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FIN DU SÉJOUR D'ITALIE. — LETTRES

Chaque année, un des pensionnaires architectes de l'Académie partait pour la Grèce, afin d'y étudier les monuments antiques et de rapporter, sur le papier, les relevés et la restauration de l'un d'eux : ce travail faisait partie de ses obligations, et à cet effet il logeait autant que possible à l'Ecole française d'Athènes. Au printemps de i852, c'est Charles Garnier qui allait s'embarquer, et Alfred de Curzon s'empressa de profiter de l'occasion pour faire route avec ce précieux et aimable camarade.

Aussi bien ce petit voyage était-il vraiment entrepris sous des auspices particulièrement heureux. A l'École d'Athènes, les deux amis devaient rencontrer, non seulement les esprits si fins et élevés qu'étaient Beulé et Alfred Mézières, mais le spirituel, l'étincelant Edmond About, débarqué quelques semaines avant eux, le 9 février. On savait, à Rome, que les élèves d'Athènes avaient l'intention de faire une tournée archéologique en Morée, et les deux pensionnaires de l'Académie avaient combiné leurs plans de manière à se joindre à eux. En réalité, About fut le seul à entreprendre avec eux ce voyage circulaire et pittoresque dont il nous a gardé le récit dans un livre fort amusant et qui eut un long retentissement, La Grèce contemporaine.

11 y raconte que, tout héléniste qu'il fût, en sa qualité

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de normalien, la langue moderne l'avait quelque peu dérouté d'abord, mais qu'il s'était mis résolument à l'apprendre, en attendant le départ, fixé au mois de mai. Entre temps, dans le courant d'avril, il avait pourtant accompagné Garnier à Égine. Celui-ci était en Grèce depuis le 7 mars. Alfred de Curzon et lui avaient débarqué ce jour-là à Patras. A Athènes, ils avaient été reçus par les deux pensionnaires avec une cordialité qu'ils n'oublièrent jamais et dont nous trouvons encore un écho dans un des carnets du peintre, au moment de la mort de Beulé, le 5 avril 1874.

a Pauvre Beulé, si bon, si aimable pour ses amis, si fidèle ! Quel accueil nous avions eu de lui en Grèce ! Quelle complaisance inépuisable!... »

Quant à Mézières, une lettre écrite au retour de son voyage est plus caractéristique encore : « Nous avons vécu trois mois ensemble à Athènes, et nous sommes devenus tellement amis, que si j'étais retourné cet hiver à Paris , nous aurions probablement fait commun ménage... »

Beulé était à ce moment tout à ses fouilles de l'Acropole, et il emprunta plus d'une fois le crayon de l'artiste pour appuyer ses rapports. Quand ses deux volumes sur l'Acropole d'Athènes parurent en librairie (en i853-i854), les planches gravées étaient signées des deux noms de Curzon et de l'architecte Lebouteux, qui avait succédé à Garnier, l'année suivante. En attendant de porter parmi ces ruines sublimes son chevalet d'aquarelliste (car l'aquarelle seule peut rendre ces insaisissables et chaudes nuances), Alfred de Curzon battait la ville et les environs et, dès le 9 mars, commençait à faire poser devant lui les hommes et les femmes dont le caractère et le costume avaient de quoi le séduire. « Garnier m'accompagna aussi (raconte-t-il quelque part) et partagea souvent mes études de figures. Aidés de Beulé et d'About, nous parcourions les rues d'Athènes à la recherche de quelque mendiant qui voulût bien consentir à se laisser portraire et que

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nous ramenions à l'Ecole. » — 22 feuilles à l'aquarelle, récoltées ainsi en douze jours, nous prouvent encore que la chasse fut heureuse.

Le mois d'avril fut ensuite consacré aux monuments et à la campagne : ...journées fécondes et créatrices, heures précieuses où tout semblait facile et spontané sous cette main si légère et si ferme à la fois! Il n'en est pas, dans toute la carrière de l'artiste, où la poésie de la nature, le charme de la solitude, la séduction des ruines du passé, soient évoqués avec une simplicité plus éloquente et plus grandiose.

Du 2 au 26 avril, il reste 24 aquarelles et 12 dessins; tel jour en ayant vu naître plusieurs successivement, témoin le i3, dont la date est sur 2 aquarelles et 2 dessins, ou le 23, sur 3 aquarelles et 1 dessin. L'Acropole, LErec/ithéion, Les Colonnes du temple de Zens, La Tribune aux harangues, L'Ilissus, La Fontaine Callirhoé..., tels sont les sujets de ces pages admirables.

C'est le ier mai qu'on partit pour la Morée... Il est assez curieux de noter que l'itinéraire de cette excursion, qui avait en effet de quoi frapper le souvenir de ces jeunes gens, a été tracé par les trois compagnons, chacun de son côté et dans un but différent.

