réussir mieux encore.

Nous sommes avec Bouguereau, second premier grand prix de la dernière année, ce qui diminue notre dépense et nous permet d'avoir un gamin pour porter notre bagage. Nous pénétrons dans les jardins, remplis comme vous le savez d'oliviers, de citronniers, d'orangers et de treilles, à travers lesquelles on aperçoit la mer, Naples et le Vésuve, à présent sans flamme ni fumée.

Avant-hier, nous sommes allés à Massa. Il y a là une ferme avec un verger, qui s'ouvre sur la mer par un ravin court et étroit, rempli de hauts pins d'Italie, à travers lesquels on aperçoit Capri. Nous avons vu cela au soleil couchant, et c'est certainement un des plus charmants points de vue que j'aie jamais vus. Hier nous y sommes retournés, mais le temps était sombre : nous n'avons fait que du dessin. Nous allons bientôt quitter Sorrente pour aller visiter Vico, à moitié chemin de Castellamare. Nous avons fait la route à pied, et je crois que c'est un endroit plus beau encore que Sorrente. La difficulté est que, nous dit-on, les locandes y sont très chères : nous irons voir. Notre projet est ensuite d'aller à Capri , où nous resterons peut-être trois semaines; puis à Pompeïa, puis à Amalfi, puis à Ischia...

Nous nous servons tous les trois avec fureur de la chambre claire, et je vous assure que c'est un moyen bien commode et qui abrège beaucoup.

Au même,

Cerbara, ior octobre i8ji.

Je suis resté à Naples jusqu'au 4 septembre. En quittant Sorrente, d'où je vous ai écrit, nous sommes allés à Vico, où nous sommes restés une quinzaine de jours. Il y a de fort belles choses, mais Capri est encore, en fait de pays, ce qu'il y a de plus beau dans le golfe de Naples. J'y suis resté vingt-quatre jours. J'y ai laissé Bouchaud qui, vraisemblablement, y est encore, attendant de l'argent pour payer son hôte... De Capri, je suis allé à Paestum avec Bouguereau. Les temples sont fort beaux et de la magnifique couleur dorée du travertin à Rome. D'un côté, ils ne se composent pas mal avec les anciennes murailles de la ville, à travers les pierres desquelles croissent de beaux figuiers. Devant, est un ruisseau marécageux bordé de canucci, de saules et de peupliers ; derrière, les montagnes d'Amalfi et la mer. Il y a moyen de faire de cela un beau tableau1. Malheureusement, le vent était si violent, le jour où nous y étions, que j'ai pu y faire à peine quelques croquis fort tremblés, avec un peu d'aquarelle. Mais un architecte de l'Académie en a fait une restauration, ce qui pourra me servir si j'en fais un tableau.

Le pays qu'on traverse pour y arriver ressemble assez à la campagne de Rome et aux marais Pontins. Les montagnes y sont plus variées. On traverse aussi un fleuve près duquel doivent être de fort beaux motifs. Nous n'avons point eu le temps de nous y arrêter. L'air, comme vous le savez, y est très malsain : arrivés à 10 heures, il nous a fallu partir à 4-

Salerne est peu intéressante, à l'exception de sa cathédrale, où il y a une fort belle chaire et une tribune byzantine. De là nous sommes allés h Amalfi par mer : on passe devant une foule de petites villes, groupées de la manière la plus pittoresque : Vietri, Citara, Majori, Minori, Atrani, et enfin Amalfi. Je suis resté douze jours à Amalfi. La locande est dans un ancien couvent ; les chambres sont des cellules, qui ouvrent sur un petit cloître bien blanc. A travers ses ogives pendent les roses, le jasmin et le laurier. Joignez à cela des hôtes aimables, parmi lesquels une grande jeune fille belle et silencieuse comme la Vénus de Milo. Le pays est fort beau, mais un peu trop pressé par la mer : il faudrait toujours être en barque.