« Nous étions trois (dit Edmond About) : Garnier, qui est peintre presque autant qu'architecte ; Alfred de Curzon, qui s'est déjà fait connaître au Salon par la rare distinction de sa peinture et l'art avec lequel il compose ses paysages ; moi, enfin, qui devais les guider dans un pays que je ne connaissais pas. » — La petite caravane comportait trois chevaux pour les touristes, deux autres pour les bagages, ustensiles, provisions de route, et quelques agoyates dont le chef répondait au nom de Leftéri (le libre). Dès le second jour, ces chevaux, capricieux et excités par le grand air, donnèrent à entendre aux trop confiants voyageurs qu'il fallait compter avec eux. Narrée par About, la scène est tout à fait amusante. C'était sur la route qui mène à l'isthme de Corinthe et à

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Kalamata : « Au passage d'un petit ruisseau, Gurzon descendit pour boire, et continua sa route à pied. Son cheval, livré à lui-même, prit les devants. J'étais en tête de la caravane; je le vis passer devant moi sans y prendre garde. Mais un vieil agoyate se mit dans l'esprit de le rejoindre. Le cheval prit le trot. L'agoyate trotta de son côté : le cheval prit le galop... », celui d'About en fit alors autant, par esprit d'imitation, puis celui des bagages qui suivait, ce qui était plus grave, car les matelas tombèrent d'un côté, les assiettes roulèrent de l'autre... ; puis celui de Garnier... enfin un emballement général, au cours duquel About fut désarçonné, Garnier ne put rester ferme au poste que parce que son cheval hésita à franchir un fossé. Quant à Alfred de « Gurzon il demandait à tous les buissons ses papiers et ses dessins perdus, et les agoyates s'accusaient l'un l'autre d'avoir causé tout le mal ».

Furent-ils en effet perdus? 11 est de fait que nous ne trouvons pas de dessins de ce voyage avant les deux qui portent le nom de Képhissia et la date du 4 mai. Les jours précédents, la caravane avait passé par Eleusis, Mégare, Kineta, Kalamata, Corinthe. Les dessins, aquarelles, études de figures ou croquis divers de ce mois de mai portent ensuite les noms de Némée, Tyrinthe, Marais de Lerne, Argos, Monastère de Loukou, Arakora, Sparte, Mistra, langada de Parori, TEurotas, Leondari, Kakoletri, Isari, temple de Bassae, Tragoyé, Phigalie, la Nada, Pavlitza, Samicum, Khan deMiraka, leLadon, Megaspilio, Corinthe... L'itinéraire était prévu (une note nous le montre), pour vingt-huit jours; mais dès le 25 mai, la caravane était de retour à Corinthe.

Dans un article de revue d'ailleurs tout pratique et sans descriptions pittoresques, malheureusement, ni souvenirs personnels, qu'il intitula Guide du jeune architecte en Grèce; conseils à un jeune camarade (et reproduisit plus tard dans son livre de 1869 : A travers les arts), Charles Garnier dresse en vingt et un jours son itinéraire d'une

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tournée en Péloponèse pour laquelle il suppose trois compagnons de route, et qui n'est autre que celui que suivirent en t8j2 nos trois amis. Gomme il recommande hautement le même Leftéri pour diriger l'expédition, il est à croire que la caravane en fut satisfaite.

Il est bien fâcheux que le spirituel écrivain qu'il était n'ait pas laissé des souvenirs, même des notes sur ce voyage. Ses carnets seuls témoignent de sa verve habituelle : ils sont pleins de croquis où About, Gurzon, les guides, etc., ont posé souvent sans s'en douter.

A défaut de souvenirs rédigés, voici quelques notes qu'il a été possible de relever dans les carnets d'Alfred de Gurzon, parmi les croquis et les vues à la mine de plomb.

ier mai. — Entre Eleusis et Mègare. Pins sur le bord de la mer; campement, tentes noires; bois sur la rive, charmantes barques pour le transporter ; voiles jaunes.

Mégare. — Puits publics : quatre dans une plaine au pied de la ville; groupes charmants; petits tonneaux pour transporter l'eau.

2 mai. — Kineta. — Bois de jeunes pins sur le bord de la mer; rochers, fonds charmants; plus loin, ruisseaux et torrents desséchés bordés de pins jusqu'à quelques pieds de la mer. — Brun rouge des pins morts. — Marais sur le bord de la mer; arbres de Judée en fleurs ; oiseaux blancs semblables aux cigognes.

6 mai. — En quittant Corinthe, vue très belle de l'Acropole, magnifiques terrains. — Traversé à deux heures de Corinthe, ravins magnifiques, très désolés; ruisseau; rives perpendiculaires ornées d'arbousiers; quelques saules près d'un moulin.

Astros. — A une demi-heure d'Astros, sur le chemin du monastère de Loukou, magnifiques fonds avec premiers plans ; fleuves sans eau, bords escarpés.

Langada de Parori. — Dernière montagne, pointue ; forêt de pins, d'un bleu vert; puis après, rochers, ombres violacées, lumières roses, pentes gazonnées et boisées. — Effet de 3 heures : rochers rouges perpendiculaires, presque tous dans l'ombre, beaucoup de vapeurs entre les plans, neige sur les dernières montagnes, qui sont violettes.

Entre Sparte et Mistra, petit kiosque dans une vigne au milieu des oliviers : cinq ou six Grecs y faisant la sieste.

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Mistra. — Un palmier très joli. Maison avec galeries en bois, aspect un peu maigre, jolis escaliers, vignes grimpantes dans les poteaux des galeries. Les femmes portent le bonnet rouge turc et les cheveux comme à Massa (tresse faisant couronne).

De Mistra à Leondari. — Une demi-heure au delà du pont, bords de l'Eurotas très beaux, bordés d'arbres dans ravins creux et escarpés. — Quatre heures avant Leondari, près des sources de l'Eurotas, pays l'idéal de l'Arcadie. Arbres, bosquets de lentisques, chênes verts. Collines avec arbres; montagnes boisées de sapins au sommet de neige (cf. Cervara).

Kakoletri. — En général, les hommes, ainsi qu'à Isari, portent une petite écharpe roulée deux fois autour d'un petit bonnet rouge ou bleu avec bout frangé dépassant et tombant sur l'épaule. — Famille che? qui nous avons logé, tous superbes. Femme avec bonnet rouge à touffe bleue avec pièces de monnaie pendues à de petites chaînes d'argent. Pays peu remarquable.

Se souvenir de l'arrivée : la belle femme debout sur escalier ; la jeune fille derrière son métier.

Tra°oyé, Pavlitza. — Mêmes costumes; ravins; cascades entourées de grands platanes, etc.

Kani de Bouzi. — Bords de la Nada très beaux au sortir de la montagne. Ensuite, beaux platanes (Cf. lac de Nemi) sur le bord, couvert, étroit, dans un large lit de galets. Forêt de pins sur le bord de la mer, charmante, jusqu'à Agolinitza.

20 mai. — Olympia. — Jardin anglais trop anglais; bords de l'Alphée jusqu'à Aiani dans le même genre, mais plus beau.

Tzarni. — Bords du Ladon. Le second endroit où le fleuve est resserré est le plus beau.

Golfe de Corinthe. — En descendant de Megaspilio, à travers des pentes couvertes de sapins, vue magnifique du Parnasse et de l'Hélicon par-dessus une chaîne de monts roses qui baignent leurs pieds dans la mer de Corinthe. Ciel, montagnes, mer calme dans une harmonie de bleu charmante. — Tons roses des premières montagnes. — Neige sur les sommets du Parnasse et de l'Hélicon.

Il reste encore comme témoins de ce petit voyage, 8 aquarelles, 23 dessins, 2 lavis à l'encre de Chine et 7 figures costumes, à l'aquarelle ; plus un certain nombre de croquis de carnet. — Au retour à Athènes, les deux camarades restèrent encore à peu près un mois, l'un à parfaire ses relevés d'architecte, l'autre à fixer sur le pa-

pier ces monuments si admirablement dorés par le soleil grec ou ces types indigènes si pleins de caractère. L'Acropole, le Temple de Zeus, les Propylées, le couvent de Daphné, Eleusis, sont encore le sujet de 9 aquarelles nouvelles.

Dès avant le départ d'Italie, il avait été convenu qu'on pousserait une pointe en Asie mineure et à Constantinople, toujours avec les pensionnaires d'Athènes, qui en fin de compte n'exécutèrent pas plus ce projet de voyage que l'autre. Alfred de Gurzon avait même pensé, au retour, descendre jusqu'en Syrie et en Egypte (c'est exactement le voyage que fit plus tard Gérome) : on verra qu'il finit par y renoncer. Mais si les voyageurs durent se passer de la compagnie de leurs amis d'Athènes, une chance inattendue les favorisa dès leur départ de Grèce. Sur le bateau où ils montèrent à Syra, à la fin de juin, lequel portait le beau nom de Léonidas, et venait d'Italie, ils trouvèrent Théophile Gautier et Vivier, le célèbre corniste, non moins fameux pour son esprit et ses mystifications que par son talent unique et transcendant. Celui-ci était monté à Malte ; Théophile Gautier venait de Paris, et devait envoyer à la Presse des feuilletons qui commencèrent de paraître au Ier octobre, et formèrent l'année suivante son pittoresque volume Constantinople (i853). Il fait plusieurs fois allusion, dans ses récits, aux compagnons de route que le hasard lui avait donnés, mais après quelques jours de courses en commun, soit à Smyrne, soit à Constantinople, on se sépara, car Alfred de Curzon et Garnier ne restèrent pas plus d'une semaine dans la ville, tandis que Gautier y séjourna près de soixante-quinze jours; il est vrai qu'il y avait rejoint sa femme, la cantatrice Ernesta Grisi.

On sait que la mémoire visuelle et pittoresque de Théophile Gautier était prodigieuse ; aussi fut-il rarement taxé de fantaisie et d'effet voulu, dans ses récits de voyages. Alfred de Curzon en conservait un souvenir très frappant dans cette circonstance et se fût porté garant de cette irré-

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prochableexactitude.Garl'admirablestylisteneprenaitpas la moindre note, au cours de ces promenades, devant ces scènes auxquelles il semblait assister comme un simple curieux. Et pourtant lorsque ses articles parurent, celui, par exemple, où il décrit la complexe cérémonie des der- .iches tourneurs (qui ne fut publié qu'en avril i853), ceux qui y avaient assisté à ses côtés, retrouvèrent toute vive, non sans stupeur d'ailleurs, jusqu'à la moindre de leurs impressions.