D'Amalfi je suis allé à Pompeï, où je suis resté une vingtaine de jours. Nous étions logés, Bouguereau et moi, dans une petite ferme au milieu de cette belle culture que vous savez et à trois

1 Ce sera l'envoi le plus remarqué.

Il8 | ALFRED DE CURZON

minutes des théâtres de Pompeï. Nous n'avions pas tout le confortable possible, mais nous n'avions affaire qu'à de bons et charmants visages, ce qui ne nous était point arrivé à la locande « de la Villa de Diomède », où nous sommes restés quelques jours et que nous avons quittée grâce à l'insolence du maître. — Cette locande de Diomède n'est autre que cette charmante osterie près de laquelle nous avons fait nos premiers dessins à Naples. Elle est malheureusement complètement défigurée par les réparations et embellissements qu'on y a faits. J'ai fait beaucoup d'aquarelles à Pompeï : rien n'est plus amusant. On est si tranquille dans ces charmantes maisons, et la décoration y est partout d'une si charmante harmonie ! Le dimanche, comme on ne peut travailler à Pompeï, nous prenions le chemin de fer et nous allions travailler au bord de la mer, soit à Torre del Greco, à Torre Annunziata, soit à Castellamare. J'ai trouvé dans ces courses peut-être mes plus beaux motifs.

Après quelques jours passés à Naples, dans son beau musée, que j'ai quitté avec regret, je suis allé passer six ou sept jours à Ischia, que j'ai trouvé un peu au-dessous de sa réputation. — Somme toute, la campagne de Rome est encore plus belle pour le paysagiste ; mais pour le peintre de genre, non. Quoi qu'il en soit, c'est avec grand plaisir que j'ai revu au retour l'Arricia, Albano, et cette vieille et magnifique Rome.

J'en suis parti presque immédiatement pour la Cerbara, où je suis depuis une vingtaine de jours. Une demi-heure avant d'y arriver, on passe sous les magnifiques chênes du Bon Samaritain de M. Cabat. Tout autour de la Cerbara, qui est située sur un rocher aride, on trouve les plus beaux chênes que j'aie jamais vus. J'y ai trouvé ce magnifique motif dont M. Cabat avait ébauché le tableau pendant notre séjour à Saint-Cloud et qu'il a gâté depuis ; et bien d'autres dessins que nous avons copiés. Vingt petites villes autour de la Cerbara sont, ainsi qu'elle, entourées de chênes magnifiques. Combien je regrette de n'y être point venu l'année passée, au lieu de rester à Tivoli h prendre la fièvre !

Ce qui me vexe considérablement, c'est que le temps est, depuis dix jours, des plus mauvais. Il ne pleut pas toujours, mais nous sommes toujours dans les nuages, ce qui peut plaire à certains poètes, mais est fort monotone pour le paysagiste. M. Berthoud1, un grand jeune homme que nous avons vu au Cercle, il y a cinq ans, m'a tenu compagnie jusqu'aujourd'hui qu'il est parti, et nous avons fait poser quelques femmes, avec leur costume qui n'est pas encore tout à fait disparu ; mais les femmes qui veulent bien poser sont rares, et faire toujours les mêmes devient fastidieux.

1 Aug. -Henri Berthoud, de Paris (1829-1887), élève de Scheffer, peintre de paysages suisses surtout.

Nous venons de recevoir le compte rendu de l'Institut sur nos envois. Il m'est très favorable, et je ne puis qu'être très satisfait. Ils disent seulement qu'ils ne parleront pas du tableau de figures, vu son extrême faiblesse : ils ont raison.

Au même.

Rome, 19 octobre i85i,

... J'ai reçu une lettre de Castan, qui me fait part de ses impressions à l'exposition de mes envois. Ils lui plaisent plus que je ne l'aurais pensé, surtout pour le tableau de figures, qui me semblait tout à fait manqué. Le reproche de faire noir et monotone, qu'il me fait, est parfaitement, fondé II ne me parle pas de Cabanel. Je me doute que cela ne lui plaît pas : c'est trop idéal. Je suis fâché que vous ne puissiez voir ce tableau que nous avons ici tous jugé comme excellent. Je suis étonné qu'il n'ait pas tout le succès qu'il mérite. Il paraît que l'Institut même n'en est pas satisfait : M. Schnetz a écrit à M. Alaux que lui et Picot étaient d'un avis contraire.