Alfred de Curzon revint seul à Rome, et directement. Il était de retour le jeudi soir i5 juillet, avec quelques aquarelles de plus et maint croquis. En somme, il rapportait surtout de ce dernier voyage, on le constatera dans ses lettres, une hâte extrême de revoir le ciel d'Italie. Et la véritable frénésie avec laquelle on le voit profiter de l'été pour se plonger des mois entiers dans ses chères solitudes montagneuses et boisées, prouve assez combien cette nature convenait entre toutes à son tempérament artistique. Depuis longtemps il avait résolu d'explorer certaine vallée très isolée, très inconnue (encore maintenant) , aperçue du haut des Apennins, celle de Rocca di Botte. Dès le 25 juillet, il partait pour Subiaco; arrivait le 27 à Rocca di Botte, collectionnait en six jours, du 28 juillet au 5 août, 23 dessins plus habiles et plus vivants que jamais ; passait le 6 à Oricola (5 dessins et 1 aquarelle) ; le 7 à Pereto (4 dessins) ; le 8, encore à Rocca di Botte (3 dessins), le 9 et le 10, à Pereto (6 dessins), enfin le 11, à Rocca di Botte une dernière fois (4 dessins). De là, par la Gervara, le monastère d'Alba, Paterno, Vivaro, Garsoli, Rieti, Olevano. Il s'installait à Avezzano (le 26 août] visitait Sora, le lac Fusano, le lac Fucino, Gclano, Canistra, Gapistrello... ; enfin, après une dizaine de jours à Picinisco (du 14 au 21 septembre, 8 aquarelles et 12 dessins), il rentrait à Rome, plus heureux que fatigué et simplement pour toucher barre avant de repartir dans une autre direction.

Cette fois, c'est vers le Nord qu'il dirige ses pas. Du

20 octobre au 3 novembre, c'est à Nepi qu'il faut le chercher, et de ce charmant endroit et de Castel Sant' Eli viennent 24 dessins ou sépias et 5 aquarelles. Puis, du 5 au 12 novembre, c'est de Civitta Castellana et de Ronciglione que sont datés 8 dessins, 5 aquarelles et aussi 5 encres de Chine. Ce dernier procédé, auquel il ne semblait pas avoir songé sérieusement jusqu'alors, mais dont il vit tout de suite le charme sous ses doigts, est le seul qu'il employa dès lors jusqu'à la fin de son séjour en Italie, au lieu des simples dessins. Ainsi la campagne de Rome, dont il aimait tant la sauvage poésie et qui reçut seule ses adieux pendant les mois de décembre et de janvier, — Monte Albano, Nasons, Aqua acetosa, Ponte Nomentano, Lunghezza, Teverone, Salone, Aqueducs ruinés de Tavolata et de Gabie..., — lui donna l'occasion de 19 encres de Chine qui, avec i5 aquarelles, couronnent en pleine virtuosité tout l'ensemble de ses travaux d'après nature.

Ici encore, nous trouvons dans les carnets de voyage de cette époque, quelques notations pittoresques qui ne manquent pas d'intérêt et qu'on peut recueillir :

18 août. — Olevano. — Montagnes revues une seconde fois : trouvées magnifiques. Rappellent celles qui bordent le golfe de Corinthe du côté de la Béotie (par-dessus surgissent le Parnasse et l'Hélicon).

Sora, à ô milles ; petit lac très beau et peu connu.

Carsoli. — En sortant de Carsoli, ravin charmant de chênes couvrant des collines, des pentes aux mouvements gracieux.

27 août. — Avezzano. — Montagne d'Avelino : ton gris cendré des montagnes de la Grèce et particulièrement celle vue en quittant Tresora pour gagner le Megaspilio. Le soir, ton des collines d'Athènes devant l'Acropole. Le lac, ton de la mer; le soir, souvent d'un bleu vert très fin et assez fort, même près des montagnes dans l'ombre. Dans ces montagnes grises, il y a des places roses et des filets de terre roux-brun, qui semblent des tons de dessous qu'on aurait négligé de couvrir. Cela donne beaucoup de finesse. En user avec ménagement.

28 août. — Avezzano. — Pèlerins traversant le lac en barque

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pour aller à Tresaco, a Saint-Gesile : hommes et femmes, un bâton à la main, au sommet duquel une petite croix, reviennent en chantant d'un pèlerinage. La plupart à pied, d'autres à cheval et à âne, avec l'ombrelle. Femmes portant enfants sur la tête ou autres paquets ; hommes idem ; quelquefois ils portent de grandes croix en bois.

Avezzano. — Moissons dans les montagnes de la Cervara : femmes vanant, les unes avec le van, les autres avec les mains ; hommes et femmes battant avec le fléau ; femmes emportant la paille.

Montagnes au-dessus de Celano par effet de nuages sombres, mais éclairées presque aussi franchement que par le soleil du matin, et semblablement. D'un grand effet entre des arbres.

Essayer de remplir une toile de l'Avelino : peu de ciel, la cime touchant presque le bord. Grands arbres d'automne. Le ton gris de cette montagne fait bien avec le ton roux ou avec le ton gris de l'olivier.

Ier septembre. — Fond du lac de Fusano : montagnes roses sur montagnes bleues à travers de grands chênes. D'un ton superbe.

Fucino. — Lac reflétant les montagnes, avec de grandes rides comme on en voit dans les tableaux. Reflet très noir.

5 septembre. — Fucino. — Lac reflétant, non les montagnes, mais des nuages blancs ; raies de bleu plus foncé reflétant le ciel, en d'autres parties reflétant les montagnes brunes, raies bleues plus claires.

Canistra, Munea. — Entre Avezzano et Sora, chênes magnifiques, motifs superbes, paysage comme la Cervara.

8 septembre. — Sora. — Fête de la Madone ; foire. Endroit pittoresque ; ravin ; petit couvent accolé au rocher ; chemin pour y aller bordé de saules et peupliers ; au fond saillie entre beaux rochers et chênes. Par-dessus, montagnes bleues. Foule bariolée sur le chemin (belle race).

Campagne de Sora : petites chaumières basses sous arbres et vignes ; jardins, arbres fruitiers. Vêtements : manteau de femme jaune-noir, larges bandes ; autre brun-noir ou bleu clair, large bande jaunâtre tout autour. Les femmes à'Alvito et d'Alina ont souvent la robe et le tablier noir ou brun, sans que cela indique le deuil.

Femmes de Picinisco à leur métier h toile : une debout, appuyée sur le métier, causant avec celle qui travaille; charmant. La vieille que j'ai faite avait, lorsqu'elle ne posait pas, un mouvement d'épaule et de corps très gracieux; je l'ai fait trop roide.

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iy septembre. — Moulins : meunier assis dans le coin du coffre où tombe la farine, une baguette a la main, faisant tomber le maïs de la trémie. Femme debout en face de la porte, autre vidant le maïs. Ane.

Soleil couchant superbe, à Picinisco, derrière les montagnes.

Lunghezza. — Labourage : vingt charrues attelées de quatre bœufs ; grande poutre sur les quatre ; trois hommes à cheval surveillant, un guidant en avant. Dans le fond, quatre-vingts hommes et femmes de Atina ou Picinisco, enlevant les mauvaises herbes et brisant les mottes. Surveillants à pied avec un grand bâton.

Campagne de Rome. — Aqueducs sur la route de Gabie, avec le fond des montagnes de Frascati. Plus beau le soir : aqueducs éclairés en travers. Collines derrière dans l'ombre portée d'un nuage.

Salone. — Bords du Teverone. Rochers tombant dans l'eau ; carrières ; Romains tirant les pierres et les transportant sur de grandes barques.

Gomme on le pense bien, les travaux d'atelier ne sont pas nombreux pendant ces trois années, qui se réduisent en somme à si peu de mois vraiment passés à l'Académie. Alfred de Curzon parle de ses envois dans ses lettres en termes qui montrent qu'il s'en contente moins que personne, et se rend compte qu'il est encore loin d'avoir acquis, avec le pinceau, l'aisance et la maîtrise que lui a données dans la pleine nature, l'usage du crayon ou de l'aquarelle ; mais en défendant énergiquement sa personnalité de style et son indépendance absolue. En dehors de ces tableaux officiels, nous trouvons, en i852, quelques paysages inspirés de la campagne de Rome, et un peu chaque année (pendant les semaines d'hiver) diverses compositions au crayon ou au fusain : soit de figures (i 85o : Gain et A bel sacrifiant ; 1 85 1 : Scène antique dans la Villa Panfili; i8ji : Bergers romains, Groupes divers...) ; soit de paysages (motifs de la Villa Médicis, de Tivoli, de la vallée Egérie, de Capri, Pesto, Givitta Castellana, Fiumicino, et aussi de Grèce), qui forment un total d'environ trente feuilles.

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Voici, pour la seule période du dernier séjour en Italie (puisqu'il ne reste rien de celui de Grèce) les quelques lettres qui ont pu être recueillies.

A Georges Brillouin.

Rome, 19 Juillet i85a.

... Nous avons ici une chaleur insupportable ; aussi ne tarderaije pas à fuir dans la montagne. Probablement j'irai a la Cervara, pour de là passer dans le royaume de Naples, à ce Rocca di Botte, où je n'ai pu aller Tannée passée, faute de passeport. J'irai aussi passer quelques jours à l'Arricia, où l'on retourne toujours avec plaisir.

Je ne veux point vous faire une description de tous les lieux que j'ai parcourus ; qu'il vous suffise de savoir que sous le point de vue du paysagiste, à l'exception de l'Acropole d'Athènes, rien n'est plus beau que l'Italie. Le golfe de Naples est plus beau que le Bosphore, et la plaine de Rome plus belle que celle d'Athènes. — Au point de vue du peintre de genre, c'est très différent : rien n'est plus pittoresque que les cours des mosquées de Constantinople, avec leurs galeries, leurs fontaines de marbre, leurs hauts cyprès, leurs plateaux énormes, leurs marchands sous les tentes, leurs colombes sur les coupoles de plomb, avec la foule bigarrée qui les encombre ; rien n'est plus étrange que le bazar de Constantinople et surtout que celui de Smyrne.