Le grand Frappaz est venu passer quinze jours à Rome. Je ne l'ai pas vu : j'étais encore à la Cerbara, d'où je ne suis revenu qu'hier. Après la pluie est venu le beau temps, ce qui m'a fait rester plus que je n'avais compté. J'ai été sur le point de retourner dans le royaume de Naples. A deux heures de Cerbara, sur l'autre versant de la montagne, il y a un petit pays, Rocca di botte, où se trouvent des chênes plus grands, plus vieux, plus beaux qu'à la Cerbara. Du sommet de la montagne je pouvais contempler ces beaux arbres et la magnifique vallée qui se déroule autour d'eux, et les magnifiques montagnes, les plus hauts sommets des Apennins, qui la forment. Mais je regardais comme Moïse la terre promise, sans pouvoir y entrer. Autrefois, on pouvait y aller sans passeport ; aujourd'hui, les ordres sont des plus sévères '.

Pour ce qui est de mon voyage en Orient, rien n'est encore bien arrêté. Je suis pourtant à peu près décidé à aller à Athènes pour profiter de la facilité que j'aurai de loger à l'Ecole française d'Athènes, ce qui me sera une économie très grande, attendu que l'on peut y vivre très bien pour 100 francs par mois. Ailleurs, c'est fort cher. De là je me dirigerai, si je puis, vers Constantinople ; je verrai Smyrne, mais surtout l'Egypte. Je ne désire pas tant aller où Decamps est allé : il y a l'énorme danger de l'imiter. M. Bertin m'a assuré que ce qu'il y avait de plus beau était l'Egypte. J'y rechercherais, si j'y allais, plutôt les motifs de ruines égyptiennes que les motifs modernes, dont

1 II ne pourra aller à Rocca di botte qu'en juillet i852.

Marilhat a tiré un trop beaii parti pour que Ton puisse les refaire...

Au même.

Rome, 18 décembre 1 8 5 1 .

... Vous me demandez, mon cher ami, quels changements ont pu apporter dans mes opinions ces deux années passées en Italie. Je vous répondrai franchement : aucun. Seulement, ainsi que vous, mon aversion pour toute doctrine exclusive n'a fait que s'accroître, et la bonne opinion que j'avais des hommes n'a pas beaucoup augmenté. J'en suis arrivé, en politique, grâce à la stupidité des partis, à croire que le meilleur gouvernement est celui qui a la meilleure police et le bras le plus fort. En peinture au contraire, pas de gouvernement, c'est-à-dire, pas d'Ecoles exclusives.

Je n'en admire pas moins les hommes qui ont eu assez de force de volonté pour n'embrasser qu'une seule route et la suivre inflexiblement. Tel a été Flandrin, dout on parlait il y a quelques jours ici. Il n'a guère vu de l'Italie que Rome; il est resté huit jours à Naples ; on dit qu'il n'a pas vu Florence. En revanche, il a envoyé chaque année, en outre de ses envois exigés, un tableau complètement exécuté.

Pour moi, bien que je ne me sois pas décidé pour un genre plutôt que pour un autre, et que je me sente attiré vers toute espèce de peinture, ma position ici comme paysagiste m'entraînera certainement plus que je ne l'aurais pensé vers le paysage. Je ne suis connu que comme tel ; on attend beaucoup de moi, beaucoup plus sans doute que je ne pourrai tenir; les petits succès que j'ai eus m'y encouragent et me donnent confiance ; au contraire, le mauvais petit tableau de figures que j'ai envoyé l'année passée me rend fort timide. Je voudrais pourtant prendre une revanche cette année ; mais je ne sais que faire. Il me semble pourtant que si j'avais un beau modèle, je pourrais le copier passablement ; mais les beaux modèles sont rares à Rome plus qu'à Paris.

Malgré la préférence donnée au paysage, je n'ai pas laissé de noter dans mon album différents petits épisodes observés pendant mon voyage de Naples... Je n'ai point fait cette année d'études peintes de paysage. J'ai fait une vingtaine de petites pochades, une trentaine d'aquarelles, une cinquantaine de demi-aquarelles, c'est-à-dire de dessins lavés, avec les rapports et les harmonies de ton, et une quantité de dessins, faits en grande partie à la chambre claire. Mon appétit ne s'apaise point ; j'ai beau réunir de nombreux matériaux, il me semble toujours que j'ai oublié le meilleur.