A notre retour de Constantinople, lorsque nous revîmes Smyrne, il venait d'y arriver une caravane de quatre cents chameaux. Nous les rencontrions partout, accroupis sur les places publiques, ou défilant par centaines dans les rues étroites du bazar, rasant les boutiques de leurs énormes fardeaux, touchant le plafond de leurs têtes. Ce bazar est couvert de la manière la plus pittoresque, avec des planches, des draperies ou des treilles, à travers lesquelles on aperçoit les minarets blancs des mosquées.

Malheureusement, dans tous ces beaux endroits, il n'est pas facile de travailler; aussi n'avons-nous pas fait grand'chose en Turquie. Je rapporte une quarantaine de costumes variés, de la Grèce, et environ quatre-vingts dessins et aquarelles de paysage : voilà tout mon butin.

Comme vous le voyez, j'ai remis à plus tard le voyage en Syrie, en Egypte : il serait dangereux et même impraticable à cette époque...

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Au même.

Rome, 20 août i852.

... Je ne vous blâme point de rester à Paris et de travailler avec plus de suite que vous n'avez pu le faire jusqu'ici. Je compte bien moi-même en faire autant prochainement. Mais quelques mois de moins ne me retarderont pas beaucoup ; et puisque je suis en Italie dans une saison favorable à l'étude et aux voyages, je crois que j'aurais tort de la quitter. Malgré tout ce qui m'attire en France, ce n'est qu'avec peine que j'abandonne cette tant belle Italie. En revenant du royaume de Naples, je suis repassé à Olevano : il n'y a rien en Grèce de plus beau, je dirais presque d'aussi beau que ses montagnes.

Comme je vous l'annonçais, je suis allé dans les Abruzzes, à Rocca di Botte, près la Cervara. C'est un petit pays qui tapisse, ainsi que beaucoup d'autres petites villes, les montagnes qui ferment comme une muraille la plaine del Cavalière. C'est une petite vallée assez semblable à celle de Narni, mais plus petite, plus intime et plus boisée. C'est un charmant pays, point fatigant et très frais, grâce à la position élevée et à l'ombre de chênes magnifiques. J'y étais parfaitement chez le curé, jeune homme gai et affectueux qui m'a offert le logement et la nourriture : j'y suis resté deux semaines.

Le lac de Fucino n'est qu'à une journée ; j'aurais voulu y aller, beaucoup d'artistes m'en ayant parlé comme d'une chose magnifique, mais les Napolitains sont très sévères ; mon passeport n'était visé que pour Rocca di Botte : il m'a fallu revenir ici pour le faire viser de nouveau. Ici il fait une chaleur insupportable, aussi partirai-je dimanche 22, pour retourner dans la montagne. Mon projet est de revenir ensuite par Rieti, en passant peutêtre par Aquila. On me dit que sur le bord du lac je trouverai de charmants costumes.

Les étrangers vont très peu dans ces pays , aussi y sont-ils reçus avec beaucoup de cordialité. Les habitants ont une facilité et une douceur de mœurs qu'on ne trouve pas ailleurs. Toutes les fois que le juge de Carsoli venait chez le curé, comme c'est un danseur déterminé, on envoyait une invitation générale à toutes les femmes du pays, et la cuisine du curé se transformait en salle de bal. On y dansait du meilleur cœur du monde...

A M. Cardaillac.

[Avezzano], 4 septembre [i85a].

Mon cher Cardaillac, seul, dans une locande au bord du lac de Fucino, dans les Abruzzes, au bruit du tonnerre et de la pluie

qui me retient prisonnier, je repasse les années écoulées. Je pense à vous, à nos premières études de paysage, à nos projets, à nos petits succès dans un cercle ami ; et je me prends à regretter que les circonstances nous aient ainsi séparés, peut-être pour toujours. Je sais que vous n'aimez pas beaucoup à écrire, et peutêtre craindrez-vous, en me répondant, de vous engager dans une correspondance fatigante. Mais, serait-ce trop exiger que vous demander de nous donner de temps en temps de vos nouvelles ?

Je viens de faire un de ces voyages tant désirés dont nous nous entretenions souvent le soir auprès du feu, et que nous avons si souvent fait sur la carte. Après deux ans de séjour en Italie, je suis allé visiter la Grèce et la Turquie. J'ai vu Sparte, Athènes, Smyrne, Constantinople ; j'ai visité les bazars de l'Orient ; j'ai vu défiler de longues files de chameaux sur le front des caravanes ; j'ai entendu la voix du muezzin sur la petite galerie du minaret. Dans les cours des mosquées, je me suis reposé sous l'ombre des grands sycomores ; j'ai traversé le Bosphore en caïque, avec des rameurs vêtus de soie; j'ai vu les merveilles de la Corne d'or... De retour en Italie, j'ai trouvé cette terre plus belle encore qu'au départ. C'est le vrai pays du paysagiste : l'Orient est pour le peintre de genre. Que suis-je ? figuriste ou paysagiste? Je ne sais. Les circonstances m'ont fait paysagiste depuis trois ans: peut-être ferais-je bien de me renfermer exclusivement dans ce genre ; peut-être devrais-je m'en tenir à cet instinct qui me porte à fuir les hommes pour me réfugier dans la nature. Le fait est que dans les villes je ne me sens pas à l'aise et l'ennui me gagne bien vite. Je cherche un peu de verdure, un peu de solitude, et si la ville ne possède aucun jardin, si même, au delà de ses portes, on ne trouve que route poudreuse bordée de murs, alors son séjour me devient insupportable. C'est ce qui fait que je me suis tant ennuyé à Constantinople.

Fatigué de ses vilaines rues de Péra, pleines de monde et de bruit, je me réfugiais dans les champs des morts, bois de cyprès, cimetières profanés par leur position dans la ville, passage continuel de toute espèce de gens. A côté de Grecs étendant leur linge au soleil, je rencontrais une famille turque assise autour dune tombe que fermait le fossoyeur. Dans les endroits les plus écartés, des chiens féroces aboyaient à mon approche, du fond d'une tombe où ils dévoraient le mort. Le soir, le beau monde de Péra vient en grand nombre au petit champ des morts, prendre le café et écouter les symphonies exécutées par des réfugiés italiens et hongrois !...

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A Georges Brillouiii.

Rome, 27 septembre i85a.

... J'ai parcouru dans ce dernier voyage des lieux où vous aviez le désir de vous rendre il y a quelques mois : Alvito, Atine, Picinisco, les environs de Sora et de San Germano. Les femmes y sont charmantes et le costume très bien conservé. A Picinisco, où je suis resté une douzaine de jours chez des particuliers (il n'y a point de locande), il y aurait beaucoup de facilité pour faire poser, et à des prix très minimes. C'est là que vous devrez aller si vous revenez jamais en Italie avec 1 intention de faire des costumes. Le fameux lac de Fucino est une très belle chose : c'est un vrai golfe de la Grèce, entouré de montagnes de formes très belles et dune couleur argentée et rosée très fine. Mais la culture a gâté tout le pays. Par contre, entre lelac et Sora, le pays est très sauvage, très boisé et très beau; mais il n'y a que de pauvres villages où personne n'a jamais logé et où il n'aurait pas été prudent de s'aventurer seul...

Quoique je quitte ce pays avec regret, je n'ai aucun désir de m'y fixer; je sens très bien ce qui lui manque. On s'y endort faute d'émulation. Mais les coteries de Paris ont bien leur côté repoussant. Une chose de plus m'afflige, c'est de me retrouver dans cette triste alternative où vous êtes vous-même, de sacrifier mon art ou mes parents. Pendant mon absence, la maison paternelle a vu s'échapper mes frères et mes sœurs; mon père et ma mère restent seuls...

Au même.

Rome, 9 octobre 5a.

Mon cher Brillouin, je vous écris de nouveau pour vous donner avis d'une visite que vous recevrez peut-être d'un de mes bons amis. C'est un des pensionnaires de lEcole d'Athènes ; il se nomme Alfred Mézières1. C'est un compatriote de Lemud, qu'il a connu au collège.

Nous avons vécu trois mois ensemble à Athènes, et nous sommes devenus tellement amis, que si j'étais retourné cet hiver à Paris, nous aurions probablement fait commun ménage. Il a beaucoup voyagé en Grèce, où malheureusement les fièvres ont fort ébranlé sa santé. Il est fort instruit et nullement pédant. Je le prie d'aller

1 Né à Rehon (Moselle) en 1826, Alfred Mézières était à l'Ecole d'Athènes, depuis i85o. A son retour, en i853, il fut nommé professeur de rhétorique à Toulouse, mais pour peu de temps.

voir les quelques tableaux de moi qui sont chez vous, et l'engage en même temps à faire votre connaissance. Je crois que vous aurez plaisir à le connaître. Il pourra même vous être utile, étant lié avec beaucoup de journalistes.

Je désirerais bien aussi, mon cher ami, que vous me donniez votre avis sur mon dernier envoi : M. Delécluze l en dit tant de bien que j'en suis fort inquiet.

Vous vous souvenez sans doute de Galland2. Il était à Constantinople en même temps que moi, a su mon arrivée, m'a cherché et ne m'a pas trouvé. Je le regrette, il m'aurait un peu piloté dans cette grande et ennuyeuse ville. Il est engagé là pour faire de la décoration dans un palais d'un riche Arménien, à raison de mille francs par mois. Actuellement il est à Rome et retourne en France, pour revenir dans deux mois à Constantinople : c'est une petite vacance qu'il prend. Il a bonne envie de venir avec nous en Egypte, mais il a peur de perdre quelques mois de traitement, ce qui est une affaire. Lui, qui connaît bien le Bosphore, est de mon avis : il y a de fort jolis coins, mais rien de typique.

J'avais résolu de me reposer ici jusqu'à mon départ pour l'Egypte. J'ai en effet commencé un petit tableau pour m'occuper sans sortir de la maison. Mais je crois que je ne pourrai pas résister au désir de profiter des beaux jours d'automne pour aller à Civitta-Castellana, Nepi, Sutri, Ronciglione, magnifiques pays où j'ai toujours désiré travailler et où je ne l'ai jamais fait, grâce au mauvais air qui en interdit le séjour pendant une bonne partie de Tannée.