Je me suis décidé à faire mon envoi avec les ruines de Paestum. Il est déjà fort avancé ; j'espère pouvoir en faire un second. J'ai choisi le point où l'on aperçoit, par-dessus les tours ruinées et les murailles de la ville, les deux grands temples se présentant de profil ; au premier plan coule une rivière marécageuse encombrée de roseaux et de canucce. J'ai ajouté de grands arbres, qui rompent, sans les cacher, les longues lignes des temples et des murs, et j'ai mis dans les roseaux des bulles et des cigognes.

... Voici quel est mon plan en campagne : en avril, faire une pointe à Terracine, y rester une ou deux semaines, revenir sur Rome et m'installer à Nepi, à Civitta Castellana, Ronciglione, Sutri, etc., etc., jusqu'aux grandes chaleurs qui ramènent la malaria. Partir alors pour la Cervara, et passer de là dans le royaume de Naples, à Rocca di botte, Pereto, etc., petit pays où l'on peut vivre pour 45 baïoques par jour et où il y a les plus beaux arbres du monde. Si vous cherchez des intérieurs de rues, à Subiaco, vous trouverez ce qu'il )T a de mieux en ce genre, ainsi que de fort beaux hommes, fort bien vêtus, avec les% sandales aux pieds. Il y a aussi de belles femmes, mais il est difficile de les faire poser. A la Cerbara, vous trouverez un beau costume de femmes avec la facilité de faire poser, mais un affreux costume d'hommes. Puisse la tempête politique, qui passe en ce moment sur nos tètes, s'apaiser et vous permettre d'exécuter votre projet !

Vers le mois d'octobre, je pensais revenir au bord des lacs de Nemi et d'Albano ; puis, au mois de novembre, je pensais qu'il serait bon de partir pour la Grèce et l'Orient. Magnifique voyage, tant désiré ? Il faudrait, pour le faire, beaucoup de tranquillité en France et beaucoup d'argent dans la poche. Je vous ai parlé de M. de Turpin : il a un beau-frère consul à Beyrouth. Ce consul a fait dernièrement avec sa femme et ses jeunes filles le voyage de Baalbeck, dont Lamartine fait une si magnifique description. Ils sont restés huit jours dans le Liban, et sont revenus enchantés. On parle aussi de Rhodes comme d'une île charmante et où les étrangers sont accueillis avec beaucoup de bienveillance.

Bouchaud est enfin revenu de Naples. Il a fait beaucoup de progrès comme paysagiste. Ses études sont d'un ton très fin. Il a fait aussi quelques têtes de femmes à Capri, où toutes les portes sont ouvertes aux artistes. Il est bien malheureux qu'il n'y ait plus de costume : il y a toujours de beaux types et de belles coiffures... Achille Bénouville est tout à fait établi à Rome et sur le point de devenir père. Il travaille à se faire une clientèle d'amateurs et réussira. Son frère est à Paris ainsi que Cabanel.

Rome, 2 janvier i8d2.

... Vous regrettez, mon cher ami, que je n'aie pas demandé une prolongation. Ces Messieurs de l'Institut ont eu soin de remplir les places vacantes de manière à empêcher toute démarche à cet égard : Tannée passée, il y a eu deux peintres, cette année deux sculpteurs1. Il y a bien encore une vacance de musicien", mais il n'y aurait aucune chance de l'obtenir, et dans ce cas, il vaut beaucoup mieux ne pas demander...

Mon tableau avance ; j'espère le terminer ce mois-ci. Il me restera donc le temps de faire un bon tableau de figures. Toutefois je ne me sens pas en bonne disposition. D'ailleurs, les beaux modèles sont vraiment bien rares a Rome, et je voudrais en avoir un beau, pour le copier exactement, et voir un peu ce que je puis faire en ce genre. J'entreprendrai probablement quelque chose de bien simple : deux figures au plus.

Au même.

Rome, 19 janvier i8Î2.

Mon cher Brillouin, je vous récris pour vous faire part de mes nouveaux projets.

Je puis disposer en ce moment d'environ 3.5oo francs. Si j'attends l'automne prochain pour faire mon voyage d Orient, il ne me restera guère que la moitié de cette somme. Mes envois vont être bientôt terminés ; il vaut donc mieux partir incontinent. Une autre circonstance m'y engage : c'est le départ pour la Grèce d'un de nos pensionnaires architectes 3. Je ne serais pas fâché de loger avec lui à l'Académie de France a Athènes. Une autre raison c'est la raison de santé. Les fièvres régnent à Athènes pendant la fin de l'été et l'automne ; elles viennent d'enlever un des élèves d'Athènes.