Je ne sais pas ce que vous pensez de ma fureur de voyages. Je vous assure que ce n'est pas pour le plaisir de changer de place que j'en fais, mais dans l'espoir d'en tirer profit plus tard. D'un autre côté, la vie que je mènerai en France me semble d'ici bien monotone. Je désire y retourner, et pourtant je me plais à retarder le moment du retour. Pour ce qui est de l'Egypte, M. Bertin m'a toujours fortement engagé à y aller ; et comme j'ai trouvé très juste tout ce qu'il m'avait dit de la Grèce et de Constantinople, j'ai confiance.

Au même.

Rome, 20 novembre Si.

... Nous venons de faire à quatre un délicieux voyage à Nepi, Civitta Castellana, Ronciglione et Sutri. C'est peut-être le pays

1 Le critique Etienne Delécluze (178 i-i863).

2 Victor Galland, de Genève (né de parents français, 1822-1892), élève de Drolling et de Cicéri, peintre et décorateur. Il avait été appelé à Constantinople en i85i.

Peintu re. Salon de 1 866.

No i|C,

SA VIE ET SON ŒUVRE l45

le plus complet que j'aie encore vu : de magnifiques premiers plans à chaque pas, des rochers admirables et du plus grand style, un ton digne en tout du Lorrain. L'automne est très beau ici ; je resterai pour en profiter et aller étudier tant de magnifiques pays, les plus beaux de la campagne de Rome, que l'air malsain ne permet pas de visiter en été ! Nous comptons nous diriger cette fois vers Ardée, Nettuno, Terracina ; peut-être irons-nous jusqu'au cap Circeo.

Je vous abandonne mon tableau, dont je vois très bien les défauts, défauts occasionnés en partie par un essai de peinture à la colle sur toile non préparée, essai dont je n'ai pas été satisfait. Mais je défends énergiquement mon goût et mon sentiment, et nie toute influence hormis celle du pays que j habite, qui vaut bien les environs de Paris. D'ailleurs, ces influences, d'où partiraient-elles ? Y a-t-il à l'Institut un paysagiste qui puisse m'influencer ? Y en a-t-il à Rome ? Tandis qu'à Paris vous êtes étourdis des clameurs des coteries réalistes, nous travaillons ici dans le plus grand calme, et n'entendons pas même l'écho de notre voix. Si nous réussissons moins bien, cela pourrait être tout simplement parce que nous cherchons quelque chose de plus élevé et de plus difficile, et que pour ne point réussir une lois ou deux, je ne crois point qu'il faille abandonner le grand style à Bénouville et Viollet-le- Duc. M. Papeleu a, dans sa petite galerie, un petit tableau du grand Rousseau, dont le style paraît, je vous assure, bien petit sous l'horizon de Rome.

Au même.

Rome, 9 décembre 5a.

... Vous me paraissez un peu trop engoué de Paris. La vie en commun ne me semble pas si favorable à l'individualisme que vous le dites. Je vois bien quelques originaux, mais combien d imitateurs ! Au reste, nous ne sommes pas autant prisés des œuvres de ces grands maîtres que vous le pensez : il y a chez M. Papeleu un tableau du grand pontife Rousseau, qui a cela d'admirable qu'il peut être vu sur toutes ses faces, voire même d'angle et de plafond, sans perdre rien de son mérite. C'est un de ces motifs banals dallées d'arbres qu'il sait si bien choisir. Le ciel est au centre, grand comme un napoléon ; puis des arbres, dont la tète et le pied s'enfoncent dans quelque chose qui ressemble à du feuillage. Je dois avouer pourtant qu'avec un peu de bonne volonté ses admirateurs aperçoivent un chemin et même une flaque d'eau. Pour moi, je n'y vois rien; mais l'Académie m'a rendu borgne pour le moins.

Mais nous avons quelque chose de mieux. C'est un Marilhat,

un des plus beaux paysages, sous le rapport de l'exécution, qu'il ait faits. Nous l'avons admiré autrefois ensemble chez Durand- Ruel : ce sont des terrains éboulés, sur lesquels broutent des moutons ; sur le sommet s'élèvent des arbres ébranchés, d'une exécution vigoureuse. — Ilya aussi deux petits Corot fort jolis ; un charmant Diaz ; un Achard bien fait, mais peu amusant, comme tout ce qu'il fait; une petite étude de Français, très vraie, etc. Vous voyez, qu'ayant à ma disposition une galerie comme celle-ci, je ne dois pas être si pressé d'aller coller mon nez aux vitres des marchands de Paris. Je doute que j'y trouve, derrière, des tableaux qui valent celui de Marilhat...

Nous jouissons ici d'un hiver magnifique. C'est avec d'autant plus de regret que je me prépare à quitter Rome pour vos tristes frimas. Je compte partir le Ier janvier en compagnie de Dumas1, que vous avez connu. En attendant, je profite des beaux jours pour courir aux environs de Rome, et partirai probablement après demain pour Lunghezza où je compte rester jusqu'à Noël.

1 Le peintre Michel Dumas, de Lyon (i8i2-i885), élève d'Ingres.

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