Je n'ai aucun projet bien arrêté pour la suite de mon voyage. Je voudrais voir Constantinople, Smyrne, Beyrouth et l'Egypte; mais je crains les chaleurs de l'été. Si j'avais de l'argent assez, j'attendrais à Constantinople ou ailleurs, dans quelque endroit où la température est supportable, le moment favorable d'aller en Egypte. Faute de numéraire, j'abandonnerai l'Egypte et reviendrai à Rome par la Sicile.

... Nous partons vers le 20 février, par le chemin d'Ancône,

1 Hipp. Bonnardel, de Bonnay (1824-1836) et G. Crauk, de Yalenciennes (1827-1905).

2 Celle de l'année 1849. ^^e ne paraît pas avoir été employée du tout.

3 Charles Garnier.

moins cher et plus court : deux jours de mer au lieu de sept... J'ai presque terminé mon tableau d'envoi : ici on en fait beaucoup d'éloges ; nous verrons s'il se soutiendra à l'exposition.

Au même.

Rome. 19 février i852.

... Je ne quitte point l'Italie sans chagrin, et ne cours pas en Orient sans défiance. J'espère, toutefois, sinon trouver de plus beaux motifs, en rapporter le calme nécessaire pour exécuter ceux que j'ai déjà. Vous vous promettez, mon cher ami, de ne point céder à la fureur de collectionner : c'est une promesse plus facile à faire de loin qu'à suivre sur les lieux. Vous en savez déjà quelque chose, et quant à moi, j'avoue que je n'ai pu arriver encore à ce calme tant désiré.

L'architecte qui était en Grèce est de retour depuis quelques jours. Il a voyagé en Eubée, en Thessalie, est allé au mont Olympe, à Constantinople, à Smyrne et à Syra, a visité la Sicile et Naples ; et après six mois de voyages, est revenu à Rome, ayant dépensé 1.900 francs, dont 200 d'achats de curiosités. Ajoutez à cela qu'il voyageait, faisant de la photographie, ce qui n'est pas peu coûteux. Les deux pensionnaires qui forment toute l'Ecole d'Athènes J nous attendent pour faire une tournée dans le Péloponèse, visiter Sparte, Argos , Messine, Corinthe, etc.. C'est par là que nous commencerons ; nous irons ensuite à Egine, où mon architecte doit faire sa restauration. Ces Messieurs quittent l'Académie d'Athènes au mois de mai, et ont l'intention d'aller en Syrie et en Egypte ; j'espère que nous pourrons nous arranger pour faire ce voyage ensemble.

Mon intention serait de m'arrèter longtemps à Beyrouth. Le pays est très beau, très ombragé et assez frais, à cause du voisinage du Liban. En outre, j'ai une lettre de recommandation do M. de Turpin pour son beau-frère, consul général a Beyrouth, qui me fait espérer d'y être bien reçu et d'avoir toutes les indications nécessaires pour rendre mon séjour agréable...

C'est avec un plan arrêté, en quelque sorte, qu'Alfred de Curzon était revenu en Italie. Le désir ardent s'était réveillé en lui, comme naguère, mais avec un goût bien plus affiné et la joie d'une bien plus grande habileté,

1 Beulé et Alfred Mézières.

124 ALFRED DE CURZ0X

d'arracher enfin son dernier mot à cette nature grandiose et sévère que déjà il avait appris à aimer mais qu'il ne comprenait pas encore très bien (ses lettres le prouvent), Aussi était-il décidé à en profiter de son mieux. Voir, voir le plus possible, et récolter tout, amasser les impressions, fixer les visions d'art, et ne pas perdre une minute de ces jours trop comptés : tel était le rêve.

Il s'y attachait d'autant plus, semble-t-il, qu'il y trouvait mieux la satisfaction de « cet instinct qui le portait à fuir les hommes pour se réfugier dans la nature ». C'est là qu'il se sentait vivre avec le plus de plénitude, dans ces mois de travail par monts et par vaux, au cours de ces tournées sac au dos, d'ailleurs si profitables à sa vaillante santé, lorsque, son tribut payé, elle s'épanouit de nouveau, comme trempée à jamais. C'est là qu'il commença vraiment d'apprendre à peindre, presque sans s'en douter. Quand cette pleine lumière, quand ce plein air lui manquaient, je veux dire lorsqu'il rentrait à la Villa Médicis pour y préparer ses « envois », il croyait avoir tout à recommencer; il déplorait sa maladresse et enviait la facilité de ses camarades.

Il fut le premier surpris, par la suite, d'apprendre l'excellent effet que ces toiles avaient produit à Paris. A la sévérité que nous l'avons vu exprimer, nous pouvons opposer les rapports de l'Académie. Dans celui de i85i, Auguste Caristie trouvait sombre en effet le paysage d'aqueducs dit Dèmocrite ; mais il ajoutait que la composition en est noble, pittoresque, d'un bon caractère, et l'exécution remarquable par la fermeté et la finesse. En i852, si Raoul Rochette regrette que, dans la Vue de Pœstum « dont le motif est pris dans la nature », la couleur soit généralement monotone, il s'empresse d'ajouter que le ciel ne manque pourtant ni de lumière ni de légèreté de ton, et que la composition est si heureuse, que l'Académie ne peut qu'en louer sans restriction les lignes et le caractère... Mais, même pour le tableau de figures, que l'artiste redoutait surtout, le progrès est considérable

dune année à l'autre, car il est dit cette fois que Les Bergers observant les astres sont une étude faite avec beaucoup de finesse, à laquelle l'Académie ne peut qu'applaudir.

Quelques difficultés qu'il eût à vaincre, Alfred de Curzon n'était pas homme à les éviter. Il les eût cherchées plutôt, — il les brava en quelque sorte toute sa vie, — pour essayer d'en triompher. Ne venons-nous pas de le lui entendre dire : « choisir un des sentiers de Fart et m'y tenir? Non certes! Je suis bien décidé à ne jamais me décider et à faire tout ce qui me passera par la tête ». En attendant, son esprit, resté si littéraire en somme, se repaissait toujours, dans les heures de repos ou de pensée errante, des visions fantaisistes des poètes, ou bien peuplait des personnages de l'histoire les sites admirables dont il recueillait l'expression vivante. Ses carnets portent mainte trace de cette préoccupation de compositions, plus ou moins pratiques (déjà nous en avons vu des exemples), où la figure prendrait dans le paysage une place particulièrement importante. Ce sont des citations d'Homère, d Hésiode, Théocrite, Horace, Dante, Byron..., des références à consulter, des croquis rapides de l'idée surgie..., parfois réalisée, mais beaucoup plus tard.

Il n'avait du reste pas abandonné l'habitude du fusain : une trentaine de vues de Grèce ou d'Italie évoquent encore le souvenir des heures passées au logis.

Mais quant aux heures passées au loin, voici, d'après les indications que portent ses œuvres mêmes, — études peintes, dessins, aquarelles, — l'itinéraire approximatif de ces tournées de paysagiste dont nous l'avons vu exprimer sa joie en récits sobres mais colorés.

C'est le plus tôt possible après son arrivée, au mois de février de l'année i85o, et malgré la rigueur de l'hiver, qu'il commence à errer dans cette campagne de Rome où tant de liens le retenaient encore depuis 1847. L'Arricia, la Vallée Egérie, le Teverone, Gervaro, la Ville même et ses portes, et les ponts si pittoresques qui sur-

gissent parmi les champs..., lui fournissent leurs plus beaux motifs. Mais le temps lui permet cette fois de vrais séjours. En juin, il s'installe donc à Tivoli, jusqu'en août; puis il prend gîte à Subiaco, aux portes du couvent de San Benedetto. Malheureusement, c'est la maladie qui l'arrête ici, et voilà cette incessante production interrompue... déjà elle remplissait les cartons de l'artiste : 62 dessins, i5 aquarelles, 5o études, au crayon ou au pinceau, des types du pays, enfin 25 études peintes, représentaient cette première campagne.

Celle de l'année i85i est bien autre chose encore. Une fois guéri, fortifié, dès mars, il repart. Il visite les rives du Tibre, d'abord, de Rome à son embouchure : il étudie ÏAqua-acetosa, le Teverone, Ostie, Fiumicino, Castel Fusano. Le mois d'avril le retient surtout à Y Isola Farnese et à Lunghezza, jusqu'en mai. Puis c'est la tournée proprement dite, avec les camarades Bouchaud et Bouguereau : Valmontone, Cori, Molade Gaëte (mai), Naples (mai), Sorrente, Massa et Vico (mai-juin), Capri (juinjuillet), Pesto, Amal/ï, Atrani (juillet), Pompéi, Castellamare, Torre del Greco, Torre dclF Annunziata, 1 île à'Ischia, (août). Au retour, Alfred de Curzon repart seul pour Subiaco et un long et fructueux séjour dans la vallée de la Gervara (septembre-octobre). Enfin, c'est encore la campagne de Rome, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus moyen de sortir (d'octobre à décembre.) Toute cette moisson (si du moins ce qui en a été conservé dans les cartons la représente entière) comporte environ 260 dessins, 106 aquarelles, 4° sépias ou encres de Chine, 60 dessins ou aquarelles de types populaires, et i[\ études peintes. « Mon appétit ne s'apaise point », déclarait cet insatiable, au mois de décembre. « J'ai beau réunir de nombreux matériaux, il me semble toujours que j'ai oublié le meilleur ! »

Il faudrait pour évoquer vraiment la fécondité libre et joyeuse de ce talent de plus en plus dégagé de toute entrave, feuilleter devant les yeux du lecteur ces cartons

•de dessins ou d'aquarelles, dont les dates, toujours inscrites avec le nom de l'endroit, rendent en quelque sorte plus vive l'impression saisie par l'artiste. C'est en quoi un classement chronologique rigoureux peut être curieux à dresser. Voici par exemple le résultat de la première sortie de Rome après l'hiver de i85i :

19 mars (Ostie) : 2 dessins; — 20 [Fiumicino] : 2 aquarelles, 3 dessins ; — 21 (Ostie) : 3 aquarelles ; — 22 : 3 dessins ; — 23 (Castel Fusa no) : 5 dessins ; — 24 (Ostie) : 2 dessins : soit 20 feuilles en cinq jours.

Un peu plus tard, c'est un séjour à Lunghezza. Le 25 avril, voici 1 aquarelle et 1 dessin; le 26 : 1 dessin; le 27 : 1 aquarelle, 1 dessin, 2 sépias ; le 28 : 1 dessin ; le 29 : 2 sépias ; le 3o : 1 aquarelle, 2 dessins, 1 sépia, enfin le 1e1' mai : 2 dessins ; — sans compter, bien entendu, comme pour Ostie, comme partout, les croquis contenus dans les carnets de poche de l'époque.

Le séjour à Sorrente, du 27 mai au 8 juin, nous a laissé 19 dessins, j aquarelle, 3 sépias, 5 études peintes, et quelques figures en costumes. Celui de Capri, du 24 juin au 16 juillet, particulièrement riche : 12 aquarelles, 33 dessins, 3 sépias ou encres de Chine, et 6 études peintes.

Pour celui d'Amalfi-Atrani, du 23 au 3i juillet, voici 8 aquarelles, 20 dessins, 1 étude peinte.

A la Cervara (septembre-octobre), on rencontre des séries comme celle-ci : le 2 octobre : 1 sépia, 2 encres de Chine; — le 3 : 1 sépia; — le 4 • 3 dessins, 1 sépia;

— le 5 : 4 dessins, 1 encre de Chine ; — le 6 : 2 aquarelles, 1 dessin; — le 9 : 5 dessins; — le 10 : 5 dessins ; — le 11 : 4 dessins; — le 12 : 1 dessin; le i3 : 5 aquarelles, 1 dessin; — le 14 : 1 aquarelle, 3 dessins;

— le i5 : 5 dessins ; — plus diverses études peintes non datées.

Surtout quand il s'agit d'aquarelles, certaines journées paraissent incroyables. Mais c'est qu'Alfred de Curzon avait acquis, avec un coup d'œil puissant, une

légèreté et une sûreté de main extraordinaires. Rien n'est trop fait dans ces dessins ou ces aquarelles, mais tout est fait et d'un trait ferme et définitif.

En Grèce, où les jours étaient comptés, et au retour en Italie, où la fin du séjour était proche, la moisson, nous le verrons, n'est pas moins riche, et le travail de tous les instants prend peut-être plus d'ampleur encore, et on peut bien le dire, de maestria.

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